lundi 9 décembre 2019

Oh… INTERNET !


Oh… INTERNET !


Chanson de langue française – Oh… INTERNET ! – Marco Valdo M.I. – 2019





Dialogue Maïeutique

Je dois, Lucien l’âne mon ami, à la vérité de dire que ceci est une chanson un peu parodique, qui m’a été inspirée par une chanson étazunienneil s’agit de « Ohmerica », qui à son tour, parodie l’hymne national de ce grand pays. Grand par la taille, s’entend. 2 500 kilomètres du nord au sud et 4 500 kilomètres d’est en ouest. Comme tout le monde – je veux dire tout le monde dans tout le monde, tout le monde dans le monde entier – tout le monde sait que ce grand pays est actuellement trumpé par un trumpeur, qui proclame à coups de trompes qu’il va lui redonner sa grandeur : 2 500 kilomètres du nord au sud et 4 500 kilomètres d’est en ouest, que ce grand pays, etc. n’avait jamais perdue.

Voilà bien un tour de passe-passe de bonimenteur, dit Lucien l’âne. Mais encore ?

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, il m’est venu l’idée que la grande surveillance mondial et par conséquent, la tentative de domination sur tout le monde et sur chacun en particulier en vue d’établir le règne de la richesse et de la prospérité, passe à présent par le réseau d’espionnage et de propagande le plus sophistiqué qui soit : INTERNET (I). C’est le sens la chanson. C’est Orwell (O) multiplié par Bradbury (B), le tout au carré, soit dans une formule einsteinienne : 

I = (O.B)2.

Oh, dit Lucien l’âne, ça risque d’être chaud ; il y a de quoi avoir des sueurs froides. Mais un peu de détails ne ferait pas de mal à l’affaire.

Soit, répond Marco Valdo M.I. ; il suffit de s’informer un peu pour savoir que nous sommes entourés de caméras qui scrutent nos déplacements, nos visages et ce jusque dans les villages et même, c’est plus nouveau, dans nos maisons, dans nos autos. Enfin, partout. Cela porte mille noms : caméras de sécurité, smartphones, téléviseurs interactifs, GSM, GPS, montres connectées, etc. Et comme dans Farenheit 451, les écrans atteignent une taille gigantesque et il ne faudra plus longtemps, pour qu’ils occupent des murs entiers, bientôt – si ce n’est fait, ils vous parleront, ils vous interpelleront par votre nom et vous demanderont ce que vous faites, ils vous conseilleront quoi boire ou manger, où aller manger, quel spectacle aller voir, quelle route suivre… Et en fait, c’est déjà très largement le cas, chez les plus avancés de nos contemporains. Et tout ça se passe sous la houlette d’INTERNET.

C’est affolant, dit Lucien l’âne. Heureusement, je n’ai aucun de ces engins.

Certes, Lucien l’âne mon ami, mais cependant, tu n’échappes pas à leur regard perçant, à leur oreille vigilante. Mais, vois, notre petit entretien, nos petits dialogues maïeutiques, nos chansons, les livres qu’on publie, les articles qu’on écrit, tout ça est sou contrôle.

Alors que faire ?, dit Lucien l’âne un peu effaré.

Oh, pas grand-chose, rétorque Marco Valdo M.I. ; juste avancer dans sa vie comme avant. En fait, il n’y a rien à faire, justement ne rien faire, si ce n’est vivre sa vie en évitant autant que faire se peut de se laisser entraîner dans cette ronde folle. En fait, toi, tu peux imaginer de fuir dans la cambrousse pour le restant de ta vie d’âne ; moi, je m’ermitifie déjà depuis un certain temps ; j’évite toute malencontreuse possession. Je vis du bonheur de mes petites créations d’artisan du mot et voilà tout. Je suis devenu, car je l’ai voulu : un cénobite tranquille. À deux et à tous ceux qui voudront faire pareil, sans jamais nous réunir ou manifester, nous serons et nous le dirons à tout qui voudra le savoir et à ceux qui nous surveilleront quand même : « les cénobites tranquilles ».

Ah ! Ah !, s’exclame Lucien l’âne, à toutes ces gardiennes de la moralité publique et du commerce privé et à tous ces surveillants qui voudront savoir qui nous sommes, nous affirmerons tranquillement : « Les cénobites tranquilles ».

Pour le reste, conclut Marco Valdo M.I., je laisse courir la réflexion chez ceux qui réfléchiront ; quant aux autres, nous ne pouvons strictement rien pour eux. Qu’ils commencent par se connaître eux-mêmes et examiner le monde qui les entoure et la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres pour garder leurs privilèges, accroître leurs richesses, renforcer leur domination, étendre leur pouvoir, maximiser leurs profits et contrôler la vie-même. Et que tous ceux qui veulent se tenir à l’écart de cette emprise mondiale, aient toujours à l’esprit cette petite maxime, qui est notre antienne : « Ora e sempre : Resistenza ! ».


Enfin, soupire Lucien l’âne, tissons le linceul de ce vieux monde bleu, exalté, excité, consommable, consomptible et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Oh… INTERNET !
Oh… INTERNET !
Oh… INTERNET !

Nous savons quand vous dormez et quand vous êtes éveillés.
Si vous êtes conformes, vous ne devez pas vous inquiéter.
Il vaut mieux ne pas remettre en question ce monde,
Car nous contrôlons tout, nous surveillons tout le monde.
Relax, relaxez-vous, il n’y a pas de raison.
Il n’y a aucune preuve que nous vous espionnons
Et si ça ne vous plaît pas, vous pouvez porter plainte.
Cependant, en vérité, soyez sans crainte,
Vous resterez sous contrôle, de toute façon.

Oh… INTERNET !
Oh… INTERNET !
Oh… INTERNET !

