mardi 19 septembre 2017

La Ruka sanglante

La Ruka sanglante

Chanson française – La Ruka sanglante – Marco Valdo M.I. – 2017
Canzone léviane tirée du récit de Carlo Levi : Una casa di legno sulla strada ( in Il pianeta senza confini, Donzelli, 2003).



Qui a tiré ? Qui a tué ?
Le crépuscule rosit le volcan,
Le soir fraîchit l’étang.
Oh, Marco Valdo M.I. mon ami, il te faudra me dire d’abord et avant tout, ce que signifie ce titre ou plus exactement, me rappeler ce qu’est une « ruka ». J’ai comme dans le fond de ma mémoire l’idée qu’il devrait s’agir d’une maison indienne ou quelque comme ça.

Je m’attendais, Lucien l’âne mon ami, à ce que tu me fasses, d’entrée de jeu, une pareille demande. J’ai le plaisir de t’informer du fait qu’une ruka est bien, comme tu t’en souviens opportunément, une habitation, une maison dans la langue des Mapuches, lesquels sont des Amérindiens qui vivent essentiellement pour certains d’entre eux (environ 1,5 million) au Chili et pour d’autres (environ 300 000) en Argentine. L’histoire que rapporte la canzone se passe d’ailleurs quasiment sur la frontière entre les deux pays avec en toile de fond la Cordillère des Andes et le volcan Lanín. Laisse-moi te dire tout de suite que ce peuple, présent près de la Cordillère andine depuis environ 8000 à 9000 ans, serait bien plus nombreux aujourd’hui, si on ne l’avait pas systématiquement massacré. Comme tu le sais, le massacre est un des bienfaits de la colonisation, un des grands apports des civilisations. Cette mise au pas des Mapuches, même s’il faut souligner qu’elle ne s’est pas faite sans mal pour les colonisateurs en raison de la forte résistance mapuche, continue aujourd’hui ; leur combat pour la survie et pour un développement digne et acceptable de leur culture se poursuit encore aussi. Voilà qui plante le décor de la canzone.

Je vois de quoi il s’agit, répond Lucien l’âne. Je vois même de qui il s’agit, car tout âne que je suis, j’ai voyagé et j’ai même un moment, il y a déjà longtemps, traîné mes sabots dans cette fameuse cordillère et j’y ai croisé les Mapuches. Cependant, je ne sais toujours pas ce que raconte ta canzone, ni d’où elle t’est venue.

D’abord, Lucien l’âne mon ami, je voudrais faire une dernière réflexion générale relativement aux Mapuches et à leur histoire récente. En fait, on dispose de fort peu d’éléments. C’est sans doute un reflet du statut qu’on entend donner à cette population, même s’il s’agit d’un peuple relativement peu nombreux. Ce que j’ai pu trouver ici et là, ce sont des notices d’« opérateurs touristiques », ce qui ramène les Mapuches au statut d’attraction dans le genre des parcs naturels. En ce sens, ils connaissent le sort des populations amérindiennes (pour se limiter aux Amériques) du Nord et du Sud, des Inuits aux ex-Manekenks et autres Fuégiens – je dis « ex », car il n’y en a plus, comme tous les habitants amérindiens de la Terre de Feu, qui l’habitaient depuis 10 000 ans, ils ont fait l’objet d’une liquidation systématique, un véritable et volontaire ethnocide. Partout, que ce soit dans les zones de colonisation anglophone, hispanique ou portugaise, les populations originaires, du moins celles qui ont survécu, sont socialement et culturellement marginalisées, quand on ne les cantonne pas dans des réserves. On les enduit de folklore et on les noie dans le tourisme où on leur laisse généralement des rôles de faire-valoir de l’industrie touristique. À la longue, épuisées et assommées, elles finissent par se satisfaire de ces miettes de civilisation. Ces êtres humains sont une des attractions du grand jardin zoologique qu’est notre Terre, quand ce n’est pas les figurants d’un parc à safari humain que les bonnes âmes ramènent à sa version photographique ; il est vrai aussi que notre monde a fortement tendance à se réduire à ses images. Pour en venir maintenant à la chanson, elle rapporte un épisode de l’histoire mapuche, un épisode minuscule, juste une sorte de fait-divers qui s’insère dans la séculaire tentative des paysans mapuches de récupérer leurs terres – au moins, en partie et la réaction musclée des propriétaires fonciers, qu’il vaudrait mieux appeler les « expropriateurs fonciers », bref, les latifundistes. C’est l’histoire d’une « toma », une récupération qui tourne mal et on suit – par la chanson – l’enquête. D’où je l’ai tirée ? C’est une histoire léviane, un récit de voyage de Carlo Levi. C’est te dire que ce fait-divers exemplaire n’est pas récent. Carlo Levi était allé au Chili en 1972 au temps où Salvador Allende, médecin et ami du poète Pablo Neruda comme lui, était président du Chili.

