lundi 6 mars 2017

CHANT DES MORTS EN VAIN

CHANT DES MORTS EN VAIN

Version française – CHANT DES MORTS EN VAIN – Marco Valdo M.I. – 2017
Chanson italienne – Canto dei morti invanoPrimo Levi – 1985




Il y a là des accents d’ode, des accents et des réminiscences de poésie lapidaire et peut-être même, une volontaire parenté avec l’Ode à Kesselring [[39124]] de Piero Calamandrei. Cette armée des morts en vain est de la même famille, du même peuple que celui de Lo avrai qui attend l’envahisseur aux bords des chemins.
« Si tu voulais un jour revenir sur ces routes
tu nous trouverais à nos postes
morts et vivants avec le même engagement
peuple serré autour du monument
qui s’appelle
aujourd’hui et pour toujours
RÉSISTANCE ! »

Dis-moi, Marco Valdo M.I., mon ami, dis-moi avant d’aller plus avant : ce peuple qui parle dans cette canzone de Primo Levi, ce peuple quel est-il ? Cette armée de morts en vain, quelle est-elle ?
Elle est longuement décrite et énumérée dans la chanson, Lucien l’âne mon ami. Je résumerai la chose en disant : ce sont les derniers morts de la Guerre de Cent Mille Ans, cette guerre longue, en apparence éternelle, que les riches font aux pauvres, depuis qu’il y a des riches, depuis qu’il y a des pauvres, depuis qu’il y a des faibles, depuis qu’il y a des puissants, depuis qu’il y a des escrocs, depuis qu’il y a des exploités. J’ai dit les derniers puisque la chanson ne commence son énumération qu’au début du siècle dernier, puisque la liste ne commence qu’avec ceux de la Grande Guerre, celle de 1914-18 et tous ces morts en vain s’additionnent jusqu’au moment où Primo Levi écrivit sa chanson – 1985. Depuis, comme tu le sais, il y en eut encore des tas d’autres et aussi loin et aussi longtemps que je puisse voir, il en sera encore pareil. C’est terrible, mais on ne saurait se faire d’illusions à cet égard. Du reste, nous le savons bien tous deux et tous les autres qui fréquentent ici les chansons contre la guerre. Tous ici – nous et les autres – mènent une action de longue, longue haleine sans même imaginer qu’elle puisse aboutir – disons, de leur vivant.

Donc, si je comprends bien ce que tu viens de me dire, Marco Valdo M.I. mon ami, la guerre en tant que phénomène humain – n’est pas près d’être éradiquée, n’est pas près de disparaître. Les amis, les intervenants, les commentateurs ou je ne sais comment les nommer, tous ceux qui d’une manière ou d’une autre développent ou soutiennent les CCG, le savent pertinemment : toute action contre la guerre est forcément une action au long cours. J’en déduis que chacun ici ne se fait aucune illusion sur la possibilité de mettre fin à la guerre. On peut évidemment imaginer d’intervenir utilement dans un conflit spécifique avec une certaine influence, mais à supposer que ce conflit particulier se termine, on peut en trouver d’autres qui persistent ou qui naissent. À première vue, à l’infini. Ma question est tout simplement : pourquoi ?

