vendredi 17 janvier 2020

SMYRNE



SMYRNE


Version française – SMYRNE – Marco Valdo M.I. - 2020
d’après la version italienne de Gian Piero Testa SMIRNE (insertion 2020)

ParolesPythagoras / Πυθαγόρας
Musique
Apostolos Kaldaras / Απόστολος Καλδάρας
Interprète – Giorgos Dalaras / Γιώργος Νταλάρας





SMYRNE II
Jean Lurçat – 1924



Dès l’indépendance grecque, fleurit le projet d’étendre la souveraineté grecque sur une partie de l’ancien empire byzantin, l’Anatolie occidentale et Chypre, et d’élire Constantinople comme capitale de l’État élargi, la Megali Hellas / Μεγάλη Ἑλλάς, une Grande-Grèce du 20e siècle qui s’étend vers l’est.
De 1830 à 1914, la Grèce progresse vers le nord avec la conquête de la Thessalie, de la Macédoine, de la Thrace, de la Crète, des îles égéennes, grâce entre autres aux guerres balkaniques de 1912-13. La Grèce entra tardivement dans la Guerre Mondiale ; ensuite, les conflits se poursuivent jusqu’à la « Grande Catastrophe » (1923) : la disparition de l’hellénisme en Asie Mineure après plusieurs millénaires.
1922 marque la défaite de la Grèce après trois ans de guerre contre la République turque nouvellement formée. Cet épisode est entré dans l’histoire sous le nom de Mikrasiatikí katastrofí / Μικρασιατική καταστροφή : « la catastrophe d’Asie mineure ». C’est la conséquence d’un nationalisme fou qui a produit les fumées de la Grande Idée/ Μεγάλη Ιδέα .
Des atrocités ont été perpétrées des deux côtés. Les Grecs en retraite ont massacré des civils turcs, ont commis des dévastations et des incendies dans la région de Smyrne. Plus terribles encore furent les massacres perpétrés par les Turcs contre les populations grecques du Pont et les Arméniens (en plus des massacres des années précédentes). Pour les Grecs des districts de la mer Noire, il existe des documents faisant état d’environ 16 000 meurtres.
Le déplacement des réfugiés a été une catastrophe dans la catastrophe : 800 000 musulmans ont quitté la Grèce, principalement le nord de la Grèce, pour la Turquie, tandis que 1 500 000 Grecs ont été évacués d’Anatolie vers la Grèce. La Grèce comptait 4,5 millions d’habitants en 1922 : on peut imaginer ce que la poussée démographique de 33 % et l’intégration dans un pays pauvre ont signifié pendant de nombreuses années, d’autant que la plupart des réfugiés ne parlaient même pas le grec.
Les événements de la Grèce, les événements politiques, sociaux et culturels des vingt années suivantes, ne peuvent être compris sans faire strictement référence à ces faits.
En 1972, à l’occasion du cinquantième anniversaire de ces événements de la « Grande Catastrophe », le compositeur Apostolos Kaldaras et le parolier Pythagore Papastamatiou ont gravé l’album Μικρά Ασία – Asie Mineure .
[Riccardo Gullotta]




Dialogue Maïeutique


Smyrne, dit Lucien l’âne, voilà le nom d’une ville qui fleure bon la Grèce orientale, cette Μικρασια, cette petite Asie, cette Asie mineure et qui me rappelle ma participation – légèrement forcée et pas trop enthousiaste à la grande retraite, cette Anabase que conta, il fut un temps, l’excellent Xénophon. Elle me met en mémoire aussi les délices des poésies de Sappho, poétesse d’une île voisine. Capitale de cette Ionie qui vit naître et prospérer la philosophie. Je garde ainsi Smyrne au fond de ma mémoire.


Oui, dit Marco Valdo M.I, c’est ainsi que Smyrne se tient à l’aube de la civilisation gréco-romaine, dont nous sommes les descendants. Ce serait à soi toute seule une raison de chanter sa gloire. Mais tel n’est pas l’argument de la chanson, même si on doit absolument garder en tête cette dimension historique, car tout se construit sur cet arrière-plan.


Certes, reprend Lucien l’âne, on a trop souvent tendance à ne pas percevoir les profondes traces qui marbrent l’histoire humaine. C’est sans doute un effet de la brièveté de la vie individuelle de l’humain quand elle est confrontée au temps historique ; plus encore évidemment, quand il s’agit d’affronter l’écart avec un temps préhistorique, transhistorique et on peut même y ajouter le temps géologique, astronomique, galactique, qui sont des temps de durées considérables, quasiment hors d’atteinte de la compréhension commune. Tous ces temps ont des tempos différents, des rythmes décalés et cependant, interagissent les uns dans les autres. En fait, toutes ces mécaniques s’entrecroisent et superposent leurs actions. Ce sont des moments, des moteurs, des mouvements, des formes de vie qui font ce qu’on résume sous le nom d’évolution. Ainsi en va-t-il aussi de la manière dont on ressent Smyrne.


