samedi 27 octobre 2018

À L’OMBRE




À L’OMBRE

Version française – À L’OMBRE – Marco Valdo M.I. – 2018
Chanson italienne (Laziale Romanesco) – All’ombraTrilussa1932

Texte de Trilussa, de son recueil “Giove e le bestie”, 1932.‎
Musi
que : Guido Rocca et Piero Umiliani







Dialogue maïeutique

Ah, dit Lucien l’âne, quelle bonne idée de faire une version française de cette chanson All’ombra, car c’est toujours un bon moment quand on peut tel le ramasseur d’olives à l’heure de la méridienne s’allonger sous le couvert. Même nous les ânes, on aime ça.

Et comment donc, Lucien l’âne mon ami, c’est un plaisir universellement partagé. Cependant, la chanson va au-delà de cette joie simple. Pour une double raison que je m’en vas t’expliquer tout à l’heure, ce qui veut dire bientôt, ou bien ici et maintenant, sur le champ, sans dételer, mais pourrait tout aussi bien vouloir dire tantôt ou plus tard.

S’il te plaît, Marco Valdo M.I. mon ami, ne te lance pas dans de telles considérations langagières, même si – je le reconnais, tout à l’heure veut dire tout de suite ou dans un instant, tout en sous-entendant quand j’aurai fini de dire ce qui me passera par la tête d’ici-là. Je n’ignore pas ton penchant à la digression et parfois, il m’importe de le réfréner. Lors donc, dis-moi ce que tu avais l’intention de m’expliquer – sans plus faire de détour – à propos du sens de cette chanson qui, soit dit en passant, est assez simple et direct.

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, précisément, non. C’est, comme je te l’ai annoncé, une chanson à double ou triple sens. C’est ce qui fait toute sa richesse et qui est sans doute à l’origine de sa conception en ce qui concerne la version de Trilussa, lequel était fabuliste et s’approvisionnait au magasin de l’Antiquité et aux échos de la rue. Pour ma part ici, afin de ne pas compliquer les choses, je m’en tiendrai à chanson de Trilussa et à ma version française. Donc, Trilussa lit son journal et dit-il, parle à des animaux et en tire la satisfaction qu’ayant ainsi parlé, il n’ira pas pour autant en prison. Forcément, sauf peut-être chez Orwell, on n’imagine pas l’âne ou le cochon s’en allant déposer plainte et d’ailleurs à quel sujet ? Alors ? Que peut-il craindre s’il s’adresse à des humains ? Ici et aujourd’hui dans notre réserve indienne de Wallonie, sans doute rien. Mais ailleurs ?

Allez savoir, dit Lucien l’âne. Une dénonciation, ça s’est déjà vu que dans certains pays, elle soit suivie des pires traitements.

Voilà le deuxième sens de la chanson, reprend Marco Valdo M.I. ; pour le troisième niveau, il suffit de voir le lieu et la date de cette chanson : Rome, 1932. Là à Rome et dans tout le pays et à ce moment (et à nouveau aujourd’hui ou demain), l’ambiance était pourrie par le fascisme. La surveillance était constante et la dénonciation était devenue un art fort pratiqué. Tel est le sens de la chanson : dénoncer la dénonciation, en tout cas, la prévenir, dire son fait au régime et à son goût pour la délation organisée.

Comme tu le soulignes, Marco Valdo M.I., il y a des endroits où cette chanson est d’une brûlante actualité. Enfin, nous, nous tissons le linceul de ce vieux monde délateur, dénonciateur, espion, sycophante et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Alors que je lisais mon journal habituel
Installé à l’ombre d’un parasol,
Je vois un porc et je dis : – Salut, cochon !
Je vois un ânon et je dis : – Salut, bourricot !



Sans doute, ces bêtes ne me comprennent pas,
Mais j’ai au moins la satisfaction
De pouvoir dire les choses comme elles sont
Sans peur de finir en prison.



vendredi 26 octobre 2018

La Prise de Gorcum


La Prise de Gorcum


Chanson française – La Prise de Gorcum – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux –
102
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel –
IV, VII)



La Prise de Gorcum

Chanson française – La Prise de Gorcum – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux –
102
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel –
IV, VII)



Dialogue Maïeutique

Bon sang de bonsoir, mais que vient faire ici ce Gorcum, demande Lucien l’âne et qui a bien pu le prendre ?

