vendredi 11 décembre 2015

LETTRE À MON PAPA LOINTAIN


LETTRE À MON PAPA LOINTAIN

Version française – LETTRE À MON PAPA LOINTAIN – Marco Valdo M.I. – 2015
Chanson italienne – Lettera al papà lontanoFranco Trincale – 1967




Personne ne pourra plus nous séparer,
Petit poussin de mon cœur.






Voici, Lucien l’âne mon ami, une bien jolie canzone à propos de l’émigration. Elle ne raconte pas comme le font – à juste titre – bien des autres, une histoire terrible, comme celle d’Attilio [[51087]]. Souviens-toi, c’était l’histoire d’un mineur assassiné, en exil, en émigration, par des voyous indigènes.

Je m’en souviens fort bien, tout comme j’ai en mémoire les terribles accidents qui peuvent survenir dans le travail – accident individuel, catastrophe collective.

On peut y ajouter les mauvaises conditions de vie, les maladies professionnelles… Les mineurs émigrés se sont battus ici pour la reconnaissance de la silicose comme maladie professionnelle ; il y a cinquante ans et ils ont gagné ce combat. Que dire encore des usines d’amiante ou des carrières de chaux ? Tout cela est assurément terrible et mérite, nécessite qu’on en parle. Mais


Mais quoi donc, Marco Valdo M.I. mon ami ? Quoi donc ? Quoi donc encore ?


Eh bien, il y a d’autres facettes à l’émigration, des facettes tout aussi terribles, même si elles sont d’un caractère qu’on dira plus personnel, plus intime, plus intérieur, plus sentimental, plus familial… elles n’en sont pas moins douloureuses. Car, mon ami Lucien l’âne, il ne t’aura pas échappé que l’humain, comme bien d’autres animaux, est un être d’émotion, est un animal sentimental. Et cette dimension émotionnelle, je le pense, est sans doute au moins aussi importante que les conditions matérielles d’existence. Et, voilà le point : l’émigration engendre une coupure vive, une blessure saignante dans ces êtres sentimentaux que sont les humains – aussi bien chez l’émigré que chez les proches restés au pays.


Je le conçois très bien ; la douleur de la séparation est terrible, même pour les ânes. Mais revenons à la canzone. Que dit-elle ?


Elle raconte, elle raconte, car c’est une canzone de cantastorie – littéralement, de raconteur d’histoires – elle raconte une histoire. Pour la raconter, elle organise une mise en scène particulière. Elle présente tout d’abord une lettre qu’un petit enfant resté au pays écrit à son papa émigré au loin ; une lettre où il lui demande, il le supplie de revenir ; et la réponse qu’adresse le papa exilé à son enfant. Et voilà tout.


Oh, dit Lucien l’âne, j’en suis par avance tout troublé. Elle me plaît beaucoup cette histoire et j’espère qu’au moins cette fois, on connaîtra une fin heureuse.


Rassure-toi, je pense que c’est le cas. Le papa annonce son retour. Mais avant de conclure, je dois avouer que j’ai légèrement changé cette histoire. Dans la canzone italienne, c’est un petit garçon qui écrivait à son papa ; moi, j’ai choisi d’en faire une petite fille. D’abord, pour faire place aux fillettes, dont à la vérité, je ne sais si elles sont plus tendres que les gars ; mais aussi, car Franco Trincale interprète la chanson avec sa fille Mariella.

Tu as donc bien fait. Maintenant, il nous faut reprendre notre tâche et tisser le linceul de ce vieux monde malade de l’économie, perclus d’avidité, d’oppression, d’émigration, d’exil et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



L'enfant :

Cher papa, je t’écris cette lettre,
On ne se voit pas depuis quatre ans
La maison semble vide sans toi,
Nous t’attendons, avec maman.
Si je fais des fautes, excuse-moi papa,
Cette lettre que je t’écris ; c’est la première.
J’ai mis ce que mon cœur me dicte,
Je t’en prie, reviens, papa.
Si tu reviens, papa, le soleil brillera,
La maison ne sera plus triste et sombre.
Maman souffre mille tourments,
Elle t’aime encore plus qu’avant.
Reviens à la maison, cher papa lointain,
Je t’embrasse. Signé : ton cher poussin.