Donc, Smyrne, en effet, l’Ionie, la philosophie, répond Marco Valdo M.I., mais le vrai sujet de la chanson, c’est la « Grande Catastrophe » (Μεγάλη καταστροφή), telle qu’elle est rappelée dans les livres d’histoire. Cependant, si j’ai pris la peine de donner une version française de ce texte, c’est aussi en mémoire de Gian Piero Testa, tant apprécié, qui nous a souvent conduit sur les traces de la « Grécité », de la « Romiosine » – « Ρωμιοσύνη » que chantait Yannis Ritzos. C’est d’ailleurs en référence à ce poème de Ritzos que j’ai introduit ce mot dans ma version en langue française. Au fait, pour éviter toute équivoque, je précise que « Romiosine » – « Ρωμιοσύνη » désigne l’ensemble grec, celui qui s’étend au-delà des limites nationales.


Au passage, conclut Lucien l’âne, il serait sans doute utile designaler aux touristes distraits et oublieux que Smyrne est une ville située dans un temps que les enfants d’à présent ne peuvent pas connaître et qu’ils en trouveront mention sur les tableaux d’aérogares sous le nom turc d’Izmir, une ville, un port de plusieurs millions d’habitants. Enfin, car il faut bien en finir – sans trop de mélancolie, tissons le linceul de ce vieux monde nationaliste, communautariste, bardé de frontières et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Smyrne brûle, mère, brûle et nos biens aussi.
Notre chagrin ne se dit, notre peine ne s’écrit.


Romiosine, Romiosine, jamais rassérénée,
Tu vécus un an dans la paix et trente dans les flammes…
Romiosine, Romiosine, jamais rassérénée,
Tu vécus un an dans la paix et trente dans les flammes…


Smyrne est perdue, Mère, nos rêves ont disparu…
Qui s’accrochait aux navires, même ses amis l’ont battu.


Romiosine, Romiosine, jamais rassérénée,
Tu vécus un an dans la paix et trente dans les flammes…
Romiosine, Romiosine, jamais rassérénée,
Tu vécus un an dans la paix et trente dans les flammes…

lundi 13 janvier 2020

AU PAYS DES JOUETS

AU PAYS DES JOUETS



Version française – AU PAYS DES JOUETSMarco Valdo – 2020
d’après la traduction italienne de Riccardo Venturi
d’une chanson allemande – SpielzeuglandDie Toten Hosen – 1986





Dialogue Maïeutique

Spielzeugland – littéralement, en français : Pays des Jouets – désigne quelque chose de particulier en allemand, mais transposé en italien, il désigne tout autre chose, ce qui bien évidemment complique un peu le problème qui se pose au traducteur bénévole, comprenez au sens premier et paraît-il vieilli de « de bonne volonté » ; on y ajoute généralement, un zeste de bienveillance. En italien donc, Riccardo Venturi a tout naturellement traduit : « Paese dei balocchi », ce qui renvoie à Pinocchio et à Carlo Collodi, alias Carlo Lorenzini. Comme on le voit, rien n’est simple. D’autant que vu ainsi, le sens de Spielzeugland glisse encore un peu plus vers un autre sens, celui de Pays de Cocagne - Paese dei balocchi, luogo immaginario del Pinocchio di Collodi, nel quale i bambini non fanno altro che giocare e mangiare dolci; per estens., paese di cuccagna – autrement dit : « lieu imaginaire du Pinocchio de Collodi, dans lequel les enfants ne font pas autre chose que jouer et manger des bonbons ; par extension : pays de cocagne », dit l’encyclopédique dictionnaire Treccani. On verra que dans la chanson, ce n’est pas exactement de ce fameux Pays qu’il est question.


Ceci posé, dit Lucien l’âne, j’en déduis que ce pays des jouets est un concept polymorphe tout autant que polysémique. Ou l’inverse.

D’autant plus, reprend Marco Valdo M.I., si l’on veut bien prendre en compte le fait que Georges Mélies avait fait un film sur le même sujet en 1908, intitulé : « Conte de la grand mère et rêve de l'enfant »curieusement, ce Pays des jouets de la Belle Époque était surtout peuplé de nymphettes sautillantes. Toujours dans le domaine filmique, on ne peut passer sous silence le Pinocchio que Disney sortit en 1940 où le « Paese dei Ballochi » se transformait, en quelque sorte américanisé, en « Land of Toys ». Passons et revenons à un film bien plus récent (2009) et allemand qui donne une tout autre saveur à ce pays des jouets ; une couleur plus sombre et plus liée à l’histoire récente de ce même grand pays, dont parle la chanson : l’Allemagne ; il s’intitule justement lui aussi : « Spielzeugland », dénomination qui est cette fois traduite en anglais par le mot : Toyland.