Oh, Lucien l’âne mon ami, que voilà un bel effet de rhétorique, car je ne peux pas imaginer que tu ne saches pas que ce Gorcum, comme tu dis, n’est autre que l’actuelle ville néerlandaise de Gorinchem, petite cité à présent millénaire, qui se situe quelque part en Hollande méridionale, au bord d’une de ces voies d’eau qui servent de delta à la Meuse et au Rhin. À l’époque de Till, au cœur de la petite ville on trouvait une citadelle et une grande église ; c’était une place-forte. Il s’agissait de contrôler la circulation sur le fleuve et l’accès à l’intérieur des terres et le passage vers la mer, qui étaient les sources de richesse de ces gens industrieux, très doués pour le commerce.

Certes, Marco Valdo M.I., je n’ignore pas vraiment ce qu’était Gorcum, mais il me plaisait de t’entendre l’expliquer. Cela dit, on ne sait toujours pas qui a pris Gorcum, ni en quoi cela concerne-t-il notre ami Till.

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, notre ami Till et notre ami Lamme, comme tu t’en rappelles certainement, ont rejoint les Gueux des Mers et Till sert efficacement comme artilleur, tandis que Lamme comme toujours cherche sa femme. Après la prise de Brielle, la flottille de flibots de Trèslong poursuit son expédition et arrive ainsi à Gorcum, ville à laquelle les Gueux proposent la capitulation. Sachant que les habitants n’ont pas très envie de se battre pour le compte du Roi d’Espagne et moins encore pour les Espagnols, dont en vérité, ils n’ont que faire, un accord est vite trouvé et appliqué, dans lequel il est entendu que quiconque voudrait quitter la ville pourrait s’en aller librement.

Voilà qui est fort bien, dit Lucien l’âne ; si toutes les libérations pouvaient se passer ainsi…

En effet, dit Marco M.I., cependant, il y a un mais. L’accord est globalement appliqué à l’exception toutefois de quelques moines et religieux catholiques qui sont retenus prisonniers. Cette circonstance va ulcérer Till pour qui un accord est un accord, une parole est une parole, un pas vers la libération et la paix est chose sacrée et pour qui il convient de préserver le futur, quand les Espagnols chassés et l’Inquisition muselée et abolie, il faudra revivre ensemble entre gens du pays.

Oh, conclut Lucien l’âne, Till se révèle fin politique outre qu’homme honnête et de parole. Quant à nous, il nous faut tisser le linceul de ce monde où des nations corrompues par des bateleurs de foire se mentent à qui mieux mieux, un monde incapable d’assurer sa propre existence, flagorneur, tricheur, médiocre et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Qui bat la caisse entend le tambour !
Sur leurs cogues, sur les canaux et sur la mer,
Les Gueux vont vêtus de velours,
Pourchasser l’Espagnol avec leurs buses de fer.

Grand expert canonnier, au matin tôt,
Till chante sa joie. Au soleil haut,
Il pointe, tire et troue comme le beurre
Les lourdes barcasses des envahisseurs.

Les Gueux prennent Gorcum par capitulation.
En échange, il est accordé sauf-conduit
À tout qui, de la ville ou de la garnison,
Veut quitter librement le pays.

Marin, le capitaine, l’a formellement promis,
Mais il retient dix-neuf moines au fort.
« Parole de soldat doit être parole d’or,
Dit Till, et ce n’est pas le cas ainsi. »

« Oh, ce sont les moines, la lèpre des nations.
Ils ont porté en ville feux, misères et punitions,
Dit un vieux Gueux ; ils sont la terreur des familles,
Devant leur ostensoir, ils font agenouiller les filles.

Si on les laisse, ils iront avec leurs frères
Dans les villages prêcher le populaire
Contre nous et par leurs harangues de mort,
Faire brûler d’autres gens encore.

