mercredi 11 mars 2020

1600 – LA PESTE VOUS ATTRAPE

1600LA PESTE VOUS ATTRAPE


Version française – 1600 – LA PESTE VOUS ATTRAPE – Marco Valdo M.I. - 2020
Chanson italienne – 1600 Peste ti colga I Gufi – 1966







Dialogue Maïeutique

Comme depuis des semaines, Lucien l’âne mon ami, une épidémie, une pandémie ou en tout cas, quelque chose qui y ressemble, s’étend à travers le monde et parvenue à pied de la Chine ou presque, elle a atteint l’Italie et frappe particulièrement, la grande ville de Milan.

Oui, dit Lucien l’âne, j’ai entendu dire cette chose-là et du coup, je me suis souvenu qu’une affaire du même genre avait touché la même ville de Milan – certes plus petite à l’époque, il y a déjà pas mal de temps. Si je ne me trompe pas, cette fois-là, c’était il y a environ 400 ans. Je m’en rappelle comme si c’était hier. Les humains tombaient comme des mouches prises dans un nuage d’insecticide ou d’insectes aux prises avec un banc de chauves-souris et on avait voulu me réquisitionner pour porter les cadavres, mais je m’étais enfui dans les campagnes. Comme à mon habitude, j’avais repris mon chemin d’âne errant, fuyant comme la peste les pestiférés, les moines ointeurs, ces détrousseurs de cadavres et leurs enterrements, j’allai voir ailleurs comment se portait le monde.

Donc, ainsi, Lucien l’âne mon ami, tu connais de façon directe ce qu’il en fut de la fameuse épidémie de peste noire de 1600. Cependant, comme tu le sais aussi, ce ne fut pas la seule et elle ne se manifesta pas que dans le Milanais ; elle aussi courut le monde ; peut-être même, à ta poursuite.

Oh, Marco Valdo M.I. mon ami, tu ne penses pas si bien dire ; elle courait aux trousses de tout le monde et je la sentais qui aiguillonnait mes fesses. Ce n’est pas pour me vanter, comme bien tu penses, j’en avais une frousse bleue. Il y avait de quoi, note. La Fontaine en dit : « Ils n’en mourraient pas tous, mais tous étaient frappés ».

Donc, reprend Marco Valdo M.I., pour en revenir à la chanson, elle retrouve toute son actualité aujourd’hui à raconter l’histoire de la peste de 1600 à Milan. Ce qui est curieux, c’est que ce n’est pas une interprétation d’une chanson d’époque qu’on aurait exhumée aujourd’hui, ni d’ailleurs, une chanson imaginée aujourd’hui autour de ce pestilent événement ; pas du tout !

Pas du tout ?, dit Lucien l’âne. Mais alors, d’où sort-elle ?

En fait, c’est une chanson qui fut écrite et chantée en 1966 par des hiboux. Enfin, par le groupe milanais (quand même !) des Gufi (en français les Gufi sont des Hiboux – h aspiré, on ne fait pas la liaison, ce qui veut juste dire qu’on ne dit pas des Ziboux). Pour ta gouverne, ces hiboux avaient constitué un groupe du genre des Quatre Barbus ou des Frères Jacques ; bref, un chœur d’hommes (Mannerchor) de cabaret ou de music-hall et crois-moi, ce n’était pas de la chanson sinistre. L’humour et l’ironie y avaient leur place et elle était considérable. Ainsi, en est-il de cette histoire de peste et d’épidémie.

Et cette distanciation est bienvenue, dit Lucien l’âne. Comme Desproges, je pense qu’on peut et même qu’on doit rire de tout. En plus, ça soulage et ça aide à affronter l’horreur dont on s’amuse. Ceux qui ne comprennent pas ça sont des humains bâtés, butés et probablement, si on les laisse faire, bottés.

