mardi 16 juin 2020

Tuer ou ne pas tuer



Tuer ou ne pas tuer

Chanson française – Tuer ou ne pas tuer – Marco Valdo M.I. – 2020

Histoire tirée du roman « Le Sauveur de l’Humanité » – du moins de la traduction française de Patrick Couton de « Only You Can Save Mankind » de Terry Pratchett. (1994)





Tuer ou ne pas tuer




Dialogue Maïeutique

À quoi servent les chansons ? Telle est la question, dit Lucien l’âne.

Sans doute, répond Marco Valdo M.I., mais dans cette chanson-ci, la question est « Tuer ou ne pas tuer ». C’est à l’évidence une question centrale pour ceux qui imaginent des chansons contre la guerre, et surtout dans La Guerre de Cent Mille Ans.

Tuer ou ne pas tuer, dit Lucien L’âne, ça me rappelle cette première phrase du monologue d’Hamlet (Shakespeare, Hamlet, Acte III, I, 56-60) – je donne la référence uniquement pour montrer qu’on peut être un âne et avoir des lettres. Cependant, j’aimerais en savoir plus : qui dit quoi ? À qui ? Quand ? Qui est-ce qui dit? Quel est donc ce sauveur de l’humanité ? Ça m’inquiète énormément, ces sauveurs de l’humanité. J’ai toujours une solide méfiance face aux sauveurs du peuple, du pays, de la nation, de l’espèce, de la race, de l’humanité et tutti quanti. Bref, de tous les sauveurs. Généralement, ces sauveurs de l’humanité mènent le monde tout droit aux massacres les plus épouvantables. Oh, bien sûr, pas toujours tout de suite, mais toujours. Au début, ils se font tout gentils, mais ça finit par se gâter – surtout pour les autres.

Qui ? Que ? Quoi ? Quand ? Comment ?, Lucien l’âne mon ami, sont des petits mots, de vrais mots-clés. Ils ouvrent les portes de l’intelligence. C’est la bonne manière d’aborder cette chanson. Alors, celui qui dit, c’est Johnny, c’est un garçon de douze ans, qui joue à un jeu vidéo, intitulé « Le Sauveur de l’Humanité ». Il est carrément accro ; inlassablement, il recommence la partie. Le principe est simple : il s’agit de tuer les aliens étrangers qui arrivent en masse vers la Terre. Dans le jeu, les aliens finissent toujours par tuer Johnny, mais il suffit d’un click sur le « O » de «  Nouvelle partie O/N » et Johnny se retrouve ans l’espace, plus fort, plus expérimenté, avec plus de points et tut recommence. Les aliens étrangers arrivent en force et Johnny tout seul reprend son combat héroïque.

Jusque là, dit Lucien l’âne, j’ai suivi. Mais qu’arrive-t-il de si spécial à Johnny ?

Eh bien, reprend Marco Valdo M.I., il se fait que soudain, Johnny est interpellé par une voix venant du jeu ; la voix d’une femme qui se présente comme la capitaine de la flotte et qui lui demande d’arrêter de tirer, d’arrêter de tuer.

Euh, dit Lucien l’âne, tuer : n’est-ce pas là le but du jeu ?

En effet, Lucien l’âne mon ami, et Johnny en est tout abasourdi, d’autant que la capitaine dit que toute la flotte, avec ses centaines, ces milliers de vaisseaux, va se rendre à lui, Johnny. Note que pendant tout ce temps, la vie réelle continue et à la télévision, qui comme chez bien des gens fonctionne en permanence, on donne des nouvelles d’une guerre et de bombardements sur des villes lointaines ; on interviewe des pilotes, assez fiers de leurs « réussites », des experts commentent les massacres avec discernement.

Pour Johnny, dit Lucien l’âne, la proposition de la capitaine doit être très surprenante, en effet.

Au début, oui, reprend Marco Valdo M.I., car il ne comprend pas d’où vient cette voix, il pense qu’il hallucine ; mais il finit par engager la conversation avec la capitaine et ensuite, par aider les aliens étrangers à passer la Frontière et les sauver d’un destin tragique. Je vois ton regard, Lucien l’âne mon ami ; oui, c’est une histoire pour enfants, c’est un conte moderne fondé sur l’idée d’une légère distorsion de la morale dominante, celle des humains barbares, celle qui dit : « Tuer ou être tué », « L’homme est un loup pour l’homme » – ce qui est vexant pour les loups, et d’autres fariboles du même tonneau. Une distorsion de bon aloi quand la « morale » devient « Tuer ou ne pas tuer ». Ce qui en matière de question et de morale est une tout autre affaire. En clair, il y a au moins une chose exclue : c’est de tuer l’autre. Je te laisse le loisir de développer la logique de cette maxime et puis, il suffit de voir la chanson ; elle en dit beaucoup.

