jeudi 22 juin 2017

LA MÉMOIRE DE L’EAU

LA MÉMOIRE DE L’EAU

Version française – LA MÉMOIRE DE L’EAU – Marco Valdo M.I. – 2017

Chanson italienne – La memoria dell’acquaErica Boschiero – 2017






La nuit, on cherche un sens parmi les étoiles,
Car la nostalgie est toujours trop forte.
La voile dépliée vole par-dessus les vagues,
Car aller par mer est comme une maladie.

La nuit, les récifs parlent aux étoiles ;
Ils connaissent par cœur toute la géologie
Et ensemble écoutent la liste
De tous les noms emportés par les vagues.

L’eau n’oublie pas et n’oubliera pas
Tous les fils perdus dans le ventre de la mer ;
L’eau n’oublie pas et ne nous pardonnera pas
Toutes les promesses faites à terre.

Sur le fond de la mer, les yeux écarquillés
Conservent encore toute leur frénésie
Et parmi les coquilles, dort le passé
Entre les poissons où danse une photographie.

L’eau n’oublie pas et n’oubliera pas
Tous les fils perdus dans le ventre de la mer ;
L’eau n’oublie pas et ne nous pardonnera pas
Toutes les promesses faites à terre.


mardi 20 juin 2017

LEÇONS DE FASCISME EN DIRECT

LEÇONS DE FASCISME EN DIRECT – 

POUR ÉTUDIANTS PARESSEUX

Version française – LEÇONS DE FASCISME EN DIRECT – POUR ÉTUDIANTS PARESSEUX – Marco Valdo M.I. – 2017



ET SI C'ÉTAIT ERDOGAN 


On étudie le fascisme dans des livres
comme si c’était une chose lointaine,
Un visage du narcissisme
De la province italienne profonde

Avec ses mâchoires qui volent au vent,
Ses homoncules, vêtus d’orbace,
Levant la main et le menton triomphant,
Affirmant leur admiration pour le Duce.

Mais c’est un rêve d’antan
Et son engagement est bancal ;
Grâce à dieu, il y a Erdogan
Pour nous expliquer le fascisme intégral.

Premier pas : inventer un ennemi
Qui menace le peuple entier.
C’est mieux encore si on a un vieil ami,
Pour en expliquer toute la gravité.

Deux : appeler le peuple à défendre
Les valeurs sacrées dans la rue,
Attiser ses pires instincts et le rejoindre
Pendant qu’il manifeste.

S’engager complètement
Dans l’aventure, se manifester
Pour qu’on sente facilement
La présence du chef vénéré.

Trois : maintenir au plus haut l’attention
Pour entretenir la tension,
Avec des mots d’insulte dans toutes les directions
Et des pratiques d'humiliation.

(On sait qu’au beauf, il plaît
D’humilier les uns et les unes.
Il manie la ceinture et le fouet
À la Foire des Rancunes.)

Quatre : décréter une période d’urgence
Qui donne les pouvoirs spéciaux.
Alors on capture, on licencie, on expulse,
Dans les écoles, les casernes, les journaux.

(Épurer les juges, les tribunaux, la justice,
L’administration, l’armée et même la police,
Car pour appliquer les lois spéciales
Il faut des militaires, des agents et des juges serviles.)

Cinq : lancer des accusations délétères
À propos de complots et de puissances étrangères ;
Ce sont des affirmations qui plaisent tant
À la prostate des militants.

Six : parler de la patrie trahie
Aux défenseurs de la patrie
Qui n’ont pas compris plus tôt
Et sont une solide bande d’idiots.

Huit : donner l’impression
Qu’on serait disposé à traiter
Avec tous, à condition
D’être seul à commander.

Neuf : Proclamer à hauts cris
Qu’on défend la Turquie,
Que majorité est démocratie
Et tout le reste est interdit.

Dix : Utiliser comme chantage
Tous les réfugiés syriens
Dans la querelle de ménage
Entre Russes et Américains.

Avoir tous les atouts aux cartes,
Est un bon début, mais demain
Demain, on rebat les cartes

Et l’Europe reprend la main.

mardi 13 juin 2017

L’ARTISTE DE LA FAIM

L’ARTISTE DE LA FAIM


Version française – L’ARTISTE DE LA FAIM – Marco Valdo M.I. – 2017
Chanson allemande (berlinois) – Die Hungerkünstlerin – Friedrich Hollaender – Années 1920 (après 1922 et avant 29)
Paroles et musique de Friedrich Hollaender
Dans le cycle de chansons pour cabaret intitulé « Lieder eines armen Mädchens », écrit pour sa (première)
 femme Blandine Ebinger (1899-1993).