Je disais une chanson des Hiboux, continue Marco Valdo M.I., et qui se présente sous la forme d’une pièce de théâtre, malheureusement inachevée. Il me faut pourtant confessé que j’y ai apporté une petite modification qui lui donne une tout autre saveur. Dans la version italienne, cette chanson s’en prenait à la loi Merlin, une loi italienne qui avait fermé les maisons (déjà) closes et renvoyé toutes ces dames dans la rue et la clandestinité. Cette fois, j’ai voulu viser spécifiquement « corona » et j’ai donc conclu :

« Puis, ordre du podestà, hors des murs, la peste resta
Et n’est jamais revenue jusqu’à ce virus corona. »

Pour le reste, voir la chanson.

Oui, tu as raison, Marco Valdo M.I. mon ami, de toujours renvoyer au texte. C’est plus correct vis-à-vis de la chanson. Quant à nous, tissons maintenant le linceul de ce vieux monde malade de la corona, ahanant, suant, souffrant, mourant et cacochyme.

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


1600, La peste vous attrape, d’après un ancien manuscrit trouvé à Milan.

Les personnages :
Don Rodrigo, un Espagnol passionné ;
Don Alvarez, le frère de Don Rodrigo ;
Don Ramirez, père de Don Alvarez et de Don Rodrigo ;
Don Fernandez, frère de Don Ramirez et oncle de Don Alvarez, et de Don Rodrigo ;
Don Rodriguez, qui n’est pas apparenté à Don Ramirez, Don Alvarez et Don Rodrigo ;
Un médecin ;
Le Podesta ;
Un mari, une femme mourante ;
Chiquita, des Espagnols, des pestiférés, des moines.


Premier acte

Olé olé olé olé olé olé olé olé­
C’était le XVIIe siècle et en Italie, l’Espagne s’abattait
Avec ses empesteurs du grand folklore de Madridolé olé olé !
La soldatesque tsigane buvait et mangeait
Et se répandait le long de la botte.
Rodrigo avait amené Chiquita, une bête,
Un petit microbe, mais un trésor pour Rodrigo
C’était un fléau si infidèle à son maître
Que à la première petite dame, il abandonna Rodrigo,

Quand elle fut empestée, elle courut chez son frère,
Quand il fut empesté, il courut chez son père.
Peu à peu, la peste se répandit dans les quartiers
Provoquant l’infestation de la ville entière.

Femmes et hommes, enfants et jeunes mariées amoureuses
Se décomposaient en plaies puantes et brutales.
Les gens couraient dans les rues sinueuses
Implorer du docteur public, une médication radicale.

Puis, sur ordre du Podestà, on a construit hors les murs,
Pour recueillir les pestiférés, une clausure,
De gros moines la gardaient.
On l’appela le lazaret

Ces grands hommes brutaux versaient des chariots
Entiers de pestiférés dans la fosse commune
(olé olé olé olé)
Ils récupéraient les meilleurs morceaux
(olé olé olé olé)
Et la peste s’installa dans le jeune.
À l’intérieur du lazaret, la peste empestait radieuse
Et s’étendait ainsi en une rougeur calamiteuse.
Alors, du fond, un petit air monta,
Sur sa femme mourante, un mari chanta :

La peste et les cornes sont de toute éternité
Si tu ne meurs pas bientôt, tu le sauras.
À toi les cornes et la peste à moi
Ô, quelle belle fête, olé pestiféré !

Alors, courons, sautons, dansons et rions.
Pour la postérité, d’héroïques pestiférés, nous serons.
Don Rodrigo en furie sexuelle
A résolu un problème d’état civil.

Puis, ordre du podestà, hors des murs, la peste resta
Et n’est jamais revenue jusqu’à ce virus corona.

Le deuxième acte ne peut pas être joué, car les protagonistes sont en quarantaine.


dimanche 8 mars 2020

La Résurrection


La Résurrection

Chanson française – La Résurrection – Marco Valdo M.I. – 2020

ARLEQUIN AMOUREUX – 44

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.