Évidemment, la logique, dit Lucien l’âne. Les mots, les questions, les récits, les chansons ont leur logique. Si déjà au départ, a priori, par principe, on peut s’astreindre à ne pas tuer, c’est déjà un formidable progrès ; surtout, si on arrive à inséminer cette pensée chez les enfants. Quant à nous, nous tissons le linceul de ce vieux monde xénophobe, raciste, belliqueux, idiot et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Les missiles sont partis :
Coup en plein dans le vaisseau ennemi.
Une boule de feu rouge, rouge.
Plus rien ne bouge, bouge.

Tuer ou être tué, telle est la mission.
Au clavier, je suis le Sauveur de l’Humanité ;
À l’écran, les aliens étrangers à massacrer
Arrivent en masse à l’horizon.

À présent, les pilotes d’avions
Sont très très bons.
Ils ont appris par le jeu sur écran,
À répandre la mort sur les gens.

C’est juste un jeu ! C’est quoi, un jeu ?
Avec les canons, c’est amusant de faire feu.
Qui êtes-vous ? Je ne comprends pas.
Je suis la capitaine de la flotte, ne tirez pas !

En tirant, vous nous tuez pour de vrai.
Les jeux ont juste l’air réel.
Dans les jeux, on ne meurt jamais.
À la télé, le réel a l’air d’un jeu irréel.

Ici, on allume, on joue, on éteint.
On vit, on tue, on est tué.
Game over. Le jeu prend fin.
Il suffit de rallumer et de recommencer.

Nous sommes comme vous, nous vivons.
Vous avez gagné, nous nous rendons.
Attention ! Nous voulons parlementer.
Attention ! Nous ne voulons pas crever.

Nous nous rendons, vous avez gagné.
Nous nous rendons, arrêtez de tirer !
Ne tirez pas ! Nous sommes vivants, nous mourons.
Plus de guerre, nous rentrons à la maison.

Nous nous rendons, vous avez gagné.
Nous nous rendons, arrêtez de tirer !
Nous nous rendons, arrêtez de tirer !
Vous avez gagné, vous avez gagné, vous avez gagné.

Tuer ou ne pas tuer, c’est une question.
Vivre et laisser vivre, répondre à la question.
Refuser, fusées, fumées, refuser,
Mourir, dormir, le jeu est terminé.

samedi 13 juin 2020

LA PAPETERIE


LA PAPETERIE


Version française – LA PAPETERIE – Marco Valdo M.I. – 2020
Chanson italienne – CancelleriaPinguini Tattici Nucleari2014




Cancelleria – PAPETERIE (tiré du PE Le Roi est nu), une sorte de Βατραχομυομαχία – Batracomiomachia ou « La guerre des souris et des grenouilles », un poème ludique de 303 vers qui, dans l’Antiquité, était généralement attribué à Homère – entre les stylos et les crayons qui, suite à la grève générale des gommes, avaient commencé à appeler à la révolution et à l’égalité.
Mais dans l’État libre de Papeterie, la dynamique politique est la même que celle que nous observons tous les jours : les crayons voulaient seulement les mêmes droits que les autres, mais les stylographes socialement élevés et les trombones prolétariens les prennent comme boucs émissaires de leur malaise, car c’est ainsi que la presse du pouvoir les présente. La vaillante lutte des crayons se termine donc par des rivières de graphite.
La transposition de ces événements à un niveau réel se traduit par une critique évidente du populisme qui meut de nombreux dirigeants politiques et touche des couches importantes de population inconsciente.



Dialogue Maïeutique

Je sais, je sais, dit Marco Valdo M.I., le titre, le titre, toujours le titre et cette fois-ci pas seulement, le titre ; il y a aussi le nom de l’auteur. Que peuvent bien être des « pingouins tactiques nucléaires » et qu’est-ce que c’est que cette histoire de papeterie ? J’anticipe tes étonnements et tes questions.

Ben oui, évidemment, dit Lucien l’âne, que je me pose ce genre de questions. Et d’ailleurs, qui ne se les poserait pas ? Toi pour commencer, comme on vient de le voir.