Tous ces commentaires et ces films sont intéressants, répond Lucien l’âne, mais je ne sais toujours pas ce que raconte la chanson.

En effet, Lucien l’âne mon ami, je vais combler cette lacune à l’instant. D’abord, il faut concevoir ce « Spielzeugland » véritablement dans son sens contemporain et nettement commercial, lié aux fêtes de fin d’année où des jouets sont offerts en cadeaux aux enfants soit par Saint-Nicolas, soit par le Père Noël. Il s’agit essentiellement de jouets manufacturés et souvent, c’est le cas ici, ce sont des objets mimétiques du monde des « grands », du monde « adulte ». Et comme tu le sais, le monde des « adultes » est peuplé de guerres et de militaires que les enfants connaissent fort bien de les voir quasiment tous les soirs à la télévision – massacres et bombardements compris. Et aurait ajouté le Sar Rabindranath Duval, alias Pierre Dac : « Et c’est en couleurs ! »

Oui, je sais cela aussi, dit Lucien l’âne. Cependant, je n’ai jamais vraiment bien compris pourquoi les jouets pour les petits garçons sont souvent des soldats et de l’armement. Mais pas seulement, comme le démontre l’exemple de Clara, la jeune héroïne du conte d’Hoffman et du ballet de Tchaïkovski, « Casse-Noisette », qui reçoit en cadeau un soldat (« Casse-Noisette ») et qui va d’ailleurs se muer elle-même en chef de guerre. Pour une vision plus proche du « Spielzeugland », il vaut mieux jeter un coup d’œil à l’épouvantable version venue des Zétazunis, revu par Disney encore une fois, un méconnaissable brouet intitulé « Casse-Noisette ».

Fort bien, reprend Marco Valdo M.I., j’en viens à la chanson des Toten Hosen qui a un autre fond politique : son pays des jouets est l’Allemagne de 1986, encore divisée, mais en grand danger de se laisser à nouveau séduire par la volonté de devenir une « Grande Puissance » :

« Les chambres des enfants d’Allemagne sont réarmées
Pour être la Grande-Puissance du Pays des Jouets. »

Et la chanson fait passer le mot aux futurs grands « Allemands », un fameux avertissement destiné aux enfants, tout à fait salutaire, si on se réfère aux deux grandes guerres récentes et à la gloriole dont on parfume le « Baron rouge » - héros aviateur de la Guerre de 14-18 :

« Le Baron rouge tire à volonté…
Les kamikazes sont à la mort destinés. »

Pour reprendre la question des jouets « belliqueux », on ne peut vraiment conclure, on ne peut savoir si en finale, ils auront un rôle d’incitant ou de catharsis. Jouer au petit soldat ou tirer avec des fusils de bois n’implique pas que l’on devienne des militaristes à tout crin. Si en effet, ces jeux initient les enfants à l’existence de la guerre et à la pratique du combat, ils n’en restent pas moins des jeux et on ne peut que renvoyer vers l’éducation pour donner une orientation à l’avenir. Plus prégnants et plus dangereux sont les mouvements de jeunesse (politiques ou religieux) et les formations en bande qu’ils organisent. Là, on passe de la phase ludique à la formation par la propagande, au viol de l’enfance et de la jeunesse. C’est la mise en œuvre d’un conditionnement, parallèle à celui qu’on fait subir à la société entière.Serge Tchakhotine parlait de « viol psychique »

C’est aussi ce que je pense, dit Lucien l’âne ; j’ai vu maintes fois la propagande convaincre les adultes de s’entremassacrer pour de « bonnes raisons ». À mon sens, seul un refus obstiné d’avaler la bouillie et une résistance de tous les jours a des chances de contenir l’effet délétère des chants maléfiques de la Guerre de Cent Mille Ans. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde infantile, propagandiste et cacochyme.
Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Sous l’arbre de Noël, comme chaque année,
Les renforts tant attendus sont arrivés ;
Les chambres des enfants d’Allemagne sont réarmées
Pour être la Grande-Puissance du Pays des Jouets.

Guerre au pays des jouets !
Le Baron rouge tire à volonté.
Chaque jour, on la refait ;
Les kamikazes sont à la mort destinés.

Des fusées larguent des bombes en plastique,
Des chars crachent le feu et la terreur,
Des millions de soldats s’entassent dans la boutique.
Tout ça, c’est censé venir du cœur.

Guerre au pays des jouets !
Le Baron rouge tire à volonté.
Chaque jour, on la refait ;
Les kamikazes sont à la mort destinés.

Quand sur le tapis, l’offensive est perdue,
Les larmes de déception sont éperdues.
Pépé est ravi que l’enfant a si vite compris
Que dans la vie, c’est souvent comme ça aussi.