Dialogue Maïeutique

Que voilà un titre bien réjouissant !, s’exclame Lucien l’âne en riant.

Oui, répond un Marco Valdo M.I. faussement sinistre, surtout en ces temps morbides et hypocondriaques que nous vivons, où par avance, tous se croient malades et grandement souffrants. D’autant plus que la quarantaine, qui confinera bientôt toute la planète en elle-même, ne pourrait nous effrayer grandement, nous qui vivons habituellement en retrait dans notre réserve indienne de Wallonie. Les rassemblements, les regroupements, les entassements, les attroupements et toutes ces sortes de choses, bref, le troupeau : très peu pour nous.

Tout comme d’ailleurs, prolonge Lucien l’âne, les abois, les brouhahas et les tracas ne sont pas pour moi, ne me vont pas. Mais enfin, quand même, par les temps qui courent, une résurrection, ça ne se refuse pas. On pourrait même dire que c’est une bonne nouvelle. Mais au fait, quelle est-elle ? De quoi s’agit-il très exactement ?

De quoi s’agit-il très exactement ?, Lucien l’âne mon ami, je m’en vais te le dire en te renvoyant à la chanson elle-même, qui te le dit dès le début :

« Eine ganz neue Pantomime mit Harlekin. »
(Toute une pantomime avec Arlequin)

Voilà ce que c’est cette résurrection, en quoi, tu le conviendras, elle ne se distingue aucunement de toutes les autres. En réalité, tout fantasmagorique et baroque qu’elle est, elle décrit son irréelle réalité.

D’accord, j’entends bien, Marco Valdo M.I. ; mais dis-moi de quel irréel réel tu parles ?

Oh moi ?, je ne parle de rien, répond Marco Valdo M.I. ; c’est la chanson qui raconte et philosophe. Elle raisonne et dévoile le mystère de la résurrection en général ; je veux dire, en dévoilant le sien, elle dévoile le mystère de toutes les autres. En fait, c’est un peu la description méticuleuse du phénomène.

Oui, c’est une bonne chose, approuve Lucien l’âne, que de lever le voile sur cette histoire de résurrection qui m’a toujours semblé suspecte. Je l’ai toujours tenue pur une histoire de charlatan, pas une blague, mais une véritable escroquerie intellectuelle juste capable d’abuser ceux qui veulent y croire.

Certes, dit Marco Valdo M.I., mais pur la chanson, la chose est plus subtile. Je résume en considérant que les trois parties de la chanson sont trois actes d’une pièce de théâtre jouée par la petite troupe de Matěj Kuře, alias Matthias, Sevastiano, Andrea, etc., dans le théâtre de verdure qu’elle s’est improvisé dans la grotte de la marnière. Donc, l’acte I voit la nécessaire mort d’Arlequin.

Nécessaire ?, s’étonne Lucien l’âne.

Mais oui, Lucien l’âne mon ami, c’est logique. Arlequin doit absolument mourir au premier acte, car sinon comment pourra-t-il ressusciter ?

En effet, dit Lucien l’âne, c’est logique : il faut mourir, si l’on veut ressusciter. Ainsi, on ne ressuscitera jamais. Et puis ?

Et puis, Lucien l’âne mon ami, c’est le deuxième acte où les compagnons du défunt (Pierrot et Pantalon et même le Docteur Faust) s’affairent à vouloir contrarier la mort. Deux expressions fortes se font entendre sous la forme d’impératifs destinés à relever l’Arlequin défaillant : Trompe la mort ! et Debout les morts !

Fort bien, dit Lucien l’âne, mais que veulent-elles exprimer de si fort ces fortes expressions ? Je te le demande.

D’abord, mon ami Lucien l’âne, honneur aux trompe-la-mort, qui idéalement, sont des gens comme nous qui jouent à cache-cache avec la camarde, qui se refusent à l’épouser et n’ont pas l’air de vouloir se décider à en finir . Ce sont des casse-cous, parfois.