Mon ami Lucien l’âne, ton « tout simplement : pourquoi ? » est une question à laquelle je n’ai pas de réponse définitive et certainement, pas de réponse qui puisse être entièrement formulée ici. Mais néanmoins, je vais t’indiquer deux éléments en précisant que ton « pourquoi ? » auquel je réponds porte sur l’idée que « toute action contre la guerre est forcément une action au long cours ». Premier élément, c’est le nombre d’intervenants potentiels – il y a environ neuf milliards d’humains et je ne sais combien de formes de regroupement : États, nations, religions, partis, tribus, etc., tous susceptibles de vouloir ou de lancer des actions guerrières.
Deuxième élément : les vies des personnes humaines – aussi longues soient-elles, aussi longues pourrait-on les souhaiter sont d’une durée calculable en dizaines d’années – 6, 7, 10, 20 dizaines d’années  et celles des entités se mesurent en centaines d’années ? Et puis quoi ?
Tout ceci n’est pas sans conséquence si l’on considère que la guerre ne disparaîtra que du jour où – imposant aux entités leur décision – tous les humains s’y opposeront et auront mis fin aux causes de toutes les guerres, causes qui, me semble-t-il, sont d’ordre psycho-sociologique.
Ce sont des générations nouvelles de personnes et d'entités qu’il faudrait gagner à cette opposition consciente, raisonnée et obstinée à la guerre et gagner sans retour au refus de se laisser aller à la richesse, à l’avidité, à la domination, etc. Comme on peut l’imaginer, pour celles qui sont là, c’est déjà trop tard – et on parle en milliards d’êtres humains. Il suffit, en vérité, de regarder la réalité en face. La guerre et nous ne vivons pas dans le même temps. On peut chanter contre elle et c’est certainement indispensable, mais ce n’est pas suffisant. En somme, on peut chanter contre le malheur, mais il faut aussi étudier, rechercher, mettre en place les conditions du bonheur.

Et moi, moi, Marco Valdo M.I. mon ami, moi qui suis depuis si longuement en route autour et alentour et même au cœur du monde des hommes, moi qui ai vu les batailles de l’Iliade et bien d’autres avant encore, moi qui ai croisé Ulysse plusieurs fois et qui l’ai accueilli avec le vieil Argos, chose que le conteur semble ignorer (ce qui est une grave erreur de sa part), car il aurait pu donner plus de véracité encore à son récit en me donnant un instant la parole. J’aurais de mille détails attesté qu’Ulysse était bien Ulysse et j’aurais aussi pu révéler quelques détails de son périple que tous ici de ce fait ignoreront toujours, car à présent je ne m’en souviens plus trop.
Moi qui ai toujours croisé la guerre, moi qui ai vu tant et tant de fuyards, de blessés, de morts, de pays entiers ruinés par la faute de quelques-uns, moi qui ai croisé tant de « morts en vain » depuis des millénaires, moi qui ne suis qu’un âne errant au travers du temps, moi qui aurais tant aimé que la guerre ne me soit plus qu’un mauvais souvenir, moi, il me faut – comme il vous faut à vous pauvres vivants – souffrir qu’elle soit encore notre avenir, car je dois à la vérité dire que je ne vois pas plus que toi venir la fin de la guerre et j’ajoute, atterré, pour les mêmes raisons que toi.
Je persiste et signe : on ne pourra mettre fin à la guerre qu’en bannissant hors du monde la richesse, l’avidité qui n’est que l’appétit, la soif et le goût de richesse, l’ambition qui n’est que le goût, la soif et l’appétit du pouvoir et de la puissance.

Ainsi, Lucien l’âne mon ami, comme moi, tu attestes de la difficulté qu’il y a à comprendre comment en venir à bout, à se faire à l’idée qu’on n’y arrivera qu’en extirpant les racines de cette plante maudite de l’humaine nation et nécessairement, du cœur des humains, de chaque humain.

Alors, Marco Valdo M.I. mon ami, nous savons que nous ne pouvons faire ni plus ni moins que ce que nous faisons ici, nous ne pouvons faire ni plus ni poins que de tisser obstinément, inlassablement le linceul de ce vieux monde mortifère, nécrocole, thanatocole et cacochyme.

Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Asseyez-vous et discutez
À votre aise, vieux renards argentés.
Nous vous emmurerons en un palais splendide
Avec de bons lits, un bon feu, du vin et de la nourriture
Pour que vous négociiez et échangiez
Les vies de vos enfants et les vôtres.
Que toute la sagesse de la création
Converge pour bénir vos raisons
Et vous guide dans le labyrinthe.
Mais dehors dans le froid, nous vous attendrons sans fin,
Nous, l’armée des morts en vain,
Nous ceux de Montecassino et de la Marne,
Ceux de Treblinka, ceux d’Hiroshima et ceux de Dresde,
Et il y aura avec nous
Les lépreux et les trachomeux,
Les disparus de Buenos Aires,
Les morts du Cambodge et les mourants d’Éthiopie,
Les pactisés de Prague,
Les exsangues de Calcutta,
Les innocents déchiquetés à Bologne.
Malheur à vous si vous ne pouvez vous accorder,
Par notre étreinte, vous serez écrasés.
Nous sommes invincibles, car nous sommes les vaincus.
Invulnérables, car déjà disparus :
Nous, nous nous moquons de vos missiles.
Asseyez-vous et négociez
Tant que votre langue n’aura pas séché,
Tant que la damnation et la honte dureront,
Nous vous noierons dans notre putréfaction.

jeudi 2 mars 2017

RIEN NE RESTE DE L’ÉCOLIÈRE D’HIROSHIMA

RIEN NE RESTE DE L’ÉCOLIÈRE

D’HIROSHIMA

Version française – RIEN NE RESTE DE L’ÉCOLIÈRE D’HIROSHIMA – Marco Valdo M.I. – 2017
Chanson italienne – Nulla rimane della scolara di HiroshimaPrimo Levi – 1978




À Hiroshima, Japon, où tomba la première bombe atomique, il existe un Parc de la Paix, dans lequel on a bâti un monument aux enfants. Voici ce qu’en dit le site qui y est consacré :
« Le Monument des Enfants est dédiée à Sadako Sasaki, fillette de 2 ans lors de l’explosion de la bombe, qui vivait alors à deux kilomètres de l’épicentre.
Alors que la plupart de ses voisins furent tués ou blessés, Sadako sembla être épargnée. Aucune blessure… visible.
Jusqu’en 1954, ce fut une petite fille comme les autres.
Bonne élève, enfance sans problème. Tout allait bien. Elle faisait même de la compétition de course à pied.
Mais, en 1954 tout bascula.
Après une course, elle fut prise de vertiges. On crut à une fatigue passagère.
Mais les vertiges se multiplièrent. Emmenée à l’hôpital de la Croix Rouge on diagnostiqua une leucémie, le « mal de la bombe atomique ».
Elle n’avait plus beaucoup de temps à vivre. Son souhait fut alors d’avoir son tout premier kimono. Ses parents lui offrirent également un sac-pochette et des zori (sandales) traditionnels.
A l’hôpital, sous l’influence de sa compagne de chambre, Kiyo Okura, de deux ans son aînée, elle se mit à lire des romans et écrire à des correspondantes dans des magazines pour filles.
L’hôpital de la Croix Rouge reçut alors du papier coloré et le distribua aux enfants pour qu’ils fassent des pliages (origamis).
On raconta alors à Sadako la « légende des 1000 grues ».
Au Japon, la grue est symbole de longévité. On raconte qu’elle peut vivre 1000 ans. En pliant du papier en forme de grues selon l’art de l’origami. ("ori", plier et "gami" papier) et en confectionnant une guirlande de 1000 grues (un senbazuru ou zenbazuru, せんばづる), on fait plaisir aux dieux et ceux-ci peuvent alors nous faire vivre 1000 fois 1000 ans
Sadako se met alors à confectionner des grues de papier, avec tout le papier qu’elle put trouver.
On dit qu’elle en confectionna 644.
Elle mourut le 25 octobre 1955 à l’âge de douze ans.
Ses camarades de classe terminèrent la guirlande.
Sadako Sasaki est devenue une héroïne et la grue en papier, "ori-tsuru", est un symbole de paix à travers le monde.
Chaque année, des millions de grues sont envoyées au Japon et déposées autour du Monument des Enfants érigé à la mémoire de Sadako Sasaki et des milliers d’enfants victimes de la bombe atomique d’Hiroshima.
Sadako Sasaki est devenue une héroïne et la grue en papier, "ori-tsuru", est un symbole de paix à travers le monde.
Ce monument a été construit en utilisant l’argent provenant d’une campagne de collecte de fonds menée par les écoliers japonais, dont les camarades de classe de Sadako.
Le monument des Enfants (genbaku no ko no zōaStatue des enfants de la Bombe Atomique) été inauguré le 5 mai 1958 (le 5 mai est le « jour des enfants » au Japon).
Tout en haut du monument une statue représente Sadako qui tient une grue dorée au bout de ses bras.
Sous le dôme du Monument, un carillon fait d’une cloche et d’une grue dorée, que le vent agite et que l’on peut aussi faire sonner.
Ces deux objets ont été donnés par le lauréat du prix Nobel en physique Hideki Yukawa.
À la base du monument, on peut lire ces paroles gravées, écrites par les élèves de l’école que fréquentait Sadako :
 これはぼくらの叫びです    Ceci est notre cri.
これは私たちの祈りです    Ceci est notre prière.
世界に平和をきずくための    Pour construire la paix dans le monde »