Une chanson inspirée du récit de Franz Kafka « Ein Hungerkünstler » (« Un artiste de la faim », ou « Un Jeûneur »), publié en 1922, où un soi-disant artiste réalise un jeûne à outrance en s’exposant au public dans une boîte de verre. Il meurt dans l'indifférence générale et sera remplacé par une panthère famélique .




Dialogue maïeutique

Cette fois, Lucien l’âne mon ami, je t’apporte la version française d’une chanson berlinoise, écrite à Berlin, pour Berlin, en berlinois et comment dire, dans l’esprit berlinois, du moins celui qui inspirait Kurt Tucholsky, Erich Kästner, Walter Mehring, Robert Gilbert et d’autres encore, dont bien évidemment, Friedrich Hoellander lui-même. Elle est tirée d’une histoire de Franz Kafka, lequel était cependant Pragois, Ein Hungerkünstler – Un artiste de la faim, un texte de Franz Kafka, publié pour la première fois en 1922 dans Die neue Rundschau (une très remarquable revue littéraire berlinoise, créée en 1890 et qui existe toujours sous sa forme trimestrielle).

Encore une fois, voici, Marco Valdo M.I. mon ami, un titre bien intrigant. Dois-je comprendre qu’il s’agit d’un artiste qui subit la faim ; ce ne serait pas une nouveauté ; ils sont nombreux dans le cas. Alors, pourquoi ce titre : L’Artiste de la Faim ?

D’abord, Lucien l’âne mon ami, laisse-moi te dire qu’on pourrait tout aussi bien intituler cette nouvelle et par conséquent, la canzone de Hollaender : La Faim de l’Artiste ou La Fin de l’Artiste ou L’Artiste de la Fin. Tous ces titres lui conviendraient et pour tout dire, à moi aussi.

Moi, je veux bien qu’on l’appelle ainsi , Marco Valdo M.I. mon ami, mais enfin, cela ne m’avance pas beaucoup. Dis-moi plutôt quel cet artiste et de quel art particulier, il est le créateur.

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, je vais de ce pas satisfaire ta curiosité, très légitime au demeurant.

Je t’en remercie vivement, Marco Valdo M.I. mon ami. Moi, de mon côté, dit Lucien l’âne en riant, j’ai entendu parler du succès différencié que rencontraient à Paris, il y a bien longtemps, sans doute plus d’un siècle, Sara Bernard, alias Henriette-Marie-Sarah Bernardt, dite Sarah Bernhardt, grande artiste dramatique et de l’autre, Joseph Pujol, dit Le Pétomane, artiste lyrique, si l’on peut ainsi qualifier son art. Comme on peut l’imaginer, le public était plus nombreux et certes plus populaire pour le second, mais il riait plus.

Donc, reprend Marco Valdo M.I., le personnage et je pense même qu’il faudrait dire le « héros » de cette aventure artistique est un jeûneur professionnel, c’est-à-dire un artiste qui pratique le jeûne, considéré comme un des beaux arts. Comme tu peux le comprendre, il s’agit tout simplement du portrait de l’artiste maudit, tel qu’a pu l’incarner Charles Baudelaire ou Oscar Wilde. Dans le récit de K, l’artiste est dans une cage où, en public, il jeûne – sous contrôle – et tente d’établir un record de durée. Mais le public se lasse et finalement, l’artiste se retrouve – toujours en cage – dans la ménagerie d’un cirque ambulant où il finit par mourir dans l’indifférence générale. On met à sa place dans la cage une jeune panthère, dénommée Fakira, dont le nom évoque infiniment mieux l’Inde exotique et ses étranges fakirs, qui sont ces hommes qui dorment sans s’en faire sur des lits de clous. Fakira assurément connaîtra plus de succès auprès du public. Une telle prestation artistique, soit dit en passant, nous changerait des installations et des performances qui fleurissent un peu partout, lesquelles de toute façon, vont connaître le même parcours et subir la désaffection du public.