Oui, Marco Valdo M.I. mon ami, je me souviens de ce président du Chili qui avait inspiré tant d’espoir aux gens et pas seulement, au Chili. C’est d’ailleurs probablement une des raisons fondamentales de son assassinat le 11 septembre 1973, assassinat qui fut le début d’une longue tragédie.

Donc, Lucien l’âne mon ami, cette chanson recoupe celle de Salvamort, celle du syndicaliste sicilien Salvatore Carnevale, où il est question également de l’occupation de terres latifundiaire et de récupération des terres par les paysans.

J’imagine que si on voulait approfondir le sujet, on trouverait des séquences du même genre dans la plupart des pays du monde, car, vois-tu Marco Valdo M.I. mon ami, ces mouvements de paysans se retrouvent partout au cœur de cette Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres pour asseoir leur domination et accroître leurs richesses et de mémoire d’âne antique, elle n’a jamais cessé. Alors, il ne nous reste qu’à accomplir notre devoir et à tisser le linceul de ce vieux monde colonisateur, expropriateur, voleur, propriétaire et cacochyme.

Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Au milieu de la place du village,
L’herbe est verte.
Sur les maisons sans étage,
Les mousses sont vertes.
Dans la haute vallée,
Sous le soleil de la matinée,
Jusque sous les crêtes, l’air,
L’air lui-même est vert.
La route grimpe, serpentine,
Vers la frontière encore un moment.
Là-bas en Argentine,
On voit le triangle blanc du volcan.
Ici, c’est toujours le Chili,
Le Pays d’Allende et de Neruda.
Ici, pour la terre, le paysan se bat,
Le Mapuche récupère ce qu’on lui a pris.
Au Fundo Carén, cette nuit-là,
On perpétra
Une occupation, une toma.
Je ne sais rien. Nada ! Nada !
Je n’ai rien vu,
Je n’ai rien entendu.
Je n’étais pas là.
Personne n’était là,
Sauf la peur.
La peur sœur du malheur,
La peur est toujours là.
Elle compte les heures.
Terrée au coin du bois,
C’est un loup qui n’existe pas.
La ruka est en bois,
Une ruka minuscule, rudimentaire.
À terre, planches et terre,
Deux louches, des cuillères,
Un pilon et le chien.
Un tronc d’arbre se consume,
Toute la maison s’enfume.
La fumée tourne entre les parois,
Elle monte au trou du toit.
Dans ce monde mystérieux,
Quand on est vieux,
On compte son âge à partir de cent.
La vieille Mapuche a cent-trois ans.
Entre les arbres, dans le pré,
Une vache, un cheval paissent indifférents.
Que s’est-il passé ? Qui a tué ?
Des cochons courent dans le champ.
Un lièvre traverse le sentier.

Au Fundo Carén, pour une terre,
L’événement fut mortel et sanglant.
Violence des paysans ?
Violence des propriétaires ?
C’était une toma, c’est certain.
Il était cinq heures du matin :
Dix-sept paysans sont arrivés
Pour occuper la terre ;
En face, trente propriétaires,
Trente amis armés,
Propriétaires fonciers.
Ils ont tiré pour chasser
Les paysans dans le pré.
Qui a tiré ? Qui a tué ?
Un propriétaire s’est exilé
Vite en Argentine, il est passé.
Qui a tiré ? Qui a tué ?
Le crépuscule rosit le volcan,
Le soir fraîchit l’étang.

samedi 16 septembre 2017

La Pizzeria lucana de New-York

La Pizzeria lucana de New-York

Chanson française – La Pizzeria lucana de New-York – Marco Valdo M.I. – 2017
Canzone léviane tirée du récit de Carlo Levi : La pizzeria lucana ( in Il pianeta senza confini, Donzelli, 2003).