Le père :

Petit poussin de mon cœur,
Comme tu es belle, comme tu as grandi.
Sans toi, je n’aurais pas eu tout ce courage,
Ma petite, je reviens pour cela ici.
J’ai lu ta chère petite lettre,
Ton papa aime sa petite maman.
Le passé n’existe plus dorénavant ,
Le soleil est revenu dans le ciel bleu
Et serre-toi contre mon cœur, ma petite blonde,
Moi, quand je t’embrasse, j’embrasse le monde.
Moi et maman, tu vois, on ne pleure pas,
Et on te serre fort, fort contre notre cœur.
À présent, plus personne ne nous séparera,
Petit poussin de mon cœur.




jeudi 10 décembre 2015

LA BALLADE D'ATTILIO

LA BALLADE D'ATTILIO


Version française – LA BALLADE D'ATTILIO – Marco Valdo M.I. – 2015
Chanson italienne – La ballata di AttilioFranco Trincale1970

Qui cherche la fortune trouve la mort
Attilio est un garçon sicilien émigré en Suisse et qui, épargné par les catastrophes minières, fut tué par des voyous helvétiques, racistes et xénophobes qui, encore dans les années soixante et septante, traitaient les Italiens comme des chiens. Dans ce texte Trincale, en plus de rappeler les morts de Mattmark (et de Marcinelle), fait une allusion ironique et amère au fait que les frais de voyage pour les rapatriements des corps des émigrés morts dans des circonstances violentes étaient à charge de l'État - chose qui revient souvent dans les chansons de l'émigration. Consolation vraiment maigre pour une vie brutalement détruite.

Depuis ce temps où Trincale faisait cette chanson, Lucien l'âne mon ami, les choses ont évolué, en apparence, mais dans les faits n'ont pas changé. Et sans doute, ont empiré.

Comment ça ? Je n'ai pas entendu parler de beaucoup d'accidents de mine, je n'ai pas entendu parler de beaucoup d'émigrants italiens morts dans les usines...

Certes. Mais la raison est simple : il n'y a plus de mines (ou quasiment), il n'y a plus d'usines ou en tous cas, beaucoup de moins de travailleurs dans les usines et de plus, les migrants italiens sont devenus dans la plupart des cas, des gens du pays dans le pays d'émigration, même si souvent, ils gardent certains caractères spécifiques. Je maintiens cependant l'affirmation que les choses ont empiré et sans doute, vont-elles empirer encore... On en assassine plus, à présent et même, on les renvoie vers la mort et je ne vois pas comment on pourra parer à cette terrible dérive. Au fond, la vérité, c'est qu'il n'y a pas de moyens connus pour éradiquer la connerie, la bêtise, la méchanceté, l'avarice, l'avidité et la peur qui y préside. Nombre d'habitants de nos contrées ont peur et principalement, peur d'eux-mêmes, peur de leurs propres faiblesses, peur de leur sentiment d'infériorité, qu'ils déguisent en une affirmation de leur supériorité face à tout nouveau venu. Ils parlent même de civilisation...

Et des nouveaux venus, il va y en avoir beaucoup et de plus en plus et qui viennent de bien plus loin que l'Italie, de venir du bout du monde, dit Lucien l'âne en hochant son grand front pensif. Et ce n'est qu'un début. Ils sont des dizaines de millions à errer dans le monde. Et ce en quoi, Marco Valdo M.I. mon ami, tu as pleinement raison, c'est qu'ils ne sont pas mieux traités, sinon pire, que leurs prédécesseurs qui étaient venus ici (et ailleurs) suite – tiens-toi bien – à la guerre, mais surtout, ô, surtout, en fuyant la misère. L'Italie, par exemple, dans ces années-là, et spécialement dans ses campagnes, crevait de faim et le pays – payant ainsi vingt ans de fascisme – exportait ses habitants. Uomini contro carbone… entre autres choses. Résultat : sur place, des bouches en moins à nourrir, des jeunes en moins à éduquer… et de l'argent frais venant de l'étranger.