Nous prospérons, le monde est au bord de l’effondrement.
C’est le diable qui raconte de tels boniments.
Ne cessez jamais de voyager, jamais n’arrêtez d’acheter,
Car si on arrête de consommer, le monde va s’écrouler.
Nous savons quand vous dormez et quand vous êtes éveillés.
Si vous êtes dans les normes, vous ne devez pas vous inquiéter.
Il vaut mieux ne pas remettre en question ce monde.
Car nous contrôlons tout, nous surveillons tout le monde.

Nous interceptons vos paroles, nous lisons votre courrier
Et si ça ne nous plaît pas, on peut toujours vous couper.
Voyez-vous à la dernière lueur du crépuscule,
Sur la terre des hommes libres, les écrans des crédules.

Oh… INTERNET !
Oh… INTERNET !
Oh… INTERNET !
Oh… INTERNET !
Oh… INTERNET !
Oh… INTERNET !
Oh… INTERNET !
Oh… INTERNET !
Oh… INTERNET !

La Gondole bohémienne


La Gondole bohémienne


Chanson française – La Gondole bohémienne – Marco Valdo M.I. – 2019

ARLEQUIN AMOUREUX – 28

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.


"Faust et Méphisto, un duo flamboyant"


Dialogue Maïeutique 


Une gondole bohémienne, en voilà une invention fantastique,Marco Valdo mon ami ! Que pourrait faire une gondole en Bohême ?

Là, tu n’as pas tort, Lucien l’âne mon ami, car une gondole n’a rien à faire hors de Venise et de sa lagune. Il y a cependant une explication.

Laquelle, demande Lucien l’âne, je me le demande.

Alors, tu ne vois donc pas, Lucien l’âne mon ami. Donneras-tu ta langue au chat ?

Auquel ?, rétorque Lucien l’âne. Auquel, je me le demande, vu que là, devant toi et moi, il y en a trois : Jésus, Gudule et Makhno qui s’étendent comme des tapis persans sur ton lit. Regarde, ils nous regardent et cois, ils se demandent quoi.

Oh, Lucien l’âne mon ami, ne m’embrouille pas, car je te soupçonne d’esquiver ma question ; d’où, j’en conclus que tu ne sais pas et qu’en effet, tu tonnes ta langue aux chats ; note qu’une langue d’âne est suffisamment grande pour ces mignons félins. Mais trêve de fantaisie ! La gondole bohémienne est tout bonnement une manière de dire que « tous ces pantins », ceux de la chanson, ont été conçus et ont commencé leur carrière artistique à Venise avant d’émigrer à travers l’Europe et d’atterrir en Bohême quand les Périnet ont pris leur retraite et ont cédé leur troupe en bois à l'Arlequin déserteur afin qu’ils poursuivent leur itinérance. Cependant, Matthias les oublia longtemps dans leur boîte et, contraint et forcé par le sort, y a à présent recours pour assurer sa subsistance et celle de sa protégée, Barbora.

Oh, répond Lucien l’âne, pourquoi ne cherche-t-il pas quelque besogne au rendement plus certain et au destin plus sédentaire ?

Précisément, car il ne le peut pas ; souviens-toi, Lucien l’âne mon ami, que notre Arlequin est né de la désertion et de l’interminable fugue qui en découle. Certainement, Matthias se poserait volontiers quelque part et il y accepterait les plus humbles besognes ; franchement, il y prendrait même racines – d’ailleurs, il n’a cessé d’essayer de s’acclimater partout où il passait (dernièrement, au château, au couvent, à la ferme), mais las, il ne peut y arriver. C’est le destin d’Arlequin.

Oui, mais, dit Lucien l’âne…

Mais quoi ?, reprend Marco Valdo M.I., tu sais quoi, il n’a pas le choix ; vraiment pas le choix : il doit vagabonder, il se doit d’être insaisissable et quoi de plus pratique, qu’un petit praticable ? Quoi de plus commode qu’un théâtre portable qui tient tout entier dans sa hotte que Matthias porte aisément sur son dos.

Donc, si j’ai bien compris, dit Lucien l’âne, notre Arlequin a reconstitué une troupe théâtrale miniature que tel un Père Noël – il véhicule dans une hotte sur son dos. Une jolie troupe composée de tous les personnages récupérés de Périnet qu’il met en action dans les petits villages, car évidemment, les villes lui sont fortement déconseillées pour les raisons que l’on sait. À cette tâche d’art mineur, j’imagine que Barbora l’aide tant qu’elle peut. Mais que peut-elle faire ?

Barbora ?, souffle Marco Valdo M.I., elle fait ce qu’elle sait faire : elle répare et entretient les marionnettes qui en fort besoin. Elle fabrique la toile de fond du décor et dans toute sa naïveté, elle regarde avec une admiration enfantine, les scénettes qui se déroulent devant ses yeux sur le castelet. Elle s’inquiète de Faust, elle frémit face au diable et elle s’émerveille de Geneviève. On joue en extérieur s’il ne pleut pas ; s’il pleut, on ne joue pas. Le rythme est de deux représentations dans l’après-midi ; faute d’éclairage, on ne peut jouer en soirée. Les spectateurs paient en menue monnaie ou en nature : pain, pomme, poire, œuf : tout fait farine à ce moulin du désespoir. Le lendemain, tôt au matin, tout ce monde d’Arlequin est déjà reparti ; le théâtre et sa troupe a repris son chemin ; la fugue doit continuer.

Ah, dit Lucien l’âne, la vie de saltimbanque est mouvementée ; pour une vie errante, c’est est une ; tout à fait comparable à celle que j’ai connue ma vie d’âne durant. Crois-moi, Marco Valdo M.I. mon ami, la vie est plus aérée le long de mes sentiers que dans les salons et puis, qui sait, c’est peut-être notre vocation cet art de la fugue. Maintenant, tissons le linceul de ce vieux monde inerte, immobile empesté, asphyxié et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Nés au temps où Marie-Thérèse chevauchait sa jument –
Pas grands, mesurant souvent seulement un empan,
Avec le déserteur, tous ces pantins fuient devant la mort,
Dans cette gondole bohémienne où ils vieillissent encore.