Guerre au pays des jouets !
Le Baron rouge tire à volonté.
Chaque jour, on la refait ;
Les kamikazes sont à la mort destinés,
Les kamikazes sont à la mort destinés.

samedi 11 janvier 2020

LA TARE


LA TARE



Version française – LA TARE – Marco Valdo M.I. – 2020

d’après la traduction italienne de Riccardo Venturi – VERGOGNA – 2020
d’une

Chanson allemande – Der SchandfleckDie Toten Hosen1984




Dialogue Maïeutique

Depuis le temps, Lucien l’âne mon ami, où tu cours le monde et où tu entends des chansons, tu as pu reconnaître cette capacité de la chanson à s’intéresser à mille et mille choses, à sa manière certes parfois déroutante, mais aussi très profonde, très émouvante.

C’est ça, dit Lucien l’âne, exactement ça qui donne souvent à la chanson son intérêt ; c’est sa manière de mettre en émoi l’émotion. Il est rare qu’elle fasse un discours – sauf pour rire ou faire rire ou ironiser ; il est rare et il est également catastrophique – pour elle et pour ses auditeurs – qu’elle se complaise dans un ronflement pompeux. Par ailleurs, je pense qu’il est à peu près inutile de préciser outre mesure qu’il existe des chansons idiotes, débiles, tonitruantes et sans autre intérêt que de s’assurer un public du même tonneau. De celles-là, il n’y a pas plus à en dire, sauf qu’elles sont les plus nombreuses et les plus répandues. Mais peu importe, je m’égare, je m’emporte ! Pourquoi donc m’as-tu engagé dans une telle réflexion ?

Oh, Lucien ‘âne mon ami, tout simplement, car la chanson dont je vais t’entretenir s’intéresse à un sujet rare, mais qui touche aux fondements de notre humanité, je veux dire à notre nature d’être vivant. Sans doute, as-tu connaissance que certains hommes (femmes, enfants, vieux, jeunes… bref, de tous les genres, de tous les âges) sont – du simple fait qu’ils sont vivants – sujets à des troubles, des déficiences et de maladies psychiques, neurologiques ou mentales ; certains d’entre eux sont en outre atteints de séquelles physiques. On les nomme de différentes façons : fou, débile, handicapé, délirant et d’encore bien d’autres manières. Face à ces humains, les comportements de leurs congénères – y compris de leurs familiers – peuvent être très variables. Cela va de l’acceptation de cette différence considérée (dès lors) comme une dimension particulière, d’un caractère de l’être et cette acceptation entraîne concomitamment un comportement de compréhension, de solidarité et d’aide jusqu’à des manifestations ouvertes ou dissimulées de refus et de rejet. C’est de ce refus, de ce rejet que traite la chanson.

Oui, oui, dit Lucien l’âne, ça me fait penser à notre amie Atalante et aux troubles qu’elle endure et qu’elle répercute à son entourage. Cependant, même si c’est très dur parfois pour ceux qui vivent auprès d’elle, il faut bien penser que ce doit encore être beaucoup plus dur pour elle qui ne peut même pas en dire un mot. Mais enfin, on ne la laisse pas tomber, on ne la range pas dans une oubliette. Elle fait partie de la famille, elle fait partie de la tribu, elle fait partie du monde vivant. Elle est une part de la vie.

Oh, je sais cela aussi, reprend Marco Valdo M.I., mais ce n’est pas le sujet de la chanson, laquelle évoque une situation tout opposée : celle d’un être – affaibli, troublé – qui, en raison de ses troubles, est enfermé, mis à l’écart de la société et même, ostracisé par ses familiers. Elle dit, la chanson, que ces proches s’empressent de l’oublier dans son lieu de retrait. Sa famille le considère comme une tare – d’où le titre de la chanson – qu’il convient de camoufler, de faire disparaître. Avec une douce ironie, la chanson conclut :

« Pour lui, ça va bien ; il ne peut pas se plaindre.
Derrière des barreaux et des murs si épais,
Il ne peut pas s’en aller à l’extérieur.
Vous, vous espérez qu’il ne reviendra jamais,
Loin des yeux, loin du cœur. »

En quelque sorte, suggère Lucien l’âne, ils ne le tuent pas vraiment, ils l’enterrent vivant. Et moi, j’en ai vu, j’en ai rencontré souvent de ceux qu’on laissait ainsi au bord de la route sans se soucier de ce qu’ils deviennent, ni de ce qu’ils peuvent penser ou ressentir. Oh, tissons, Marco Valdo M.I. mon ami, le linceul de ce vieux monde méprisant, méprisable, stupide, médiocre, immoral, imbu et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Un homme malade vous tend la main,
Et vous le regardez de loin.
Il est cependant apparenté à vous,
Et vous y pensez avec dégoût.