Et puis, dit Lucien l’âne, c’était aussi l’idée de Tonton Georges qui disait, si je me souviens bien, sous ce titre de « Trompe-la-mort », sa petite résurrection :

« Et puis, coup de théâtre, quand
Le temps aura levé le camp,
Estimant que la farce est jouée,
Moi tout heureux, tout enjoué,
J
e n’exhumerai du caveau
Pour saluer sous les bravos »

Quant à Debout les morts !, Lucien l’âne mon ami, l’imagination s’en va directement à la grande guerre où le cri fusa dans une tranchée et comme le racontait ma grand-mère, qui vivait là-bas dans un hôpital à soldats, on cria

« Debout les morts ! Et les morts se levèrent et nous eûmes la victoire »

De l’autre côté, Bertolt Brecht raconte, dans sa Legende vom toten SoldatenLa Légende du Soldat Mort, le mort ressuscité de force par l’état-major et Georges Brassens encore chantait dans Le Bulletin de Santé :

« Et si vous entendez crier comme en quatorze:
« Debout ! Debout les morts ! », ne bombez pas le torse »

Évidemment, dit Lucien l’âne, on ne pouvait passer à côté de ça. Donc, avant que tu ne te relances, je résume ton résumé : Acte I : la mort ; Acte II : le refus de la mort. Et quid de l’Acte III ?

Dans l’Acte III, dit Marco Valdo M.I., on assiste à la résurrection d’Arlequin, réanimé par le souffle et puis, il est triste de l’avouer, abandonné par ses souffleurs, le pantin remeurt. Cette fois, définitivement.

C’est triste comme Venise, dit Lucien l’âne. Alors, restons-en là et concluons à notre ordinaire, plus encore de circonstance. Tissons le linceul de ce vieux monde submergé, calamiteux, morticole, mortifère, thanatophile, nécrophile, nécropole et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Eine ganz neue Pantomime mit Harlekin.
Assis sur le gazon, Arlequin le bouffon
Masse ses joues, passe ses lèvres au vermillon,
Scrute ses mains, décharnées, vieilles, ses mains

Pierrot plâtré de blanc et Pantalon
Ânonnent l’épilogue de la Résurrection.
Arlequin bat des mains et s’écroule.
Πάντα ῥεῖ / Pánta rheî : tout s’écoule.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Pantalon veut creuser la tombe. Pas encore,
Pierrot veut garder le corps .
Le Docteur Faust surgit du décor :
Harlekin, Arlequin, Arlecchino : Trompe la mort !

Les morts peuvent-ils ressusciter ?
Natürlich, naturellement et pourquoi pas ?
Ô Pantalon ! Comment faire ça ?
« Debout les morts ! », il faut crier.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Pour ranimer la dépouille, vie lui redonner,
Inutile de crier, un souffle divin, il faut souffler.
Ils soufflent sur les jambes, ils soufflent sur les bras
Abracadabra, une fois et le pantin ressuscite déjà.

Pierrot, Pantalon retournent à leurs affaires.
Abandonné, désespéré, Arlequin retombe à terre ;
Arlequin n’est plus qu’un remort solitaire ;
Arlequin n’est plus qu’un mort sous la terre.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

vendredi 6 mars 2020

LE RAT (SEIGNEUR DES ÉGOUTS)


LE RAT (SEIGNEUR DES ÉGOUTS)


Version française – LE RAT (SEIGNEUR DES ÉGOUTS) – Marco Valdo M.I. – 2020
Chanson italienneIl topo (Signore delle Fogne)Ivan Graziani – 1994
Paroles et musique : Ivan Graziani
Album "Malelingue"









Je suis un rat des bas-fonds
Je mange de tout, même du carton
Et c’est ainsi qu’allant à la chasse
Je me suis retrouvé dans une maison bourgeoise



Mais qui aurait pensé,
Qui l’aurait soupçonné
Que j’allais mon chemin
À l’encontre de mon destin ?



