dimanche 3 mai 2020

Par derrière ou par devant

Par derrière ou par devant



Chanson française – Par derrière ou par devant – Marie-Josée Neuville – 1957
Album: Le monsieur du métro (1957)





Dialogue Maïeutique


Lorsque j’avais proposé la version française POSITION H de la chanson italienne de Sine Frontera intitulée « Posizione orizzontale », tu m’avais fait me ressouvenir d’une chanson et d’une chanteuse du siècle dernier. C’était justement « Par derrière ou par devant » et la chanteuse était Marie-Josée Neuville et j’avais promis qu’on en reparlerait et nous y voilà.

Oh, dit Lucien l’âne, c’est toujours une bonne idée de tenir sa parole et aussi, d’insérer une chanson et en plus, de faire connaître une artiste.

D’abord, reprend Marco Valdo M.I., deux mots concernant Marie-Josée Neuville, à la ville : Josée Françoise Deneuville. Je n’en ferai pas la biographie (Wiki s’en charge fort bien), mais je voudrais en éclairer un peu certain aspect amusant. Même si elle avait commencé fort tôt dans la chanson, au moment où elle aborde sa carrière professionnelle, Marie Josée n’était plus la collégienne qu’on prétendait qu’elle fut sur les affiches, les pochettes de disque, les notices publicitaires et les articles de journaux. Sans vouloir trop la dévoiler, en 1957, Marie Josée n’avait pas tout à fait vingt ans, mais presque.

C’est beaucoup pour une collégienne, dit Lucien l’âne en riant.

De même, toujours sans vouloir dévoiler plus qu’il ne faut son intimité, la jeune demoiselle se devait – contrat commercial oblige – de conserver ses tresses juvéniles, qui faisaient sa réputation dans le domaine de la chanson.

Moi, dit Lucien l’âne, j’aurais préféré que ma réputation se bâtisse sur la qualité de mes chansons et de mes interprétations, plus que sur mes tresses. Enfin, tant que c’était les tresses, ça allait encore. Tout ça est bien futile et en réalité, je m’en fous.

Moi aussi, dit Marco Valdo M.I., d’ailleurs, foin de ces petits potins, j’en viens à cette chanson dont l’arrière-plan est une solide mise en cause de l’Histoire telle qu’elle était enseignée et ensuite, une leçon de vie non négligeable. Enfin, elle comporte une aimable fin (« happy end » en franglais) où triomphe l’amour dans sa version la plus romantique ou la plus évangélique, je ne sais trop. Sauf que tout ce bel ensemble est pimenté d’un « Par derrière ou par devant » qui lui donne une tout autre dimension.

Ah, dit Lucien l’âne, je crois comprendre que tu entrevois dans l’adorable comptine de Marie Josée, une version cryptée de la Complainte de Marinette.

Exactement, Lucien l’âne mon ami, mais l’antienne est inversée et dans un sens comme dans l’autre, dans nos régions, ce « Par derrière ou par devant » réjouit petits et grands. Et tous s’amusent de cet équivoque qui fait d’une innocente chanson un joli conte pornographique :

« Des « Je t’aime, je t’adore pour la vie entière »,
Il y en a autant par derrière que par devant,
Car le brave Cupidon, de sa flèche légendaire,
Vise tous les cœurs de la Terre
Par derrière
Ou par devant. »

On dirait, Marco Valdo M.I., une chanson de bonobos. À propos, c’est pareil avec cet autre impérissable succès de Georges Millandy (1930) : « Le Petit Cœur de Ninon » dont on a plaisir à subvertir les sens en remplaçant le mot « cœur » par son initiale suivie de trois points de suspension : « C... », ce qui donne :

« Le C... de Ninon
« Le petit c... de Ninon
Est si petit, est si gentil,
Est si fragile.
C’est un léger papillon,
Le petit c... de Ninon,
Il est mignon mignon.
Si le pauvret parfois coquet
Est peu docile,
Ce n’est pas sa faute, non
Au petit c…,
Au petit c... de Ninon. »

Mais assez ri, tissons le linceul de ce vieux monde burlesque, cocasse, libidineux, ridicule et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Dans notre école, un vieux professeur
Souvent victime de sa bonne humeur
Nous enseignait, en récréation seulement,
Un jeu qui le passionnait de son temps.
À chaque phrase que disaient ses parents,
Il ajoutait « Par derrière ou par devant ».
Le brave homme ne se doutait pas
Qu’en nous enseignant ce jeu-là,
Il signait la condamnation
De toutes ses prochaines leçons.