Souvent, Lucien l’âne mon ami, je me demande ce que deviennent les émigrés.

Les émigrés ?, répond Lucien l’âne. Quels émigrés ? Depuis le temps que je marche, j’en ai croisé des milliers et des milliers. De quels émigrés veux-tu me parler ?

Lucien l’âne mon ami, tu as raison de poser ainsi la question. On ne sait trop de qui ou de quoi on parle quand on parle d’émigration. Le colon est un émigré, l’envahisseur est un émigré, le cadre d’affaires est un émigré, le fonctionnaire lui-même est souvent un émigré. Il y a des émigrés riches et des émigrés misérables. Il y en a qui courent après la belle vie ; il en est qui fuient la mort. Enfin, je veux parler de ceux qui ont survécu à la route dangereuse qui les entraînait vers une autre vie. Je veux parler de ceux qui ont eu l’opportunité de vivre une autre vie et qui d’une certaine manière, ont pu la vivre suffisamment bien pour en tirer quelque contentement et parfois, quelque fierté. C’est, comme tu le verras, ce que raconte cette « Pizzeria lucana ».

Oh, dit Lucien l’âne en balançant le tronc, des comme ça, des ex-émigrés contents de leur sort en émigration, il y en a, la chose est certaine et c’est heureux. Pour beaucoup d’entre eux, qu’ils l’avouent ou non, c’était d’ailleurs le but de leur émigration.

En effet, dit Marco Valdo M.I, c’est le but souvent inavouable de l’émigration : fuir un pays, une région, une nation qui ne vous a laissé que peu ou pas de place, peu ou pas d’espoir ou pire encore, qui ne vous laissa pour tout avenir que l’angoisse, la misère et chez certains, que la mort – par la soif, la faim, la maladie ou l’assassinat.

Oui, dit Lucien l’âne, c’est souvent comme ça et à propos d’assassinat, quand il y en a beaucoup à la fois, on parle de massacres et quand il y en a plus encore, on parle de génocide.

Cependant, Lucien l’âne mon ami, même dans le plus grand massacre, dans le pire des génocides, disons dans l’ultime anthropocide planétaire, on tue ou on est tué un à la fois.

En effet, dit Lucien l’âne un peu sarcastique, assassinat, génocide, meurtre, ethnocide, anthropocide, géocide : les humains ont de ces mots pour distinguer le degré des choses ; ils ont aussi des moyens très diversifiés et souvent, sophistiqués pour les réaliser. Certes, ils n’ont pas encore expérimenté les deux derniers assassinats de masse, mais sait-on jamais ?

Ainsi, dit Marco Valdo M.I., finalement, il n’y a souvent pas d’autre voie que cette route vers l’inconnu. C’est une question de survie ou dit autrement, de vie ou de mort. On peut voir la chose d’un point de vue collectif, massif, avec un regard lointain ; on peut traiter l’émigration comme un phénomène général et alors, elle relève des lois des grands nombres. Tant de milliers, tant de millions. C’est la vie appréhendée par la statistique. Sans doute faut-il le faire, mais ce n’est pas le but de la chanson. Elle, elle s’intéresse aux choses, aux gens de plus près. C’est une vision rapprochée, ramenée à la loi des petits nombres, à la petitesse de la vie que tous indistinctement nous menons. La loi des petits réduit les grandeurs à son échelle. C’est le lieu du minuscule et du terre à terre ; de la vie quand elle rend compte d’elle-même à elle-même ; ici aussi, c’est la loi de l’unicité. Mais, cette canzone raconte l’émigration dans le temps ; elle évoque deux moments où à des années d’intervalle, un visiteur (en l’occurrence, Carlo Levi), dans le même quartier de New-York, dans la même pizzeria lucana (en français, lucanienne, de Lucanie, cette région qui correspond à la plante du pied de la Botte), retrouve Frank – sans doute à l’origine, Franco ou Francesco – Ancona, un émigré ou ex-émigré, patron de la pizzeria. Une pizzeria qui signe sa relative prospérité, la relative réussite de son émigration. Une émigration réelle, probablement sans retour, ni espoir de retour. Si Frank est devenu américain (étazunien, en vérité ; new-yorkais), il ne sera jamais un « Americano » plastronnant sur la piazza di Matera ; il n’est jamais rentré au « pays » depuis quarante ans qu’il l’avait quitté.