Derrière des barreaux et des murs si épais,
Il ne peut pas s’en aller à l’extérieur.
Vous, vous espérez qu’il ne reviendra jamais,
Loin des yeux, loin du cœur.



Il n’est jamais seul puisqu’il est schizophrène,
Pourquoi iriez-vous le voir ?
Il penche à gauche et boite d’une jambe,
La famille ne veut pas le revoir.



Derrière des barreaux et des murs si épais,
Il ne peut pas s’en aller à l’extérieur.
Vous, vous espérez qu’il ne reviendra jamais,
Loin des yeux, loin du cœur.



Vous pouvez rire, votre vie n’est pas difficile,
Vous êtes apprécié de vos semblables.
Vous avez fort bien dissimulé votre tare.
Pour lui, ça va bien ; il ne peut pas se plaindre.



Derrière des barreaux et des murs si épais,
Il ne peut pas s’en aller à l’extérieur.
Vous, vous espérez qu’il ne reviendra jamais,
Loin des yeux, loin du cœur.

jeudi 9 janvier 2020

Le Jardin des Vanilliers


Le Jardin des Vanilliers

Chanson française – Le Jardin des Vanilliers – Marco Valdo M.I. – 2020

ARLEQUIN AMOUREUX – 35

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.


La Rivière Juchitán
Diego Rivera (1955)


Dialogue Maïeutique

Et, dit Marco Valdo M.I., tel un conteur reprenant son récit à l’endroit où il l’avait abandonné précédemment, l’aventureuse déambulation de Matthias le déserteur se poursuit sans lui laisser beaucoup de répit, ni pour lui, ni pour sa petite troupe en bois. Ce n’est pas qu’il n’essaye pas de trouver des parades, de se dissoudre dans le paysage, de disparaître aux yeux du monde, mais le sort de l’Arlequin amoureux est une destinée de déserteur malchanceux. Il avait pourtant – c’est précisément ce que raconte la chanson – cru trouver une solution définitive en se faisant passer pour mort, en faisant enregistrer son décès aux registres d’état-civil et en récupérant au passage l’identité du mort qu’on enterrait, un certain Ondrěj Serenus.

Oh, interrompt Lucien l’âne, voilà un joli patronyme et tout à fait approprié à son but, car en français, on dirait André Serein.

En effet, reprend Marco Valdo M.I. et au passage, Mathieu avait hérité du passeport en bonne et due forme et du statut très rassurant de vétéran, d’ancien soldat démobilisé. Malheureusement, sa supercherie est rapidement éventée et son identité de remplacement ne lui assure plus la même sécurité. Il en est revenu à sa vie de proscrit dormant ici et là et toujours forcé de déguerpir et de se déplacer.

Décidément, dit Lucien l’âne, la vie de déserteur ne vaut pas mieux que celle d’un âne indépendant : on est libre de ses mouvements, mais à condition de ne jamais s’arrêter longtemps. À la longue, c’est épuisant. Cependant, ce qui m’intrigue une fois encore, c’est le titre de la chanson. Je n’ai jamais vu, ni entendu dire qu’il y eût des vanilliers en Bohême.

Certes, Lucien l’âne mon ami, tu as raison de poser la question et bien sûr, il n’y a pas de jardin de vanilliers dans les vallées, ni les montagnes de Bohême ; il y fait bien trop froid ou pas assez chaud, c’est comme on voudra. C’est justement pour ça qu’ils en rêvent. Je veux parler des membres de la petite troupe d’Arlequin- Matthias-Andrea, etc., lesquels sont fatigués, exténués et même, assez désespérés de ces pluies incessantes qui les glacent jusqu’aux os, même en bois. C’est d’ailleurs pareil pour le directeur-déserteur qui les mène. Ce jardin des vanilliers, c’est un rêve, celui d’un pays lointain ensoleillé et chaud. Au fait, tu connais la chanson de Erich Kästner, parodiant Goethe : qui s’intitule : « Kennst du das Land wo die Kanonen blühen ? » et donc, tu apprécieras ma question – en espérant que je n’ai pas fait d’erreur en allemand : « Kennst du das Land wo die Vanillebaüme blühen ? » (Connais-tu le pays où fleurissent les vanilliers ? »). Sais-tu le pays d’où provient le vanillier, maintenant exporté ailleurs dans le monde ? J’imagine que comme moi, tu ne le sais pas trop.

Oh, Marco Valdo M.I. mon ami, je ne le sais même pas du tout. Serait-ce d’Inde, de Polynésie ou d’Afrique ?

Eh bien, non, tu as tout faux, Lucien l’âne mon ami. Comme je te l’ai avoué, je ne savais pas non plus que le vanillier était originaire du Mexique. Ainsi, il est tout à fait approprié d’illustrer le rêve de cette chanson par un tableau du peintre mexicain Diego Rivera qui donne une idée assez idyllique d’un lieu chaud et somme toute, édénique. Il aurait d’ailleurs pu s’appeler : « Au Sud d’Éden ». En réalité, son titre exact est : « La Rivière Juchitán » (1955).