(https://onsenfuton.jimdo.com/hiroshima-miyajima/hiroshima-m%C3%A9moire/parc-de-la-paix/)




Dialogue maïeutique


Voici, insérée aujourd’hui en italien, une chanson que je me suis empressé de traduire ou plus exactement, dont je me suis empressé de donner une version en langue française, car, je l’avoue, ma version n’est pas une « vraie traduction » du texte de Primo Levi. On y trouvera sans doute des dissemblances qui pourraient être prises pour des erreurs de traduction ; ce qu’elles ne sont pas.
Par ailleurs, je suis persuadé que Primo Levi n’aurait rien trouvé à y redire ; finalement, l’essentiel, c’est qu’elle existe.

Sans doute, sans doute, Marco Valdo M.I. mon ami, et il aurait raison. Car, du moment – et moi, je t’ai vu travailler – du moment que tu fais ce travail – simple en apparence, et que tu rends in fine un texte correct et qui tienne en lui-même, bref, qu’il n’ait pas l’air d’une pièce rapportée, il n’aurait pu qu’en constater le résultat. Certains pourraient l’aimer, d’autres pas, mais là, on est dans le domaine de la sensation. C’est une autre histoire. Peut-être, en effet, aurait-on pu espérer meilleur interprète, mais enfin, ça faisait près de quarante ans qu’il attendait. Cela dit, on est très loin des catastrophes lexicales que sont les traductions des « traducteurs automatiques ». Il y a d’ailleurs là tout un domaine d’étude, à mon sens d’âne, d’une complexité quasiment infinie.

Tu m’as bien compris, Lucien l’âne mon ami. Toutefois, on peut imaginer qu’un autre fera mieux ; en tout cas, moi, je le souhaite. Maintenant, je voudrais te parler de la canzone, de ce qu’elle raconte et surtout, de ses deux héroïnes, puisqu’elle est bâtie autour de leurs terrifiants destins.
Il y est donc question de deux écolières, de deux filles aux deux bouts du monde, aux deux bouts d’une guerre.
L’une, celle dont le titre dit : « Rien ne reste de l’écolière d’Hiroshima » me paraît être Sadako Sasaki, une enfant, encore presque un bébé au moment de la chute de la bombe (le 8 mai 1945), sur la ville où elle était née et où elle vivait, une enfance commune dans une ville jusque-là tranquille et indemne, jusque-là, très loin du front et des combats.
L’autre, que Primo Levi met en résonance avec la petite Japonaise, est une jeune fille allemande juive, exilée aux Pays-Bas quand elle était encore une petite enfant, qui mourut du typhus au camp de Bergen-Belsen sans doute en février 1945. Comme les autres morts du camp, elle fut réduite en cendres et fumée dans le crématoire. Elle s’appelait Anneliese Marie Frank. Elle raconta ses jours de claustration clandestine dans son journal en néerlandais : Achterhuis (littéralement, arrière-maison), publié en français sous le titre : « Le Journal d’Anne Frank ».