Et, conclut Lucien l’âne, des émigrés comme lui, il y en a des milliers, des millions. D’ailleurs, où que tu ailles dans n’importe quelle ville du monde, il y aura toujours une pizzeria.


Ainsi Parlaient, Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Dans la jungle très
Ordonnée de ses quartiers,
Entre les arbres de sa forêt,
New-York égare l’étranger.
Les repères pour l’orienter
Sont un gratte-ciel, un néon,
Une publicité, un pont,
Une bâtisse en briques,
Ancienne, antique,
Quasi-préhistorique.
L’étranger est déjà passé
Là, dans le passé.
Il le sait, il le sent
Dans l’air, les odeurs, les visages.
Les gestes des passants
Refont les rues d’un village.
Il avait vécu un temps
Dans le quartier en 47.
Treize ans auparavant,
Entre la 59 et la 7.
Des Italiens, des Mexicains,
Des Japonais, des Portoricains,
Un vieil antiquaire :
Un quartier populaire.
Dans ces rues peu prisées,
On vivait à l’année,
Le temps d’un permis ;
Puis, on s’en allait dans le pays.
C’était un lieu de traverse,
Une enfilade de petites maisons,
De modestes commerces.
On entendait le son des chansons.
C’était un été chaud,
Humide comme un été.
Dans un vieil immeuble du quartier,
Je logeais tout en haut.
En montant l’escalier,
À chaque palier,
Par les portes ouvertes des appartements,
Je voyais des hommes assis,
Leurs pieds sur la table, leurs dos suants,
Leurs verres posés à terre, à moitié remplis.
Dans cette oisive torpeur
Ronflaient les familles,
Écrasées par la touffeur
De la ville endormie.


À présent, tout était différent
De hauts immeubles avaient remplacé
Les petites maisons d’avant.
On avait rasé, on avait balayé le passé.
Nouvelles couleurs, nouvelles façades,
Nouveaux bars, nouveaux commerces.
Pourtant, dans l’air flottait
Un effluve, un goût d’antan,
Quelque chose d’identique imprégnait
Le soleil couchant.
À l’angle de la 59,
Trônait la pizzeria de Frank Ancona,
Un établissement illuminé, neuf
À douter que c’était bien elle, là.
Incertain, j’entrais d’un pas ;
Déjà un homme venait vers moi,
En agitant ses mains au bout de ses bras.
Moi, je ne le reconnaissais pas.
Il me tutoya aussitôt,
Il criait : « Carlo, tu es revenu !
C’est long, treize ans.
Après tant de temps,
On ne t’attendait plus. »
C’était le patron de la Pizzeria Lucana,
C’est Frank Ancona de Matera.
Treize ans auparavant, j’étais venu
Un peu par hasard
Dans cette salle triste, vide, un soir.
Au bar, un homme écoutait, l’œil perdu,
Tassé dans la chaleur
Une musique syncopée,
Une voix chaude et désespérée,
Qui coulait d’un haut-parleur.
Le patron vint converser avec moi.
Il me racontait de vieilles légendes de Matera,
Le comte Tramontano
Et les révoltes des paysans.
Il était né cinquante ans plus tôt,
C’était le dernier enfant
D’une famille nombreuse de Matera.
Il parlait encore le dialecte régional
Avec l’accent natal.
Ce soir, il raconte son pays
Et il me sert les « scunzilli »
Qui font la gloire de la Pizzeria lucana
De Frank Ancona de Matera.


dimanche 10 septembre 2017

Les Routes parfumées


Les Routes parfumées

Chanson française – Les Routes parfumées – Marco Valdo M.I. – 2017







Décidément, Marco Valdo M.I. mon ami, les titres de tes canzones sont souvent bien étranges ou assez inattendus. Celui-ci est porteur d’une poésie lointaine qui me ravit tellement. On a comme une sensation d’immenses espaces un peu déserts et où le vent ramasse en un parfum unique le thym, la menthe, le pin, la rose et l’odeur puissante de la lavande et du mimosa. Ça sent le chardon et l’ortie en fleurs, mille couleurs envahissent ma bouche et mille saveurs tourbillonnent en ma pauvre tête d’âne soudain éwaré. D’où peuvent-elles bien venir tes routes parfumées que j’ai l’impression de sillonner depuis l’aube des siècles ?