Le nez de Cléopâtre eût été par derrière,
La face du Monde en eût été par devant ;
Henri IV avait panache blanc par derrière,
Henri III n’avait pas sentiment par devant ;
Charlemagne portait barbe fleurie par derrière,
Cachez ce sein que je ne saurais voir par devant ;
Démons déchaînés, nous étions tous par derrière,
Au visage pur d’enfants charmants par devant.

S’en est allé le vieux professeur
Près du bon Dieu, et pourtant nos cœurs
N’oublieront pas le petit avertissement
De son jeu qui nous divertissait tant.
Par devant, nombre de compliments
Deviennent par derrière propos désobligeants.
Le brave homme ne se doutait pas
Qu’en nous enseignant ce jeu-là,
Il nous initiait tout petits
À la dure école de la vie.

Que de recommandations m’a-t-on fait par derrière,
Lorsque devaient m’être présentés par devant
Des fripouilles, des brigands, m’assurait-on par derrière,
Mais qu’amicalement on appelle vieux frères par devant.
Les vieux frères en question m’avaient prévenue par derrière
De me méfier de ceux qui me prévenaient par devant.
Mieux vaut que la franchise reste par derrière,
Un brin de mensonge est plus utile par devant.

L’amour est l’exception qui nous fait dire par derrière
Des choses aussi jolies que celles qu’on dit par devant.
Des « Je t’aime, je t’adore pour la vie entière »,
Il y en a autant par derrière que par devant,
Car le brave Cupidon, de sa flèche légendaire,
Vise tous les cœurs de la Terre
Par derrière
Ou par devant.

vendredi 1 mai 2020

POSITION H

POSITION H


Version française – POSITION H – Marco Valdo M.I. – 2020
Chanson italienne – Posizione orizzontaleSine Frontera2003
Sine Frontera








"Position horizontale", une sorte de mantra générationnel hypnotique, où l’on parle de révolution ("éteindre la télévision"), mais toujours "en position horizontale", ce qui est une façon étrange et agréable de défier un monde vertical.

"Faites l’amour, pas la guerre."




Dialogue Maïeutique

« Faites L’amour, pas la guerre ! », dit Marco Valdo M.I., je pense que ce gentil précepte a marqué bien des jeunes filles et des jeunes gens de sorte qu’aujourd’hui – s’ils vivent encore – ils sont d’aimables (je l’espère) grands-parents ou arrière-grands-parents, selon la vitesse de reproduction.

Oh, dit Lucien l’âne, cette malicieuse injonction me paraît toujours autant d’actualité, même si on a pu constater au fil de l’histoire, de la préhistoire et même, des temps antérieurs, que l’humanité pouvait pratiquer les deux en même temps ; je veux dire l’amour et la guerre. C’est même une des caractéristiques de la Guerre de Cent Mille Ans.

Certes, réplique Marco Valdo M.I., l’être humain est suffisamment doué pour faire deux choses en même temps ; il tient à la fois du chimpanzé au tempérament belliqueux et du bonobo aux habitudes plus paisibles, plus licencieuses et somme toute, plus joyeuses. Chez les bonobos, la Position H est l’arme terrible de la coexistence pacifique.

Soit, dit Lucien l’âne, c’est une excellente pratique, mais finalement, cette chanson parle-t-elle d’amour ? Quelle est sa morale ?

Si on veut, répond Marco Valdo M.I., mais elle propose la voie de l’amour comme chemin vers la transformation du monde en un monde meilleur ». Elle dit à peu près :

« Faites l’amour par devant par derrière et vous changez le monde ».

Oui, dit Lucien l’âne, ce n’est pas plus mal. Par derrière ou par devant, ça me rappelle une ancienne chanson, dont j’ai l’idée que tu la connais et que tu peu me la situer.

Sûrement, Lucien l’âne mon ami, « Par derrière ou par devant » était d’ailleurs son titre et elle était chantée d’une voix juvénile par une jeune fille qui se présentait comme une collégienne et se nommait Marie-Josée Neuville ; mais je la présenterai une autre fois. Pour en revenir à celle-ci, dont le titre est déjà tout un programme « Position H » – la traduction littérale de l’italien serait plutôt : « Position horizontale », mais j’ai préféré celui plus percutant de Position H. afin d’évoquer la célèbre Bombe H.

En effet, rit Lucien l’âne, c’est plus percutant.

Cependant, Lucien l’âne mon ami, ne perds pas de vue qu’elle évoque aussi – avec une volontaire innocence – le cours de gymnastique scolaire et son célèbre « En position fixe ! », hurlé à pleins poumons par le professeur, le yoga et bien sûr, le Kama-Soutra, qui est connu comme le livre des positions et un des sujets favoris de la peinture indienne.