Eh bien, Lucien l'âne mon ami, c'est évidemment la même situation que l'on trouve aujourd’hui sous le nom de « réfugiés politiques » pour ceux qui fuient la guerre et de « réfugiés économiques » pour ceux qui fuient la misère ; ces derniers font d'ailleurs l'objet d'une vindicte particulière, comme s'il était normal de mourir de faim… De la part de qui ? Et voilà un indigne paradoxe : de la part de gens qui ont connu (tous indistinctement nous sommes des ex-migrants – l'humaine nation n'ayant jamais cessé de se déplacer et de se mélanger) le même destin (directement ou dans leur ascendance).

Moi, je dis que ce sont d'indignes ex-migrants, d'indignes ex-paysans, des gens qui – si on leur avait appliqué ce qu'ils exigent aujourd'hui qu'on applique aux autres – notamment par leur vote et leurs manifestations diverses, ne seraient pas ici maintenant. On pourrait résumer leur attitude par un slogan : « Les étrangers dehors et à droite, toute ! ».

Et cette façon brutale et barbare d'accueillir l'étranger n'est paradoxale qu'en apparence. C'est, dans les faits, encore un effet de la Guerre de Cent Mille Ans [[7951]] que les riches font aux pauvres, les puissants aux plus faibles, les installés aux nouveaux arrivants. « Frères humains qui ... [[5843]]»

Et dire qu'ils parlent de civilisation… et tout ce qu'ils savent faire, c'est compter leurs sous. Enfin, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde peuplé d'émigrés en tous genres, suant la misère, puant la richesse et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Si tu veux voir l'enfer, mon ami,
Viens avec moi, je t'emmène,
Il s'appelle Mattmark et Marcinelle
Où sans laine vont les brebis.

Il y a l'enfer sur terre, mes amis,
Là où le soleil se cache dans la nuit,
Là où la neige tue les émigrants.
Là, il prend la couleur du sang.

Attilio quitta son village,
Embrassa sa maman au clair de lune
Et il partit à l'étranger avec sa valise
À la recherche du travail et de la fortune.

Il trouva le travail et fut insulté,
Par des voyous suisses, il fut tué.
La mort dans la mine l'avait épargné
Mais par la main de l'étranger, il fut frappé.

Vêtue de noir avec les yeux en larmes
Sa maman attend, la pauvre :
Avec le billet gratis, donné,
Dans un cercueil, Attilio est rentré.

Il y a un train chaque jour à la station
Qui a l'enfer pour destination.
De l'émigrant tel est le sort :
Qui cherche la fortune trouve la mort.


mardi 8 décembre 2015

LA GUERRE EST FINIE



LA GUERRE EST FINIE


Version française – LA GUERRE EST FINIE – Marco Valdo M.I. – 2015
Chanson italienne – La guerra è finitaClaudio Lolli – 1973
Album "Un uomo in crisi" (1973).




On apporte à table une tarte aux pommes 
Avec vingt bougies 





On apporte à table une tarte aux pommes
Avec vingt bougies
Et le mousseux de l’an passé,
Gardé au frigo, un peu oublié.

On apporte à table l’émotion,
Tous les souvenirs de jeunesse.
La roue tourne, tourne le timon
Pointe un peu de tristesse.

Bouillonne un peu de rage,
Resurgit une vie dégoûtante,
Revient au clair le jour où la mère
Donna son fruit de jeune épouse.

Le voici mon garçon, le voilà jeune et fort,
Il n’aura jamais de la peur de la mort .
Il ne vivra jamais ma vie de merde.
Et désormais, il n’y a pas plus de guerre,
La guerre est finie.

Sonne à la porte un peu de joie,
Ce sont les enfants de ton frère,
Ils viennent faire la fête,
Car maintenant quelqu’un s’ennuie.

Un cadeau de trois mille lires,
Pour remercier, tu ne sais que dire,
Ta mère voit à l’instant,
Qu’il n’est pas vrai que tu sois content.

Quelqu’un dit « Aujourd’hui, tout est différent »
Et un autre rétorque le contraire.
On blague une tête blanche maintenant
Pour consoler une larme fatiguée.

Le voici ton gars, le voilà jeune et fort,
Il n’aura jamais de la peur de la mort.
Il ne vivra jamais ta vie de merde.
Et désormais, il n’y a pas plus de guerre,
La guerre est finie.