J’ai été piégé, capturé,
Enfermé sur le champ.
Puis, on m’a jeté
Dans la cage d’un python vivant.



Il a bougé.
Dès qu’il m’a vu,
J’étais devenu
Son petit déjeuner.



Lui aurait voulu
M’hypnotiser,
J’ai soudain perçu
Qu’il était prêt à attaquer.



Seigneur des égouts,
Aidez-moi, vous.
Pourquoi moi, je dois mourir
Maintenant, dites-moi ?



Avec les chats et les balais
Je m’en sors, vous le savez.
Mais un python, comment se sauver ?
Qui l’a su ? Moi, jamais !



Il se balance un peu, recule.
Puis il saute sur moi, je m’écarte
Il cogne fort sa tête sur la vitre
Allongé là, tordu, ridicule.



Très calmement,
Je l’ai dévoré vraiment
Mais pas tout entier,
Je n’ai pas exagéré.



Et ses maîtres étonnés –
Quelle belle fête ! –
Ont retrouvé
Le python sans tête,
Le python sans tête,
Sans tête.



Seigneur des égouts,
Vous êtes grand, vous le savez !,
Il y a une logique à tout,
Même si vous, vous la refusez.



Il y a celui qui veut tricher
Et qui se fait avoir,
Comme ce python noir
Que j’ai dévoré, digéré.

lundi 2 mars 2020

La Sainte Famille



La Sainte Famille


Chanson française – La Sainte Famille – Marco Valdo M.I. – 2020

ARLEQUIN AMOUREUX – 43

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.







Dialogue Maïeutique

La Sainte Famille, maintenant, Marco Valdo M.I. ; encore une fois, laisse-moi te demander : quel titre est-ce là ? À quoi ça rime un titre comme ça ? Et d’abord, de quelle Sainte Famille est-il question ? Celle des religions ou celle de la philosophie que deux messieurs allemands ont écrite, il y a longtemps ?

Allons, Lucien l’âne mon ami, je te réponds sans tergiverser qu’il s’agit d’une troisième Sainte Famille qui est en quelque sorte assez terre à terre, même si, il faut en convenir, elle est à l’image de la famille biblique : le père, la mère et le fils, telle donc enfin que la conçoit la tradition. J’espère que te voilà satisfait de cette précision.

Comment et pourquoi ne le serais-je pas ?, demande Lucien l’âne. Sur ce point, je suis satisfait, mais le fait est que je ne sais rien du reste, ni de quoi il s’agit.

Oh, Lucien l’âne mon ami, il te souviendra que le précédent épisode de cette longue histoire du déserteur s’achevait sur une rébellion et sur la répression qui en était al suite logique. Rappelle-toi cette fin sous forme de rébus :

« Le bétail crève, les gens ont faim ;
Les prix volent toujours plus haut.
On arrête le meneur de la révolte du grain ;
Ivre, il raconte la bataille de Marengo. »

Mais, Marco Valdo M.I. mon ami, c’était une fausse énigme, car qui d’autre là-bas à ce moment-là dans un village au fond de la Bohême que le déserteur Matěj Kuře aurait pu, « Ivre, raconter la bataille de Marengo » ? Il fallait quand même l’avoir vécue pour connaître tant de détails à en faire un récit d’ivrogne.

Je te l’accorde, Lucien l’âne mon ami, personne sauf quelqu’un qui y était à la bataille de Marengo, mais aussi, dans cette émeute de la faim. Heureusement, la châtelaine du lieu fut fort bienveillante et l’événement était sans gravité, il tenait plus d’une manifestation de mécontentement que d’une révolution. Pour toute sanction, on chassa le meneur, à charge pour lui de ne plus remettre les pieds dans le fief. Le meneur Serenus, alias, alias, alias et donc, notre Matthias, montreur de marionnettes, reprend dès lors le chemin de la fuite et s’en va se réfugier dans une grotte, une ancienne carrière creusée dans la montagne proche. Là, il rentre dans son univers fantasmatique où il vit en symbiose avec sa petite bande et reprend la folle errance de ses méditations ; il imagine que cette grotte est un théâtre, que le versant boueux qui fait face est un amphithéâtre, il y voit – comme en rêve – un public, et animant ses acteurs de bois, il monte un spectacle : un spectacle improvisé où il laisse libre cours à la petite troupe que depuis le début de cette odyssée, il véhicule dans une hotte sur son dos.