Enfin, oui, certes, Lucien l’âne mon ami, mais réglons d’abord la question des pingouins. Il s’agit du nom d’un groupe et il vaut mieux ne jamais se poser de question quant au nom d’un groupe ; il résulte la plupart du temps d’une mystérieuse alchimie que personne ne maîtrise vraiment. Ce point étant résolu, voyons la question du titre. En gros, la Papeterie est le lieu géographique où se déroule la guerre des gommes – à ne pas confondre avec les mémoires de Jules César et sa Guerre des Gaules, qui n’est pas une bataille de verges, n’en déplaise à Apollinaire, mais un de ces multiples épisodes de la Guerre de Cent Mille Ans, où la guerre retrouve sa dimension fondamentale de guerre sociale. Donc, n a un pays, un État, une nation qui est la Papeterie, où éclate une grève des gommes qui entraîne une révolution, menée par les crayons. Pour les détails, il suffit de voir la chanson.

Soit, dit Lucien l’âne, mais ne pourrais-tu m’en dire un peu plus sur la chanson elle-même, la situer, pour que je sois un peu au fait des choses.

Dans l’introduction italienne que j’ai résumée ci-dessus, répond Marco Valdo M.I., le commentateur se réfère à la Batracomiomachia ou « La guerre des grenouilles contre les souris », une histoire grecque que tu connais sans doute déjà. De mon côté, je ne ferai pas trop allusion à Rabelais et je ferai carrément l’impasse sur « la guerre contre les andouilles » et autres récits pacifistes ; cependant, je me réserve d’y revenir un jour, si on m’en laisse le temps. Ici et maintenant, je veux t’entretenir de la parenté, à mon sens, plus immédiate de cette Papeterie avec la Ferme des Animaux (voir notamment La fattoria degli animali) de Georges Orwell. Je n’en dirai rien de plus, tu connais cette histoire de cochons.

Et comment donc, dit Lucien l’âne, c’est une lecture très recommandée aux petits ânes. Cela étant, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde stochastique, plastique, élastique, catastrophique et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



À la télévision, un syndicaliste annonce
Que les gommes partent en grève nationale.
À la nouvelle de l’absence de leurs bourreaux,
Avec joie, les crayons trinquent aussitôt.


Mais, les bics cherchent à maintenir les crayons
À leur statut social antérieur, mais les crayons
Entendent bien abolir toute distinction
Et dans leurs manifestations, appellent à la révolution.
Les bics tremblent à l’idée que les crayons révoltés
Puissent ébranler leur pouvoir ou pire, les remplacer.
Alors, ils mobilisent la presse pour que leurs adversaires sociaux
Soient dépeints comme subversifs, contre-productifs et déloyaux.


Mais les crayons veulent seulement l’égalité et la liberté,
Juste les mêmes droits, écoles, bus, cinémas, cafés ;
Ils espèrent que sans les gommes, on entende leurs revendications
Car maintenant, leurs mots ne peuvent plus être effacés.
Les stylographes de la haute bourgeoisie dans leurs salons,
Les agrafes et les trombones des bas quartiers
Imputent aux crayons tous les problèmes.
Et face à la crise, le peuple recourt à l’anathème.


Les actes de violence ne tardent pas à exploser.
Il n’y a plus rien à manger, la haine seule s’est réveillée
Et une fois les tables renversées,
Des fleuves de graphite se mettent à couler.


Le Grand Conseil des bics décide l’extermination totale
Des crayons, car ils provoquent des troubles sociaux.
Les règles, les marqueurs, les aiguiseurs et les ciseaux,
De paisibles spectateurs se muent en tortionnaires.
Finalement, les gommes arrêtent leur protestation.
Tous se retrouvent alors devant une nation grise et amère.
Sans crayons, on décide que les gommes doivent émigrer,
Car à quoi sert une gomme, s’il n’y a plus rien à effacer ?


Seuls les bics restent dans l’État libre de la Papeterie,
Ils chantent et célèbrent leur victoire.
Elle est petite, elle est pourrie,
Visqueuse et dérisoire
Cette morale bourgeoise, en somme.
Pleins de fierté, ils chantent victoire,
Et dans leur lit douillet, paisiblement dorment
Jusqu’à temps que, jusqu’à temps
Que vienne le correcteur blanc.

vendredi 12 juin 2020

Le Serpent noir


Le Serpent noir

Chanson française – Le Serpent noir – Marco Valdo M.I. – 2020

Quelques histoires albanaises, tirées de nouvelles d’Ismaïl Kadaré, traduites par Christian GUT et publiées en langue française en 1985 sous le titre La Ville du Sud.(8)




Dialogue Maïeutique

Je ne sais, Lucien l’âne mon ami, si on pourra un jour venir à bout de ces disputes qui fleurissent régulièrement aux frontières et qui éclatent sporadiquement en conflits armés.

