dimanche 16 septembre 2018

LA FAUTE DU DIABLE


LA FAUTE DU DIABLE


Version française – LA FAUTE DU DIABLE – Marco Valdo M.I. – 2018
Chanson italienne – La colpa è del DiavoloCollettivo Víctor Jara – 1974










Dialogue Maïeutique

Mon cher ami Lucien l’âne, je m’en vas te conter une histoire diabolique, celle de cette canzone qui accuse le Diable de tous les péchés du monde – au moins, de l’Italie, ce qui n’est assurément pas peu.

En somme, dit Lucien l’âne, elle se situe dans la tradition obscurantiste dont la religion infecte la société humaine depuis si longtemps. Un peu comme court dans les cours et les quartiers populaires l’idée qu’il y a grand profit à tirer sur la queue du Diable. Le pauvre Diable, crois-moi, dit Lucien l’âne en pouffant, à force de tirer dessus sa queue, elle fera bientôt le tour du monde. Mais j’imagine que ce n’est pas là le thème principal de la chanson. Je me demande d’ailleurs ce qu’il peut être.

Ah, Lucien l’âne mon ami, je m’en vas éclairer ta lanterne. La canzone détaille le chaos qui frappe l’Italie ; – remarque cependant que bien qu’elle date de 1974, elle vaut autant pour l’Italie d’aujourd’hui qui s’enfonce dans la mélasse un peu plus chaque jour. « Il faut que tout change pour que rien ne change », faisait dire au garibaldien Tancredi – si ma mémoire est bonne – Lampedusa. Et le chaos, énonce cette fable, c’est toujours la faute du Diable ; en d’autres termes, il n’y a pas de responsable. Tout comme sa queue, cette réputation exécrable, cette accusation imbécile, cette calomnie honteuse est extensible à l’infini. Un tel Diable est fort pratique, c’est une sorte de paratonnerre, un véritable parafoudre qui préserve les vrais responsables de cet immense foutoir qui, à mon sens, sont ceux-là même qui l’accusent.

À mon sens aussi, dit Lucien l’âne, et comme je viens de lire la chanson, il m’est clair que cette vilaine notoriété fait au Diable est pure invention, parce que le Diable n’existe tout simplement pas.

En fait, sir Marco Valdo M.I., Lucien l’âne mon ami, tu dis vrai. Ce Méphisto est une pure métaphore. Pour le reste, tout en en rappelant le caractère ironique, je renvoie chacun à la canzone pour les détails.

Bonne idée, Marco Valdo M.I., car il nous faut conclure. Reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde ironique, onirique, mensonger, calomnieux et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Dégagez, extrémistes, babas, zozos !
Avancez, Monsieur le Parlementaire,
Son Éminence, venez, venez !
On va vous raconter ces histoires,
On va vous dire à qui la faute, venez

Merci, cher ami, allez, allez

Parfois, je me demande pourquoi depuis peu
Les choses vont si mal pour le citoyen honnête.
Le bon travailleur se sent menacé,
Il est fatigué et découragé, il ne sait plus que penser.

Les vols, les attaques sont choses quotidiennes
Contre les bonnes gens qui travaillent ;
Aux pauvres banquiers, on vide les caisses,
On enlève les industriels qui payent les taxes.

Je suis arrivé enfin à une conclusion
Qui est, je pense, la juste explication :

C’est la faute du Diable qui existe vraiment,
Il est petit et noir et se nourrit de chou.
C’est la faute du Diable, ce gros filou
Satanique aux gens de bien s’en prend.
Il vient le soir, avec ses yeux brillants ;
Il apporte le choléra et les poux.

Si ce n’était que ça, il n’y aurait pas de mal !
Mais le Diable joue aussi au niveau national.

On arrive à suspecter nos députés,
Qui sont si aimables, qui sont si bien éduqués.
Et voilà la calomnie qui circule dans les quartiers,
On dit qu’ils sont payés par certains pétroliers.

