jeudi 6 septembre 2018

Le Roi ne rit pas


Le Roi ne rit pas


Chanson française – Le Roi ne rit pas – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux –
85
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel –
III, XLI)







Dialogue Maïeutique




Donc, Lucien l’âne mon ami, Je te remémore ce qui était dit dans notre dialogue maïeutique à propos de Festins de Carême, la précédente chanson de la Légende :

« Mais vois-tu, Lucien l’âne mon ami, il faut lier cette chanson à la suivante, dont je ne connais pas encore le titre, ni le texte, mais qui sera le négatif de celle-ci. Lamme incarne le bonhomme et l’homme bon, aimant la vie et la bombance, mais aussi celui qui ne fait cette guerre que contraint et forcé et encore, afin d’accéder à la paix dans les Hauts et Bas Pays et fait contraste avec Philippe, roi d’Espagne, fauteur de guerre, de religion et de malheur. Lamme est authentiquement contre la guerre et sa chanson aussi. »

Tout comme lorsqu’au début, je veux dire au moment de sa naissance ou à peu près, Till le (futur) Gueux était mis en balance avec Philippe le (futur) Roi, dans la canzone précisément intitulée : « Till et Philippe », cette confrontation traçait l’antagonisme essentiel entre les Pays (Hauts et Bas) et l’occupant espagnol et son Inquisition, Till apparaissait comme le symbole de la résistance, de l’engagement volontaire de liberté, ici, dans une autre confrontation – entre Lamme le Gueux bedonnant et Philippe le Roi aigre, Lamme incarne l’autre facette de la Guerre de Cent Mille Ans, celle de la résistance malgré elle, du pacifique contraint à se muer en guerrier à son corps défendant, par la force des choses. De façon principale et préférentielle, a priori, le bonhomme préfère la vie calme et tranquille, et tel l’ours d’autres légendes du Nord, il ne s’agite que s’il ne peut faire autrement, que sa dignité et sa conscience l’en persuadent et l’y poussent fortement. Souvent cette résistance ne se révèle que par une forme d’inertie, de lenteur dans l’obéissance, de candeur dans le raisonnement, ne se dévoile pas, reste confidentielle et agit clandestinement, parfois même, à l’insu de son porteur.

Fort bien, dit Lucien l’âne. Je comprends bien ce parallèle et ce qu’il exprime, mais, dis-moi, mon ami, au fond que raconte la canzone.

Comme le laisse entendre le titre « Le Roi ne rit pas », répond Marco Valdo M.I., titre qui n’est autre que la rengaine de la chanson, ce Roi Philippe est un triste sire, dans tous les sens. C’est un personnage aigre, méchant, absurde, sadique qui ne règne que par la peur qu’il inspire, même en ses amours.

Souvent d’ailleurs, je me demande, Marco Valdo M.I., comment les hommes, je veux dire les humains, peuvent volontairement obéir à de tels êtres et comment ils ne les ignorent tout simplement pas, les laissant ainsi à leur bêtise et à leur rancœur et je ne pense pas qu’à ce roi Philippe qui ne pleure pas plus qu’il ne rit.

Une fois encore, cet illuminé, qu’il eût mieux valu enfermer dès sa prime jeunesse quand il torturait la jeune Guenon, ce furieux torture des animaux avec raffinement, plaisir et malsaine délectation, précise Marco Valdo M.I. Il met au supplice du feu les mulots et les souris, il joue du clavecin à chats. Ce dément aurait mérité que s’accomplisse la vengeance que Georges Brassens imagine dans son Testament :
« Mais que jamais – mort de mon âme !,
Jamais il ne fouette mes chats.
Quoique je n’aie pas un atome,
Une ombre de méchanceté,
S’il fouette mes chats, il y a un fantôme
Qui viendra le persécuter. »