Oh, dit Lucien l’âne, l’histoire est toute semée de ces prurits nationalistes et même, comme on peut le penser quand on réfléchit à la Guerre de Cent Mille Ans, ces hostilités se manifestent jusqu’à la plus petite unité de propriété immobilière, jusqu’aux bords des plus petits morceaux de terrain : on les nomme des conflits de voisinage. Ce sont évidemment des événements minuscules qu’on oublie aisément lors des grands recensements des massacres géants que sont les guerres, mais – on peut me croire sur ce point – c’est la base de tout le reste de la polémologie. On fait toujours la guerre d’abord à son voisin et souvent, pour des riens. Ce sont des affrontements qu’on pourrait éviter rien qu’en en parlant entre soi.

Tu as certainement raison, dit Marco Valdo M.I. ; du moins, je le pense. Cela dit, Pour en venir à la chanson, à ce « serpent noir » qui devrait t’intriguer, car c’est un titre énigmatique de plus, comme tous ceux où il est question d’un animal aussi mystérieux. Donc, la chanson raconte une sorte de conflit entre ces proches voisins que sont la Grèce et l’Albanie, un conflit larvé, une guerre d’après la dernière guerre mondiale et qui n’a jamais vraiment éclaté et dont les tensions persistent encore. Cependant, dans ces années-là, c’étaient les années cinquante-soixante du siècle dernier, je ne sais trop exactement, mais certainement pas plus tard, les choses avaient pris une tournure un plus active. On s’était mobilisé des deux côtés, sur la berge d’un ravin, on avait creusé des tranchées et on y avait installé des soldats. On se tirait dessus à l’occasion, mais pas trop, sans pur autant qu’il y ait d’invasion de part et d’autre. Tel est le contexte de cette chanson.

Ainsi, c’est une guerre qui est une guerre sans être une guerre, dit Lucien l’âne, et ainsi aussi, cette sorte de guerre ne s’arrêtait jamais entre la Grèce et l’Albanie et peut-être même, est-elle toujours pendante. Si j’ai bien compris, techniquement, depuis 1940, la Grèce n’a jamais mis à l’état de guerre avec son voisin ; mais il est vrai aussi que des discussions sont en cours entre les deux pays. Maintenant, dis-moi, ce serpent noir, que vient-il faire ici ?

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, il faut te figurer un ravin qui sert de frontière, des tranchées de chaque côté et de la tranchée grecque part un fossé, qui avance tout droit vers la tranchée adverse. La terre qui est déblayée et rejetée tout au long de ce sillon est noire. Voilà le serpent et pour la sentinelle albanaise, un sapeur nommé Zenel, c’est là un animal venimeux. D’autant plus que celui qui creuse cette galerie à ciel ouvert vient – par ennui, par désœuvrement, par taquinerie, par haine – à l’aide d’un porte-voix, provoquer Zenel.

Ah, dit Lucien l’âne, provoquer Zenel la sentinelle ; et comment ?

Donc, je t’explique, Lucien l’âne mon ami, quand son fossé est assez près de la tranchée adverse pour que la sentinelle puisse entendre ce qu’il crie, ce soldat grec (on ne saura rien d’autre de lui) insulte les femmes proches de Zenel et annonce qu’il se propose de les baiser ignoblement.

Évidemment, dit Lucien l’âne, ce sont des manières grossières de provocation profondément idiotes mais qui mettent à coup sûr en colère ceux qui s’en soucient.

C’est précisément ce qui se passe, Lucien l’âne mon ami, et Zenel la sentinelle, simple paysan mobilisé en sapeur, c’est-à-dire en mineur, en poseur de mines, va ruminer sa colère et trouver une parade mortelle. Je te laisse la découvrir dans la chanson.

C’est mieux ainsi, dit Lucien l’âne, je craignais que tu dévoiles toute l’affaire. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde rusé, querelleur, bête, borné et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Tout est calme depuis un moment,
Après des jours et des jours de provocations,
Depuis hier, moins de détonations.
Zenel contemple l’autre côté du torrent.

Ici, c’est la berge albanaise du ravin ;
Là, ce sont les tranchées grecques :
Parallèles ; entre les deux fossés, ce matin,
Rampe perpendiculaire, un large sillon grec.

Il se traîne vers la tranchée, tout droit ;
Il inquiète terriblement les soldats.
C’est un boyau désert, non armé.
À tenir à l’œil, dit l’officier.