Celui-là, dit Lucien l’âne, je le connais depuis longtemps. Il a toujours fait la joie des petits (quand ils le trouvaient) et des grands.

Cela dit, reprend Marco Valdo M.I., cette chanson me paraît proche d’une chanson de Léo Ferré laquelle s’intitulait « LÂge d’Or ». Elle commençait ainsi :

« Nous aurons du pain,
Doré comme les filles
Sous les soleils d'or.
Nous aurons du vin,
De celui qui pétille... »

Ce n’en est que mieux, conclut Lucien l’âne. Alors tissons maintenant le linceul de ce vieux monde prude, pudibond, pornographique, belliqueux et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane







Nous aurons la lune, nous aurons la lumière,
La musique sera notre voix,
D’une pelouse, nous ferons notre litière,
Nous ferons un nid sur le toit,
Nous ferons la révolution,
Et nous éteindrons la télévision,
Car à l’horizontale, ma foi,
Il vaut mieux ne penser qu’à ça.
Et dès lors toujours contents,



Nous irons par-dessus, nous irons par-dessous
Toute la nuit, comme les vagues vent de bout,
Nous viendrons par-derrière, nous viendrons par-devant,
Comme des vagues devant-derrière horizontalement !



Nous aurons des mains, nous aurons du cœur,
Nous aurons du vent pour naviguer sans peur
Et nous découvrirons un nouveau monde,
Une onde plus propre et plus profonde,
Sans État, sans capital, sans capitale,
Qui ignorent tout de ce secret
Qu’à l’horizontale,
Le monde entier change à jamais.
Et dès lors toujours contents,



Nous irons par-dessus, nous irons par-dessous
Toute la nuit, comme les vagues vent de bout,
Nous viendrons par-derrière, nous viendrons par-devant,
Comme des vagues devant-derrière horizontalement !



Et nous n’écouterons plus mâchonner
L’actualité en télé-journal,
Car nous devons nous garder
De ceux qui parlent bien et raisonnent mal
Et dès lors toujours contents,



Nous irons par-dessus, nous irons par-dessous
Toute la nuit, comme les vagues vent de bout,
Nous viendrons par-derrière, nous viendrons par-devant,
Comme des vagues devant-derrière horizontalement !



Nous aurons du pain, nous aurons du vin
Et le chaud soleil du matin,
Nous ferons aussi des galipettes
Qui amusent tant les poètes,
Car à l’horizontale,
On peut se faire du bien en faisant le mal.
Et dès lors toujours contents,



Nous irons par-dessus, nous irons par-dessous
Toute la nuit, comme les vagues vent de bout,
Nous viendrons par-derrière, nous viendrons par-devant,
Comme des vagues devant-derrière horizontalement !

jeudi 30 avril 2020

Déshabillez-moi !

 
Déshabillez-moi !

 
Chanson française – Déshabillez-moi ! – Juliette Gréco – 1969
Texte : Robert Nyel – Musique : Gaby Verlor

Pour la saison, un slogan :
« Déconfinez-moi ! »

Par Juliette Gréco :
Par Mylène Farmer :





Danseuse
Edward Hopper
1941







Dialogue Maïeutique



L’autre jour, Lucien l’âne mon ami, tu avais mis en commentaire avec plein d’humour et de raison (à la chanson Second Life), car, disais-tu, Plaisir d’humour dure toute la vie, une série de chansons de chansons (françaises) en illustration de ton propos et tu les avais judicieusement classées dans la rubrique : « Chansons déconfinées ». Je dirais même déconfessées, déconfessionnées ou déconfessionnalisées. En fait, les quatre à la fois.

En vérité, je vous le dis, je n’avais pas pensé à ça, dit Lucien l’âne en riant, mais c’est vrai qu’elles pouvaient être qualifiées ainsi ; surtout à l’époque où elles avaient été conçues. En ce temps-là, elles étaient de véritables morceaux de bravoure de la libération des confessions et des confessionnaux.

Il ne faut jamais perdre de vue la dimension historique, Lucien l’âne mon ami, tu fais donc bien de rappeler que les religions et les religieux ont une furieuse tendance à confiner la pensée et les hommes (les femmes d’un côté, les hommes de l’autre, par exemple), d’autant que si l’hydre religieuse s’est un peu repliée depuis, le ventre est encore fécond, tu connais la suite de la citation.

Évidemment, dit Lucien l’âne, elle dit « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ».