Périnet et Périnetova les ont traînées
Tout partout, ces poupées sans façons
Pour, vêtues de chutes et de chiffons,
Donner d’inoubliables spectacles en soirée.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Avec leurs têtes magnifiques, dans le tilleul sculptées,
Avec leurs yeux peints, immenses et purs,
Avec leurs moustaches noires aux pointes retroussées,
Avec aux tempes, des accroche-cœurs en bois dur.

Le vernis s’écaille sur leur peau
Et souvenir des mains et du savoir-faire
D’un artiste depuis longtemps sous terre,
Saigne chaque entaille au couteau.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Ils s’étagent par couches dans leur boîte :
Au-dessus Faust et Méphisto, un duo flamboyant,
Et auprès de Siegfried son époux se tient droite
Geneviève, comtesse palatine, duchesse de Brabant.

Matthias a là une troupe presque au grand complet
Avec un David et un Goliath en papier mâché,
Un Polichinelle, un Pantalone et même, un Pierrot amputé
Pour jouer Faust et La Belle Geneviève sur son castelet.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

vendredi 6 décembre 2019

À MIDI


À MIDI


Version française – À MIDI – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italienne – A mezzogiornoGiorgio Gaber – 1971
Texte : Giorgio Gaber et Sandro Luporini
Dans le spectacle « Storie vecchie e nuove del signor G. » (Vieilles et nouvelles histoires de Monsieur G) et le disque « I borghesi » (Les Bourgeois)







Dialogue Maïeutique



Dis-moi, Marco Valdo M.I. mon ami, qu’est-ce que c’est que ce titre pour le moins lapidaire ?


Oh, Lucien l’âne mon ami, cette fois, ce n’est pas moi qui l’ai choisi, car il est la transposition – tout aussi lapidaire, j’en conviens – du titre original en italien : « A mezzogiorno », dont je n’ai pas cru devoir m’écarter.


Soit, dit Lucien l’âne, mais ça ne m’explique rien. Que veut-elle, cette chanson ? Que peut-elle raconter avec ce À midi ? Personne ne le sait et tout le monde voudrait savoir et on m’interroge et moi, je nage, car ce pourrait n’importe quel midi, n’importe où, où n’importe qui ferait n’importe quoi. Il me faut des précisions, vois-tu.


On veut des précisions, Lucien l’âne mon ami, eh bien, je vais en donner. Ce midi, tout simplement, c’est en quelque sorte un déjeuner sur l’herbe.


Ça me rappelle quelque chose, dit Lucien l’âne mon ami, cette histoire de déjeuner sur l’herbe. J’ai un vague souvenir de peinture.


Au fait, oui, c’est bien de ça qu’il s’agit, reprend Marco Valdo M.I. ; enfin, à peu près. Il y a eu un fameux tableau d’Édouard Manet, finalement nommé ainsi. Cependant, le tableau comme c’est souvent le cas, a connu diverses dénominations et elles sont plutôt signifiantes. Écoute voir : « Le Bain » ou ensuite, encore plus précise : « La Partie carrée ». Et tan qu’on y est, je ne voudrais pas passer sous silence le tableau du Titien, peint en 1508, qui a sans doute inspiré Edouard Manet pour le « Déjeuner » et qui se nomme pudiquement « Le Concert champêtre » – sans doute, y jouait-on de la viole et du pipeau ; on y trouve à l’avant-plan deux dames nues et deux messieurs habillés. L’ignorer serait faire l’impasse sur toute une tradition picturale.


Oh, dit Lucien l’âne, finalement, ce « Déjeuner sur l’herbe » est un excellent titre ; il est d’une certaine manière plus objectif.


Si on veut, reprend Marco Valdo M.I., mais pour en revenir à ma comparaison entre la chanson et le tableau de Manet, le fond est le même : une sorte de piquenique – un repas champêtre, dit Wkipedia qui donne comme illustration, le Déjeuner, mais sociologiquement, l’histoire est un peu différente. Le tableau de Manet représentait au premier plan, le contenu d’un pique-nique avec un pain et un panier de fruits renversé sur un habit bleu à pois. Une femme nue assise entre deux hommes habillés tandis qu’au fond du tableau, une autre femme, en chemise, se baigne. » Et voici ce qu’en disait, le journaliste français, par ailleurs romancier, Émile Édouard Charles Antoine Zola, qui écrivait à propos de ce tableau, c’était en 1867, des choses tellement intéressantes, que je t’en reproduis le commentaire (que j’ai trouvé dans la notice Wikipedia consacrée à ce tableau)  :