Un serpent noir qui avance,
La pointe mortelle d’une lance,
Un soc qui déchire la terre.
Zenel n’aime pas la guerre.

Zenel le sapeur vient du nord du pays.
Zenel s’ennuie, le jour, la nuit.
Zenel regarde le reptile progresser.
Zenel dit : Pourquoi l’ont-ils creusé ?

Le monstre crie : « Zenel, tu as peur ?
Ta fiancée, ta mère, ta sœur,
Je vais les baiser là à terre. »
Zenel est très très en colère.

Zenel ne dort pas, il va au boyau.
Il creuse, il dépose un cadeau.
À l’aube, le crieur arrive, et
Explosion ! Le serpent est écrasé.

mardi 9 juin 2020

ASIE

 

ASIE



Version française – ASIE – Marco Valdo M.I. – 2020
Chanson italienne – AsiaFrancesco Guccini – 1970











Dialogue Maïeutique

Dans sa préface à L’Automne à Pékin, enfin si je me souviens bien, Lucien l’âne mon ami, Raymond Queneau soulignait combien ce titre était opportun puisque dans ce roman de Boris Vian, il n’est question ni de l’automne, ni de Pékin. Il n’en va pas du tout ainsi de cette Asie, puisqu’aussi bien, la chanson de Guccini, qui date quand même d’un demi-siècle, – la chanson, Guccini va sur ses quatre-vingts ans –, l’aborda à la proue d’un vaisseau vénitien, orné de l’oriflamme de la Sérénissime. C’était au temps où Venise rutilait, à l’époque où elle emmenait son Lion ailé partout en haut du mât de ses barzes, de ses galères, de ses galéasses, de ses galéones ; il flottait aussi et même surtout, sur ses vaisseaux de commerce. Venise préférait les comptoirs aux colonies ; on y investit moins et ça rapporte plus.

« Lion de Venise, Lion de Saint-Marc,
L’armée chrétienne est aux portes de l’Orient,
Dans les ports de l’Ouest, la mer amène sous le vent
Les charges d’ivoire et de brocart. »

Évidemment, Marco Valdo M.I. mon ami, c’est une manière d’aborder un autre continent, même si pour les descendants de l’Empire romain, l’Asie n’est pas vraiment une terra incognita. J’y étais chez moi en ma jeunesse folle. Mais à part ça, que raconte la chanson ?

D’abord, Lucien l’âne mon ami, je vais une fois encore insister sur le fait que c’est une version française et à l’origine, une chanson italienne de Francesco Guccini que l’on peut tout à fait comparer à Francesco Guccini, lequel commence à avoir des airs d’ancêtre. Cependant, comme tu vas le voir, sa chanson – dans sa version française – n’a pas pris une ride ; on la dirait nouvellement conçue.

Oh, dit Lucien l’âne, c’est drôle ce que tu dis, car ça me fait penser à la chanson de Brassens où il est question précisément d’être un ancêtre :

« Quand nous serons ancêtres
Du côté de Bicêtre,
Pas d’enfants de Marie, oh non !
Remplacez-nous les nonnes
Par des belles mignonnes
Et qui fument, crénom de nom !
Et qui fument, crénom de nom ! »

Ah, Lucien l’âne mon ami, il est des péchés capiteux qui ne doivent rien à l’industrie du tabac. Enfin, à chacun ses préférences, mais comme c’est son anniversaire d’ancêtre de ces jours-ci, on souhaite à Guccini « un buon compleanno », on lui dédie cette version française d'Asie, la chanson de Brassens : « L’Ancêtre » et un bon moment avec le calumet de la paix ; ce serait autre chose que de toucher sur une place publique le monsieur tout blanc. Cela étant, revenons à la chanson qui se garde bien de pareilles allusions, mais offre un voyage oriental et le rêve d’un espace et d’un moment disparus. Le Lion de San Marco était quand même un animal fort belliqueux qui s’en prenait aux Ottomans et finit par perdre toute sa superbe, laissant partir à vau l’eau les Balkans tout entiers, les îles grecques jusqu’à sa Candie si précieuse.

Oui, dit Lucien l’âne, et à présent, le grand félin ailé n’a plus qu’à se repaître de touristes pressés avant qu’une grande marée vienne mettre fin aux restes de sa gloire. Ainsi va le long chemin de l’histoire. Pendant ce temps-là, nous tisserons le linceul de ce vieux monde perclus, toussotant, égrotant, avide et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Au milieu des fleurs tropicales, des cris en douce,
La brise légère et lente glissait ;
Sifflant à travers le filet, elle apportait,
Suave, l’odeur de la soif et des épices.