Eh bien, dit Lucien l’âne, même si j’apprécie tes commentaires et tes indications, il nous faut conclure. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde chaud, glacial, humide, réfrigérant, brûlant, étouffant et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Toujours fuir, proscrit, toujours repartir,
Soit, mais danser sous la pluie, c’est périr.
Un pitre ne peut vivre sans faire rire.
Seul, il se dessèche d’un ennui à mourir.

Pour le soleil au bout du jour harassé,
Tout est pareil au même : un carré
De choux par des nonnes rougissantes engraissé
Vaut un parterre de roses naissantes bigarré.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Avec le passeport et la virginité militaire
D’Ondřej Serenus comme paravent,
Un Matthias mort arrange les affaires
De l’amoureux Arlequin toujours vivant.

Andrea Serena, Bohémien, Italien d’ascendance,
Aux joues plantées de poils grenus,
Joue son personnage comique d’apparence :
Petit, grassouillet, trapu, tel un singe tordu.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Andro Sereno précédé de sa barbe grise,
Courtaud et gonflé aux jointures,
Erre de grange en pré, de pré en remise,
Libre déserteur allant à l’aventure.

Cette pluie à verse glace à l’été ;
Geneviève, comtesse palatine de Trêves,
Et toute la troupe en bois rêvent
D’un éternel séjour au jardin des vanilliers.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

LA CANTATE DES ENFANTS DE THÉRÉSINE

LA CANTATE

DES ENFANTS DE THÉRÉSINE


Version française - La Cantate des Enfants de Thérésine – Marco Valdo M.I. – 2009 (revue et corrigée 2020)
d’après la version italienne publiée dans l’ouvrage « I Bambini di Terezin – Poesie e disegni dal Lager, 1942-1944 »Mario De Micheli – Feltrinelli – 1979, telle qu’elle apparaît dans le site « Canzoni contro la Guerra ».









La Cantate des Enfants de Thérésine est composée de neuf poèmes écrits par des enfants juifs internés au camp de Theresienstadt (République Tchèque), mieux et plus tristement connu (en français) sous le nom de Thérésine.
À partir de 1940, les nazis équipèrent Thérésine d’abord d’une prison, puis d’un vrai ghetto qui servit de camp de transit pour les Juifs envoyés vers Auschwitz et les autres camps d’extermination.
15 000 enfants passèrent par Thérésine. Il en survécut 150.
« La communauté hébraïque de Thérésine s’assura que tous les enfants déportés puissent continuer leur parcours scolaire. Chaque jour, on donnait des leçons et des activités sportives ; en outre, la communauté réussit à publier une revue illustrée « Vedem », qui traitait de poésie, de dialogues et de recensions littéraires et était complètement produite par des enfants d’un âge compris entre douze et quinze ans… »

La professeure d’art Friedl Dicker-Brandeis créa une classe de dessin pour les enfants du ghetto ; le résultat de cette activité fut quatre mille dessins qu’elle cacha dans deux valises avant d’être déportée à Auschwitz.
Cette collection échappa aux inspections nazies et fut redécouverte dix ans après la fin de la guerre. Nombre de ces dessins peuvent être admirés aujourd’hui au Musée juif de Prague où la section de l’Holocauste est responsable de l’administration de la collection de Thérésine.

La Cantate des Enfants de Thérésine a été composée par Robert Convery à la mémoire de tous ces enfants morts durant l’Holocauste. Elle a été jouée la première fois à Washington en 1993.


Commentaire de Marco Valdo M.I.

J’ai traduit du mieux que je pouvais ces poèmes d’enfants ; j’espère ne pas avoir trahi ces « âmes mortes » et pouvoir donner ainsi à leurs mots un public qui les ignorait.
Car, sauf à me tromper, je n’ai vu aucun trace en langue française de ces chants de Thérésine ; peut-être ai-je mal cherché. Qu’importe finalement, si j’ai refait un travail existant, il y aura aussi cette trace-ci. De toute façon, je ne pouvais supporter l’idée qu’ils restent occultés.

Ainsi Parlait Marco Valdo M.I.

« Mais regarde bien et garde-toi bien de l’oubli des choses que tes yeux ont vues ; qu’elles ne quittent pas ton cœur, tout au long de ta vie. Tu les enseigneras aussi à tes enfants et aux enfants de tes enfants. »
(Chap. 4, vers. 9 du Deuteronome, livre cinq de la Torah et de la Bible chrétienne).



Le Jardin

Poème conservé avec sept autres, tous écrits à la main. Il s’agit sans doute de copies. Devant : la signature “Franta Bass”.
Frantizek Bass, né à Brno le 4.9.1930, fut déporté à Thérésine le 2.12.1942. Mort le 28.10.1944 à Auschwitz.