Passe minuit ainsi à bavarder,
Quelqu’un veut s’en aller,
Il dit que ça n’a pas d’importance,
Même si on n’a pas mangé la tarte.

Et tu les salues là sur la porte
Et tous disent des bêtises,
Que tu es un beau jeune homme,
Et qui plaît aux filles.

Même s’il a sommeil, ton père insiste,
Pour que tu souffles ces vingt lumières,
Que tu coupes une tranche de tarte aux pommes,
« Nom de Dieu », dit-il, « c’est ton anniversaire ! ».

Le voici notre gars, le voi jeune et fort, 
Il n’aura jamais de la peur de la mort. 
Il ne vivra jamais notre vie de merde.
Et
désormais, il n’y a pas plus de guerre, 

La guerre est finie.

lundi 7 décembre 2015

LA GUERRE SOUABE, OU LE TAMBOUR ROULE

LA GUERRE SOUABE, 

OU LE TAMBOUR ROULE


Version française – LA GUERRE SOUABE, OU LE TAMBOUR ROULE – Marco Valdo M.I. – 2015

Poème : August Heinrich Hoffmann von Fallersleben
Musi
que : Ernst Richter (1808-1879)
Publi
cation dans les Unpolitische Lieder (1841)


Le tambour roule, dehors à la guerreAvec des piques, des épées, des canons !
Vraiment, c’est un combat terrible !



La Guerre de Souabe se déroula entre les Habsbourg d'Autriche et les Suisses en 1499 et se conclut par la victoire des Suisses.



Le tambour roule, dehors à la guerreAvec des piques, des épées, des canons !
Vraiment, c’est un combat terrible !
Nous
partons avec armes et bagages,Et personne ne reste en arrière.

Et quand la barbare bataille a commencé,
Quand nous dûmes nous frapper,
Je dis alors : Donnez-moi mon homme -
En quoi me concerne donc votre guerre ? -
Avec lui, je veux m’accorder.

La proposition était étonnement neuve,
Pour les courageux comme pour les lâches.
Chacun pensa, ma foi et sans prétention,
Je ne suis pas un tigre, je ne suis pas un lion,
Et je veux rester un homme.

L’ennemi se mit à penser ainsi bientôt.
Et baissa ses drapeaux :
Nous voulons être unis fraternellement,
Et tant que pour nous, le soleil brillera au firmament,
Passer de bons moments.

Nous avons arrosé l’accord, sans délai
Et chanté des chants de paix ;
Et quand finit le banquet,
Chacun dit : ah, quand donc viendra le jour,
Où nous nous battrons de retour !


dimanche 6 décembre 2015

Jef, l'âne du diable

Jef, l'âne du diable


Chanson française – Jef, l'âne du diable – Marco Valdo M.I. – 2015

Ulenspiegel le Gueux – 14

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – I, LVII)

Cette numérotation particulière : (Ulenspiegel – I, I), signifie très exactement ceci :
Ulenspiegel : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs, dans le texte de l’édition de 1867.
Le premier chiffre romain correspond au numéro du Livre – le roman comporte 5 livres et le deuxième chiffre romain renvoie au chapitre d’où a été tirée la chanson. Ainsi, on peut – si le cœur vous en dit – retrouver le texte originel et plein de détails qui ne figurent pas ici.



Les sergents déjà l’avaient encerclé
L'âne rua, braya ; tous dans l'effroi,
Reculaient pétrifiés.



Nous voici, Lucien l’âne mon ami, à la quatorzième canzone de l’histoire de Till le Gueux. Les onze premières étaient, je te le rappelle :

01 Katheline la bonne sorcière [[50627]] (Ulenspiegel – I, I)
02 Till et Philippe [[50640]](Ulenspiegel – (Ulenspiegel – I, V)
03. La Guenon Hérétique [[50656]](Ulenspiegel – I, XXII)
04. Gand, la Dame [[50666]](Ulenspiegel – I, XXVIII)
05. Coupez les pieds ! [[50687]](Ulenspiegel – I, XXX)
06. Exil de Till [[50704]](Ulenspiegel – I, XXXII)
07. En ce temps-là, Till [[50772]](Ulenspiegel – I, XXXIV)
08. Katheline suppliciée [[50801]](Ulenspiegel – I, XXXVIII)
09. Till, le roi Philippe et l’âne [[50826]](Ulenspiegel – I, XXXIX)
10. La Cigogne et la Prostituée [[50862]](Ulenspiegel – I, LI)
11. Tuez les hérétiques, leurs femmes et leurs enfants ! [[50880]](Ulenspiegel – I, LII)
13. Indulgence [[51015]] (Ulenspiegel – I, LIV)