Qui donc, par excommunication,
A mis les Pays au ban des nations ?
Qui arma contre nous ciel et terre ?
Qui de sang a noyé la terre des pères ? »

Par Charles Quint, premier bourreau,
Par Philippe, son fils, second bourreau,
Chez nous, plus de cent mille périrent ;
De chez nous, plus encore partirent. »

Till dit : « La libre conscience est notre trésor
Et le prince de liberté a parole d’or.
De celui qui se rend sans détour,
On respecte la personne toujours.

Demain, sans l’Espagnol, seront nos journées.
En confiance, il nous faudra revivre alors.
Paroles de paix sont paroles d’or ;
Promesses de paix sont choses sacrées. »

mercredi 24 octobre 2018

Vieillir


Vieillir


Chanson française – Vieillir – Jacques Brel – 1977


Cloué à la Grande Ourse,
Cracher sa dernière dent



Petit complément à la Douce Mort de Katheline, car c’est en dialoguant à propos de cette aimable sorcière et du sort imbécile qu’on lui faisait qu’il m’est revenu à l’idée que Barbara chantait « À mourir pour mourir », que j’avais insérée il y a déjà plus de 4000 chansons et que Jacques Brel avait chanté « Mourir cela n’est rien, Mourir la belle affaire… ». Sauf que cette chanson-là n’était pas dans les Chansons contre la Guerre malgré son premier quatrain :

Mourir en rougissant
Suivant la guerre qu’il fait,
Du fait des Allemands,
À cause des Anglais.

Quatrain qui à lui seul justifierait sa présence.

Ainsi Parlait Marco Valdo M.I.


Mourir en rougissant
Suivant la guerre qu’il fait,
Du fait des Allemands,
À cause des Anglais.

Mourir baiseur intègre
Entre les seins d’une grosse,
Contre les os d’une maigre,
Dans un cul de basse-fosse.

Mourir de frissonner,
Mourir de se dissoudre,
De se racrapoter,
Mourir de se découdre

Ou terminer sa course
La nuit de ses cent ans,
Vieillard tonitruant
Soulevé par quelques femmes.
Cloué à la Grande Ourse,
Cracher sa dernière dent
En chantant « Amsterdam ».

Mourir cela n’est rien,
Mourir la belle affaire,
Mais vieillir…
Ô vieillir !

Mourir, mourir de rire,
C’est possiblement vrai.
D’ailleurs, la preuve en est
Qu’ils n’osent plus trop rire.

Mourir de faire le pitre
Pour dérider le désert ;
Mourir face au cancer
Par arrêt de l’arbitre.

Mourir sous le manteau,
Tellement anonyme,
Tellement incognito
Que meurt un synonyme.

Ou terminer sa course
La nuit de ses cent ans,
Vieillard tonitruant
Soulevé par quelques femmes.
Cloué à la Grande Ourse,
Cracher sa dernière dent
En chantant « Amsterdam ».

Mourir cela n’est rien,
Mourir la belle affaire,
Mais vieillir…
Ô vieillir !

Mourir couvert d’honneur
Et ruisselant d’argent ;
Asphyxié sous les fleurs
Mourir en monument.

Mourir au bout d’une blonde,
Là où rien ne se passe,
Où le temps nous dépasse,
Où le lit tombe en tombe.

Mourir insignifiant
Au fond d’une tisane,
Entre un médicament
Et un fruit qui se fane.

Ou terminer sa course
La nuit de ses cent ans,
Vieillard tonitruant
Soulevé par quelques femmes.
Cloué à la Grande Ourse,
Cracher sa dernière dent
En chantant « Amsterdam ».

Mourir cela n’est rien,
Mourir la belle affaire,
Mais vieillir…
Ô vieillir !

La douce Mort de Katheline


La douce Mort de Katheline


Chanson française – La douce Mort de Katheline – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux –
101
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel –
IV, VI)





Dialogue Maïeutique

La mort douce ? La douce mort ? Comment une mort peut-elle être douce ?, demande Lucien l’âne. Personnellement, moi qui suis immortel, je n’ai pas fait l’expérience de la mort et je ne la ferai pas. Et puis, même, je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui l’aurait faite. Je veux dire quelqu’un de vivant.


