vendredi 8 septembre 2017

AINSI VA LE MONDE

AINSI VA LE MONDE

Version française – AINSI VA LE MONDE – Marco Valdo M.I. – 2017
Chanson italienne – Il mondo va cosìFranco Battiato1967

C’est un des premiers 45 tours de Battiato (1967) ; elle est une adaptation d’Et moi, et moi, et moi de Jacques Dutronc . Les auteurs de la version originale sont Jacques Lanzmann (Texte) et Jacques Dutronc (Musique) ; la version italienne est de Herbert Pagani et de V. Buffoli.


Des millions de gens d’ici
Comme moi, comme moi,
Devant la télé tous les soirs




Dialogue maïeutique

Ah, Lucien l’âne mon ami, je suis content de te voir, car me voilà bien embêté.

Salut, Marco Valdo M.I. mon ami, moi aussi , je suis heureux de te voir et je serais encore plus heureux de t’aider. Dis-moi ce qui ne va pas et ce qui te désole pareillement.

Ce qui me désole et m’ennuie tant, Lucien l’âne mon ami ? Je vais te le dire à l’instant. C’est cette chanson de Franco Battiato que je viens de traduire. Enfin, ce n’est pas la chanson italienne elle-même qui fait problème, mais ma version française, car je ne peux m’empêcher de la mesurer à l’aune de la chanson française d’origine, ce « Et moi » de Lanzmann et Dutronc, dont Franco Battiato avait fait une adaptation en italien, celle que précisément je viens de remettre en français.

Et pourquoi donc, ça te désole à ce point, Marco Valdo M.I. mon ami.

D’abord, car comme je te l’ai dit, Lucien l’âne mon ami, j’avais toujours trouvé fort réussie la chanson de Dutronc et je ne devais pas être le seul, car elle fit fureur dès sa création dans les années 60 du siècle dernier ; par ailleurs, je l’avais en tête et elle venait toujours se mettre entre moi et ma tentative de version de celle de Battiato. Bref, je suis gêné aux entournures et cette gêne doit sans doute beaucoup à ce mécanisme embrouillé qui a présidé à la réalisation de ma version française. Souviens-toi, Lucien l’âne mon ami, de ce fantastique « Et moi et moi et moi », de l’effet qu’il fait quand on l’entend pour la première fois – et même après, mais ce n’est plus pareil et de sa pertinence quand il expose le nombril de l’Européen moyen face à la misère du monde et face à l’immensité du monde.

Encore que, Marco Valdo M.I. mon ami, c’est une formidable caricature et que de ce fait, elle ne fait pas dans la dentelle, ni dans le détail, car en Europe (et d’ailleurs, laquelle ?), on trouve aussi bien des misères.

Soit, mais je pense que ce qui me gêne surtout – et ce n’est pas la première fois que ça m’arrive et pour tout dire, ça m’arrive souvent, j’ai l’impression de ne pas être à la hauteur de ma tâche et des auteurs des textes d’origine.

Mais enfin, Marco Valdo M.I. mon ami, on ne t’en demande pas tant. Finalement, tout ce qu’on te demande, c’est une version française et basta. Il y en aurait de pire, il y en aurait de meilleure ; peut-être, mais pour cela, il faudrait déjà qu’il y en ait. C’est d’ailleurs vrai pour l’ensemble des chansons que l’on traduit, qu’on adapte, qu’on transpose. Donc, la version française que tu fais, elle plaira, elle ne plaira pas, on ne sait. Mais, c’est sans grande importance ; son principal mérite est qu’elle existe. Maintenant, je t’invite à m’aider à tisser avec moi le linceul de ce vieux monde trop plein, trop peuplé, trop riche, trop guerrier, trop imbu de lui-même et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Sans paix, le monde n’a pas de chance
Et moi ici
Sur l’autre plateau de la balance,
Avec mon aspirine et ma crampe.
Ainsi va le monde
Et ce n’est pas fini.

Un milliard de sans-logis
Et moi ici
Avec mon auto, mes chats
Et mon appartement sur le toit
Ainsi le monde s’en va
Et ne finit pas là

Trois cents millions de chars d’assaut
Et moi ici
Avec mon matelas d’eau,
Mon tourne-disque et mes photos.
Le monde va ainsi
Et ce n’est pas fini.