Quelle différence avec le bon Lamme et l’intrépide et honnête Till !, dit Lucien l’âne. Encore une fois, comment les humains peuvent-ils tolérer ça ? D’autant qu’un tel signe de décrépitude morale est le reflet du caractère profond de cet ignoble et du danger potentiel et dans le cas de ce Roi Philippe et des autres du même acabit, du danger réel qu’il fait courir à ses contemporains. La torture de la Guenon hérétique s’est traduite au fil du temps par des milliers de morts d’hérétiques. Mais, ce qui peut quelque peu rassurer et laisser un peu de vie à certains d’entre nous, c’est que ces cinglés, je veux dire les hommes de pouvoir, n’ont qu’une action marginale et ne peuvent toucher directement qu’une très petite partie des milliards de gens, qui échappent ainsi à leurs pénibles manigances. La dernière guerre mondiale fit des dizaines de millions de victimes, après quoi, la population est passée de grosso modo, un milliard à sept milliards et demi à présent. La-dite guerre fit environ 60 000 000 de morts, ce qui est largement inférieur à l’accroissement annuel de 90 000 000 que l’on connaît à présent. Il n’empêche que ces tortures, ces massacres, ces assassinats sont d’authentiques saloperies et qu’il conviendrait de refuser d’obéir à ceux qui les promeuvent et les décident. Quant à nous, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde furieux, dément, débile, pervers et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Manger trop de chocolat
Donne la colique.
La pâtisserie rend le Roi
Philippe mélancolique.

Quand il broie du noir,
Philippe joue du clavecin vivant,
Une caisse avec des chats en dedans
Où chaque touche actionne un dard.

Le dard frappe à chaque note
La tête d’un chat ;
Chaque chat chante une note ;
Chaque note charme l’oreille du Roi.

Douleur de chat n’émeut pas le Roi :
Philippe s’amuse des cris des chats,
Il joue cette sonate à sept voix,
Mais Philippe ne rit pas.

Philippe est plus catholique
Que le Pape et l’Italie ;
Sur le trône d’Albion, fin politique,
Au lieu d’Élisabeth, il veut Marie.

Deux assassins vont là-bas
Sur les ordres du Roi.
Élisabeth les pend à son grand mat,
Mais Philippe ne rit pas.

Philippe se voit roi d’Angleterre,
Puis maître de toute la Terre,
Pour la foi, exterminer les réformés
Et des biens des victimes être l’héritier.

Philippe aime beaucoup la torture ;
Il fait chauffer en une boîte en fer
Des souris, des mulots, de pauvres créatures
Sans défense, elles ne savent que faire.

Elles crient, geignent, gémissent,
Courent, sautent, mais n’en sortent pas.
Les bestioles cuites meurent,
Mais Philippe ne rit pas.

Have, pâle, blême, tout tremblant,
Il s’en va triste amant
Dans le lit de celle qui craint le Roi,
Mais ne l’aime pas.

mardi 4 septembre 2018

LA FILLE AVEUGLE


LA FILLE AVEUGLE


Version française – LA FILLE AVEUGLE – Marco Valdo M.I. – 2018
d’après la version italienne de Riccardo Venturi – LA BAMBINA CIECA – 2018
d’une chanson tchèque – Nevidomá dívkaKarel Kryl – 1969
Album : Bratříčku, zavírej vrátka
1969, LP, Panton, ČSSR