Oui, je sais, dit Lucien l’âne, il est à lui seul, ainsi, un théâtre ambulant. Mais quel est donc ce spectacle improvisé ?

Il reprend, Lucien l’âne mon ami, devant – note-le bien – devant un public imaginaire, l’histoire de la princesse du Portugal qui vire – pour éveiller le public – carrément à la pantalonnade. Puis, afin d’apaiser les débordements, on en revient à une scène sévère et classique du retour du croisé en ses foyers, mais cette pieuse scène refroidit le public, il faut à nouveau pimenter l’affaire : le père prodigue est bousculé et moqué par son fils et du coup, il s’empresse de vouloir infliger la bastonnade à son rejeton. Une poursuite s’engage que n’auraient pas désavouée les frères Marx eux-mêmes : le fils file, le père court derrière avec son gourdin levé ou alors, c’est son épée, on ne sait et la mère tente de retenir le geste du père ; et le public rit. Ainsi se dessine l’image d’une famille exemplaire : sainte, certes, puisque le croisé rentre de croisade, mais conforme aux aventures familiales de l’époque où les pères châtient les fils et les mères s’essayent à protéger leur progéniture de ces brutalités paternelles.

Quel exemple, dit Lucien l’âne, mais sans doute en était-il vraisemblablement ainsi dans ces familles patriarcales – du moins, en gros. En tout cas, il semble que le public y reconnaissait mieux ce qu’il attendait d’un spectacle fait pour distraire et amuser, un spectacle populaire dans la foulée de la commedia dell’arte. Cela dit, je me demande s’il n’y a pas derrière tout ça une mise en cause de cette sainte institution, conservatrice de la société et une dénonciation de l’ennui qui submerge cette dernière quand un pouvoir trop lourd l’écrase. Je me souviens soudain qu’au moment où Jiří Šotola écrit cette histoire, la Bohême se trouve au cœur de la Tchécoslovaquie, laquelle étouffe et s’ennuie à mourir sous l’éteignoir soviétique. À finir pour finir, il nous reste, comme tel est notre usage, à tisser le linceul de ce vieux monde ennuyeux, sévère, tutélaire, lourd et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Après correction, le meneur Serenus,
Avec sa troupe sur le dos,
S’en va chercher l’Eldorado
Dans les bois, sous l’humus,

Il déniche une grotte dans la pierre
Creusée comme un théâtre
Et devant, les parois de terre
Font un amphithéâtre.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Quoi de neuf au Portugal,
Votre Grâce Royale ?
Au Portugal, il y a de neuf
Qu’on a rasé un œuf !

Don Basile soulève la princesse,
La jupe se trousse à la ceinture,
La princesse se débat, on voit ses fesses
Le public rit de toute cette nature.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

De la croisade, le père siffle son retour.
Un glaive en sa droite ; en sa gauche, la croix.
La mère et le fils le regardent avec amour,
À cette sainte famille, le public ne croit pas.

Le fils rit de la croix, la poursuite commence :
Le père après le fils, la mère après le père.
De son bourdon, le père, l’enfant tance.
Le public rit de ce trio exemplaire.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

dimanche 1 mars 2020

LA CHOSE EN LOMBARDIE

LA CHOSE EN LOMBARDIE


Version française – LA CHOSE EN LOMBARDIE – Marco Valdo M.I. – 2020
Chanson italienne – Quella cosa in Lombardia – Franco Fortini – Interprètes : Enzo Jannacci, Laura Betti con l’orchestra di Piero Umiliani – 1960
Texte : Franco Fortini
Musique : Fiorenzo Carpi (1960).