« Le Déjeuner sur l’herbe est la plus grande toile d’Édouard Manet, celle où il a réalisé le rêve que font tous les peintres : mettre des figures de grandeur nature dans un paysage. On sait avec quelle puissance il a vaincu cette difficulté. Il y a là quelques feuillages, quelques troncs d’arbres, et, au fond, une rivière dans laquelle se baigne une femme en chemise ; sur le premier plan, deux jeunes gens sont assis en face d’une seconde femme qui vient de sortir de l’eau et qui sèche sa peau nue au grand air. Cette femme nue a scandalisé le public, qui n’a vu qu’elle dans la toile. Bon Dieu ! quelle indécence : une femme sans le moindre voile entre deux hommes habillés, mais quelle peste se dirent les gens à cette époque ! Le peuple se fit une image d’Édouard Manet comme voyeur. Cela ne s’était jamais vu. Et cette croyance était une grossière erreur, car il y a au musée du Louvre plus de cinquante tableaux dans lesquels se trouvent mêlés des personnages habillés et des personnages nus. Mais personne ne va chercher à se scandaliser au musée du Louvre. La foule s’est bien gardée d’ailleurs de juger Le Déjeuner sur l’herbe comme doit être jugée une véritable œuvre d’art ; elle y a vu seulement des gens qui mangeaient sur l’herbe, au sortir du bain, et elle a cru que l’artiste avait mis une intention obscène et tapageuse dans la disposition du sujet, lorsque l’artiste avait simplement cherché à obtenir des oppositions vives et des masses franches. Les peintres, surtout Édouard Manet, qui est un peintre analyste, n’ont pas cette préoccupation du sujet qui tourmente la foule avant tout ; le sujet pour eux est un prétexte à peindre tandis que pour la foule le sujet seul existe. Ainsi, assurément, la femme nue du Déjeuner sur l’herbe n’est là que pour fournir à l’artiste l’occasion de peindre un peu de chair. Ce qu’il faut voir dans le tableau, ce n’est pas un déjeuner sur l’herbe, c’est le paysage entier, avec ses vigueurs et ses finesses, avec ses premiers plans si larges, si solides, et ses fonds d’une délicatesse si légère ; c’est cette chair ferme modelée à grands pans de lumière, ces étoffes souples et fortes, et surtout cette délicieuse silhouette de femme en chemise qui fait dans le fond, une adorable tache blanche au milieu des feuilles vertes, c’est enfin cet ensemble vaste, plein d’air, ce coin de la nature rendu avec une simplicité si juste, toute cette page admirable dans laquelle un artiste a mis tous les éléments particuliers et rares qui étaient en lui. »


Oui, certes, évidemment, dit Lucien l’âne un peu interloqué, mais il faudra que tu m’expliques tes explications. Car à ce qu’il me semble, il devrait y avoir comme un écart entre une chanson italienne de 1971 et un tableau français de 1863. Je suppose qu’il ne s’agit pour Giorgio Gaber de raconter la peinture de Manet.


Et sans doute même, Lucien l’âne mon ami, n’y a-t-il jamais pensé, mais ne sois pas si pressé. Maintenant, je te prie d’examiner sur quel disque cette chanson a été publiée ; il s’intitule globalement : « Les Bourgeois » et la chanson raconte une histoire ouvrière – une femme qui vient à l’heure de la pause porter son briquet à son homme, qui travaille dans une usine. La scène se déroule sur un pré au bord d’une route, sans doute à l’avant de l’usine. Une pause de trois-quart d’heure et hop, on reprend le boulot. Si on prend en compte les trois déjeuners (Titien, Manet, Gaber), on obtient une sorte de synthèse historique de la pause de midi, selon les époques et selon l’origine sociale des participants.


En fait, dit Lucien l’âne, si on examine bien ces trois déjeuners, la version « ouvrière » est plus pudique.


Du moins en apparence, dit Marco Valdo M.I., car je te ferai remarquer que c’est seulement, car ils n’ont pas le temps – une pause de trois-quarts d’heure ; sinon pour ce qui est de l’intention, elle est bien là et avec une certaine insistance ; la réalisation est simplement renvoyée à la maison. Après le boulot, la libido. Primo, boulot, dopo, libido, dodo, car demain matin, cinq heures, debout et au boulot de nouveau. Quand on sait ce qu’en pensait Wilhelm Reich, c’est tout un dévoilement d’un pan de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres afin d’assurer leurs privilèges, d’affirmer leur domination, d’exploiter le temps et la vie des autres.


Halte, dit Lucien l’âne, halte, car il faut bien nous limiter. Pour conclure à partir de ce qui vient de se dire, je te propose une petite réflexion : dans tous les âges, le piquenique est fort apprécié. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde laborieux, minuté, corseté et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



À midi, le hurlement de la sirène s’élance
Et chaque jour, elle est là qui l’attend lui.
Dans un instant, tous seront sortis,
Trois quarts d’heure et on recommence.
Une radio tonitrue pas loin,
Quelqu’un appelle un gamin ;
Il y a un peu de soleil, la rue est vide.
Pour un moment, tout s’arrête.

« Tu es là depuis longtemps ? » 
« Non, je suis à peine arrivée. » 
« Tu es si belle. » 
« Arrête ! Je suis juste bronzée ! »
« Qu’as-tu apporté ? » 
« On ne sait ce que j’ai apporté !
« Tu as faim, installons-nous plus loin. » 

Chaque jour, à midi, la sirène retentit
Et elle s’assied à côté de lui.
Il l’attire et la serre dans ses bras.,
Il ouvre le sac et regarde ce qu’il y a.
Ils mangent assis sur le pré
Ce qu’elle lui a préparé.
Dans le ciel, un avion par-dessus les toits
Laisse une trace et s’en va.

« Comme tu me plais, tu sais ce qui me vient à l’esprit ? » 
« Mais reste tranquille, il y a des gens, ne le vois-tu pas ? » 
« Mais ils s’en foutent de nous, tu n’as pas compris ? » 
« Je t’attends à la maison, reviens dès que tu pourras. »

Encore un instant, un baiser de plus et il s’en ira.
Et la sirène encore sonnera.
Certains jouent au football
En avalant la dernière bouchée.
Sur le pré, brimbale une page de journal
Que le vent a emportée.

mercredi 4 décembre 2019

Sous la Pluie


Sous la Pluie


Chanson française – Sous la Pluie – Marco Valdo M.I. – 2019

ARLEQUIN AMOUREUX – 27

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.



Dialogue Maïeutique

Tu te souviens, j’espère, Lucien l’âne mon ami, que l’épisode précédent que racontait la chanson « Les Fontaines jumelles » s’était achevé par un laconique « Tôt le matin, il nous faudra partir. »

Certes, répond Lucien l’âne, et même, je me souviens de l’intervention musclée de Matthias, qui finit par casser le nez de son frère Lukas, afin de sauver Barbora des assauts lubriques de son violeur ; un terrible affrontement fratricide.