Ce sont là des histoires terribles et il est bon de les raconter, dit Lucien l’âne. D’une part, tout simplement afin que nul n’en ignore, mais aussi pour pousser à la réflexion, y compris ceux qui sont amenés à prendre les décisions les plus graves. Cependant, malgré le fait que tous les jours ou presque nous disons notre mépris de la guerre et la nécessité de l’éviter, si nous trouvons que c’est là une des plus stupides choses à faire, on ne peut que constater qu’elle se perpétue et resurgit inlassablement ici, là et ailleurs encore.


En effet, Lucien l’âne mon ami, on sait tout autant que la Guerre de Cent Mille Ans, bien que sa durée réelle soit indéterminée et indéterminable, implique la longue durée (très longue durée) du phénomène de la guerre, qui ne peut que perdurer tant que les hommes voudront des richesses, voudront du pouvoir, voudront de l’adulation, tant qu’il y aura de l’avidité, de l’ambition, de l’envie et le goût de paraître. Une telle mutation de l’espèce dans son entier suppose une autre dimension temporelle que la vie commune de l’individu humain. Cependant, il faut par tous les moyens tenter de faire évoluer l’ensemble des humains. Il est même possible que l’espèce n’arrive pas à le faire à temps… Cela dit, ces deux jeunes filles me rappellent d’autres chansons comme La petite Juive  ou Auschwitz  ou la Comptine de Thérésine  ou d’autres encore.


Conclure, Marco Valdo M.I. mon ami, il est difficile de conclure. Sauf à dire ce que nous disons depuis des années maintenant : tissons, tissons sans discontinuer le linceul de ce vieux monde malade de la richesse, de l’ambition, de l’avidité et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Puisque l’angoisse de chacun est la nôtre
Nous revivons encore la tienne, fille maigre
Qui te serre convulsivement contre ta mère
Comme pour rentrer en elle
Quand à midi le ciel est devenu si sombre.
En vain, car l’air devenu poison s’est infiltré
À ta recherche par les fenêtres fermées
De ta maison tranquille aux murs solides,
Enchanté par ton chant et ton rire timide.
Des siècles sont passés, la cendre s’est pétrifiée
Emprisonnant pour toujours ces jolis membres.
Ainsi tu restes parmi nous, tors calque de plâtre,
Agonie sans fin, terrible témoignage
De combien importe aux dieux l’orgueil de nos semences.
Mais rien ne reste parmi nous de ta sœur lointaine,
De cette fille de Hollande, entre quatre murs serrée
Qui raconta pourtant sa jeunesse étouffée ;
Ses cendres muettes ont été par le vent dispersées ,
Dans un cahier chiffonné, sa courte vie enfermée.
À Hiroshima, rien ne reste de l’écolière,
Ombre confite dans le mur par la lumière
De mille soleils, victime sacrifiée sur l’autel de la peur.
Puissants de la terre, maîtres des nouvelles horreurs,
Tristes gardiens secrets du tonnerre dernier,
On en a assez des tourments par le ciel donnés.
Avant de presser votre doigt, arrêtez-vous et réfléchissez.


mercredi 1 mars 2017

Le Rêve oublié sur papier

Le Rêve oublié sur papier
ou
Les Ambassadrices



Après le Rêve de Guillaume, premier tome des Histoires d’Allemagne, le second tome intitulé : Le Rêve de Weimar, le troisième intitulé Le Rêve d’Adolf, voici un autre livre de Marco Valdo M.I. : il s’intitule le Rêve oublié et couvre les années 1946 à 1963, les années où une Allemagne, toujours sous le choc du Millénaire avorté, divisée et désillusionnée essaye de se réconcilier avec le monde. Une période difficile qui commence dans les ruines et la honte et qui finit dans les confortables habitudes retrouvées des uns et les premières révoltes des générations d’après.