Plus d’un milliard de crève-la-faim
Et moi ici
Avec mes chips, mon embonpoint
Et mon régime méditerranéen.
Le monde va ainsi
Et ce n’est pas fini

Un milliard d’hébétés sont là
Et moi ici
Avec la peur du noir, du jaune, du rouge et du sida
Et leurs enquêtes sur l’amour à trois.
Le monde va ainsi
Et ce n’est pas fini.

Cent milliards de Martiens
Et moi ici
Je collectionne des objets anciens,
Eux préparent l’invasion de demain.
Le monde va ainsi
Et ce n’est pas fini.

Des millions de gens d’ici
Comme moi, comme moi,
Devant la télé tous les soirs
Et puis au lit dans le noir.
Ainsi, le monde va
Et ce n’est peut-être pas fini.
Le monde va ainsi,
Et ce n’est pas fini,
Et ce n’est pas fini.

L’Homme en gris

L’Homme en gris
Chanson française – L’Homme en gris – Marco Valdo M.I. – 2017
chanson inspirée de Morto sul selciato – Mort sur le pavé  – Marco Valdo M.I. – 2005





Pour faire sourdre le caractère éminemment poétique de l’écriture de Carlo Levi, son traducteur Marco Valdo M.I. (c’est-à-dire le soussigné) s’est essayé à moduler sous forme de chansons – chansons, au sens italien de canzone, comme l’entendaient Pétrarque ou Umberto Saba ou Pier Paolo Pasolini, c’est-à-dire de poèmes destinés (éventuellement) à être chantés et en tous cas, de paroles teintées d’une musicalité intérieure, quelques passages des « romans » ou des « écrits » de Carlo Levi. Il en présente le résultat ci-après. Celle-ci (et d’autres canzoni leviane ou comme j’aime les appeler en français canzones lévianes) fut écrite dans les deux langues qui se font écho l’une à l’autre, comme dans un duo de deux sœurs.
Avec les amis de la Fondazione Carlo Levi (Rome), c’était en 2005, j’ai cherché un chanteur, un groupe, un musicien qui aurait pu mettre en musique et en scène ces canzones. Idéalement, elles pourraient être chantées soit en italien seul, soit en français seul. Soit en italien et en français, un couplet après l’autre, un français, un italien. Ou encore par deux chanteurs ou chanteuses ou une combinaison des deux, l’un chantant le français, l’autre l’italien ou en alternance. Comme je suis traducteur (mais pas interprète, ce qui est tout autre chose), je sais combien une telle performance est complexe et difficile. Mais, quand même, qui veut relever le gant ?

À l’heure où j’écris ces lignes, douze ans plus tard, nul ne s’est encore présenté. Finalement, peu importe ; Homère attend toujours.
De toute façon, je viens de refaire entièrement la chanson ; certains diront que c’est une autre chanson. D’ailleurs, le titre lui-même est changé. Au titre explicite Morto sul selciato – Mort sur le pavé, j’ai finalement préféré un intitulé plus sobre : L’Homme en gris.
Quoi qu’il en soit, la chanson nous renvoie à Florence au moment où Carlo Levi (revenu d’exil clandestinement, rattrapé par la police, emprisonné aux Murates, libéré en juillet 1943 par la chute du dictateur, retourné à la clandestinité quelques mois plus tard) mène le combat pour la libération de Firenze, dont il fut un des protagonistes, et dans le même temps, écrit Cristò si è fermato a Eboli.
Mais ce n’est pas tout, car Carlo Levi n’est pas un héros isolé ; il est même au centre d’un mouvement clandestin depuis des années. Il en est un des dirigeants et une des têtes pensantes. On approche de l’épilogue et la lutte se mène dans des conditions nouvelles. La République Sociale (RSI) est purement fasciste ; en plus de ses milices, son armée, sa police sont fascistes et pire encore, l’armée allemande a envahi et occupe la partie de l’Italie où il se trouve. Sur Florence et sur toute l’Italie occupée, la pression militaire et policière est énorme ; elle est à la mesure du danger qui guette l’occupant et le régime fasciste. La bête est aux abois.
Cependant, faisons un peu de clarté. Quand on dirige un mouvement de résistance dans une guerre, il est entendu qu’on se doit de mener le combat et de recourir aux moyens les plus adaptés aux circonstances. Si on veut survivre, il faut assurer sa sécurité et celle de l’ensemble du mouvement. Il faut affronter sa propre mort, mais aussi, celle qu’il faudra bien infliger à l’ennemi. En particulier, il faut éliminer les traîtres.
C’est un épisode de ce genre que raconte la chanson : l’élimination d’un traître, d’un donneur, d’un délateur. C’est un événement net, précis ; un travail pensé, voulu et (c’est le cas de le dire) parfaitement exécuté. Il y fallait la précision et le calme sûr du chirurgien.
Il me reste à poser la question qui depuis des années m’intrigue, à savoir si Carlo Levi ne serait pas lui-même un des acteurs de cette scène de mort, s’il ne serait pas cet homme « de gauche », vêtu de gris, qui avance d’un pas tranquille. N’est-ce pas lui ce parfait exécuteur ? On ne le saura jamais.