Nous voici, reprend Marco Valdo M.I., au matin et comme prévu, Matthias s’éveille fort tôt et se prépare à partir. Il rassemble des affaires et fait son paquetage ; il y joint évidemment son coffret secret et roulé dans un étui, le portrait d’Arlecchina qu’il emmène partout tout au long de ses pérégrinations. Puis, il s’en va réveiller Barbora pour le grand départ ; car, véritablement, c’est le grand départ ; on n’y reviendra pas de si tôt dans cette ferme. Barbora encore à moitié endormie le suit sans rechigner et sans dire un mot, comme une somnambule.

Oh, dit Lucien l’âne, il ne faut pas s’attendre à autre chose d’une personne qui se trouve au fin fond de sa dépression profonde et qui la veille encore, a subi une violente attaque de son prédateur. Elle doit être entièrement réfugiée en elle-même, comme on se replie dans un trou ou une cave pour se mettre à l’abri du danger et aussi, pouvoir un peu s’y ressourcer.

Parfaitement, Lucien l’âne mon ami ; donc, Barbora et Matthias se mettent en route et s’éloignent au plus vite du village. Cependant, le ciel ne leur facilite pas la tâche, car les nuages se déversent à grandes eaux sans interruption. Il pleut tellement que Matthias revient sur ses pas chercher une bâche pour les couvrir.

Les voilà en chemin, dit Lucien l’âne ; les amarres sont rompues. Mais au fait, où vont-ils comme ça ?

En vérité, répond Marco Valdo M.I., on ne le sait pas. Vu les circonstances, cette excursion n’a pas été préparée ; sans doute est-ce : « On ne sait pas où on va, mais on y va et vite. »

Si tu veux mon avis, Marco Valdo mon ami, pour la destination, c’est : « Partout, sauf d’où on vient. » Et plus l’écart sera grand, mieux ça vaudra.

C’est bien ça, reprend Marco Valdo M.I. ; maintenant, je dois te dire que la situation se complique encore, car il y a une troisième personne qui se retrouve, malgré elle, dans cette équipée. C’est Arlecchina, qui reparaît puisque Arlequin a repris son errance. Et l’Arlequine, un peu coquine, lui fait une scène de jalousie à propos de Barbora et essaye de se débarrasser de cette importune. Pourtant, Arlequin tient bon et impose à ces deux compagnes, complices d’un déserteur, la coexistence pacifique.

Voilà qui est bien qui finit bien, conclut Lucien l’âne. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde pluvieux, humide, glacial, grisouillard et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Matěj avant l’aube s’habille,
Met ses souliers, emballe son fourbi
Et roulée dans son étui, sa sainte qui sourit.
Il réveille la fille et l’emmène sous la pluie.

Nulle protestation, pas de question, Barbora
Se lève et sans hésiter lui emboîte le pas.
Sur le sol, il reste quelques taches noires ;
La nuit, le sang sèche vite dans le noir.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Avec sur la tête, une bâche à fourrage,
Courbés, ils s’éloignent vite du village.
Sous la toile, le nouveau monde s’avançait ;
Personne, ni eux, ne savait où ils allaient.

« Où vas-tu, Pollo ? Dis-moi, pulcino,
Que vas-tu faire, mon beau, de ce ballot ?
Elle a les jambes vilaines,
C’est un poids que tu traînes.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

« Oh, Madonna !, Arlecchino, que fais-tu ? »
« Tu es jalouse de Barbora ? Que veux-tu,
C’est un peu ma fille, je ne peux la laisser.
Allons Arlecchina, viens sous la toile t’abriter.

« Oh, mon bon, nous avons tant vieilli ! »
Arlequin essuie le visage de la belle Arlecchina.
« À trois de front, il nous faut aller au pas
Venez, je suis déserteur et d’ailleurs, vous aussi. »

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

AUSCHWITZ


AUSCHWITZ

Version française – AUSCHWITZ – Marco Valdo M.I. – 2019
d’après la traduction italienne de Riccardo Venturi
d’une chanson grecque – Άουσβιτς – Auschwitz de Ménélas Lountemis/Menélaos LoudémisMENELAS LOUNTEMIS
1ʳᵉ version : 1947
2ᵉ version : 1973 (?)




Comme le savent tous ceux qui ont contribué à la section hellénique de ce site, ou qui l’ont simplement un peu « parcourue » ou l’ont utilisée, la Grèce est, avec la France, le pays qui met le plus ses poètes en musique. Ainsi, si Στίχοι, la « Bible » de la chanson en grec et le seul site au monde qui, avec près de 64 000 textes, peut faire pâlir ce site des Chansons contre la Guerre, présente ce poème de Ménélas Lountemis comme αμηλοποίητη « pas mis en musique », on peut jurer deux choses. La première, c’est qu’il n’a vraiment jamais été mis en musique par quiconque, un des rares faut-il le dire ; et la seconde, c’est que cela semble être une sorte d’invitation, un rappel à le faire. Qui sait, alors, si nous ne pouvons pas nous aussi aider à trouver quelqu’un qui se décide à le mettre en musique.