Elles viennent, Lucien l’âne mon ami, via Carlo Levi, tout droit d’un poète du Sud, d’un poète mort trop vite et trop tôt, qui s’appelait de son vivant et qu’on appellera encore ainsi maintenant Rocco Scotellaro. Oui, ce même Rocco qui rejaillit au cinéma sous le titre de Rocco et ses frères. Rocco était cet homme à jamais jeune, qui par ses camarades des champs, ses amis de ces quasi-déserts, couverts parfois de blé, parfois d’oliviers, parfois de rien et de pierres blanches se morfondant sous le soleil, fut, au sortir de la guerre, au moment de la récupération par ces paysans sans terre des terrains incultes que les riches propriétaires laissaient dépérir, porté à la tête de la ville de Matera. Il soufflait encore un vent d’espoir en ces temps-là. Rocco Scotellaro, en plus d’être jeune, en plus d’être poète, avait eux yeux des notables l’immense défaut d’être socialiste. Il se monta alors une conspiration, une cabale venue des églises, qui répandit la médisance, la calomnie, le mensonge, l’insinuation, la dénonciation et ces mauvaises voix, colportées malignement de clocher en clocher, l’envoyèrent en prison. Après avoir lu à ses codétenus, qui en redemandaient, Cristò si è fermato a Eboli, qui racontait leur vie et ses propres poésies qui la chantaient aussi, Rocco en sortit assez vite, il avait fallu le libérer ; l’accusation était insoutenable. Cependant, en prison, cet homme jeune et pauvre, qui marchait sans chaussettes dans ses uniques souliers, contracta une tuberculose qui l’emporta ; il n’avait même pas 30 ans.

Dis-moi, Marco Valdo M.I., j’ai connu Rocco, j’ai marché avec lui dans les collines, j’ai entendu sa récitation et je les ai aimés, moi, Lucien l’âne, ses poèmes, parle-moi encore de ses mots de Rocco.

Les poésies de Rocco sont bien plus parfumées encore que l’évocation ici ironique et dérisoire des routes de la modernité. Il conviendrait d’ailleurs de remplacer dans les écoles les cours de religion par des cours de dérision. Cela aurait plus de sens.

Oui, sans doute, mais que dit-elle d’autre la canzone ? Est-ce toujours ce voyage à l’intérieur du monde de notre ami le prisonnier ?, demande Lucien l’âne aux yeux noirs de soleil.

Que veux-tu que ce soit d’autre, mon ami l’’âne Lucien ? On ne peut jamais jeter l’ancre dans cette navigation intérieure où l’on traverse la mer des enfers en voguant sur les plateaux pierreux et blanchis par les lumières insensées du grand midi. Celui qui baisse la tête, celui qui entre dans le jeu de ce monde frelaté est dans la position du joueur, assuré d’une seule certitude : celle de toujours perdre.

Finalement, dit Lucien l’âne révolté, la seule manière de vivre est de se tenir encore et toujours à l’écart de ce monde vil et cacochyme et de lui tisser inlassablement son linceul jusqu’à sa complète disparition.

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Sans scrupules et sans respect,
Ils avancent comme les criquets.
Après leur passage, nuage de malheur,
Il ne reste ni un brin d’herbe ni une fleur,
Mais seulement des trous, des ravins,
Une Lune qui tourne en vain,
Une horloge sans passé.
Des entreprises, des agences, des sociétés
Animent le monde pour cacher le malheur,
Simulent et vendent du bonheur
Et diffusent de rassurantes comédies
Pour transformer en jeu la tragédie
Et peindre les ruines de vives couleurs,
Travestissements et leurres.

Ils imposent cette guerre,
Il nous faut la faire
Cette espèce de guérilla,
Dans les villes et dans les bois,
Partout, par tous les temps ;
La bataille dure depuis si longtemps.
Plus le pouvoir est immense,
Plus s’étend son impuissance.
Le monde est fait désormais de routes,
De routes pour tous ! Des routes
Belles, attrayantes, merveilleuses routes parfumées
D’un perpétuel week-end de plage ensoleillée,
Couvertes de papiers sales, de plastic et de cannettes
Qui submergent la planète.