Les pétroliers sont des gens distingués,
Six m’ont assuré que c’est une rumeur
Lancée contre nos institutions pour les discréditer,
En insinuant qu’au pouvoir, il y a des voleurs.

Et qui a intérêt à le faire croire ?
C’est clair comme l’eau de roche, c’est un fait manifeste !

C’est la faute du Diable qui existe vraiment,
Il est petit et noir et se nourrit de chou.
C’est la faute du Diable, ce gros filou
Satanique aux gens de bien s’en prend.
Il vient le soir, avec ses yeux brillants ;
Il apporte le choléra et les poux.

Si ce n’était que ça, il n’y aurait pas de mal !
Mais le Diable est terrible, il joue au plan social.

Le peuple italien, encore il y a peu
Était l’exemple suprême d’une belle civilisation,
Un peuple généreux de nobles patrons,
De travailleurs intrépides et de paysans heureux,

Maintenant dans les rues, il proteste furieux
Jusqu’à faire penser que c’est changer de vie qu’il veut :
Travailler un peu moins et avoir plus de moyens ;
Il dit que les policiers sont des assassins !

Ils prennent les maisons
Sans payer un rond,
Puis, ils occupent les églises
Et les prêtres se taisent.

Et puis, ces prêtres qui font les progressistes
Me rappellent certaines histoires d’antéchrists…

C’est la faute du Diable qui existe vraiment,
Il est petit et noir et se nourrit de chou.
C’est la faute du Diable, ce gros filou
Satanique aux gens de bien s’en prend.
Il vient le soir, avec ses yeux brillants ;
Il apporte le choléra et les poux.



jeudi 13 septembre 2018

Le Gaufrier


Le Gaufrier


Chanson française – Le Gaufrier – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux –
89
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel –
III, XLIII)





Dialogue Maïeutique

« Le Gaufrier », demande Lucien l’âne, serait-ce une chanson de cuisine ?

Pas exactement, dit Marco Valdo M.I., ou alors, un gaufrier sorti tout droit de la cuisine du diable. En réalité, ce gaufrier, comme on le découvre dans la chanson, est un instrument de meurtre, c’est l’arme du crime. En principe, un gaufrier est bien un outil de cuisinière ; il est équipé de longs bras de fer épais et au bout de ces bras, on trouve des plaques de fonte d’acier, fort épaisses et fort lourdes. Manié avec vigueur, c’est une masse d’arme redoutable. Il assomme et blesse et peut même tuer sur le coup si on frappe à la tête. Mais il y a pire encore, le gaufrier de la chanson est muni de dents d’acier qui crèvent les chairs, les arrachent, broient les os et les vertèbres.

Donc, reprend Lucien l’âne, on découvre le gaufrier entre les mains du poissonnier et que raconte-t-elle d’autre la canzone ?

Elle raconte, Lucien l’âne mon ami, que Till reconnaît dans ce garou, le poissonnier qui avait dénoncé son père, Claes le charbonnier et comme on peut le penser, Till n’est pas tendre avec cette crapule. Il a sorti son coutelas et s’apprête à lui percer la gorge quand Toria, la mère de Betkine, l’enfant assassinée, le retient. Pas par bonté d’âme ou par miséricorde, mais, car elle veut justice et elle veut surtout vengeance et elle se met sur le champ à l’exercer à l’aide du gaufrier. Une application immédiate de la loi du talion, en quelque sorte et de cette bouche létale, elle mord, elle mord pour faire mal, pour faire payer le meurtrier.