On ne sait pas exactement quand et où il est né. Il s’appelait Dimitris Valassoglou et, selon certaines sources, il serait né en 1906 à Constantinople dans une famille grecque ; mais, plus probablement, il serait né à Agia Kyriaki (« dimanche saint »), une petite ville en Asie mineure, le 14 janvier 1912. Dix ans plus tard, en 1922, avec la malheureuse aventure nationaliste de Μεγάλη Ιδέα (la Grande Idée) qui se conclut par la ruine et le déracinement des Grecs d’Asie Mineure, la famille Valassoglou se retrouve parmi les dizaines de milliers de réfugiés qui ont dû être réinstallés en Grèce. Et même à changer son nom de famille. « Valassoglou » présentait ce « -oglou » d’origine turque (« fils de » ) ; il devint ainsi « Valassiadis ». La famille Valassiadis s’installe d’abord à Égine, puis à Edessa et enfin dans le village d’Exaplatanos, près de Pella. Le très jeune Dimitris, connu sous le nom de « Takis », a connu une adolescence de chien, trimant comme une mule : dès son enfance, il fut marmiton, cireur de chaussures et autres métiers de ce genre, gagnant même un peu d’argent comme enfant de chœur et alphabétiseur dans le village d’Almopia. Il a également passé du temps sur un chantier de construction en tant qu’ouvrier. En attendant, et nous ne savons pas comment, il a continué à aller à l’école. À l’âge de 15 ans, il s’était affilié au Parti communiste grec, ce qui lui avait coûté son expulsion immédiate pas seulement de l’école qu’il fréquentait, mais de l’ensemble du système scolaire grec. Il a quitté sa famille (qui, entre-temps, avait fait faillite) et a commencé à errer dans le pays, d’abord à Edessa, puis à Volos, dans un orphelinat public. Puis, encore une fois, à Kozani, à Volos avec une bande de vagabonds et, enfin, à Athènes. Il publia ses premiers poèmes à l’âge de 15 ans en 1927, dans la revue « Agrotiki Idea » d’Edessa. Tout au long de cette période terrifiante, il continua à écrire des poèmes et des essais littéraires ; à Athènes, il rencontra Kostas Varnalis, Angelos Sikelianos et Miltiadis Malakassis, qui avaient reconnu son talent. En 1938, Varnalis et Sikelianos l’aidèrent à publier un recueil de nouvelles, Τα πλοία δεν άραξαν (Les navires ne sont pas amarrés), qui remportèrent immédiatement un grand succès et reçurent même un important prix littéraire d’État ; en même temps, Malakassis lui avait trouvé une place comme bibliothécaire dans un important cercle littéraire athénien, le Αθηνάικη Λέσχη (Club athénien). Avec le montant du prix et son nouvel emploi, Valassiadis a pu se refaire un peu financièrement. Depuis 1934, il avait commencé à publier des poèmes et des histoires sous le pseudonyme de Ménélas Lountemis ou Loudemis : « Loudemis » vient du nom de Loudias, la rivière qui coulait dans le village d’Agia Kyriaki où il était (peut-être) né. Avant la guerre nazi-fasciste et l’occupation de la Grèce, Valassiadis/Loudemis est également devenu membre de l’Union des écrivains grecs, alors présidée par Nikos Kazantzakis.
« Né » et resté communiste, Menelaos Loudemis (comme nous l’appellerons désormais exclusivement) s’est immédiatement engagé dans la Résistance ; il a notamment été secrétaire général de la section intellectuelle de l’EAM, le Front hellénique de libération. Comme on le sait, la « Libération » du nazifascisme, en Grèce, a été immédiatement transformée, à partir des Événements de Décembre (Δεκεμβριανά, dekemvrianá) 1944, en guerre civile. En 1946, Menelaos Loudemis fut arrêté, jugé et condamné à mort pour « haute trahison », mais la peine fut commuée en déportation. Comme des milliers de communistes et d’opposants, Loudemis a appris à connaître les îles arides, en particulier à Makronissos, puis à Ai-Strati (Agios Efstratios), où il était détenu avec Yannis Ritsos et Mikis Theodorakis. Il a été libéré en 1955, mais ce n’est pas pour ça qu’il put recommencer à écrire et à publier librement. En 1958, son mémoire de prison intitulé « Βουρκωμένες μέρες – Des Jours pleins de larmes » a été séquestré dès sa publication et interdit par la loi.
En 1967, après le coup d’état des Colonels du 21 avril, Menelaos Loudemis réussit à s’échapper ; il trouva l’hospitalité, oui, dans la Roumanie de Nicolae Ceauşescu. Dès ce temps, il a été privé de la nationalité grecque et a obtenu la nationalité roumaine. Ayant appris la langue roumaine à la perfection, il a traduit en grec plusieurs livres d’auteurs de ce pays ; en même temps, il a fait des voyages en Chine et au Vietnam. Il séjourna un certain temps en Roumanie, même après la fin de la dictature en Grèce. La nationalité grecque lui a été officiellement restituée en 1976 et Menelaos Loudemis est rentré en Grèce. Il n’avait plus beaucoup de temps à vivre : le matin du 22 janvier 1977, il a été frappé par une crise cardiaque foudroyante.
Le poème « Auschwitz », est présenté ici pour la première fois en italien (et dans ces deux versions, probablement aussi en français ; ici même), a été écrit en août 1947 par Menelaos Loudemis pendant sa déportation et son internement à Makronissos. Il a été publié pour la première fois le 8 septembre 1947 dans la revue Ρίζος της Δευτέρας, c’est-à-dire le « Rizopastis du Lundi »– le Rizospastis était et est le quotidien du Parti Communiste grec. Un poème qui, en Grèce à l’époque, commença une sorte de « long voyage » qui aura duré trente ans, à travers les événements tragiques de toute la seconde moitié du XXe siècle.