Buvons ensemble une tasse emplie de vin !,
Tant de jours sans pain, tant de nuits sans fin,
Nous avons fait tant de chemin ensemble,
Comme des chevaliers du Temple
Qui combattent sans même plus savoir pourquoi,
Chrétiens ou sarrasins liés par cette folie de la foi,
Où chacun court à sa perte.
Ni héros ni soldat dans les caillasses désertes
Qui conduisent aux villages d’antan
Où pendant le jour, on rencontre de rares paysans ;
Où la nuit, quand les esprits vacillent,
Le chien veille sur les brebis endormies,
Car même les troupeaux cassent les barrières
Et sur nos sentiers, on ne revient pas en arrière !

samedi 9 septembre 2017

Le Voyage en Russie


Le Voyage en Russie


Chanson française – Le Voyage en Russie – Marco Valdo M.I. – 2017
Canzone léviane tirée de « Il futuro ha un cuore antico » de Carlo Levi.






Les voyages ont toujours titillé l’imagination, la curiosité; l’ailleurs, l’autre, le différent, l’étranger, l’étrange m’ont toujours fasciné, dit Marco Valdo M.I.

Moi aussi, dit l’âne, j’ai toujours aimé aller ailleurs, aller voir plus loin, rencontrer d’autres paysages, d’autres ânes, d’autres gens, d’autres herbes. J’ai toujours aimé voir le soleil se lever de l’autre côté de la montagne. J’aime aller dans les villages, j’aime voir les pays inconnus et marcher sur des chemins ancestraux ou sur les routes qu’ont chantés les aèdes.
Fort bien, dit Marco Valdo M.I, et depuis les temps reculés où tu es en route, tu as eu le temps d’en voir du pays ; mais, dis-moi, Lucien l’âne mon ami, que sais-tu de la Russie et des grands espaces de là-bas ? Que sais-tu de la nuit quand elle tombe sur la Mer Blanche ou sur la Mer Noire et de ce grand soleil d’été qui sur la plaine sibérienne ne se couche presque plus ?

Rien , dit l’âne, mais j’aimerais bien.

Et toi, que sais-tu de tous ces gens qui vivent là-bas, demande l’âne.

Rien, dit Marco Valdo M.I. Ça ne m’empêche pas de faire une chanson sur un voyage en Russie ; c’est une chanson (c’est encore une chanson léviane) qui chante l’angoisse du voyageur devant l’immensité du voyage que propose la Russie – à l’époque encore partie, mais partie maîtresse, de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (en abrégé : U.R.S.S.) ; un voyageur (en l’occurrence, Carlo Levi) est invité à faire ce périple dans les meilleures conditions sur la foi de sa réputation d’écrivain et de journaliste, à parcourir le pays en long et en large – aux frais de la princesse – pendant un mois.

Oh, dit Lucien l’âne, ce n’était pas donné à tout le monde. Est-ce qu’on t’a invité, toi, dans telles conditions ?

Eh bien, pour répondre à ta question, Lucien l’âne mon ami, j’avais un ami qui en ce temps-là avait reçu pareille invitation, mais en ce temps-là, lui aussi, il exerçait l’honorable profession de journaliste. Mais pour des raisons personnelles, il avait refusé cette invitation. C’était d’ailleurs une pratique courante d’inviter des journalistes ou des écrivains ; en fait, c’est une des formes les plus fréquentes de la propagande ou de la promotion touristique, une forme de relations publiques à l’échelle d’un pays, d’une région, d’une ville.
Mais le cas de Carlo Levi est différent, car il n’était pas homme à se laisser conter des balivernes. Il a d’ailleurs fait d’autres voyages du genre en Inde, en Chine, en Allemagne et aux États-Unis dont il a rendu compte dans des articles ou des livres entiers. Personne ne pouvait s’attendre de sa part à trop de complaisance. Ceci dit, sa façon d’aborder le voyage est reprise dans la chanson ; c’est même le thème central de celle-ci. En fait, la chanson ne parle que de la façon dont le voyageur envisage le voyage avant son départ. Comme ce fut le cas dans le réel, le voyageur explique à son accompagnateur-interprète (dans le cas de Levi, il s’agit de son traducteur, de celui qui a traduit ses romans en russe et notamment, Cristò si è fermato a Eboli – Le Christ s’est arrêté à Eboli) ce qu’il attend du voyage, ce qu’il veut voir, dans le livre qui raconte cette épopée, car c’en fut une, il est intéressant de noter que Carlo Levi, grand lecteur et connaisseur de Dante, appelle Virgile – il dit « mon Virgile » des dizaines de fois, sinon des centaines – ce guide qui fera tout le voyage avec lui, comme celui qui accompagne Dante dans son voyage aux enfers.