Hou-là, dit Lucien l’âne, c’est une louve en colère que cette femme. Elle va le tuer…

Je ne pense pas, rétorque Marco Valdo M.I, j’en tiens pour preuve ce qu’elle demande et d’ailleurs quand le meurtrier – sous ses coups – supplie qu’on l’achève, elle s’y oppose vivement en disant :

« Tenez le vif, il faut justice ! »,
« Gardez-le vif pour les supplices
Et qu’à la fin seulement, le diable l’emporte ! »

Oh, je vois, s’exclame Lucien l’âne : « Les supplices et à la fin seulement… », je comprends purquoi elle empêche Till de le tuer sur place et tout compte fait, elle fait bien. Elle évite à Till d’être poursuivi comme assassin. Car, même si la guerre en cours avec ses sacs et ses massacres peuvent faire paraître ces faits-divers insignifiants, il n’en reste pas moins qu’il faut que justice se fasse, mais par la voix de la justice. C’est un dilemme que se présente souvent quand le chaos de la guerre embrouille les événements. Quant à nous, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde chaotique, périlleux, massacreur et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


La cloche sonne le vacarme,
Un enfant court le village
Et partout donne l’alarme :
« Garou est pris dans le bocage. »

Les bras pris au piège, le garou
Ne hurle pas comme un loup,
C’est un démon, il a des mains ;
Il pleure, il prie, il geint.

Comme un humain, il mande pitié.
« Je ne suis pas loup, je ne suis pas diable,
Je suis vieux, je saigne, je suis blessé,
Je souffre, c’est épouvantable ! »

Till dit : « Oh, poissonnier détestable,
Je te reconnais et comme alors, je te hais !
Les cendres sur mon cœur sont intraitables :
Foi de Till, je te le dis, pitié de toi, jamais ! »

« Poissonnier, tu as dénoncé mon père,
J’ai vu mourir ma mère ;
Je n’oublie rien de tout cela. »
Et Till sort alors son coutelas.

« Tenez le vif, il faut justice ! »,
Supplie la mère de l’enfant morte.
« Gardez-le vif pour les supplices
Et qu’à la fin seulement, le diable l’emporte ! »

Elle trouve l’arme du crime, le gaufrier ardent.
Elle l’ouvre, une gueule de lévrier
Aux brillantes et longues et dures dents ;
Elle ferme cent fois les mâchoires d’acier.

Sur les jambes, sur les pieds, sur les bras,
Le fer mord en haut, le fer mord en bas,
Et le poissonnier sanglote et se débat,
Et sans cesse encore, la morsure le broie.

« Il a fait ainsi à Betkine, il paye !
Le vilain paye ses odieux sévices.
Le meurtrier hurle et saigne, c’est justice !
La cloche des morts l’appelle, il paye ! »

« Je suis mouillé de sang, pitié ! »
« Du sang de l’enfant, pas de pitié !
À petit feu, main coupée, tenaille ardente,
La mort te tient, la mort est patiente ! »

mercredi 12 septembre 2018

Gare au Garou


Gare au Garou

Chanson française – Gare au Garou – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux –
88
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel –
III, XLIII)




Ah, dit Lucien Lane, qui arrive claudiquant à pas lents, ce titre me semble inspiré directement du « Gare au gorille ! », antienne du Gorille que composa et chanta Georges Brassens. Sans doute, le plus célèbre Gorille de tous les temps ; et à propos de gorilles, en restera-t-il encore sur Terre dans quelque temps ? Car, on les chasse odieusement. Cela dit, j’imagine que ce titre est un clin d’œil de connivence et c’est fort bien, mais est-elle aussi drôle, ta chanson ? ; je ne le sais pas, car je ne l’ai pas encore vue, mais j’en doute.

Elle ne l’est absolument pas, dit Marco Valdo M.I., car elle conte la chasse au loup-garou que va mener Till dans ces dunes proches de la plage, un lieu ordinairement empreint de paix et de sérénité, où depuis un certain temps – dans la nuit du samedi au dimanche – les gens sont assassinés. Tous ont la nuque brisée et au col des morsures de longues et pénétrantes dents. La dernière personne en date est Betkine, une jeune fille victime d’un meurtre dans les dunes. Cela posé, le « Gare au garou ! » s’impose, mais à l’inverse du « Gare au gorille ! », son avertissement, sa menace s’adresse au garou, c’est l’annonce faite au garou que sa fin approche à pas de loup.

Bien, dit Lucien l’âne, en se dandinant pour trouver la bonne position. Qu’en est-il alors de la chanson ? Que raconte-t-elle ?