Ce qu’il faut absolument dire ici, ce qui mérite d’être dit et souligné ici, c’est que sans les Chansons contre la Guerre (CCG), cette édition papier n’aurait sans doute jamais existé puisque toutes les chansons et tous les textes (ou presque) qui y figurent viennent en droite ligne des C.C.G. Ils y ont été conçus et ils y ont grandi ; l’auteur y a aussi appris à les faire.
Au final, il y a 34 chansons pour 18 années. Il y en a 18 tirées des récits de « Mein Jahrhundert » de Günter Grass et mises en chanson et 16 qui sont des versions françaises de chansons allemandes, proposées ici par Marco Valdo M.I. ; pour certaines, il a même fallu en faire la version française expressément afin de pouvoir les insérer dans le livre.

On y trouvera donc :
1946 – Marschlied 1945 ; 1946 – Les Briques rouges de Berlin ; 1946 – Considérations nurembergeoises ; 1946 – La Jeunesse a la parole ; 1946 – Latrines ; 1946 – Tant que les Meurtriers ; 1946 – Troc-Broc ; 1947Oh, Barbara, il neigeait sur l’Elbe... ; 1947 – Chanson de l’Attente ; 1948 – Inventaire ; 1948 – Carte postale aux Jeunes ; 1948 – La Soupe froide ; 1948 – Nous sommes les Indigènes de la Trizonésie ; 1949 – Inge, in Natura et Figura ; 1950 – Kölle Alaaf : Qui va payer ça ? ; 1951 – Lettre de Marienborn ; 1952 – La Cruche de la Lande ; 1952 – Chaque jour ; 1953 – La Chasse aux Chars ; 1954 – Le Miracle de Berne ; 1955 – L’Antiatomique ; 1956 – Quatre Hommes dans un Champ ; 1957 – Ein Volk, ein Helm, ein Heim ! ; 1957 – Atomepoème ; 1958 – Chanson du Miracle économique ; 1958 – Les Ambassadrices ; 1959 – Oscar, Oscar ; 1959 – Le Tango du Crime ; 1960 – Les Pieds d’Hary et ses Lacets ; 1960 – Cha-cha de la Conjoncture ; 1961 – Le Jeu du Pendu ; 1962 : La Cage de Verre ; 1962 : Venez avec nous ; 1963 : La Mousse du Vestiaire


Republier ce qui existe déjà dans les CCG et sur au moins, deux blogs (Canzones et Histoires d’Allemagne) peut sembler paradoxal, mais il n’en est rien. Il y a diverses raisons à cela.

La première, c’est la demande de plusieurs amis qui souhaitaient pouvoir trouver ces Chansons contre la Guerre (en langue française) sur papier ; essentiellement par commodité de lecture. Les écrans lassent l’œil.

La deuxième, c’est le souhait de l’auteur de voir son travail présenté sous une autre forme ; peut-être aussi, son envie de faire des livres et le fait que j’aime les livres.

La troisième est une opportunité de l’évolution ; tout comme Internet avait permis la création et le développement (notamment) des Chansons contre la Guerre (et d’un milliard d’autres sites, blogs…), les nouvelles formes d’édition sont apparues qui permettaient de publier des livres sans disposer de grands moyens financiers et pour tout dire, sans moyen. C’est une forme d’édition libre qui naissait. Concrètement, je suis mon propre éditeur, mais également, celui qui écrit les textes, les compose, les met en page, les corrige ; il n’y a que les imprimer que je ne fais pas. Ce travail artisanal se rapproche assez de celui du peintre, du sculpteur. Évidemment, tout ceci n’est possible que parce qu’un imprimeur peut – grâce à des nouvelles techniques – proposer une impression à la demande, un exemplaire à la fois et à un prix raisonnable à l’exemplaire. Ainsi, chaque personne qui le souhaite peut publier un livre (mais il faut évidemment pouvoir le faire, c’est-à-dire concevoir et écrire un livre, ce qui est un autre sujet), mais aussi, chaque personne peut commander directement son exemplaire du Rêve de Weimar à l’imprimeur et régler son dû à l’imprimeur.
Une des conséquences de cette manière de faire est qu’il ne se trouvera pas des paquets de ce livre sur les étals des libraires, sauf si un libraire particulièrement enthousiaste décide de le faire dans sa librairie.
On me demande souvent si je fais ces livres pour gagner de l’argent…
Avec ce système de vente à l’exemplaire, c’est à peu près impossible ; mais en fait, comme disait mon grand-père, ce n’est pas le but du jeu ; traduction : on s’en fout. Dès lors, il est clair qu’on ne pousse pas à la consommation : lit qui veut.