De l’album et de la chanson « Bratříčku, zavírej vrátka », on a déjà beaucoup parlé : c’est le premier album publié par Karel Kryl, en 1969, peu après l’invasion d’août 1968, très peu après le geste de Jan Palach, et juste avant que l’auteur-compositeur ne fuie en Allemagne. Il y était allé pour participer à un festival à Dommershausen, en Rhénanie, mais il savait que, s’il rentrait en Tchécoslovaquie, il serait arrêté. Je suis convaincu que, sans « La Fille aveugle », on ne peut pas avoir une idée complète de cet album, d’autant plus si on accepte mon impression personnelle : à savoir que, derrière l’image, ou le tableau, de la fille aveugle qui joue calmement dans le pré, se cache une délicate métaphore sur la Tchécoslovaquie d’alors. Une « fille aveugle » qui ne verra jamais le soleil et qui joue avec fantaisie, malgré tout, dans un climat oppressant et sombre. Je ne sais pas naturellement si mon hypothèse est juste, et c’est pour ça que j’insère cette chanson dans les « Extras », en m’en tenant à l’histoire simple qui vous est racontée, une histoire qu’on pourrait définir « andersenienne ». Et une chanson stupéfiante, comme plus ou moins toutes celles écrites par Karel Kryl. Tant que pour en donner une idée, j’ai tenté une traduction italienne, aussi parfaitement conscient de mon tchèque euphémiquement imparfait et en me confrontant en outre face à la langue de Karel Kryl, que je ne crois même pas très simple pour les Tchèques de langue maternelle. J’élèverai naturellement une prière à Sainte Stanislava pour qu’elle veuille satisfaire mes souhaits et me fasse tôt ou tard apprendre le tchèque « comme il faut ». [RV]


Dialogue maïeutique



Ah, Lucien l’âne mon ami, voici une chanson de Karel Kryl, qui est un chanteur tchèque qui était né dans la foulée de la « libération » de son pays par les Ivans, ces grands frères depuis tant aimés par l’immense majorité des habitants du pays, à l’exception notable des nouveaux notables du Parti, qui eux, dans l’ensemble, les appréciaient vraiment ; ils leur devaient leur pouvoir.

Oh, j’imagine assez bien l’ambiance dans laquelle, comme je suppose, la jeune fille aveugle, il a grandi. En somme, on peut être certain que Karel Kryl chante d’expérience. Ce serait donc l’histoire des enfants de ce pays aveuglé, aux yeux bandés derrière un rideau de fer.

Cette fille aveugle de la chanson de Karel Kryl est assurément une métaphore de la Tchécoslovaquie de son temps et probablement, d’autres temps encore ; ce pays a, comme tu le sais, subit depuis des siècles les invasions étrangères et sauf peut-être la période Masaryk, il ne pouvait être qu’une « fille aveugle », par force. C’était la seule manière d’échapper au réel. Il me paraît que tout comme Karel Čapek, Jaroslav Hašek, Franz Kafka, Josef Škvorecký, Jiří Šotola et tant d’autres – j’arrête là, je ne fais pas un cours de littérature tchèque, le poète et chanteur Kryl s’engageait souvent sur la voie mystérieuse de la métaphore. Et c’est nécessairement le cas ici ; les tankistes venaient à peine de s’installer. Pour qu’ils repartent, disait le rabbin, il faudra un miracle.

Il me semble aussi, dit Lucien l’âne. C’est à la fois une tradition de ce pays où tout le peuple est littéralement entraîné à comprendre à demi-mot, à penser en images anodines, en contes de village, en récits nébuleux une réalité indicible, sous peine de sanctions diverses de la prison à la pendaison, en passant par les baignoires de la torture, les camps de « méditation » ou les travaux éducatifs. Dès lors, il faut regarder cette chanson comme une ballade qui racontait l’histoire de ceux qui l’écoutaient.

Certes, Lucien l’âne mon ami. Quant aux cavaliers rêveurs d’avoir consommé les fleurs de jusquiame, la fleur des sorcières – une opiacée en quelque sorte, qui ont la tête tournée par l’amour, est-ce une allusion à ces jeunes femmes et jeunes filles tchécoslovaques qui mini-jupes au vent et poitrines triomphantes se précipitèrent en août 1968 au-devant des tankistes étrangers, stupéfaits face à une telle armée ? « Idite domoï rouskje faschisty ! » (« Allez à la maison, fascistes russes !), disaient ces jolies demoiselles. Traduction : Laissez-nous jouer au soleil, même si (à cause de vous) on ne le voit pas. Enfin, c’est ainsi que je sens cette chanson, mais comme il se doit s’agissant d’un univers de métaphores, ce qui est dit, est dit pour ceux qui peuvent l’entendre.