Eh bien, reprend Marco Valdo M.I., elle rapporte la suite des événements qui fait escorte à la découverte du cadavre d’une jeune fille assassinée dans les dunes qui longent la Mer du Nord du côté de Knokke. On a ramené le corps à la maison communale de son village, on l’autopsié et le bruit s’est répandu qu’il s’agit de l’œuvre d’un loup-garou. Le loup-garou – comme on sait – est un personnage mythique qui incarne dans le monde paysan toute l’angoisse, toute la frayeur refoulées.

Évidemment, dit Lucien l’âne, car c’est l’incarnation du loup en humain ou de l’humain en loup. Et des histoires de loup-garou, le monde féodal en était plein ; le monde romantique aussi – pour ne parler que de l’Europe ancienne. Je ne connais pas les loups-garous des autres continents ; ils doivent avoir d’autres apparences. Dans le réel, tout au long de mes pérégrinations, je n’en ai jamais, au grand jamais rencontré un seul ; tout comme je n’ai jamais rencontré de farfadet, de lutin, de gnome, de démon, d’ange ou de dieu ; ce sont des fantaisies de l’imagination.

Donc, dit Marco Valdo M.I., à l’idée du loup-garou, l’imagination s’emballe et on – c’est vraiment de « on » qu’il s’agit – décrète la chasse au loup-garou. Tout le monde crie au loup, mais de tous ces crieurs du devoir, personne ne se présente pour aller véritablement à la chasse au garou – sauf la mère de l’enfant et ses frères. Simplement, surgissent alors quelques réflexions plus raisonnables et notamment, l’idée que l’assassin mystérieux ne saurait se résumer à un garou – lequel se préoccupe comme le vampire essentiellement de sang frais, car le vol apparaît comme le véritable mobile de ces assassinats. D’autre part, Till intervient qui se porte volontaire et pas trop certain de ne pas avoir à faire à un garou, il s’es confectionné un piège à loup comme on en faisait à l’époque. Il s’en va seul affronter le tueur et le reste est dit dans la chanson.

Oui, Marco Valdo M.I., laissons dire la suite à la chanson et reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde lâche, traître, pervers, assassin et cacochyme.



Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


La population s’est rassemblée
Devant le corps de Betkine assassinée.
Femmes, enfants, hommes, tous pleurent
Et se lamentent d’un si grand malheur.

Et Toria, la mère de la morte
Geint et crie d’une voix forte :
« Je chasserai le garou jusqu’à tant
Que je le tuerai de mes dents. »

Des femmes dans son vœu la soutiennent,
Par prudence, d’autres la retiennent.
Avec son homme et ses frères, Toria s’en va
Par plage, dune et vallée et ne le trouve pas.

Le bailli dit : « Un loup-garou boit le sang,
Mais ne vole pas les habits d’argent. »
À la recherche des sols et des habits de l’enfant,
On arrête les bélîtres et les mendiants.

Mais tout ça ne donne rien.
Till alors s’en vient chez le bailli
Et dit : ce garou est un humain ;
J’en délivrerai le pays.

Till forge un piège secrètement,
Puis s’en va, dit-il, chasser la mouette.
Sur la plage, il ouït le flot déferlant
Et va voir le curé en tête à tête.

J’ai besoin d’aide pour cette nuit ;
Quelques hommes courageux, ça suffit.
Tous ont peur, à venger l’enfant, personne ne t’aidera
Sauf ses deux oncles et sa mère Toria.

Ce soir, le vent souffle d’Angleterre.
Till marche dans le sentier maudit,
Ses pas sont hésitants, il cherche la terre.
Il zigzague et titube en ivrogne accompli.

Till pose le piège sur le chemin
Il avance un peu et bande son arbalète.
Il chante faux un vrai refrain
Et veille en tanguant comme une bête.

Soudain, un pas lourd et ferme ;
D’un coup, un bruit de fer, un cri
Le piège se referme.
Le loup-garou est pris.