Lion de Venise, Lion de Saint-Marc,
L’armée chrétienne est aux portes de l’Orient,
Dans les ports d’Ouest, la mer amène sous le vent
Les charges d’ivoire et de brocart.


Les habits des marchands suintent d’ors,
Leurs soutes recèlent d’énormes trésors,
Aux rives croisent leurs voiles colorées,
D’œillet et de poivre parfumées.


Brisés par le travail, les dos transpirent ;
À terre reposent l’encens, l’or et la myrrhe ;
Dans le vent, on entend par-dessus la palme,
Le cri de la sueur et de la gomme.


Et l’Asie paraît dormir, mais flotte en l’air
Son immense culture millénaire :
Les Blancs et la nature ne peuvent défaire
Les Bouddhas, les Chélas, les hommes et la mer.


Lion de Saint Marc, Lion du prophète,
Ton Évangile court à l’est de la Crète ,
Sur le ciel se détache ton étrange bannière ;
Ce n’est pas le livre, mais l’épée que ta main serre.


Terre de merveilles, de grâces et de maux, terre
Des animaux mythiques du bestiaire,
Jusqu’au gaillard arrivent des sanctuaires
La fumée de l’encens et du chanvre.


Et ce parfum intense, percé de mouettes, est
Signe de vains symboles divins,
Et de leur vol haut, ces oiseaux marins
Montrent à Marco Polo la route du Cathay.

dimanche 7 juin 2020

Et ma poupée ?


Et ma poupée ?

Chanson française – Et ma poupée ? – Marco Valdo M.I. – 2020

Quelques histoires albanaises, tirées de nouvelles d’Ismaïl Kadaré, traduites par Christian GUT et publiées en langue française en 1985 sous le titre La Ville du Sud.(7)








Dialogue Maïeutique

Laisse-moi, Lucien l’âne mon ami, d’abord te conter une petite anecdote à propos de nos petits dialogues maïeutiques.

Soit, dit Lucien l’âne.

Donc, reprend Marco Valdo M.I., il y a quelques jours notre ami R.V. dans le commentaire introductif qu’il consacrait à la chanson Asia de Francesco Guccini, dont je compte faire prochainement la version française, et la clôture peut-être provisoire, probablement selon moi, du Chansonnier du Coronavirus – qui, soit dit en passant comporte 140 chansons et je pense même qu’il en manque.

Oh, dit Lucien l’âne, une anecdote ? Pourquoi pas ? C’est toujours distrayant.

Ainsi, dans le commentaire que je t’ai dit, Lucien l’âne mon ami, R.V., qui administre avec un brio et une maestria diabolica, ce site des Chansons contre la Guerre (auquel nous collaborons volontiers), y introduit, écrit et traduit moultes chansons, dit ceci : « Dans ce cas, je laisse (faire) à chacun des considérations, des réflexions, des suggestions, des histoires, de la géographie et de la politique ; comment dire, j’invite vraiment chacun à se faire son Dialogue Maïeutique comme font Marco Valdo M.I. et Lucien Lane. Ceci, à la rigueur, est le mien (assaisonné à la diabolique)… »

Eh bien, dit Lucien l’âne, nous voilà en quelque sorte diaboliquement canonisés ; je n’en espérais pas tant. Maintenant, dis-moi, la chanson raconte réellement une histoire de poupée ?

Si on veut, oui, répond Marco Valdo M.I., mais pas seulement. Elle continue la saga familiale de Gjirokastër dans la guerre, vue par un enfant. Pour rappel, on se trouve – fin 1940 – dans cette petite ville du Sud de l’Albanie, proche de la frontière grecque. Les envahisseurs italiens y passent dans un sens, puis dans l’autre à leur retour, poursuivis par les Grecs ; puis, c’est au tour des Grecs de reculer face aux Allemands. Je te rappelle que tous ces trois belligérants sont des pays sous régime fasciste ou nazi.

Rien là que de très habituel, dit Lucien l’âne. Ces allées et venues sont les aléas de la guerre. Donc, on en est à l’arrivée des Allemands qui s’en vont vers la Grèce.

Exactement, Lucien l’âne mon ami, mais eux n’en sont encore qu’à l’aller – moment exaltant et victorieux et ils sont précédés d’une réputation des plus épouvantables ; on dit que ce sont des massacreurs fort réputés. En marge de ces allés-retours des étrangers au travers de l’Albanie, il y les règlements de compte des Albanais entre eux. Ce sont des procédés incendiaires et meurtriers.