Ainsi Parlait Marco Valdo M.I.



Sur la place ensoleillée,
Les enfants en pleine journée,
Jouent à la guerre.
Ils courent, ils crient, ils tirent
Pour les fusils : pan, pan, pan ;
Tac, tac, tac : pour la mitraille.
Marquant le pas, passe la patrouille
Et soudain, fuient les enfants.
Sous le soleil, la place déserte
Se fige sous l’alerte.



De droite, vient un homme
Tout de noir vêtu.
De gauche surgit un homme
Tout de gris vêtu,
Il avance tranquille
Sur la place de la ville.
La sirène s’est tue,
Les hommes se croisent.
Dans ce silence,
Ils vont tête nue.



Un seul bruit, clac.
L’homme en noir se couche,
En une lente flaque,
Du sang coule de sa bouche.
L’homme en gris marche
Sans presser le pas.
Il marche
Et ne se retourne pas.
Le mort était boucher,

Délateur, traître, exécuté. 

dimanche 3 septembre 2017

L'Aube

L’Aube
Chanson française – L’Aube – Marco Valdo M.I. – 2017




Cette canzone est une évolution d’une canzone léviane que Marco Valdo M.I. avait écrite à partir d’un passage de L’Orologio, roman étonnamment poétique de Carlo Levi. Cette évolution se justifie par le contexte auquel renvoie la jeunesse de Carlo Levi – le Turin de la guerre (1915 sqq) où le jeune Carlo (lycéen – il était né en 1902) le nez sur les Alpes et les grands massacres sur fond blanc prenait le parti du refus de cette guerre. Il faut dire qu’il avait de l’ascendance, sa mère, prénommée Annetta, était la sœur de Claudio Treves, journaliste et militant socialiste et pacifiste convaincu. Claudio Treves fut un précurseur de l’antifascisme et d’un antifascisme net et clair, irrémédiable. Déjà en 1915, il affronta au sabre et saigna à l’oreille le futur dictateur. Cependant, après la débâcle de Caporetto et redoutant l’invasion de l’Italie par les Austro-hongrois, sans abandonner ses convictions internationales et pacifiques, il s’engagea et rejoignit le front.
Dans les années qui suivent la guerre, il participe activement au combat des socialistes. C’est le temps où l’Italie (essentiellement au Nord) est secouée par des mouvements révolutionnaires et parcourue par de violentes bandes armées réactionnaires, qui par la force la plus bestiale écrasent tous les espoirs émancipateurs.
Quand le fascisme, mis au pouvoir par la monarchie et les possédants, en vient à enlever et assassiner ses opposants politiques parlementaires, dont notamment, le député socialiste Giacomo Matteotti, Treves (comme tous les dirigeants socialistes) est contraint à l’exil, d’où il continua – à sa manière – la lutte contre le fascisme, jusqu’à sa mort dans la petite chambre qu’il occupait dans un petit hôtel à Paris.
Cependant, dans la canzone, il ne s’agit que d’une évocation, d’un moment fantasmatique, car le jeune Carlo à ce moment de sa vie (vers 1915-17, né en 1902, il était adolescent) était trop âgé pour être l’enfant ici évoqué ; de plus, son père n’était pas mort à ce moment. C’est donc la reconstruction d’une enfance hypothétique, mais vraie, de cette vérité poétique, plus vraie d’être inventée.
Dans le fond, cette chanson pourrait être celle de ces millions d’enfants que la guerre priva de père ou en fit de lointaines images, parfois entrevues lors de rares retours. Souvent même, en finale,il ne resta que cette image et quand on sait les gueules cassées, on se dit qu’il valait mieux qu’il en fut ainsi. Dans ces cas-là, on trouve bon que certains pères ont la fâcheuse habitude de mourir.
Mais combien il y en eût-il de ces bambins orphelins perdus, éperdus qui cherchaient la consolation – la leur et celle de leur mère – dans les effusions des matins blancs ?