Une autre raison de cette publication est que les Histoires d’Allemagne avaient été conçues sur une durée de plusieurs années et apparaissaient dispersées et perdaient une bonne part de leur vitalité en raison-même de cet éparpillement. Il convenait d’y mettre de l’ordre et de les rassembler en un ensemble structuré.

Bonne idée car en les regroupant, il est apparu que ces chansons jouaient un rôle de catalyseur de la réflexion sur ce qui est actuellement le « problème central de l’Europe » : l’Allemagne.

L’Allemagne, qui fut le Rêve d’Otto (von Bismarck), est déclinée ici en six rêves qui prolongent celui du premier chancelier. Tous ces rêves tendent vers le même but : la Grande Allemagne.
On commence par celui de Guillaume II, dit le Kaiser, qui est donc un chapitre du déroulement du rêve allemand. Comme on sait, il se terminera par un épouvantable désastre.
Ensuite, à l’effondrement du Reich, apparaîtra une République, connue sous le nom de République de Weimar; elle aussi fera un rêve tumultueux qui se termine tragiquement par la venue au pouvoir des nazis.
Le Reich de Mille Ans, rêvé par Adolf et ses séides, ne survécut pas longtemps à son inspirateur ; après 12 ans (12 ans de trop), il disparaît dans les cendres et les ruines. L’Allemagne écrasée n’a plus qu’à oublier les rêves et les cauchemars ; il lui faudra un temps pour comprendre et assimiler ses défaites.
C’est cette période d’amnésie qui est présentée ici sous titre : « Le Rêve oublié ». C’est le temps de la lente convalescence.
D’autres volumes sont prévus. On en reparlera.

Ainsi Parlait Marco Valdo M.I.

On peut le trouver à l'adresse :

http://www.publier-un-livre.com/fr/le-livre-en-papier/368-le-reve-oublie



mardi 28 février 2017

LA BÊTISE

LA BÊTISE


Version française – LA BÊTISE – Marco Valdo M.I. – 2017
Chanson allemande – Die Dummheit Erika Mann – 1934

Poème d’Erika et Klaus Mann
Musique de Magnus Henning (1904-1995), compositeur et pianiste bavarois
Dans le spectacle de cabaret intitulé « Die Pfeffermühle », « le Moulin à poivre », imaginé par Erika et Klaus Mann, avec la collaboration de Walter Mehring et de Wolfgang Koeppen, et interprété par la même Erika, son amie Therese Giehse et d’autres acteurs et de danseurs (Lotte Goslar, Sybille Schloß, Cilli Wang et Igor Pahlen.)



Therese & Erika

Zurich, 1er janvier 1934. C’est le premier anniversaire du « Moulin à Poivre ». La famille Mann a fui l'année précédente l’Allemagne et Erika rencontre un succès avec son Kabarett anti-nazi en tournée en Europe Le rideau s’ouvre et voici Erika qui introduit le spectacle en chantant la chanson Kälte – FROID. Puis apparaît sur scène Thérèse Giehse, debout sur un piédestal, un bras levé comme certaines statues romaines antiques, une perruque jaune sur la tête, une robe rose bonbon, l'expression fière. Elle chante Die Dummheit, « La Bêtise », celle qui a saisi le peuple allemand se confiant fatalement à son Führer stupide et mortifère.