Oh, dit Lucien l’âne, Marco Valdo M.I. mon ami, cela me rappelle deux autres histoires. Une de la même époque où l’on voit un « homme » dans une cage de verre qui écrit un roman à la machine, le but de cette prestation publique était la promotion de la machine à écrire ; la seconde, c’est cette histoire du clown qui meurt en souriant au pied de l’échelle à l’aide de laquelle il désire tant atteindre la Lune, histoire que l’on doit à l’écrivain étazunien Henry Miller ; il en est même une troisième, c’est une chanson que nous connaissons bien tous les deux et qui nous a toujours tellement émus Le Clown de Gianni Esposito. Sans compter cette nouvelle de science-fiction où une effeuilleuse arrivée au point final de son exhibition se voit encouragée par le public – ce voyeur impénitent – à ôter encore quelque chose. Alors, la dame qui, comme tu l’as certainement compris, n’a vraiment plus un seul bout de tissu dont elle pourrait se dépouiller, commence tout simplement à s’enlever la peau de l’avant-bras droit comme un long gant de soi et sous les applaudissements nourris et insistants des spectateurs, elle enlève soigneusement tout en ondulant du tronc son long gant de gauche ; puis, partant du haut de sa cuisse droite, elle fait glisser lentement la peau de son bas et levant avec une infinie lenteur la jambe gauche, elle la pose sur la chaise et elle enroule dans un geste doux et sensuel, le bas gauche de sa peau d’abord jusqu’au genou, puis en se penchant, elle roule ce tissu autour du tibia, passe la cheville, le talon (on aperçoit un bout d’os) pour finir par l’ôter d’un petit geste sec ; ses orteils frétillent à peine. Elle se redresse alors et en croisant les bras, elle prend des deux mains, à hauteur du nombril, le haut de sa tenue de peau et commence doucement, doucement, à la remonter en se tortillant un peu du buste, elle arrive aux seins qu’elle dégage dans une jolie torsion, puis, arrivée aux épaules d’un mouvement subtil se dégage ainsi du haut, passe le tout par-dessus la tête et salue le public d’un sourire écarlate.

Mais, dit Marco Valdo M.I., c’est atroce ton histoire

Je sais, mais je n’ai pas fini. Donc, toujours sous le regard extasié du public, la femme se penche vers l’avant laissant pendre sa chevelure rousse, longue et touffue et à hauteur du bassin, une main de chaque côté du corps, elle se saisit de ce qu’on doit bien appeler sa culotte de peau et du même mouvement, elle fait descendre en s’aidant de deux ou trois saccades, cette ultime pièce d’habillement et découvre ses intestins. Le public exulte et crie « encore, encore ! ». L’artiste se redresse fièrement ; il ne lui reste plus que la tête et placide, la dame s’exécute : du bas du cou, si rose, si extensible, elle fait remonter la peau jusqu’au ras de la chevelure – ses yeux brillent à vif d’une folle gloire ; d’un geste ample et brusque cependant, elle arrache tout le reste, cheveux compris.
Il ne lui reste qu’un crâne blanc sanguinolent qui sourit, sourit. Elle tient par les cheveux son propre scalp et entre les muscles du visage, on distingue les mâchoires, les dents et les trous du nez avec en arrière-plan le blanc laiteux veiné de rouge du cerveau. Tout à l’arrière, tel une Tour de Pise, se penche sa colonne vertébrale, portant de chaque côté les béants regards d’égout, que sont ses orbites où vacillent encore ses yeux d’un bleu azuréen ou presque turquoise, selon l’endroit d’où on regarde la scène.
Ainsi sans dire un seul mot, elle finit par s’écorcher entièrement et salue le public en extase. Ce dernier reconnaissant lui fit immédiatement une ovation et lui lança, comme on lance des cacahuètes aux singes dans leur cage, une pluie d’argent : des pièces d’or, des billets, des liasses entières.

Oh, Lucien l’âne mon ami, c’est vraiment épouvantable. Je ne sais trop si on pourrait en faire une chanson. Cependant, je te propose de revenir à celle de notre artiste de la faim et de conclure cette présentation comme tu en as l’ordinaire habitude.

Certes, Marco Valdo M.I. mon ami. Toutes ces histoires illustrant deux choses : le destin tragique des artistes qui ne rencontrent pas tous, ni toujours la gloire et la fortune. Bien loin de là, c’est le cas de la plupart connaissent une vie miséreuse. Dans le grand jeu du monde, dans cette Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres, les artistes sont considérés comme des personnages domestiques, des marionnettes que l’on jette après usage et souvent le public se comporte comme un patron versatile et pervers. Nous autres, artistes précaires et méconnus – ainsi est le sort de la plupart – reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde méprisant, méprisable, médiocre, méritocratique et cacochyme.

Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Comme à la maison, j’ai très faim,
Je me consacre à un art nouveau.
Avec fierté, je suis la Fille sortie du tombeau
Surnommée Fakira, l’artiste de la faim.
Dans une cage sans portes, ni fenêtres,
Comme dans un aquarium, derrière d’épaisses vitres.
Depuis 23 jours, on peut m’y voir assise
Cher public et sans rien manger, je jeûne.
On peut voir mon évolution,
À la pâleur qui marque mon visage.
Quelques bouteilles d’eau sont toute mon alimentation.
Aucun rapport sexuel, évidemment.
Pour la grandeur et les cercles les plus hauts
J’ai faim, car ça me plaît profondément.
L’Empereur est venu me voir en personne,
Il m’a serré la main à Breslau.
Qu’il fut enthousiaste, je peux le comprendre,
Il n’avait jamais rencontré un affamé.
Moi, je n’ai pas besoin de nœuds ou de ceinture.
J’aimerais pourtant bien manger à ma faim,
Car à force d’avoir faim, on attrape faim.
Et mon salaire est une vraie misère.
Je rêve d’un restaurant exotique
Avec ses suaves odeurs et de la musique.

Pitié, Messieurs,
Qui me regardez la nuit. À vos yeux,
Je dois paraître déformée à travers les vitres.
Regardez ! Soyez bienveillants !
Voulez-vous ma place dans la cage ?
Ici, c’est chouette ! Ici, tout est transparent !
On se nourrit d’une force accessoire
Et si je trépasse finalement,
Emmenez-moi en auto au laboratoire.
Alors, je figurerai dans des ouvrages de médecine :
(Un phénomène Unique, qu’on ne voit qu’une seule fois).
Fakira ne laissa rien paraître devant les autres
Jusqu’au jour où la faim la terrassa.
Elle était encore jeune et ne sera jamais vieille,
L’illustration 3 montre clairement son squelette
L’illustration 4 ses hautes décorations.
Elle mourut d’une côtelette de mouton.

mardi 6 juin 2017

VIVE L’ITALIE !

VIVE L’ITALIE !

Version française – VIVE L’ITALIE ! – Marco Valdo M.I. – 2017

Chanson italienne – W l’ItaliaLa Famiglia Rossi – 2010






Salut à toi, Marco Valdo M.I. mon ami.

Salut à toi, Lucien l’âne mon ami. Te voilà bien Rome antique dans ton propos.

Romantique ? Moi, un âne, romantique ? Où as-tu été chercher cette idée ? Mais enfin, Marco Valdo M.I. mon ami, que veux-tu dire par romantique ? D’autant que j’aurais plutôt tendance à me considérer comme un Grec antique.

C’est, vois-tu Lucien l’âne mon ami, à cause de la chanson et de ce qu’elle raconte. Car, comme tu vas pouvoir t’en assurer, elle parle d’une Italie décadente assez contemporaine qui, à bien des égards, me fait penser à la Rome antique quand elle était sur le déclin et en disant cela, je m’aperçois que cette comparaison est très fertile car, elle ouvre d’étonnants horizons à la réflexion. Par exemple, elle donne immédiatement une idée d’une certaine dimension temporelle, celle de l’évolution des sociétés humaines. C’est une dimension qui s’apparente aux marées longues ; ses amplitudes sont assez indifférentes aux événements qui captivent tant les médias ; la marée ignore superbement le paquebot qui coule, alors que le commentateur ne voit que le navire en train de sombrer. Je m’explique : quand on regarde la mer depuis une plage, on voit jusqu’à l’horizon – cependant, il faut comprendre immédiatement qu’on ne voit que jusqu’à l’horizon, même si un océan de plusieurs milliers de kilomètres se prolonge au-delà.

Oh, dit Lucien l’âne, ça me rappelle l’histoire de ces émigrés en route pour la Terre promise : « Dis papa, c’est loin l’Amérique ? Tais-toi et nage ! ».