La canzone continue.
L’enfant a vieilli ; l’enfant se souvient. L’enfant est-il devenu un de ces partisans, dans le blanc des Alpes ? Où sont-ce d’autres grondements qu’il entend ? D’où viennent-ils ? D’où reviennent-ils tout le temps ? D’ici, d’ailleurs ou d’autre part. Deux choses : primo, le malheur qui frappe l’enfance perdure tout au long de la vie – à en mourir ; secundo, jusqu’à présent (Est-ce le reflet de la guerre de cent mille ans ?) mais toujours dans le lointain reprennent les grondements. Regrets de l’enfance, regret de l’absent, serait-ce cette obsession qui réveille les grondements ?
La guerre se poursuit dans la mémoire ; elle n’a jamais fini d’en finir avec elle-même.

Ainsi Parlait Marco Valdo M.I.



À l’aube de ma vie,
Quand j’étais gamin,
À l’aube de ma vie,
J’avais ce plaisir malin ;
Ce plaisir du matin,
Mon plaisir,
Mon vrai grand plaisir,
Au matin,
À l’aube,
Mon plaisir de roi,
À l’aube,
Mon plaisir à moi
Était
D’aller dans le lit de ma mère
Quand mon père
Était parti au loin.
À l’aube
Quand j’étais gamin
Dans le lit de ma mère.
À l’aube.

Quand mon père
Était au loin
À l’aube,
Dans un prétendu voyage,
Moi, je savais bien,
Au matin,
Sorti de mon lit-cage
Qu’il était dans une tranchée,
Ma mère à peine éveillée,
Je me levais
Et je courais
Et, je sautais tout de suite
Dans le vrai lit,
Dans ce gigantesque lit
Sans limites,
Dans cet immense lit,
Cette grande mer calme,
Aux îles sans palmes,
Ce Pays enchanté des blanches collines,
Blanches comme les sommets des Alpes.

La tête sous
Les draps de lin,
Le matin,
La tête sous
Les draps de lit,
À l’aube,
Quand j’étais petit,
Très tôt,
À l’heure de l’assaut,
À l’heure valeureuse,
Où sonnaient les clairons,
Où crépitaient les mitrailleuses,
Où grondaient les canons.
À présent,
À l’aube levée,
Dans la tranchée, l’obus est tombé,
Le régiment s’est couché,
Et ne s’est plus relevé.
De l’autre côté de l’enfer,
Il guerroie sous terre.

Moi, j’étais au paradis
Des tout-petits
À l’ombre ténébreuse
De la caverne du matin.
Dans la grotte merveilleuse,
Dans ce paradis enfantin,
Perdu pour toujours, maintenant
Pour toujours et pourtant
À l’heure de l’aube,
Dans ma tête,
Reprennent les grondements.
Mon enfance est si loin à présent,
Cependant, dès l’aube franche,
Sur les mêmes montagnes blanches,
Soudain reprennent les grondements.
Quand mon père
Était au loin
À l’aube,
Dans un prétendu voyage,
Moi, je savais bien…

samedi 2 septembre 2017

L'Heure des Rêves

L’Heure des Rêves
Chanson française – L’Heure des Rêves – Marco Valdo M.I. – 2017

À l’heure des songes,
Dans un lit moelleux,
Le temps prolonge
Le merveilleux.

Vois-tu Lucien l’âne mon ami, dans notre monde agité par une incessante guerre, par des troubles divers, où chacun est assailli par mille et mille tracas, par mille et mille ennuis, il existe cependant un moment, un instant, une heure où on peut rencontrer la paix.

La paix, dit Lucien l'âne perplexe. Un moment de vraie paix ? Où donc ? Ce doit être un moment magique.

Là, dit Marco Valdo M.I., Lucien l’âne mon ami, tu m’épates. Je n’aurais pas songé à le qualifier ainsi cet instant, mais c’est très exactement le mot qui convient. Il y a un moment magique où la paix peut exister, entièrement. Et c’est de ce moment que parle la chanson et tu conviendras, mon ami l’âne, que même rien qu’une heure, une minute seulement, connaître la paix est une véritable bénédiction.