Cette fois, Lucien l'âne mon ami, c'est un grand moment que raconte la chanson. Celui de la rencontre de Till et de l'âne Jef, qui deviendra son ami. Till aura ainsi un interlocuteur, en quelque manière, personnel. D'expérience et c'est tout à ton honneur, je peux dire qu'un tel compagnonnage est précieux.

Je n'en doute pas un seul instant, dit Lucien l'âne en riant. Un âne est toujours un compagnon très précieux.

Et la chanson en rend compte, après l'auteur d'Ulenspiegel lui-même. Il suffit de voir comme l'âne est introduit, comme je le dirais si je parlais le charabia contemporain, car en franglais, on dit : « Puis-je vous introduire Madame Machin ? Ou Mesdames, Messieurs, je vais vous introduire Monsieur Truc. » Je t'assure tout de suite que personnellement, je ne vois pas d'un bon œil que l'on m'introduise Madame Chose ou Monsieur Untel et je n'ose imaginer où.

Moi non plus. Comme toi, je n'aimerais pas qu'on m'introduise qui que ce soit, ni quoi que ce soit… Encore que si j'ai bien entendu, il n'est pas question, dans cette phrase bâtarde, d'introduire dans l'âne… Mais d'introduire l'âne. Ce qui n'est pas moins curieux ; qui voudrait qu'on lui introduise un âne, tout entier ? Car la chose là aussi n'est pas claire. Pour ce qui est des ânesses, je m'introduirai bien tout seul.

Je l'imagine et je l'espère. Mais revenons au texte de la canzone. Donc, je disais avant qu'on ne s'égare un instant, je disais : il suffit de voir comment l'âne est présenté, avec toute la solennité d'une statue de procession ; c’est un âne de cortège, un âne de prestige comparable et comparé à la Vierge elle-même lors de sa grande sortie annuelle du 15 août. C'est un âne de fête. J'aimerais bien te voir ainsi déambuler couvert de « flocquarts, pendilloches et de clous ».

Là, il faut que tu m'expliques, car ce français-là m'échappe un peu. Que sont-ce ces flocquarts et pendilloches ? Que viennent faire là des clous ? J'ai eu beau consulter mes meilleurs dictionnaires, mais aucun n'en parle.


Et ils ont tort et tu as raison.Aucun n'en parle et pourtant, ce sont de beaux mots et qui existent dans la littérature française. Je t'en garantis la présence chez au moins un grand écrivain de langue française du dix-neuvième siècle, le père d'Ulenspiegel, notre Virgile : j'ai nommé Charles De Coster.

Soit, mais cela ne m'explique pas ce que sont les drôles de choses, ces pendillards et ces flocquets.

Eh bien, Lucien l'âne mon ami, comme disent les enfants qui jouent, tu brûles. Tu t'approches fort du sens de ces mots. Mais, laisse-moi conduire la danse. Comme toi, j'ai été surpris de trouver pareils mots, quoique j'en subodorais le sens. Alors, je me suis plongé, comme toi, dans les dictionnaires, pour confirmation de mon sentiment. Posons a priori qu'il devrait s'agir de machins qui floquent et d'autres objets qui pendouillent.


C'est comme l'eau de la Meuse, dit Lucien l'âne tout réjoui.