Arrêtons ici ces supputations, Marco Valdo M.I. mon ami, et reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde envahisseur, dominateur, avide, arrogant et cacochyme.

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Dans un jardin, derrière un muret de briques,
Où ils ont écrit, dit-on, pour des siècles,
Est assise sur l’herbe, en automne, près d’un bosquet
Une enfant aux yeux bandés.

D’un petit livre, elle se fait lire
Une fable sur un oiseau parlant,
Puis, elle souffle les plumes de cirses
À l’adresse d’on ne sait quel néant.

Laissez-la, je vous prie, laissez-la,
Cette enfant aveugle, laissez-la,
Je vous prie, laissez-la jouer au soleil
Qui se tient haut dans le ciel,
Et qui la réchauffe, même si jamais elle ne le voit.

C’est le conte d’un oiseau parlant
Et de trois pommiers fringants,
Et de l’amour auquel, grâce aux fleurs de jusquiame,
Les cavaliers à cheval se pâment.

Un conte sur un petit mot magique,
Qui désactive tous les sorts,
Un conte sur un arc-en-ciel qui dort sur une île,
vous trouverez un trésor.

Laissez-la, je vous prie, laissez-la,
Cette enfant aveugle, laissez-la,
Je vous prie, laissez-la jouer au soleil
Qui se tient haut dans le ciel,
Et qui la réchauffe, même si jamais elle ne le voit.

Récité :

Dans un jardin, derrière un muret de briques
Où ils ont écrit, dit-on, pour des siècles,
Est assise sur l’herbe, en automne, près d’un bosquet
Une enfant aux yeux bandés.

Des mains, elle touche une fleurette,
Les papillons ne sont pas dérangeants ;
Seule, elle joue avec le lacet d’une amulette,
Seule, pour un moment.

Laissez-la, je vous prie, laissez-la,
Cette enfant aveugle, laissez-la,
Je vous prie, laissez-la jouer au soleil
Qui se tient haut dans le ciel,
Et qui la réchauffe, même si jamais elle ne le voit.

lundi 3 septembre 2018

Festins de Carême

Festins de Carême


Chanson française – Festins de Carême – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux –
84
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel –
III, XL)





Dialogue Maïeutique

Festins de carême et au pluriel encore bien, Marco Valdo M.I. mon ami. C’est époustouflant ! C’est vraiment une belle expression, mais elle m’effraye un peu, car elle est pour le moins contradictoire. Que peut être un festin de carême, comment faire jeûne en mangeant festivement ? Car si je ne me trompe pas, le festin est un repas de fête, une occasion de ribote, un moment de joie rituelle, tandis que le carême est une occasion d’abstinence, une fête triste, une absence de joie, une interdiction de jouir de la vie. Comment expliquer ça ? Habituellement, festiner et jeûner ne vont pas de pair.

Je te rejoins totalement, Lucien l’âne mon ami, quand tu assimiles le festin à une agape, à un banquet et que tu mélanges tout dans une sauce de joie et de plaisir. Le festin de carême est un brouet de malheur, un rabat-joie, c’est une manière de catégoriser la disette ; c’est le festin du pauvre, c’est l’agape de la misère. Tout le contraire des agapes qu’envisageaient les copains de Jules Romains :

« Ah ! Mes frères, oserons-nous renouveler les naïfs transports des premiers chrétiens ? Retrouverons-nous la ferveur des agapes, où, loin des froides perversités du siècle, tous les membres de la communauté, hommes et femmes, garçons et filles, possédés par un immense amour, en proie à l’esprit, se précipitaient dans les bras les uns des autres… »

En effet, certes, mais les premiers chrétiens ne devaient pas nécessairement s’aimer les uns sur les autres comme ambitionnaient ces « copains », ceux que chantait Brassens lui-même, car c’est bien Huchon, Bénin, Lesueur (l’immortelle statue à poil de Vercingétorix) et les autres. Cela dit, Marco Valdo M.I., revenons à la chanson. Que raconte-t-elle ? C’est ce qui m’intéresse au plus haut chef.