En effet, il convient de nager, dit Marco Valdo M.I., mais je reprends. On ne voit que jusqu’à l’horizon, ce qui est une première limitation et la marée ne se voit qu’à peine et de près, sur la plage : elle avance, elle recule et là déjà, pour constater ce double mouvement, il faut du temps ; d’autant que cette progression-régression se superpose au mouvement similaire de la vaguelette qui vient lécher le pied de l’observateur, laquelle retient l’attention du baigneur. Donc, de près sur la plage, on ne voit que la dernière vague qui vient se casser et s’éteindre devant nous avant de refluer et c’est elle qu’on regarde. Pourtant, pour continuer la métaphore, la marée qu’on ne voit pas et qu’on ne peut pas voir conditionne le destin de la vague et même celui de la plage – en supposant qu’on en reste à une mer calme. Telle est l’idée : celle du temps long qui est celui des choses qu’on ne voit pas. Si maintenant, on applique cette réflexion au monde des humains, on peut constater qu’on a généralement tendance à ignorer ces processus quadridimensionnels, tant on a le nez collé sur les événements sans jamais – ou presque – les replacer dans le flux ou la marée de l’histoire. Il est vrai que certains – agissant de pareille façon – ont même été jusqu’à imaginer, je dirais plus exactement, fantasmer la fin de l’histoire. Comme si tant qu’il y aura des hommes, l’histoire pouvait s’interrompre et finir. C’est une aimable absurdité de théoricien événementiel. Ce n’est pas parce qu’on ferme les yeux ou qu’on met – telle une autruche, du moins si l’on en croit l’Histoire naturelle de Pline l’ancien – la tête dans le sable pour ne pas voir les choses, que les choses n’existent pas, que les effets du temps s’effacent et qu’il ne continue pas imperturbablement son parcours, fût-il erratique.

Et la Rome antique dans tout ça ?, Marco Valdo M.I., que vient-elle faire dans ton raisonnement ?

En premier lieu, Lucien l’âne mon ami, elle vient donner un cadre de réflexion dans lequel on peut situer des événements contemporains qui, cahin-caha, grosso modo, s’entrechoquent et se bousculent comme ceux qui mirent progressivement fin à l’Empire romain, après avoir liquidé la royauté, puis la République. Mais pour ma réflexion, peu importe le type d’organisation du pouvoir en place ou les détails de son fonctionnement ; ce qui compte c’est le comportement quasiment organique du corps de cet être complexe et collectif qui mourut sous le costume de l’Empire. L’affaire avait duré, je te le rappelle des centaines d’années et à divers moments du processus, certains auraient, là encore, pu proclamer la fin de l’Histoire, sans pour autant en interrompre le parcours. Encore une fois, peu importe l’agitation ou le calme du moment, l’Histoire continue son erre. Voilà pour la Rome antique ; de plus, comme tu ne l’ignores pas, l’actuelle Italie est considérée comme ce qui géographiquement correspondrait à cette Rome antique.

Oui, je le sais, dit Lucien l’âne. C’est même parfois assez toxique comme idée, et elle recèle même des effets de nostalgies perverses.

Mais revenons à la canzone qui traite, comme je te l’ai dit, Lucien l’âne mon ami, d’une Italie plus contemporaine. Avant d’aller plus loin, je voudrais la rapprocher d’une autre chanson, tout aussi italienne et qui porte d’ailleurs le même titre. En effet, on ne peut s’empêcher de penser à Viva l’ItaliaVive l’Italie que chantait Francesco De Gregori ; c’était peu avant 1980 ; celle-ci, dont je viens de faire la version française, date de 2010 : il y a donc 30 ans entre les deux, mais c’est le même chant amer. Je suis d’ailleurs absolument persuadé que la plus récente renvoie très directement à son aînée et que la lecture parallèle des deux canzones le montre plus d’une fois. Ce qui expliquerait la façon dont le titre est présenté « W l’Italia », qui est une autre manière d’écrire « Viva l’Italia » : c’est la même chose et c’est tout autre chose et malgré tout, oblige à se poser la question : L’Italie ? Dans le fond, pourquoi pas ? Pourquoi ne pas dire ses dérives et ses déchéances et sa soumission au pouvoir et aux pouvoirs des mages et des maîtres-chanteurs de la nation catholique ? Ici, dans cette version la plus récente, l’Italie est assimilée à un bateau qui va tout droit sur les récifs pendant que l’orchestre du bord s’échine à la fanfare et que le commandant fait la roue devant les passagères, tout pétri de la certitude de son insubmersibilité et de celle de son mastodonte. « Dites, commandant, c’est un croiseur ou un sous-marin, votre navire ? Un croiseur, évidemment ! Alors on coule. »

Moi, dit Lucien l’âne, cette histoire de navire me fait penser au titanic, au Concordia et à certain homme politique italien qui chantait des bluettes dans les croisières pour vieilles dames sur le retour, qui se targuait du titre de Cavaliere et comme homme d’affaires fut un pionnier de la déliquescence démocratique. À ce dernier titre, il a ouvert la voie à bien des personnages en vue de nos jours. Donc, Marco Valdo M.I., on parlait de l’Italie.