Si le mot flocquart n'existe pas dans les dictionnaires, c'est qu'on ne l'y a pas mis. La faute en est aux dictionnaires ; ça ne l’empêche pas d'exister et d'être connu sous d'autres formes. Comme bien des mots anciens, il est sans doute une variante d'une forme plus communément usitée par la suite. Je te rappelle que le récit se situe vers 1525-1550 et dans la partie nord de la France. J'ai trouvé la variante auvergnate « floquet » dans le Gaspard des montagnes d'Henri Pourrat, que je te cite : « Leurs chevaux, tous harnachés de même, à grelots et à floquets de laine bleue ». Cette phrase presque identique à celle de l'Ulenspiegel (lequel est bien antérieur) explique nos deux mots. On aura donc : floquet ou flocquart : petite touffe de laine » qui décore le tissu ; pendilloches ( à rapprocher de cloches, mailloches, veilloche, vailloche …) ou grelots : clochettes qui pendillent ou pendent sur un vêtement, une parure. Quant aux clous, dont je vois qu'ils t'inquiètent, ils sont de cuivre doré et ornent le harnachement de cuir.

Merci Beaucoup, dit Lucien Lane. Je n'en demandais pas tant. J'aimerais quand même connaître l'histoire que raconte cette canzone. 

Comme tu viens de le voir, Till rencontre un âne. Autour de cet âne, il y a un attroupement de vieilles femmes et de sergents, qui sont des soldats de ville ou de policiers ; mais l'âne ne se laisse pas approcher. Il rue, il brait, il se fâche. On dirait un démon. Il est d'ailleurs, médisent les vieilles, l'âne de Gilles, le tueur d'enfants. Ce Gilles, je te le confie, ne serait dès lors autre que Gilles de Rais, seigneur breton à qui des jaloux et des extorqueurs dirent une sinistre mémoire pour le dépouiller, aidés en cela par l'Église, le roi et les bien-pensants qui ne supportaient pas le franc-parler et la franche conduite de Gilles. Pour cela, ils l'ont accusé de rébellion (refus de s'incliner), de pacte avec le diable (magie, sorcellerie…) et d'actes contre nature (sodomie…). Bref, les accusations classiques contre ceux qui ne voulaient pas se soumettre ou contre ceux dont on voulait se débarrasser. Cependant, Till va en quelque sorte amadouer cet âne soi-disant démoniaque, le baptiser Jef (diminutif de Joseph) et s'en aller avec lui aux nez et aux barbes des vieilles et de la maréchaussée. Une histoire à la Brassens. Je te laisse découvrir le reste et la façon dont Till console Jef des piqûres de taon.

Avant de conclure, je dois dire que je suis très heureux que Till ait donné un si joli nom à l'âne et qu'il me plaît également qu'il entame une aussi jolie conversation consolante, à la manière de Jacques Brel, qui chantait : « Viens Jef, t'es pas tout seul ! », une chanson qui vous prend au ventre. Concluons quand même et reprenons notre tâche qui tient en ceci que nous tisserons le linceul du vieux monde, de ce vieux monde superstitieux, cancanier, médisant, stupide, avide et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Till vagabondait par voies et sentiers ;
Sur sa route se tenait un âne enharnaché,
Paré comme une madone au quinze août
De flocquarts, de pendilloches et de clous.

Des vieilles se dandinaient autour de lui,
Parlant toutes à la fois, faisant grand bruit.
C'est l'âne de Gilles, le tueur d'enfants,
Le diable le protège, c'est une âme de Satan.

Interloqué, l’âne se tenait coi.
Les sergents déjà l’avaient encerclé
L'âne rua, braya ; tous dans l'effroi,
Reculaient pétrifiés.

C'était un braire de démon ;
On le laissa brouter le chardon.
Et les poules caquetaient et les pies jacassaient
Au mouvement de la queue du baudet.

Alors, Till vînt qui le premier, l'âne considéra.
Il lui donna l'avoine et le monta.
Il bénit les vieilles, les sergents et s'en alla tout droit.
À l'âne, Till dit : Jef, je te baptise et mon ami, tu seras.

Viens Jef, tu n'es plus tout seul à trotter
On est deux à présent à tirer la queue du diable
Un peu plus tard, l'âne broutait, broutait, à l'arrêt.
Till dit : « Moi aussi, j'aimerais me trouver une table ».

Halte, Jef, ne te lamente pas
Tu as comblé ton estomac
N'étaient les taons suceurs
Ce serait le bonheur.

Ainsi, Jef, ne te lamente pas
Chacun a son taon, comme toi,
L'homme à la Sainte Pantoufle et les rois,
Et jusqu'à moi, dont le taon le sang boit.