C’est assez normal, dit Marco Valdo M.I. ; souviens-toi que pour l’humain moyen et je suppose qu’il en va de même de façon générale pour l’animal, la mort est le but de la vie et chacun s’efforce d’y arriver. C’est même elle qui donne son sens à la vie. Reste à savoir dans quel état et dans quelles conditions on y parvient.

Une mort douce est paradoxale, cependant, reprend Lucien l’âne. Enfin, tout dépend de ce qu’on appelle la mort. Est-ce l’acte de passer de la vie au néant, l’action de ce passage ? Ou l’entend-on comme l’état dans lequel on se trouve par disparition ou par absence de vie ?

Ça, Lucien l’âne mon ami, c’est un peu ce qu’en pensait Alphonse Allais, qui disait : « La mort est un manque de savoir-vivre » et remarque également que pour le commun des mortels, ne pas mourir le serait aussi. Cela dit, revenons à la chanson qui raconte la mort douce de Katheline la bonne sorcière. Donc, étant soupçonnée d’être sorcière, elle est condamnée avec certains remords et bien des regrets par le tribunal, qui s’en tient à « Dura lex, sed lex », au destin des sorcières. Un destin absurde, comme bien tu le penses. On la soumet à l’épreuve de l’eau : si elle en sort, elle est réputée sorcière et brûlée vive ; si elle coule et se noie, elle sera considérée comme une bonne chrétienne et enterrée dans le jardin de Dieu, qui est le cimetière autour de l’église.

C’est évidemment absurde, dit Lucien l’âne. Voilà où mènent les croyances religieuses. Mais au long de mes pèlerinages dans les sociétés majoritaires religieuses, j’ai u constater que les sorcières, plus encore que les sorciers, sont l’objet de la vindicte de diverses professions : les curés, les religieux en général et les médecins. Ça se comprend, car ce sont de dangereuses concurrentes ; généralement plus appréciées par les populations en raison du fait qu’elles sont plus compétentes dans leurs domaines respectifs.

Donc, Lucien l’âne mon ami, la bonne Katheline doit être soumise au supplice de l’eau et le bourreau l’emmène à la tête de toute une immense procession des « officiels » et de tout le peuple, jusqu’au canal pour y être précipitée. Ce qui est fait dans les règles. Mais surgit alors un événement insolite, un geste merveilleux de solidarité et d’amour : les villageois plongent dans le canal à sa suite, la repêchent encore vivante, la sèchent et la ramènent chez elle. Les autorités n’ont pas osé bouger. Malheureusement, Katheline est trop malade et finit par mourir trois jours plus tard entourée de la douceur des gens qui l’escortent ainsi vers le néant. Tel est le sens de la mort douce de Katheline.

Assurément, dit Lucien l’âne, c’est là une belle et douce mort et même, une mort en gloire – terme pour fois exact. À mourir pour mourir, c’est une bonne mort. Maintenant, reprenons notre tâche incommensurable et tissons le linceul de ce vieux monde qui n’en finit pas de crever, de s’éteindre pour nous laisser vivre, vieux monde crachotant, cahotant et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



« Ne le frappez pas, vous brisez son corps ! »
À deux doigts de sa propre mort,
Katheline défend son amant,
Pourtant si méchant.

« Il a tué Hilbert par amour,
J’ai soif, mon corps brûle tant,
Hanske, mon bel autour,
Comme tu souffres sur ce banc.

Cœur chaud et bras froids,
Viens, Hans, mon aimé,
J’ai soif, viens contre moi,
Hans, viens m’aider !

Je vois venir le grand troc.
De la mort, j’entends le chariot,
J’entends le bruit sec de ses os
Qui craquent et croquent.

Elle me mène à une grande rivière
D’eau fraîche et claire,
Je veux boire, le feu en ma tête
Rue et mord comme une bête.