J’en conviens, Marco Valdo M.I. mon ami, mais j’aimerais que tu précises un peu la chose, que tu me dévoiles ce moment mystérieux.

Eh bien, en fait, il n’y a pas de mystère, déclare Marco Valdo M.I., car ce moment est connu de tous ; car tous, au moins parfois, en font l’expérience et j’imagine que toi également. C’est un moment universel ou presque ; c’est l’heure des rêves, le glissement entre le sommeil et le réveil, cet espace-temps imprécis, indéterminé, quasiment insaisissable. C’est un moment qui nous fait ressentir la vie autrement, où la paix est notre vraie nation, celle d’après la fin de la Guerre de Cent Mille Ans , quand tous les hommes (les femmes, les hommes, les enfants, les vieux de toutes les couleurs et de tous les genres) seront égaux, aimables, libres et où il ne viendra même plus à l’idée d’aucun de vouloir tirer profit des autres. Comme tu le vois, c’est un moment précieux, un instant de répit et de trêve, juste un rêve qu’on fait dans l’avant-matin.

Oh, ça me fait penser qu’il y en a même un célèbre de ces rêves, celui d’un pasteur noir qui s’était écrié : « I have a dream ». Vraiment, j’aime déjà cette chanson, dit Lucien l’âne ravi.

Et, dit Marco Valdo M.I., tu fais bien d’aimer cette chanson, car elle a le mérite de sa vérité ; elle ne cherche pas à endormir, ni à maquiller le monde ; c’est une bonne fille, une bonne fée aussi ; elle apaise juste un instant, ne fût-ce qu’un instant et elle n’asservit. Elle est le rêve et elle ne saurait se confondre avec le réel ; elle fixe ses limites et n’y enferme pas le rêveur.

Moi j’aime que ce soit comme ça, dit Lucien l’âne en souriant. Une bouffée d’air et on replonge dans les remous des jours. D’ailleurs, il nous faut y replonger et reprendre notre tâche et tisser, tisser le linceul de ce vieux monde aride, avide, avare, agité, ambitieux et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Le sable glisse dans les clepsydres
Avec un frisson subtil.
Il court sur un fil
Comme une coque légère
Emportée par le vent.
À ce frisson, je m’endors.
À ce frisson, je m’endors,
Et le vent, le vent
Clame haut et fort
Le clair matin violent.

Ce lit tiède
M’ensommeille
Encore.
Dehors,
C’est l’hiver
Et la neige couvre la terre.
Je glisse sur un fil,
Vers le matin ;
Vers le matin,
Léger et subtil.

Voilà l’heure invisible
Des rêves
Où le soleil déjà explose.
Sonnent les trompettes,
Appellent les sirènes,
Bourdonnent les cloches,
Tournent les aiguilles.
Dehors tombe l’eau,
Les voix des filles
Percent les rideaux.

À l’heure des songes,
Dans un lit moelleux,
Le temps prolonge
Le merveilleux.
On voit des choses
Qui n’existent pas.
Derrière la porte close,
On entend les pas
De l’heure active
Qui arrivent.

jeudi 31 août 2017

La Lune à Bascule

La Lune à Bascule

Chanson française – La Lune à Bascule – Marco Valdo M.I. – 2017






Lors de son voyage en Inde, au début des années soixante du siècle dernier, à l’occasion du Congrès des écrivains d’Asie, Carlo Levi resta un mois entier au pays de Nehru et s’en fut, escorté par l’un ou l’autre écrivain indien, voir les villageois, voir les paysans, voir les conditions de vie des gens des campagnes aussi bien qu’il s’en fut voir la vie de ceux des faubourgs des grandes villes indiennes.
Vies de misère, vies d’infinies souffrances, vies où le temps est perdu quelque part dans l’indéfini entre moussons et sécheresses. Tout comme en Lucanie, le temps tourne sur lui-même, le temps se morfond dans un cycle éternel. Nuit et lever du jour au bord du Gange, entre les bûchers funéraires ; après-midi dans la campagne. Il lui arriva toutes sortes d’aventures.
Ici, dans ce village, il est accueilli par des musiciens et des danseuses tout comme il aurait pu l’être dans un village de la Grèce antique, ou dans les campagnes d’Italie ou de France ou d’Allemagne dans les temps où l’Europe était encore essentiellement rurale.