Arrête, Marco Valdo M.I. mon ami, sinon tu vas nous servir un cours sur Carlo Levi et tous ses écrits. Je sais que tu es capable de le faire, mais ce n’est pas le lieu, il n’y a pas la place pour un pareil discours.

Une dernière chose cependant, Lucien l’âne mon ami, j’y tiens. Il me paraît valoir la peine de faire ressortir combien la façon dont Carlo Levi envisage le voyage s’éloigne de celle que développe l’industrie touristique qui ronge notre monde et qui pratique allègrement une sorte de colonialisme touristique en débarquant dans des endroits réservés et préservés des millions de colons intermittents et en forçant les populations locales à se comporter en esclaves serviles.

On ne peut nier pareille dérive, mais là aussi, il y faudrait un développement. Cependant, il nous faut reprendre notre tâche et tisser le linceul de ce vieux monde malade du tourisme, perclus de suffisance, atteint d’obésité et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



On m’avait dit surtout
Il faut un plan détaillé
Et dire où on veut aller.
On part de Moscou,
Après, il y a toute la Russie
Avec ses villes et ses villages,
Toute l’Union soviétique
En Europe et en Asie
Avec ses routes et ses paysages,
Ses seize républiques,
Ses territoires si grands,
Nord, Sud, Occident, Orient,
Enfin, tout. Mais où ?
Faut-il aller partout ? Jusqu’où ?
On ne sait que penser :
Par quel bout commencer ?
Que laisser de côté ?
On est dérouté,
On ne sait pas,
Qu’en dépit des détours,
Un voyage commence toujours
Par un premier pas.

On pense aux gens,
Le monde est vivant
On pense aux choses,
Tout est si différent.
On veut tout voir.
Mais choisir ?
Choisir, quelle histoire !
J’ai tous les désirs.
Se perdre dans l’infini
Des plaines à perdre la vue,
Déambuler dans les rues,
Sur les places à midi
Quand le soleil danse
Dans le ciel immense
Et en écoutant ses pas
Marcher encore à minuit.
On oublie parfois,
Qu’en dépit des détours,
Un voyage commence toujours
Par un premier pas.

Un plan est une chose terrible
Moi, je choisis tout
En un mois, c’est pas beaucoup
Un plan, mission impossible.
Dès demain, allons au hasard,
Où mèneront les trains, où seront les gares,
Demain, on part.
En un mois, il faut tout voir :
Les maisons, les usines, les écoles,
Avec les gens et les enfants dedans
Les paysans, les artisans, les artistes
Les ouvriers, les marins, les savants
Les hôpitaux, les fermes, les champs
Les journaux, les théâtres, les cinémas
Cordial, un peu sourd, gentil, limpide,
Aux accents grands russes de sa voix profonde
En riant aux éclats,
Mon ami me dit tout bas :
Et surtout, n’oubliez pas,
Qu’en dépit des détours,
Un voyage commence toujours
Par un premier pas.

vendredi 8 septembre 2017

AINSI VA LE MONDE

AINSI VA LE MONDE

Version française – AINSI VA LE MONDE – Marco Valdo M.I. – 2017
Chanson italienne – Il mondo va cosìFranco Battiato1967

C’est un des premiers 45 tours de Battiato (1967) ; elle est une adaptation d’Et moi, et moi, et moi de Jacques Dutronc . Les auteurs de la version originale sont Jacques Lanzmann (Texte) et Jacques Dutronc (Musique) ; la version italienne est de Herbert Pagani et de V. Buffoli.


Des millions de gens d’ici
Comme moi, comme moi,
Devant la télé tous les soirs




Dialogue maïeutique

Ah, Lucien l’âne mon ami, je suis content de te voir, car me voilà bien embêté.