C’est un petit jardin
Parfumé de mille roses ;
Son sentier est étroit
Où court l’enfant.
Un enfant joli, un petit enfant
Comme un bouton qui s’ouvre
Quand la fleur s’entrouvrira.
L’enfant ne sera plus là.


À Thérésine

Fragments retrouvés, écrits au crayon, sur un buvard par une main d’enfant maladroite, mais sans erreurs d’orthographe. Comme signature, on trouve dans le coin droit le prénom “Teddy”. Ajoutées d’une main étrangère les indications 1943 et L 410. On n’a pas pu identifier leur jeune auteur. Il devait toutefois appartenait au cercle de Piroslav Košek, en compagnie duquel il était logé dans le bloc L 410.


Dès le moment où quelqu’un arrive ici
Chaque chose lui semble étrange.
Comment… Je dois me coucher par terre ?
Non, je ne mangerai pas ces patates pourries.
Et ça, ça sera ma maison ? C’est crasseux !
Le sol est boueux et sale
Et je devrais me coucher là.
Comment faire sans me salir ?
Il y a toujours un grand mouvement de cris et de pleurs
Et tant, tant de mouches.
Tout le monde sait que les mouches amènent des maladies.
Quelque chose m’a piqué : une punaise peut-être.
Comme Thérésine est horrible.
Qui sait quand je rentrerai chez moi…


Une soirée ensoleillée

Poème d’un prisonnier anonyme du bloc L 318, où étaient tous les garçons de 10 à 16 ans. Dactylographie. En haut à droite l’année 1944. Aucune autre indication.


Par une soirée empourprée d’un soleil couchant
Sous les bourgeons fleuris des châtaigniers
Je suis assis dans la poussière
C’est un jour comme hier, un jour comme tant.

Les arbres très beaux fleurissent
Dans leur vieillesse ligneuse, si beaux
Que j’ose à peine lever les yeux
Vers leur verte splendeur, là-haut.

Une voile dorée d’or solaire
Soudain fait tressaillir mon corps
Quand le ciel me lance un cri bleu
Et me sourit, j’en suis sûr.

Chaque chose fleurit et sans fin encor sourit.
Je voudrais voler, mais comment, mais où ?
Si tout est en fleurs… je me dis, pourquoi pas moi ?
Voilà pourquoi je ne meurs pas.


La petite souris

Deux strophes enfantines, rimées, écrites à la plume sur un document administratif allemand. Signé de la façon suivante : en haut à droite : “Koleba: Košek, Löwy, Bachner”. Cette indication est complétée au crayon : “26/11”. Le fragment est écrit d’une main enfantine, incertaine, mais sans erreurs d’orthographe.
Miroslav Košek était né le 30.3.1932 à Horelice, en Bohème. Déporté à Thérésine le 25.2.1942, il mourra le 19.10.1944 à Auschwitz. À Thérésine, il logea au bloc L 410.
Hanuš Löwy était né à Ostrava le 29.6.1931. Déporté à Thérésine le 30.9.1942, il mourra le 4.10.1944 à Auschwitz.
On n’a pu trouver aucun renseignement sur Bachner.


Au fond de son nid, la petite souris
Cherche une puce dans son pelage gris ;
Elle s’affaire, elle fouille, elle fouine,
Mais elle ne trouve pas, elle n’a pas de chance.

Elle se tourne par ci, elle se tourne par là,
Mais la puce ne s’en va pas.

Voici qu’arrive son papa
Qui examine ses poils ras ;

Voilà qu’il attrape cette puce
Et puis, il la jette dans le feu.

La petite souris ne perd pas de temps,
Elle court inviter son grand-père à l’instant :

« Menu du jour,
Puce au four ! »


Thérésine

Poème écrit à la machine. Indication dans le coin droit : IX, 1944; ajouté au crayon, en bas à droite : écrit par des enfants des blocs L 318 et L 417 , 10-16 ans. Pas de signature. O. Klein qui fut “éducateur” à Thérésine a identifié l’auteur en Hanuš Hachenburg.
Hanuš Hachenburg était né à Prague le 12.7.1929. Dé^porté à Thérésine le 24.10.1942, il est mort à Auschwitz le 18.12.1943.


Une tache sale sur un mur pourri
Et tout autour le fil barbelé.
On dort là à 30 000
Et quand on s’éveillera,
On verra la mer
De notre sang.

J’étais un enfant il y a trois ans,
Je rêvais alors d’autres pays ;
Maintenant je ne suis plus un enfant,
J’ai vu les incendies
Et trop vite, je suis devenu grand.

J’ai connu la peur :
Les jours assassins, les mots de sang.
Mais où est le croquemitaine d’antan ?