Il convient de rappeler qu’en 1947, Auschwitz n’avait été libéré que depuis deux ans (lorsque, le 27 janvier 1945, les troupes de l’Armée rouge sont entrées dans le camp et y ont trouvé ses quelque sept mille survivants). La première ébauche du poème contenait déjà son idée maîtresse : Auschwitz n’existait plus. Il n’était plus là où il était autrefois : il avait disparu. Il était parti. Il avait émigré. En Grèce, exactement. Le poème « Auschwitz », bien qu’il contienne dans sa première partie une des plus belles et touchantes descriptions poétiques de la tragédie du camp de concentration nazi, n’est pas en réalité un poème sur Auschwitz lui-même, mais sur le nouvel Auschwitz des camps de concentration des terribles îles grecques, que Menelaos Loudemis a vécu en direct avec des milliers d’autres prisonniers de la guerre civile. Auschwitz, à cette époque, n’était plus dans les plaines du sud de la Pologne, mais à Makronissos, Ikaria, Psyttalia, Gyaros (Gioura). Une nuit, il (Auschwitz) avait été réveillé dans les baraquements et avait été transféré en Méditerranée. Les gardiens anglais (parce que dans la guerre civile grecque, il sera toujours bon de se rappeler, la principale « collaboratrice » des forces de droite était Sa Majesté britannique ; la guerre froide qui vient de commencer était immédiatement très chaude, en Grèce) étaient bien formés à l’école des tortionnaires nazis.


C’est, comme je l’ai dit, la première version. En Grèce, elle a une valeur historique, mais ce n’est pas celle qui est la plus connue aujourd’hui. L’histoire, en Grèce (et pas seulement), a eu le destin singulier d’avancer tout en restant où elle était : dans ces îles désolées. Il était nécessaire d’actualiser radicalement la poésie à la lumière des événements ; c’est ce que Menelaos Loudemis a fait au tournant des années 60 et 70, alors que la Grèce était sous la dictature militaire fasciste et qu’il était exilé dans le « rempart de la liberté » qu’était la Roumanie. C’était le « XXe siècle ». The Short Century – Le Siècle court, comme on l’appellera toujours d’après Eric Hobsbawm (qui, soit dit en passant, était juif et communiste – il lui manquait seulement d’être un nègre). La version mise à jour d’« Auschwitz » ; ici, la seconde version) a été publiée par les magazines « Doriko » et « Nea Grammata » (« Nouvelles Lettres ») après la fin de la dictature en Grèce ; elle a certainement conservé l’approche de base de la version originale désormais lointaine, mais Auschwitz ne s’était pas encore installé en Grèce. Bien sûr, également en Grèce : les îlots, avec toutes leurs lagers, avaient été dûment réactivés en 1967, et il y avait ceux – comme Yannis Ritsos et Mikis Theodorakis – qui s’y étaient à nouveau retrouvés (« Pierres, Répétitions, Barres » est le titre d’un recueil poétique de Ritsos composé à partir de 1968 dans les camps de concentration des îles). Mais « Auschwitz », dans la nouvelle version de l’exilé Menelaos Loudemis, avait aussi et surtout déménagé en Asie et en Afrique. Il s’était agrandi. Les nouveaux tortionnaires (qui ne sont d’ailleurs jamais « nouveaux » ) étaient les Américains, compte tenu du fait que le coup d’État grec de 1967 était leur propre œuvre et que nous n’en étions pas loin, même nous-autres, en Italie. C’est un Auschwitz qui, en Grèce, se répète, et qui s’étend au Vietnam, au Congo, au Chili – même si dans le poème, il n’est pas mentionné (peut-être parce qu’il a été écrit avant 1973). C’est un Auschwitz qui – et cela, c’est nous qui le disons – était aussi de l’autre côté, intact ; il était au Goulag, dans d’autres îles arides comme Goli Otok, dans le génocide du Cambodge et dans les lagers chinois. Ensuite en Bosnie, et qui sait combien d’autres parties du monde en sont encore à ce stade. Dans sa deuxième version, l’Auschwitz de Menelaos Loudemis se retrouve également en Alabama un certain temps.
Ayant fait cette longue, très longue introduction, et en attendant que quelqu’un mette en musique l’Auschwitz de ce grand poète grec qui n’a jamais connu la gloire internationale (en Grèce, il est au contraire encore considéré comme l’un des plus grands poètes et essayistes du XXe siècle), il me semblait opportun de présenter les deux versions : l’originale de 1947 et celle qui est actualisée. D’un matin de décembre, pluvieux comme il se doit, au XXIe siècle qui va droit à une reproposition – technologiquement mise à jour et stupide ad nauseam, jusqu’à la nausée – du XXe. [RV]






Auschwitz – Version 1. – 1947


On l’appelait ainsi, un temps.
C’est un magma de cendres, maintenant
Et une terre qui s’est effondrée
Entraînant ses vies en enfer.
Maintenant, chue, la vie s’est liquéfiée
Parmi les épineux, les cendres et la poussière.


Maintenant, on appelle « Auschwitz » des torses
Par les bras des mères abandonnés,
Des baraques remplies de saleté
Et des yeux vides et sans écorce.


Auschwitz ! Ainsi, ils l’appelaient un temps.
Maintenant, c’est une nécropole infinie
Qui a pris ses mots et s’en est allée. Elle est partie,
Laissant derrière soi un spasme glaçant.
Le soir, le vent souffle,
Joue de la flûte dans les crânes
Et les étoiles tristes brillent aux cieux
Des orbites vides des yeux.
Les chauves-souris tôt éveillées,
Dans les ténèbres, rament effrayées


« Auschwitz », ils l’appelaient un temps.
Comme ça, pendant trois ans.
Maintenant, c’est un terrain
Une immense pâture pour vautours
Qui graillent affamés nuit et jour.
Bric-à-brac, pacotille inutile,
Qui se détache, blanche sur l’herbe, des décombres.
Cheveux libres se poursuivant dans les buissons,
Cheveux arrachés pleurant sur leurs cadavres.


Là, se trouvent encore de petites mains squelettiques d’enfants,
Marguerites à cinq pétales, tout ajourées.
Et des chaussures… un déluge de chaussures endeuillées
De petits pieds, petits incroyablement,
Qui cherchent à retrouver l’autre chaussure égarée.