Eh bien, au début, reprend Marco Valdo M.I., il est effectivement question de la nécessité de faire des économies, de réduire les dépenses et par voie de conséquence, les débordements de la panse de Lamme. Et Lamme se lamente et Till rétorque et les deux copains finissent dans une auberge où le repas est maigre, aussi maigre qu’un fakir ou qu’un festin de carême. Till s’en amuse, Lamme désespère. Et puis, Miracle en Auberge, le baes (le patron de la Sirène) offre subitement un repas pantagruélique que Lamme s’empresse d’avaler. Derrière le miracle, il y a une fée, une magicienne, une jolie sorcière qui n’est autre que la femme de Lamme, qui pour des raisons mystérieuses, qu’on éclaircira plus tard, ne peut s’attarder auprès de lui et chaque fois, s’enfuit. Mais vois-tu, Lucien l’âne mon ami, il faut lier cette chanson à la suivante, dont je ne connais pas encore le titre, ni le texte, mais qui sera le négatif de celle-ci. Lamme incarne le bonhomme et l’homme bon, aimant la vie et la bombance, mais aussi celui qui ne fait cette guerre que contraint et forcé et encore, afin d’accéder à la paix dans les Hauts et Bas Pays et fait contraste avec Philippe, roi d’Espagne, fauteur de guerre, de religion et de malheur. Lamme est authentiquement contre la guerre et sa chanson aussi.

Je sais, dit Lucien l’âne, les meilleures chansons contre la guerre sont les chansons de temps de paix, qui racontent des moments où la vie vaut vraiment d’être vécue. De toute façon, en temps de guerre, statistiquement, la vie ne dure pas ou pour d’aucuns, elle est solidement raccourcie. Mais trêve de philosophie gastronomique, tissons le linceul de ce vieux monde triste, maussade, misérable et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



« Lamme, nos finances sont en baisse ;
Il nous faut restreindre nos aises.
De deux, dit Till, il nous faut faire une.
Je garderai la bourse commune. »

Lamme dit : « Ne me laisse pas mourir de faim,
Gros, j’ai besoin de substantielle nourriture.
Le mince se nourrit d’aventures,
Mais moi, il me faut d’autres festins. »

« Oh, dit Till, festins de carême
Sont de vertueux festins.
Au plus lourd, ils donnent de l’entrain.
Dégraissé, tu iras comme le cerf lui-même. »

« Maigre sort, dit Lamme, j’ai faim.
Le soir tombe, je veux souper. »
À la Sirène, on sert fromage et pain
Et triste bière préludant au coucher.

Et Till rit de voir Lamme dépité,
Et aux vitres de la salle, un instant paraît
Un museau rieur qui sitôt disparaît.
Lamme est si chagrin, Till a pitié.

Il veut commander omelette, bœuf et boudin.
« Si messires, dit le baes, veulent meilleur souper
Omelette au jambon, choezels, castrelins,
On servira illico sans devoir débourser

Et chapon qui sous la dent fond,
Et carbonnade aux quatre épices,
Et bières et vins en hanap profond. »
Lamme conclut : « Apportez tous ces délices ! »

Et mange tout sans désemparer :
Jambon, chapon, castrelins, omelette,
Et boit bières et vins à plein gosier ;
Enfin, il souffle d’aise comme baleine replète.

Au matin, Till trouve Lamme ronflant
Dans un grand lit, avec une bourse à côté de lui
Emplie de carolus d’or et de patards d’argent.
« Où est ma femme, crie Lamme. Elle était ici cette nuit. »

« Ne pleure pas, Lamme, tu la reverras ta femme.
Elle t’aime encore, elle est venue pour toi.
Ne pleure pas, l’ami, elle reviendra ta femme,
C’est une bonne fille et elle tient à toi. »