Justement !, Lucien l’âne mon ami. Justement ! Maintenant, si tu veux bien conclure, car telle est ta mission.

Conclure ? Tu en as de bonnes, Marco Valdo M.I. mon ami. C’est un peu tôt, car je voudrais en quelque sorte introduire la conclusion par une chanson qui me semble appropriée et qui me permettra de rendre un hommage appuyé à un groupe musical allemand Comedian harmonists qui est à l’origine d’une forme musicale qui a perduré jusqu’aujourd’hui, au travers d’ensemble d’hommes chantants, avec parfois l’une ou l’autre dame : Ray Ventura, Frères Jacques, Quatre Barbus, I Gufi, Quartetto Cetra, Chansons plus bifluorée… Le succès de ces Comédiens harmonistes (en réalité, Comedians harmonists) fut interrompu dès 1934 et le groupe dissout en 1935 ; il y avait des Juifs dans le groupe et puis, ils opposaient la légèreté du propos aux discours en forme de panzers qui envahissaient l’horizon. Faire du léger quand les temps sont lourds est une forme de résistance assez subtile, mais dangereuse. J’ai pensé à eux, car ils avaient créé une chanson qui pourrait être le chœur de cette Italie qui court tout droit sur les rochers. Ils chantaent en plusieurs langues : en allemand : Das Ist Die Liebe Der Matrosen, en français : C’est nous les gars de la marine et une version anglaise : The Way With Every Sailor. Compte tenu de l’époque et de certain pendant nationaliste local, c’était en soi déjà une réponse à l’imbécillité ambiante. Un film raconte leur aventure : Conclure, enfin, voici : l’Italie n’en finit pas de sombrer, comme le fait toute la frange méditerranéenne de l’Europe. Pour le reste, je suis un âne et je ne suis pas devin. Je te propose dès lors de reprendre notre tâche et de tisser le linceul de ce vieux monde plein d’hommes d’affaires, affairistes, arrogants, avides, arides, ambitieux et cacochymes.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I et Lucien Lane

Notre beau navire trace son sillon altier ;
À son bord, les gens ne savent pas nager,
Mais qu’importe ? !
Où donc, il nous emporte ?
C’est une frégate sans timon,
Mais sur le gaillard, il y a un bouffon
Avec une casquette de chef de train
Qui chante des jérémiades en napolitain.
L’orchestre joue,
Les gens dansent
Fascinés par le fracas des musiciens.

Vive l’Italie de grattez et gagnez ;
Si vous perdez, recommencez !
Vive l’Italie des chevaliers,
Des lèche-culs, des putassiers !
Vive l’Italie des fraudeurs
Accueillis comme des bienfaiteurs !
Vive l’Italie des moutons
Qui se prennent pour des lions !

Et vive l’Italie des moralistes
Où les salopes sont ministres
Et inventent des lois d’airain
Pour qu’on arrête les putains.

Vive vive l’Italie à la dérive !
Vive vive tant qu’il y a des vivres !
Vive vive l’Italie à la dérive !
Vive l’Italie, c’est un spectacle grandiose !
Vive l’Italie du piduiste,
Du chef mafieux en tête de liste !
Vive l’Italie de la famille
Du mange-mange, du pique-pique !
Vive l’Italie de l’information
Toujours à la laisse de son patron
Qui nous endort et nous réconforte
En vendant des mensonges de porte à porte.

Vive l’Italie du bon droit,
Du bon pasteur et du vieux cabot !
S’il y a un problème, on fera une loi
Qui sauvera le porc qui baise le troupeau !


Vive vive l’Italie à la dérive !
Viv
e vive tant qu’il y a des vivres !
Viv
e vive l’Italie à la dérive !
Viv
e l’Italie, c’est un spectacle grandiose !