Mais de ce côté-ci du monde, le voyageur n’aurait pas vu cette lune à bascule, cette « luna barcollante », cette barque lunaire flottant sur les vagues du ciel. Le croissant de la lune en Inde, et sans doute dans toute cette partie du monde, est posé à l’horizontale. La lune est devenue une gondole et elle se balance, tranquille, sur la lagune étoilée.

Il est toujours intéressant, et même passionnant de lire Carlo Levi le politique, Carlo Levi, le polémiste, Carlo Levi, le romancier, Carlo Levi, grand journaliste, Carlo Levi, en une sorte d’ethnologue-anthropologue, Carlo Levi, curieux de tout, Carlo Levi avec son œil acéré et gourmand de peintre, avec sa main si désireuse de raconter le monde et de le triturer, de radiographier de ses yeux de hibou ses recoins les plus ombragés.
Carlo Levi dont les paysans du Sud avaient fait leur « ambassadeur » au cœur de la civilisation urbaine, Carlo Levi, Turinois de naissance, était devenu un homme du Sud, du Sud en qu’il est le lieu de la paysannerie obstinément confrontée à la nature et au temps cyclique. Gigliola De Donato, qui fut sa « curatrice », a bien eu raison d’intituler sa biographie : « Carlo Levi, un torinese del Sud » – « Carlo Levi, un Turinois du Sud ».
Carlo Levi, ce poète du bout du monde, est fascinant quand il chante la fascination qui le consume devant le pays des origines. Pour Carlo, L’Inde est la matrice première, la mère éternelle. La lune est sa complice, elle berce le monde.
India, texte d’où est tirée cette chanson, est un texte chatoyant et au sens strict, bouleversant.
Cette chanson léviane, comme les autres chansons lévianes, sort tout droit de la fascination de Marco Valdo M.I. pour l’aède Carlo Levi.

Ainsi Parlait Marco Valdo M.I



Deux femmes assises
Sous le porche
D’un cabanon de terre ;
Deux sœurs, peut-être,
Peut-être, deux sœurs,
Assises sous leur porche.

Comme deux sœurs,
Comme deux fleurs,
Deux visages,
Deux femmes ornées,
Devant une entrée :
Ce sont les danseuses du village.

La plus petite, la plus jeune,
La plus gracieuse,
S’embellit, se maquille ;
L’autre fille
Grosse, maternelle,
M’interpelle.

Comme deux sœurs,
Comme deux fleurs,
Deux visages,
Deux femmes ornées,
Devant une entrée :
Ce sont les danseuses du village.

Elles m’invitent à entrer,
Elles me font entrer ;
Elles m’enlèvent les chaussures,
Elles me font asseoir à terre,
Sous les instruments de musique,
Appuyés au mur couleur brique.

Comme deux sœurs,
Comme deux fleurs,
Deux visages,
Deux femmes ornées,
Devant une entrée :
Ce sont les danseuses du village.

On a fermé la porte.
Les trois musiciens,
Sarangis et tambourins,
Jouent monotones.
La fille ornée danse,
La fille maquillée chante.

Comme deux sœurs,
Comme deux fleurs,
Deux visages,
Deux femmes ornées,
Devant une entrée :
Ce sont les danseuses du village.

La fille s’assoit
À côté de moi.
Par la main, elle me prend,
Elle se couvre le visage,
Elle demande de l’argent,
La fille parfumée et sage.

Comme deux sœurs,
Comme deux fleurs,
Deux visages,
Deux femmes ornées,
Devant une entrée :
Ce sont les danseuses du village.

Sous le voile, la danseuse
Se balance
Oscille, se tord, se penche
Elle susurre
Tout contre moi :
« Je suis à toi ».

Comme deux sœurs,
Comme deux fleurs,
Deux visages,
Deux femmes ornées,
Devant une entrée :
Ce sont les danseuses du village.

Je remets mes chaussures
Je remonte en voiture.
Au passage à niveau, on s’arrête
Une locomotive étrange, ridicule,
À la cheminée longue, haute,
Crachote sous la lune à bascule.

Comme deux sœurs,
Comme deux fleurs,
Deux visages,
Deux femmes ornées,
Devant une entrée :
Ce sont les danseuses du village.