Mais ce n’est peut-être qu’un songe
Et je m’éveillerai, à nouveau enfant.
Dans mon enfance, fleur de roseraie,
Murmurante clochette de mes songes,
Comme une mère qui berce son bébé
Avec l’amour débordant
De sa maternité.

Enfance misérable chaîne
Qui te lie à l’ennemi et au gibet.
Misérable enfance qui, dans sa tristesse,
Distingue déjà le bien et le mal.

Là-bas où doucement mon enfance repose
Dans les petits parterres d’un parc.
Là-bas, dans cette maison, quelque chose s’est brisé
Quand sur moi est tombé le mépris.
Là-bas dans les jardins ou dans les fleurs
Ou sur le sein maternel, où je suis né
Pour pleurer…

À la lumière d’une bougie je m’endors
Peut-être pour comprendre un jour
Que j’étais une bien petite chose.
Petite comme le chœur des 30 000,
Comme notre vie qui dort
Là-bas dans les champs,
Qui dort et qui s’éveillera,
Ouvrira les yeux
Et pour ne pas trop en voir
Se laissera reglisser dans le noir…


La Ville Close

Cette poésie existe seulement en copie dactylographiée. Sans indication.


Chaque chose tombe de travers
Comme la bosse d’une vieille

Dans chaque œil brille l’immobile attente
Et un mot : quand ?

Ici, il n’y a pas beaucoup de soldats
Et les seuls oiseaux abattus rappellent la guerre.

On finit par croire à toutes les rumeurs.
Les maisons n’ont jamais été aussi pleines :
Entassés, un corps sur l’autre.

Ce soir, je passais par une rue déserte
Et d’un coup, je vis un chariot qui transportait des cadavres.

Pourquoi les tambours roulent-ils tant d’appels ?
Pourquoi à présent tant de soldats ?

Puis … Une semaine après la fin,
La ville sera vide
Et un pigeon affamé picorera nos miettes.

Au beau milieu de la rue
Sordide et vide
Restera le chariot de la mort.


Thérésine

Poème dactylographié. Au crayon, dans le coin supérieur droit : 1944. Au sixième vers, une correction au fusain : “dva roky” (deux ans) corrigé en “ctvrty rok” (quatre ans). Dans le coin inférieur droit, la signature “Mif” a été ajoutée au crayon.

De pesantes roues nous écrasent le front
Et creusent un sillon dans notre mémoire.

Nous sommes depuis trop longtemps une colonne de maudits
Qui veulent enserrer les temps de leurs enfants
Avec les bandages de l’aveuglement.

Quatre ans derrière un marais
En attente d’une eau pure.

Mais les eaux des rivières courent dans d’autres lits,
Dans d’autres lits,
Que tu vives ou que tu meures.

Il n’y a pas de fracas des armes, les fusils sont muets.
Il n’y a aucune trace de sang ici : rien.
Seulement une faim sans paroles.

Les enfants volent le pain et demandent seulement
À dormir, à se taire, à encore dormir…

De pesantes roues nous écrasent le front
Et creusent un sillon dans notre mémoire.

Les années même ne pourront effacer
Tout cela.


La chanson de l’oiseau

Manuscrit écrit à la plume sur une feuille de papier blanc, avec trois autres fragments du même auteur. Daté 1943. Derrière la feuille au crayon : L 410. Pas d’autre information.

Celui qui s’accroche à son nid,
Ne sait pas ce qu’est le monde.
Il ne sait pas ce que savent tous les oiseaux
Et il ne sait pas ce pourquoi je veux chanter
Le monde et sa beauté.

Quand à l’aube, le rayon du soleil
Illumine la terre
Et l’herbe scintille de perles dorées,
Quand l’aurore disparaît
Et que les merles sifflent dans les haies…
Alors, je comprends comme il est bon de vivre.

Essaye, ô mon ami, d’ouvrir ton cœur à la beauté
Quand tu promènes dans la nature
Pour tresser des guirlandes à tes souvenirs.
Même si tes larmes coulent le long de la route,
Tu verras qu’il est merveilleux de vivre.


À Olga

Ce poème a été écrit au crayon sur un bout de papier ligné. Il n’est pas signé, mais comporte le sigle du bloc L. 410. D’après l’écriture, on l’attribue à Alena Synková, née à Prague le 24.9.1926, déportée à Thérésine le 22.12.1942. Elle a survécu.


Écoute,
Déjà siffle la sirène du navire
Et nous devons partir
Vers un port inconnu !
Écoute,
C’est l’heure déjà.

Nous naviguerons loin,
Nos rêves deviendront réalité.
Oh ! Doux nom du Maroc !
Écoute,
C’est l’heure déjà.

Le vent nous dit des chansons
De pays lointains.
Regarde le ciel
Et pense seulement aux violettes.

Écoute,
C’est l’heure déjà.