Oui. C’est comme ça qu’on l’appelait autrefois.
Les hommes ont disparu dans les frimas.
Mais cette année, est arrivé le printemps
Il a semé là ses graines sur le camp.
Des dizaines de milliers de coquelicots
Et des fleurs sauvages par monceaux,
Ont richement décoré cette zone –
Dans leurs racines gisent les éclats de rires
Et les frissons de joie des enfants…
Alors, cette année, s’est réveillé le printemps.
Pour cette raison, les papillons, de désespoir
Se sont peint les ailes en noir.
Car là, noir sur le sol noir,
Gît, triste infiniment,
Le regard d’un enfant.


Auschwitz ! Ainsi, ils l’appelaient un temps.
C’est comme ça qu’ils l’appelaient. Maintenant, elle est partie.
Une nuit, elle a pris ses squelettes
Et est descendue, là-bas en Méditerranée.
C’est ici, dans notre péninsule, que pleure maintenant
Son sol, auquel ils ne donnaient plus de nourriture carnée.
Une nuit, elle s’est enfuie sous les yeux de gardes indifférents.
Qui jurent en anglais en jouant au cricket.
Ils jurent et ils s’instruisent
Dans l’art raffiné de Kramer et d’Irma Grese.
Et avant-hier, leur diplôme ils ont obtenu
Et dans leurs avions, ici, ils sont venus .
Avec un vol de corbeaux transhumants.
(Car à Auschwitz depuis longtemps, il pleuvait du sang…)


Ainsi, on l’appelait, en ce temps-là.
Présentement, la Lorelei y plante des pommes de terre,
Car Auschwitz n’existe plus. Là-bas, n’est plus là.
Auschwitz, ils l’ont réveillée comme dans les baraques du lager,
Par une nuit tiède et ils l’ont envoyée en Grèce.
Auschwitz ! Pauvre Majesté déchue ! Pleure à présent.
Ta gloire a été éclipsée définitivement,
Par les grands feux qui s’élèvent de Grèce !
Gyaros, Makronissos, Psyttalia, Ikaria – gloire !
Et toi, Reich, et comment ! Nous t’avons vaincu !


2. Auschwitz : seconde version – 1973 (?)


C’est comme ça qu’on l’appelait. Et c’était
Une usine de production de cendres
Avec l’homme comme matière première.
Maintenant, c’est un immense creuset.
Une surface enfoncée dans la terre
Traînant ses croix en enfer.


Là-bas, la vie s’atrophie
Transformée en herbe !
De tout cela, il n’est resté mie.
À part un souvenir qui erre
Et se perche sur des thorax vides
Et sur les crânes des morts, rêvant de terre.


Auschwitz ! Ainsi, ils l’appelaient un temps.
Maintenant, c’est une nécropole infinie
Qui a pris ses mots et s’en est allée. Elle est partie,
Laissant derrière soi un spasme glaçant.
Et quand le soir chute,
Pan joue de sa flûte
Dans les os venteux
Et les étoiles tristes brillent aux cieux
Des orbites vides des yeux.
Les chauves-souris tôt éveillées,
Dans les ténèbres, rament effrayées.


Ainsi, on l’appelait un temps.
Comme ça, ils l’ont appelée pendant trois ans.
Ce n’est plus à présent
Qu’un terrifié terrain
Où les vautours attardés ont faim.
Là où aux buissons, des cheveux arrachés s’accrochent
Pleurant sur eux-mêmes,
Où de petites mains d’enfants
Blanchissent comme des marguerites. Et des chaussures,
– D’incroyables et fantasmatiques petites chaussures –
Cherchent leurs pieds tremblants.


Ainsi, on l’appelait un temps.
Mais les hommes, poussés par l’oubliance,
Ont appelé le printemps,
Pour qu’il y dépose ses semences,
Qu’il ramène ses oisillons,
Qu’il déploie ses papillons
Et les éclats joyeux des rires des enfants.
Mais cette année, le printemps,
Est venu vêtu d’un désespoir
Et les papillons ont peint leurs ailes en noir.
Car là, noir sur le sol noir,
Gît, triste infiniment,
Le regard d’un enfant.


Ainsi, on l’appelait un temps. Maintenant, elle a fait la belle.
Une nuit, elle a pris ses squelettes
Et s’est enfuie sous les yeux des sentinelles
Qui juraient en anglais en jouant au cricket
Et avec eux…
A fui aussi un vol de freux
Qui se plaignaient d’être à jeun depuis un si long temps
Car à Auschwitz, depuis longtemps, il n’y avait plus de sang.
Auschwitz ! Ainsi, on l’appelait un temps.
La Lorelei ne pleure plus
Dans ce terrain, elle plante des patates au printemps,
Car Auschwitz n’existe plus.


Par une nuit tiède, Auschwitz fut réveillée,
Dans de gros avions, ils l’ont chargée.
Et l’ont portée en Asie et en Afrique.
(Et un peu aussi en Alabama). C’est là que
Maintenant, à l’air, brûlent à nouveau les flammes.
(Mixtes d’animaux, de maisons, de femmes).
Un mélange de tout et de personnes,
Sans la science perfectionnée des « Vons ».
Car, à présent, les « Macs » commandent
Et dans le vieux Sud, des gros lourdauds en bande
Brûlent et massacrent en lançant des hurlements.
Ils ne savent même pas rôtir un enseignant
Avec un peu de Beethoven en arrière-plan.


Et là, maintenant, c’est tout un bazar :
Tuer comme ça, juste pour tuer,
(L’Art pour l’Art…).
Et ma pauvre Auschwitz, ils ont étendu,
L’éventail des meurtres. Ils l’ont augmenté,
Quantité, quantité, quantité !
Ma pauvre Auschwitz, en vérité,
Voilà pourquoi nous avons vaincu.