Hans, mon aimé, ne sois pas fâché
Contre ta bonne servante !
Face à tout le monde, je te défendrai.
Hans, j’entends la mort qui chante. »

Katheline est à l’épreuve de l’eau condamnée :
Si elle surnage, elle est sorcière et brûlée ;
Noyée, elle sera chrétienne patentée,
Repêchée et au jardin de l’église enterrée.

Devant Katheline en robe de toile,
En procession marchent vers le canal
Le curé, les vicaires, le bedeau
Le bailli, les échevins, le bourreau.

Au signal du prévôt, le bourreau
La jette dans le canal ; des hommes
Plongent et la repêchent vivante comme
Si la mort de Katheline venait trop tôt.

Ainsi Katheline par les villageois sauvée,
Trempée, glacée, gelée, désespérée,
Trois jours durant, à la mort, s’oppose
Et enfin, apaisée, dans ses bras, elle se pose.

mardi 23 octobre 2018

Épilogue en Queue de Poisson

Épilogue en Queue de Poisson


Chanson française – Épilogue en Queue de Poisson – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux –
100
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel –
IV, VI)





Dialogue Maïeutique


Décidément, mon cher ami Marco Valdo M.I., tu as le chic pour les titres exotiques. Qu’est-ce que c’est encore que cet « Épilogue en queue de poisson » ? À le lire, on ne peut deviner de quoi il est question.

Pourtant, Lucien l’âne mon ami, ce titre en vaut bien un autre et d’ailleurs, comme je vais te le montrer, il n’est pas abscons au point de ne pouvoir exposer exactement son objet. Ainsi en va-t-il de l’épilogue qui serait, selon le très sérieux CNRTL (Centre National des Ressources textuelles et lexicales), qui en propose trois définitions que je te résume :
– un petit discours de fin pour demander au public son approbation (on verra dans la chanson que le public approuve)
– une dernière partie, conclusion d’un discours…
ou – ce qui termine une affaire, une histoire, une aventure.
Et quelle que soit la définition retenue, c’est ce qu’est réellement cette chanson qui conte la fin définitive de Joos Damman, l’amant crapuleux et diabolique de la bonne et folle Katheline.

Soit, dit Lucien l’âne, me voici renseigné quant à l’épilogue ; mais que diable vient faire dans cette galère cette queue de poisson ?

Pareillement, dit Marco Valdo M.I., l’explication se découvre en réfléchissant au sens de cette expression. Qu’est-ce donc qu’une queue de poisson et que vient-elle faire ici ? Une nouvelle fois, faisons confiance au site savant susmentionné qui indique : « Finir, se terminer en queue de poisson : tourner court, avoir une fin abrupte et décevante par rapport à ce qui précède. » Et comme on pourra le constater, la fin de Joos Damman est en effet abrupte et décevante… pour ce dernier.

À ma grande consternation, dit Lucien l’âne, je ne peux que constater que vu de cette manière, le titre est fort clair. D’ailleurs, cet ignoble personnage ne valait guère mieux qu’une telle fin. Il reste que je suis fort désireux de savoir ce qu’il en est de la bonne Katheline, dont – si je me souviens bienc’est également le procès en sorcellerie. Va-t-elle, elle aussi, être jetée aux feux de l’enfer ?

À cela, dit Marco Valdo M.I., je te répondrai « aujourd’hui peut-être ou alors demain. »

Je patienterai donc jusque-là, dit l’âne philosophe. En attendant, tissons le linceul de ce vieux monde finissant, diabolique, exténuant et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



On compare les écritures des deux lettres :
Celle trouvée dans la gibecière,
Envoyée à Hilbert par Joos le faux frère
Et celle de Hanske à sa mignonne sorcière.

Damman a écrit la première,
La seconde est signée du diable froid ;
Et les témoins au nombre de trois
Les disent issues d’une main, similaires.

Un gentilhomme sous serment déclare :
« Je connais les familles du mort et de l’accusé.
Je reconnais les trois Poissons des Ryvish estampillés
Sur la poignée de l’épée et du poignard.