Mais, dit Lucien l’âne, si je comprends bien, sous la guerre militaire des étrangers, il y a la guerre civile des Albanais.

Oui, c’est à peu près ça, dit Marco Valdo M.I. et l’affaire se présente ainsi : les fascistes albanais, qu’on nomme les « ballistes », se rallient à l’occupant et tuent les partisans, opposés aux occupants, et les partisans tuent les « ballistes ». Tout ça se passe de façon civile, c’est-à-dire clandestinement, de préférence la nuit, et un à la fois. À la rigueur, par petits groupes. Dans cette agitation, l’enfant qui nous raconte l’histoire, suit le parcours de sa famille laquelle, à l’annonce de l’arrivée des Allemands, s’exile dans un village des collines voisines et qui contemple avec effroi – les adultes et avec animation – les enfants, la ville où rougeoient des incendies. C’est durant cette nuit d’exode que la petite fille pleure sa poupée, restée à la maison. Puis, toute la famille revient au petit jour. Le reste est dit dans la chanson.

Au fait, dit Lucien l’âne, ce doit être les actions des « ballistes », car j’imagine que s’ils avaient eu pareille intention, les Allemands auraient agi en plein jour, rasé toute la ville et massacré les habitants. Ils auraient mis la chose sur le compte des représailles. Quant à nous, nous tissons le linceul de ce vieux monde plein de fureur et de bruits, incendiaire, assassin, sentimental et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Ce sera une grande catastrophe, dit ma mère ;
Le sang coulera, le frère tuera le frère.
Avec ces Allemands, ce sera une grande guerre
Finalement, dit ma grand-mère.

Les Allemands viennent en longues files.
On dit qu’ils exterminent.
On dit qu’ils vont détruire la ville.
On est partis dans les collines

Les ballistes incendient les maisons des partisans.
D’ici dans la nuit, on voit, les flammes
Trembler sur le ciel étoilé d’occident,
Le vent emporte la colère des femmes.

C’est ma maison qui flambe, hourra !
Monte là-dessus et tu verras Istanboul !
Qui déjà est partisan chez toi ?
Mon oncle, ma tante, mon frère, une foule !

Alors, demain, ta maison brûlera,
Brûleront les livres turcs de grand-père,
L’armoire et le coffre de grand-mère.
Et ma poupée, toute seule, là en bas ?

Mémé dernière, papa devant,
Au champ d’aviation, on s’arrête ; prudence !
En face, les feux s’éteignent en silence.
Les ballistes ont fusillé les partisans.

On rentre en ville en fin de nuit.
Les Allemands n’ont rien détruit.
Devant la maison, sur un mort, un papier :
Espion, mort au fascisme, liberté !

vendredi 5 juin 2020

LE CIEL AU-DESSUS DE BERLIN


LE CIEL AU-DESSUS DE BERLIN



Version française – LE CIEL AU-DESSUS DE BERLIN [CHANSON DE L’ENFANCE] – Marco Valdo M.I. – 2020
Chanson allemande – Der Himmel über Berlin [Lied vom Kindsein]Peter Handke – 1987




Ciel de Wansee – Berlin
Max Liebermann


Dialogue Maïeutique

Souvent, Lucien l’âne mon ami, je me surprends à réfléchir au sens de certaines chansons en dehors du moment précis où nous ne parlons. Ce sont des nébuleuses de pensées qui traversent le ciel du jour. Une bribe par ci, une bribe par là, elles vont, elles viennent, cahin-caha, et je ne sais pourquoi plutôt elle-ci plutôt que celle-là.

Voilà qui est intéressant, dit Lucien l’âne, d’autant que ça m’arrive aussi. Mais pourquoi, dis-tu ça ?

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, car ce mode de réflexion m’amène à envisager les choses et les chansons d’un point de vue particulier, de la considérer pour elles-mêmes comme elles sont. Autrement dit, je m’attache à voir le texte – toujours dans sa version française, celle qui me trotte en tête – tel qu’en lui-même, à le prendre en quelque sorte au sérieux, à le voir réellement comme un objet en soi, une entité extérieure et vivante.

Oui, dit Lucien l’âne, mais encore ? Pourquoi dis-tu tout ça ?

C’est assez complexe, comme un nœud difficile à démêler et je peine à me l’expliquer, répond Marco Valdo M.I., et il me semble que cela tient à la démarche poétique. Voilà, c’est ça, la pensée considérée comme poésie, mais aussi, autre conséquence pour cette chanson, la version considérée comme création poétique. Dès lors, le texte qui en résulte comme une opération poétique qui débouche – ici, en langue française – sur une œuvre autonome. Cette réflexion m’est venue quand j’ai constaté qu’il y avait déjà dans les Chansons contre la Guerre, une traduction en langue française du poème de Handke – de Claire Placial.