Salut, Marco Valdo M.I. mon ami, moi aussi , je suis heureux de te voir et je serais encore plus heureux de t’aider. Dis-moi ce qui ne va pas et ce qui te désole pareillement.

Ce qui me désole et m’ennuie tant, Lucien l’âne mon ami ? Je vais te le dire à l’instant. C’est cette chanson de Franco Battiato que je viens de traduire. Enfin, ce n’est pas la chanson italienne elle-même qui fait problème, mais ma version française, car je ne peux m’empêcher de la mesurer à l’aune de la chanson française d’origine, ce « Et moi » de Lanzmann et Dutronc, dont Franco Battiato avait fait une adaptation en italien, celle que précisément je viens de remettre en français.

Et pourquoi donc, ça te désole à ce point, Marco Valdo M.I. mon ami.

D’abord, car comme je te l’ai dit, Lucien l’âne mon ami, j’avais toujours trouvé fort réussie la chanson de Dutronc et je ne devais pas être le seul, car elle fit fureur dès sa création dans les années 60 du siècle dernier ; par ailleurs, je l’avais en tête et elle venait toujours se mettre entre moi et ma tentative de version de celle de Battiato. Bref, je suis gêné aux entournures et cette gêne doit sans doute beaucoup à ce mécanisme embrouillé qui a présidé à la réalisation de ma version française. Souviens-toi, Lucien l’âne mon ami, de ce fantastique « Et moi et moi et moi », de l’effet qu’il fait quand on l’entend pour la première fois – et même après, mais ce n’est plus pareil et de sa pertinence quand il expose le nombril de l’Européen moyen face à la misère du monde et face à l’immensité du monde.

Encore que, Marco Valdo M.I. mon ami, c’est une formidable caricature et que de ce fait, elle ne fait pas dans la dentelle, ni dans le détail, car en Europe (et d’ailleurs, laquelle ?), on trouve aussi bien des misères.

Soit, mais je pense que ce qui me gêne surtout – et ce n’est pas la première fois que ça m’arrive et pour tout dire, ça m’arrive souvent, j’ai l’impression de ne pas être à la hauteur de ma tâche et des auteurs des textes d’origine.

Mais enfin, Marco Valdo M.I. mon ami, on ne t’en demande pas tant. Finalement, tout ce qu’on te demande, c’est une version française et basta. Il y en aurait de pire, il y en aurait de meilleure ; peut-être, mais pour cela, il faudrait déjà qu’il y en ait. C’est d’ailleurs vrai pour l’ensemble des chansons que l’on traduit, qu’on adapte, qu’on transpose. Donc, la version française que tu fais, elle plaira, elle ne plaira pas, on ne sait. Mais, c’est sans grande importance ; son principal mérite est qu’elle existe. Maintenant, je t’invite à m’aider à tisser avec moi le linceul de ce vieux monde trop plein, trop peuplé, trop riche, trop guerrier, trop imbu de lui-même et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Sans paix, le monde n’a pas de chance
Et moi ici
Sur l’autre plateau de la balance,
Avec mon aspirine et ma crampe.
Ainsi va le monde
Et ce n’est pas fini.

Un milliard de sans-logis
Et moi ici
Avec mon auto, mes chats
Et mon appartement sur le toit
Ainsi le monde s’en va
Et ne finit pas là

Trois cents millions de chars d’assaut
Et moi ici
Avec mon matelas d’eau,
Mon tourne-disque et mes photos.
Le monde va ainsi
Et ce n’est pas fini.

Plus d’un milliard de crève-la-faim
Et moi ici
Avec mes chips, mon embonpoint
Et mon régime méditerranéen.
Le monde va ainsi
Et ce n’est pas fini

Un milliard d’hébétés sont là
Et moi ici
Avec la peur du noir, du jaune, du rouge et du sida
Et leurs enquêtes sur l’amour à trois.
Le monde va ainsi
Et ce n’est pas fini.

Cent milliards de Martiens
Et moi ici
Je collectionne des objets anciens,
Eux préparent l’invasion de demain.
Le monde va ainsi
Et ce n’est pas fini.

Des millions de gens d’ici
Comme moi, comme moi,
Devant la télé tous les soirs
Et puis au lit dans le noir.
Ainsi, le monde va
Et ce n’est peut-être pas fini.
Le monde va ainsi,
Et ce n’est pas fini,
Et ce n’est pas fini.