Tu vois, Lucien l’âne mon ami, toute cette discussion autour de cette chanson qui parle de « la chose », si tu vois de quoi il s’agit.

Oui, je vois, dit Lucien l’âne. La chose en question a toujours été une préoccupation fondamentale des ânesses et des femmes, en même temps qu’elle titillait aussi bien les hommes et les ânes. Et, entre parenthèses, tout au long de mes interminables pérégrinations, le long des chemins, dans les plaines, dans les bois, dans les champs, dans les prairies, sur le bord des rivières ou dans les combes des montagnes, j’ai vu bien des animaux s’y livrer, j’ai toujours vu des humains s’y adonner. Quant à ce qui se passait dans leurs intérieurs, évidemment, je n’y avais pas accès. Donc, je sais de quoi il s’agit. Par pudeur, je ne te dirai rien de mes propres expériences en la matière.

Soit, Lucien l’âne mon ami, tu as raison et tu fais bien de garder une certaine discrétion quant à tes relations intimes. Je ferai pareil ; de mes intimes, je ne dirai rien non plus. Par contre, la chanson est une conversation intime et plus exactement, c’est une jeune fille qui interpelle son compagnon et lui parle explicitement de sexe. C’est elle qui prend en mains, si j’ose dire, la direction des affaires communes pour mettre à bas tout le mensonge, toute la dissimulation obligée qu’impose la « police » des mœurs qui avait été instaurée dans la société depuis des siècles et que le régime avait renforcée encore dans le quart de siècle qui précédait.

Comment donc, dit Lucien l’âne, cette histoire d’amourette, banale en somme, aurait un caractère plus vaste ?

En effet, c’est même pour ça qu’elle a été écrite par Franco Fortini, répond Marco Valdo M.I., et même qu’elle a été reprise et mise en musique et interprétée par Enzo Jannaci. Cette chanson doit être évidemment resituée dans le temps ; aujourd’hui, elle n’a plus le même air révolutionnaire, mais vers 1960 et quand Fortini l’a écrite, c’était une bombe sociale ; c’est la marque que la « libération sexuelle » se met en marche ; peu après, viendront la libéralisation de la pilule, la légalisation de l’avortement et au-delà, à la revendication de la liberté en matière de suicide (Ballata del suicidio) et d’euthanasie – laquelle se pratique clandestinement depuis des siècles dans les villages italiens, tout comme l’avortement ; la revendication homosexuelle, pratique tout aussi ancienne et récurrente. On en viendra au mouvement contre toute l’hypocrisie de la société. À côté et en parallèle au « boum » économique, il y avait ce « boum » moral où les jeunes générations se libéraient de l’emprise sociétale et cléricale et du poids du Ventennio de mensonges, de forfanteries, d’idioties et d’oppression morale, psychologique et sociale. Cette confrontation est d’ailleurs toujours en cours – voir la répression qui a frappé le juge Luigi Tosti, voir le combat de l’association Luca Coscioni et de Marco Cappato pour le droit de mourir librement. Ce mouvement de liberté de paroles est le moment où la révolte contre la tartufferie, le mensonge social, où le béton ecclésiastique et l’oppression sexuelle et morale des jeunes femmes et hommes vont être mis en cause et en s’épanouissant vont conduire quelques années plus tard à 1968, Make love, not War ; c’est la première brèche dans le patriarcat… Une sorte de XX settembre de la jeunesse. Un coup d’œil à Wilhelm Reich (Écoute, petit homme !) aiderait à mieux le déceler. Il me paraît important de faire place à cette génération qui a changé l’Italie, comme ce fut le cas ailleurs.