Exact, la bête immonde, l’hydre, reprend Marco Valdo M.I., et il faut encore et toujours se méfier des coups de queue des clercs – toutes religions confondues ; ici, du moins, de toutes celles dites du Livre : Torah, Bible ou Coran, même combat contre les impies – que nous sommes. Ainsi cette chanson que tu suggérais était : « Déshabillez-moi ! », tout un programme.

Et quel programme, dit Lucien l’âne, il m’arrive encore d’en rêver. Donc, Juliette Gréco chanta cette chanson – en tenue fort stricte de femme en noir, pour souligner le trait, mais elle l’a fait pour diverses raisons. En plus de la considérer comme une chanson fort plaisante, Juliette l’avait adoptée en manière de réponse féminine et un peu féministe à la domination masculine, à la façon dont certains hommes (une majorité!) traitaient les femmes en objet de leurs fantasmes sexuels et oedipiens. Résumé : « Toutes des putes, sauf maman ! » C’en faisait une chanson de combat (sans jeu de mots laid).

Assurément, Lucien l’âne mon ami, ce n’est pas un calembour bon. D’autant – l’anecdote vaut le détour- que Juliette avait adopté la chanson, refusée par d’autres chanteuses de l’époque, à la condition qu’elle puisse y ajouter les deux derniers vers :

« Et vous,
Déshabillez-vous ! »

Ces deux derniers vers renversaient la perspective ou mieux encore, mettaient à égalité les deux partenaires. En cela, elle est plus féminine que féministe ; autrement, défendant l’une sans faire la guerre à l’autre. Car, dans ces affaires humaines comme dans toutes les autres, on trouve la trace et les travers de la Guerre de Cent Mille Ans que les puissants font aux plus faibles (ou supposés tels) pour (r)assurer leur domination. Par ailleurs, on trouve la preuve de la valeur de cette déconfessionnalisation dans le barrage médiatique que les radios et les télévisions avaient formé en interdisant purement et simplement sa diffusion sur les ondes. Ainsi, cette chanson connaissait le sort de sa consœur « Le Déserteur » de Boris Vian et voilà une raison de plus de la reproduire ici dans toutes ses paroles. Du reste, Juliette et Boris étaient des amis.

Oh, dit Lucien l’âne, il y aurait encore tant de choses à dire, à dire et à entendre, mais brisons là, il n’y a qu’à voir et entendre la chanson elle-même qui est si belle quand Juliette la serine ; et puis, tissons le linceul de ce vieux monde sexué, sexuel, pinailleur, confessé, confessionné, confiné et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Déshabillez-moi !
Déshabillez-moi !
Pas tout de suite,
Pas trop vite.
Sachez me convoiter,
Me désirer,
Me captiver.
Déshabillez-moi !
Déshabillez-moi !
Ne soyez pas comme
Tous les hommes,
Trop pressé
Et
D’abord, le regard ,
Tout le temps du prélude,
Ne doit pas être rude,
Ni hagard.
Dévorez-moi des yeux
Mais avec retenue
Pour que je m’habitue,
Peu à peu.
Déshabillez-moi !
Déshabillez-moi !
Pas tout de suite,
Pas trop vite.
Sachez m’hypnotiser,
M’envelopper,
Me capturer.
Déshabillez-moi !
Déshabillez-moi !
Avec délicatesse,
En souplesse,
Et doigté.
Choisissez bien les mots,
Dirigez bien vos gestes :
Ni trop lents, ni trop lestes,
Sur ma peau.
Voilà, ça y est, je suis
Frémissante et offerte
De votre main experte, allez-y !
Déshabillez-moi !
Déshabillez-moi !
Maintenant tout de suite,
Allez vite !
Sachez me posséder,
Me consommer,
Me consumer !
Déshabillez-moi !
Déshabillez-moi !
Conduisez-vous en homme
Soyez l’homme,
Agissez !
Déshabillez-moi !
Déshabillez-moi !

Et vous,
Déshabillez-vous !


mardi 28 avril 2020

Les Pieds nus

Les Pieds nus

Chanson française – Les Pieds nus – Marco Valdo M.I. – 2020

ARLEQUIN AMOUREUX – 57

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.


Matthias, les pieds nus, la troupe attend là-bas ;
Pour finir le spectacle, elle n’attend plus que toi.
Ôte tes brodequins, danse, c’est l’heure, on y va,
Ensemble pour toujours, comme de vieux chats.

Dialogue Maïeutique


« Les Pieds nus », demande Lucien l’âne, que peut bien pouvoir dire ce titre ?