Oh, dit Lucien l’âne, ça n’a rien de gênant, je pense. Tout au contraire, c’est tout bénéfice pour le lecteur, de même que la présence dans les Chansons contre la Guerre de multiples traductions en de multiples langues. Maintenant, dis-moi, quand même deux mots de la chanson.

Deux mots, Lucien l’âne mon ami, c’est peu. Un premier pour dire l’importance de la rime comme instrument de navigation poétique ; c’est elle qui amène par son balancier à soutenir la marche du promeneur. Au texte brut de la traduction, elle ajoute ici, elle retranche là ; elle impose des mots inattendus. Tu devrais essayer, c’est étonnant. Mais enfin, c’est le deuxième mot, de la chanson, je dirais que c’est une remembrance d’un enfant (Rimbaud en avait notées d’autres, remembrances d’un vieillard idiot), un souvenir de l’enfance, assez commun même. Tellement qu’il peut être partagé par beaucoup d’ex-enfants sous le ciel de Berlin ou d’ailleurs, y compris dans ses regrets. Le reste est à voir dans la chanson.

Oui, dit Lucien l’âne, c’est ce qui est le mieux : s’en tenir au texte. Pour le reste, tissons le linceul de ce vieux monde égaré, ruminant, amnésique et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Quand l’enfant était enfant,
Il allait les bras ballants,
Le ruisseau était une rivière,
La rivière était un torrent,
Et cette flaque, la mer.



Quand l’enfant était enfant,
Il ne savait pas qu’il était enfant,
Tout lui était inspiration,
Et toutes les âmes étaient union.



Quand l’enfant était enfant,
Il ne comprenait pas le néant,
Il n’avait aucun talent.
Assis en tailleur, souvent,
Il se dressait brusquement.
Dans ses cheveux, il avait un mouvement ;
Et sur les photos, il souriait bizarrement.



Quand l’enfant était enfant,
Il se posait des questions tout le temps :
Pourquoi suis-je moi et pourquoi pas toi ?
Pourquoi suis-je ici et pourquoi pas là-bas ?
Quand commença le temps et où finit l’espace ?
La vie sous le soleil n’est-elle pas juste un songe ?
Ce que je vois, j’entends et je sens, n’est-ce
Pas seulement l’apparence d’un monde devant le monde ?
Y a-t-il vraiment le mal et des gens
Qui sont vraiment méchants ?
Comment se fait-il que moi, qui suis moi,
Avant de devenir moi, je n’étais pas,
Et une fois devenu moi que je suis,
Je ne suis plus qui je suis ?



Quand l’enfant était enfant,
Il vomissait les épinards, les pois, le riz au lait,
Et le chou-fleur cuit à la vapeur. Et maintenant,
Il mange de tout, et parfois même, ça lui plaît.



Quand l’enfant était enfant,
Il s’éveilla dans un lit inconnu
Et ça lui arrive toujours maintenant ;
Il trouvait toujours beaux les inconnus,
Et maintenant des fois par chance seulement.
Il s’était rêvé un paradis charmant
Et ne peut plus que l’espérer à présent.
Il ne réussissait pas à imaginer le néant,
Et il en frissonne souvent.



Quand l’enfant était enfant,
Il jouait avec enthousiasme ;
Et maintenant, comme avant il se concentre,
Mais seulement si c’est son travail, évidemment.



Quand l’enfant était enfant,
Il se contentait de pomme et de pain comme aliments,
Et c’est toujours ainsi maintenant.



Quand l’enfant était enfant,
Dans sa main, les baies tombaient précieuses
Et c’est toujours ainsi maintenant.
Les noix fraîches lui faisaient la langue rugueuse
Et c’est toujours ainsi maintenant.
Il avait à chaque montagne,
L’envie d’une plus haute montagne ,
Et à chaque ville,
La nostalgie d’une plus grande ville,
Et c’est toujours ainsi maintenant.
Il cueillait les cerises avec exaltation au sommet de l’arbre,
Comme il aimerait le faire aujourd’hui encore.
Face aux étrangers, il était farouche
Et il l’est toujours encore,
Il attendait les premières neiges,
Et ainsi toujours, il attend encore.



Quand l’enfant était enfant,
Il lança un bâton contre un arbre,
Et il vibre aujourd’hui encore.
Quand l’enfant était enfant