Oh, dit Lucien l’âne, ce mouvement de libération commence aussi et à mon sens d’abord, dans l’intime. La libération de l’être est toujours d’abord une libération individuelle ; elle ne peut d’ailleurs être autre chose. Comme c’est d’ailleurs le cas actuellement dans les pays sous domination des religieux musulmans où l’étouffoir est la règle ; la dictature religieuse est consubstantielle à la dictature tout court – politique, morale, sociale. La main-mise sur le corps est une main-mise sur l’être total – enfant, femme, homme…

En effet, reprend Marco Valdo M.I., tenir étroitement les gens dans les règles du troupeau, c’est même la base de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches et les puissants font aux pauvres pour les tenir sous le joug, pour les rabaisser, pour contraindre la liberté de chacun jusque dans ses émotions les plus personnelles – songe à la légende de la Nonne, pour éteindre le désir d’être soi et de mener sa vie librement – et même, penser et accomplir sa propre mort en toute autonomie.

Pour encore mieux situer cette chanson, dit Lucien l’âne, je voudrais rappeler que Franco Fortini fut un temps valdese et logiquement, finit athée et je suis certain que c’est lié à ce dont on vient de parler et au parcours avec lequel il traversa le fascisme dans les rangs proches de Giustizia e Libertà et de la Resistenza.

Dans le même sens, je voudrais, Lucien l’âne mon ami, dire deux mots aussi pour signaler la parodie qu’en fit Gian-Piero Testa et qui portait ce titre explicitement référentiel : « Quella cosa in Regione Lombardia », dans laquelle il dénonçait clairement la caste des riches ou des aspirants riches. Ce pourquoi je le souligne est aussi que je pense que vu son âge, Gian Piero devait avoir cette chanson en tête comme une chanson qui – en soi – était déjà une remise en cause du carcan social, du corset de moralité qui enserrait la jeunesse d’Italie depuis si longtemps ; d’autant qu’il avait dû lui aussi en subir la pesante lourdeur.

Arrêtons là, dit Lucien l’âne, il nous faut conclure cette petite conversation avant que tu ne te lances dans une chronique du siècle passé et ce basculement moral qui a permis aux personnes humaines d’avoir un peu d’espace de vie libre. Tissons donc le linceul de ce vieux monde oppressant, opprimant, dictatorial, religieux, hypocrite et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Que ce soit bien clair, je ne pense pas au petit logement
Deux pièces-cuisine, au loyer, aux quelques défauts,
Ce qui adviendra, adviendra.
Je pense plutôt à notre après-midi de dimanche,
Aux familles qui tombent comme des feuilles,
Aux filles sans désir, au désir sans faute ;
Aux Onzecents immobiles sur la route avec leurs vitres embuées,
Aux mensonges et aux soupirs au long des fossés des faubourgs.


Chéri, où ira-t-on, disons, pour faire l’amour ?
Je n’ai pas dit : « Allons nous promener »
Ou encore moins, « échanger un baiser ».


Nos semblables, aujourd’hui, vont par deux
Dans les escaliers, dans l’odeur puante des hôtels de passe.
Ça aussi s’appelle l’amour.
Bien sûr, c’est l’amour, qui libère toutes les boucles, les lacets et les frissons.
Dans le brouillard glacé, dans l’herbe,
Un œil sur la Lambretta, une oreille à ces carillons
Qui sonnent depuis le bourg la neuvaine ;
Donne à nos deux vies une radio lointaine
Les résultats des derniers matchs.


Chéri, où ira-t-on, disons, pour faire l’amour ?
Je n’ai pas dit : « Allons nous promener »
Ou encore moins, « échanger un baiser ».
Chéri, où ira-t-on, disons, pour faire l’amour ?
Je parle de la chose que tu sais
Et qui te plaît, je crois, autant qu’à moi !


Chéri, où ira-t-on, disons, pour faire l’amour ?
Je n’ai pas dit : « Allons nous promener »
Ou encore moins, « échanger un baiser ».
Chéri, où ira-t-on, disons, pour faire l’amour ?
Je parle de la chose que tu sais
Et qui te plaît, je crois, autant qu’à moi !