Je te promets une réponse assez complète, dit Marco Valdo M.I., et pur cal, il me faut resituer cette chanson et t’annoncer que c’est la dernière de la saga d’Arlequin amoureux. Comme les précédentes, elle est fortement éprise de poésie et baigne dans une atmosphère métaphorique. Il le faut, car il s’agit de l’agonie et de la mort d’Arlecchino, de la dernière désertion du déserteur. Ainsi, comme tu le devines, elle dit plus qu’elle ne dit ou dit autrement, l’ensemble des mots de son discours dépasse le cadre apparent que constitue la simple addition de ceux-ci. Car. Car, lorsqu’on rapproche les mots selon certaines formes, dans certaines configurations, il se produit des phénomènes d’interaction qu’on ne peut anticiper. Les mots, considérés comme des objets inertes et quelque sorte morts, se mettent à vivre, à converser entre eux et on voit surgir une physique et une chimie des mots.

Halte-là, Marco Valdo M.I. mon ami, si je te laisse aller ainsi, tu vas bientôt faire intervenir d’étranges théories telles l’évolution, la gravitation ou les quantas.

Dans le fond, pourquoi pas ?, répond Marco Valdo M.I. en souriant, mais il faudrait d’abord y réfléchir, car on ne manipule pas les mots aussi innocemment que ça. Mais soit, j’admets qu’il serait intéressant d’appliquer une démarche de ce genre au langage et surtout, aux mots considérés comme des particules, des atomes, des électrons, des neutrons, que sais-je ; bref, des machins en interaction. Il faudrait en déceler les forces qui les attirent ou les éloignent, qui bâtissent certaines affinités entre eux, qui donnent un sens au mouvement désordonné des paroles. Comme à l’ordinaire, je n’irai pas plus loin dans cette esquisse, quitte à y revenir plus tard ou à laisser à d’autres le soin de le faire. Cela dit, j’en reviens aux pieds nus.

Bonne idée, dit Lucien l’âne, car j’en suis encore à me demander…

Donc, pieds nus, Lucien l’âne mon ami, renvoie au fait que tous les petits personnages du théâtre de bois reviennent auprès du directeur-déserteur à la fin de la chanson pour, exigent-ils, terminer le spectacle. Or, tous morts, ils se présentent tous les pieds nus ainsi qu’Arlecchina-La Tournesse, morte elle aussi, qui dit à Matthias-Arlecchino-Pollo-Pulcino-Kuře de retirer ses brodequins afin de partir tous ensemble comme des chats. À pieds nus, car seuls les vivants ont besoin de chaussures.

Oui, dit Lucien l’âne, les cadavres ne portent pas de souliers. C’est bien, l’Arlequin amoureux est maintenant fini ; « Un mort, c’est complet, c’est terminé. On n’est pas complet, tant qu’on n’est pas mort », disait Boris Vian. À propos, dis-moi, de quoi est-il mort l’Arlecchino ?

Pour ce que j’en sais, répond Marco Valdo M.I., l’Arlecchino est mort de la mort des autres, de la mort des petits comédiens de bois, de celle d’Arlecchina, de Barbora et de Lukas. L’Arlecchino meurt volontairement pour reprendre le vagabondage du déserteur et cet art théâtral qui font son histoire.

Oui, dit Lucien l’âne, mais alors, nous, qu’allons-nous devenir, qu’allons-nous faire, nous ne pouvons, pas plus que lui, interrompre notre errance. Qu’allons-nous faire comme nouveau voyage dans l’imaginaire ?

On y réfléchit d’abord, dit Marco Valdo M.I., on avisera demain.

Alors, finissons-en et tissons le linceul de ce vieux monde boiteux, halluciné, égrotant et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Je veux me pendre pour de bon
Avec une corde attachée au plafond,
Mais pas ici, il fait trop glacial.
Je veux me pendre, point final.

Et toi, va au diable, vieux bonimenteur !
Donneur de leçons, joli menteur !
Je suis Dieu, tu le sais bien.
J’ai si peu de pouvoir, je ne peux rien.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Matthias, quittons cette ville et vite !
Pour toi, la campagne est plus sûre.
On trouvera un fenil vide.
Notre pomme est mûre.

Pas ici, pas maintenant, plus tard,
On réfléchit plus à l’aise dans le noir.
Dans la grange, couché dans le foin,
Caché au chaud dans un coin,

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Eh, Pollo, dit encore la voix sombre,
Toute pâle dans son manteau à grelots,
Que va-t-il nous arriver, Pulcino ?
Arlecchina, est-ce toi cette ombre ?

Matthias, les pieds nus, la troupe attend là-bas ;
Pour finir le spectacle, elle n’attend plus que toi.
Ôte tes brodequins, danse, c’est l’heure, on y va,
Ensemble pour toujours, comme de vieux chats.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.