Lucien l’âne mon ami,
une fois n’est pas coutume, je m’en vais me répéter, quasiment mot pour mot. Voici une intéressante chanson et intéressante à plus d’un titre. D’abord, car c’est une bonne chanson, ce qui ne court pas les rues. Ensuite, c’est une chanson courageuse, une chanson de résistance au nazisme, une chanson en allemand, présentée en 1934 à Zurich dans un de ces cabarets de l’exil. Zurich se situe en Suisse alémanique, comme sans doute tu le sais, mais il importe de le préciser en ce sens que c’est un des derniers territoires de langue allemande qui échappe à la domination des nazis et à leur éteignoir. Enfin, c’est une chanson d’Erika Mann, interprétée par elle au cabaret ; elle payait de sa personne.

Eh bien, Marco Valdo M.I. mon ami,
moi aussi, je vais faire pareil et répéter ce que j’avais répondu l’autre fois quand on parlait du Prince de Menterie . Voilà qui m’intéresse beaucoup, car Erika Mann est une artiste, une écrivaine aussi dont les tableaux qu’elle brosse dans ses textes littéraires sont des descriptions précises, chirurgicales, atmosphériques de ce qui se passait dans les villes allemandes en train de sombrer dans le flot de boue qui submergeait le pays. Et puis, elle avait de qui tenir : toute une famille d’écrivains en ne tenant compte que de ceux qui lui étaient vraiment proches – les chiffres entre. Donc, il y avait son père : Thomas (1875) ; son oncle, Heinrich (1871) ; son frère Klaus (1906), son frère Golo (1909), sa sœur Monika (1910) – tous écrivains. Je précise tout ça, car même si les familles d’écrivains n’ont rien d’exceptionnel – tout comme les familles de musiciens, elles sont cependant assez rares et rarement si nombreuses. Cela étant, raconte-moi un peu ce que dit la chanson.

Alors ainsi, c’est assez curieux, Lucien l’âne mon ami, mais j’aime parfois faire des choses inhabituelles, juste pour les faire. Ça change. Et puis, comme ça, ce qui devait être dit à celui qui découvre ici, avec cette chanson, Erika Mann et son Moulin à Poivre, est dit. Quant à la chanson, c’est un personnage féminin qui se raconte à nous. Ce personnage qui mène bien des gens du grand monde est la Bêtise. Et dans le fond, tout le reste est dit dans la chanson.

Tu as raison, Marco Valdo M.I. mon ami, point n’est besoin de s’appesantir, il suffit finalement de laisser parler le texte ; il dit mille choses que lui seul peut dire. Alors, nous autres, nous deux, reprenons notre tâche et comme Erika Mann et son amie Thérèse Giehse, tissons, tissons le linceul de ce vieux monde bête, brutal, débile, stupide et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Je suis la bêtise, écoutez ma chanson
Et ne la prenez pas à la légère.
Il n’y a rien qui, au fond,
Autant que moi ressemble à la bêtise.
La neige est blanche, la mer est profonde,
Moi, moi je suis stupide.
Le diable qui m’appelle parfois,
Sait très bien pourquoi.
L’humanité craint la raison,
Me souffla le démon.
Personne encore ne t’a rendu justice,
Ma très chère assassine.
Oui, par la volonté de Dieu, je suis stupide !

J’oblitère le cerveau des hommes,
Je m’incorpore à sa substance.
Je vis de
leur bêtise
En une sarabande endiablée.
Je suis particulièrement
présente,
Auprès des messieurs qui règnent
Et qui
partout dans le monde,
M’accueillent joyeux.
Ces messieurs font tout ce que je veux
En une folie mortifère
Et leurs peuples se laissent faire.
Car je
suis toujours présente.
Oui,
par volonté de Dieu, je suis stupide !

À la fin, il y a le crépuscule
Que je provoque.
Ça ne dure pas longtemps, voyez !
Et d’ailleurs, c’est passé.
Que dites-vous ? Non ? Vous me reconnaissez maintenant ?
C’est moi qui aurais tout fait ?
Vous m’évitez et me nommez maintenant ?
Qu’ai-je seulement fait… ? !
Serait-il possible que…
 ? Pfui, la raison !
Quelle douce lumière mortelle.
Je
n’ai plus de maison,
Aie, je n’y comprends que dalle
Oui,
par la volonté de dieu, j’étais stupide.