Mais d’où vient cet autre poignard ? »
« Du trou dans le cœur d’Hilbert. »
« Donnez-le-moi à voir ;
C’est la Tour des Damman, c’est clair. »

Et le Bailli énonce le jugement :
« Joos Damman est voleur, sorcier,
Affoleur de femmes et meurtrier,
Crimes de lèse-majesté assurément. »

Et l’accusé nie et sans remords,
Sur la femme dévie la sentence de mort :
« Faites mourir la sorcière, seule coupable
De tous ces maux épouvantables ! »

« Je ne fus jamais sorcier,
Je jouais un jeu, le jeu du diable ;
Il n’y a rien là d’abominable
Ni matière à me condamner.

De Satan lui-même, du démon,
Pour ses jeux vicieux,
Cette femme me rêvait l’incarnation.
C’était son péché contre Dieu. »

Personne n’est dupe. Écoutez-le bien,
Dit Nelle, ce meurtrier trop rusé
Et le peuple crie : « Mort à ce chien ! »
Et torturé, le condamné finit avouer.

En fin, Damman est de noblesse dégradé
Et devant la commune, brûlé
À petit feu et tout vif encore ;
Et peuple dit : « Il l’a méritée cette mort ».

dimanche 21 octobre 2018

LA MORT ET L’ÉMIGRANT

LA MORT ET L’ÉMIGRANT

Version française – LA MORT ET L’ÉMIGRANT – Marco Valdo M.I. – 2018
d’après la version italienne d’une
Chanson sicilienne – La Morte e l’emigranteTaberna Mylaensis – 2015






De l’album "Semu tutti emigranti" (« Nous sommes tous des émigrants »), 2015, un album entièrement dédié à l’émigration, comme une unique cantate.
Un album qui mériterait les plus importantes reconnaissances et que par contre, on connaît peu, tout comme l’extraordinaire groupe, né en 1975 et merveilleusement encore actif, de la Taberna Mylaensis.

Le recours au dialecte, outre d’être constitutif du groupe, souligne le double lien réciproque entre l’Afrique, l’Orient et la Sicile ; car, non seulement la Sicile n’existerait pas sans l’Orient et l’Afrique, mais aussi car, du drame aujourd’hui époque de l’immigration, méridionaux et émigrants d’où qu’ils viennent sont frères de larmes.



« Sur cette vieille barque de malheur,
Nous partons nombreux, chaque nuit, à l’aventure.
Où allons-nous ? D’où venons-nous ? Aïe, quelle misère !
Mais la mer cruelle ne nous fait pas peur. »

« Que m’importe ?
Qu’on vienne d’Afrique, de Libye ou de Tunisie ?
Je suis ici, de garde, jour et nuit,
J’attends au bord, je suis la Mort ».

« Mort, tu es plus noire que la poix.
Pour nous, tu n’as aucun égard.
Regarde cette mère, qui serre son fils tout contre soi,
Pour lui offrir un plus heureux espoir ! »

« C’est vrai, je suis la Mort et je vous guette,
Ma faux au vent, je campe sur la rive.
Et quand la terre approche, arrive
De la mer une lame et le bateau vous jette. »

« Mort, pourquoi tant de méchanceté ?
Laisse cette pauvre barque voguer en sûreté,
Laisse-nous toucher et embrasser la terre !
Nous voici ici, car là-bas, c’est encore la guerre. »

« On me trouve, en effet, où les hommes,
S’entretuent comme des chiens,
Pour un dieu qu’ils nomment
Musulman, juif, taliban ou chrétien… »

« Que m’importe, je suis un émigrant
Je suis parti, car pour mes enfants,
Je veux un devenir meilleur
Où on ne meurt ni de faim, ni de froid, ni de terreur. »

« Je suis noire, et je suis la Mort,
Je n’ai ni famille, ni père, ni Dieu,
Je ne prie pas, je ne pleure pas et je ris peu.
Je vais mon chemin et je ne crois en rien. »

« Ô Mort, je te demande l’avantage
De laisser libre ce passage.
Tu as tout brûlé et tu n’épargnas rien
Où j’ai pioché, où j’ai planté le grain. »

« Émigrant, ce n’est pas ma faute
Si tu pars, tu fuis et cherches ta route,
Mais je te laisse à ton sort.
Je m’en vais. Je te salue. La Mort. »