jeudi 25 septembre 2014

L'AUBE EST TOUJOURS NEUVE

L'AUBE EST TOUJOURS NEUVE

Version française - L'AUBE EST TOUJOURS NEUVE – Marco Valdo M.I. – 2014

Chanson italienne – Sempre nuova è l'albaRocco Scotellaro – 1948




Derrière Grassano - Carlo Levi - 1935













Dans la préface au recueil « È fatto giorno » de 1954, Carlo Levi définit ces vers du poète de Tricarico comme la « Marseillaise du mouvement paysan »... 

J'ajouterais, dit Marco Valdo M.I., car c'est indispensable ici, ce que Rocco Scotellaro écrivait de Carlo Levi dans son roman inachevé « L'uva putannella » où il met en scène Carlo Levi, « torinese del sud », comme disait Gigliola Di Donato, et lucanien d'adoption depuis le Christ s'est arrêté à Eboli. On verra ici que Carlo Levi était pour Rocco Scotellaro bien plus qu'un ami, ce qui les a unis était au-delà même de la fraternité, ce fut quelque chose que j'appellerais « fratellance », une commune reconnaissance de fraternité, une sorte de parenté du cœur et de l'esprit, un engagement sans retour pour l'humanité de l'humaine nation.
Mais écoute le récit de Rocco Scotellaro (le « io » de l'histoire, le je du récit) – en italien et en français, dans ma version immédiate :
« A che vale leggere per noi, ve lo dice questo libro, che spiega pure quando e come e perchè uno scrive, io dissi. - Io ho avuto la fortuna di conoscere l’uomo che l'ha scritto, non è veramente mio amico, non è nemmeno, vi avverto, un vostro amico. Ha scritto questo che è il più appassionato e crudo memoriale dei nostri paesi. Ci sono parole e fatti da fare schiattare le molli pancie dei signori nel sonno, meccanicamente, per la forza di verità. Ci sono morti e lamenti da fare impallidire i santi màrtiri per la forza di verità. E le nostre terre si muovono da parere fiumi e i morti, tutti i morti i bambini e i vecchi vivono sulle nude terre tremanti e nei boschi. E i vivi... Leggiamo ora.
Però vi dicevo, dello scrittore, che non è un amico.
Non è un amico, come non può esserlo il padre, la madre, il fratello. Amico è l'avvocato, il medico, il testimone, il deputato, il prete. Quest’uomo è un fratellastro, mio, nostro, che abbiamo un giorno incontrato per avventura. Ciò che ci lega a lui è la fiducia reciproca per un fatto accaduto a lui e a noi e un amore della propria somiglianza. Eccolo qui, alla prima pagina, comincia, sentite. E' stato anche lui in galera e va dicendo che ognuno dal presidente al cancelliere, dal miliardario al pezzente, dovrebbe andarci una volta.
« ... Chiuso in una stanza, e un mondo chiuso, mi è grato riandare con la memoria a quell'altro mondo, serrato nel dolore e negli usi, negato alla Storia e allo Stato, eternamente paziente; a quella mia terra senza conforto e dolcezza, dove il contadino vive, nella miseria e nella lontananza, la sua immobile civiltà, su un suolo arido, alla presenza della morte »

« Quel intérêt pour nous de lire, c'est ce que vous dit ce livre, qui explique aussi qui, comment et pourquoi quelqu'un écrit, dis-je. J'ai eu la chance de connaître l'homme qui l'a écrit, ce n'est pas vraiment mon ami, et encore moins, je vous préviens, votre ami. Il a écrit ce qui est sans doute la plus passionnante et la plus crue des chroniques de nos villages. Ce sont des mots et des faits à faire crver les grossses panses de messieurs dans leur sommeil, mécaniquement, par la force de la vérité. Ce sont des morts et des lamentations à faire blêmir les saints martyrs à force de vérité. Et nos terres se meuvent comme des fleuves et les morts, tous les morts les enfants et les vieux vivent tremblants sur les terres nues et dans les bois. Et les vivants… À présent, lisons…
Mais avant, je vous disais, à propos de l'écrivain, que ce n'était pas un ami.
Ce n'est pas un ami comme peut l'être le père, la mère, le frère. Ami est l'avocat, le médecin, le témoin, le député, le prêtre. Cet homme est un frère de sang , mien, nôtre, que nous avons un jour rencontré par hasard. Ce qui nous lie à lui, c'est la confiance réciproque née d'un fait arrivé à lui et à nous et d'un amour de notre ressemblance. Voilà, il commence ainsi, écoutez. Lui aussi est allé en prison et il dit que chacun du président au greffier, du milliardaire au mendiant, devrait y aller une fois.
« … Enfermé dans une chambre, et un monde clos [ à Florence, dans la clandestinité, chez Anna Maria Ichino – piazza Pitti, 14 ], il me plaît de revenir par la mémoire à cet autre monde, enserré dans la douleur et les usages, nié par l'Histoire et l'État, éternellement patient ; à cette terre mienne, sans confort et sans douceur, où le paysan vit, dans la misère et l'éloignement, sa civilisation immobile, sur un sol aride, en présence de la mort. »
J'ai même entendu raconter que lorsque Rocco Scotellaro avait été mis en prison, il faisait des lectures du « Christ s'est arrêté à Eboli » aux prisonniers assemblés…


Ainsi Parlait Marco Valdo M.I.




L'aube est toujours neuve
Ne me criez plus
en dedans, Ne soufflez pas en mon cœur Vos souffles chauds, paysans.

Buvons ensemble une tasse emplie de vin !
Quand au temps hilare du soir
S'apaise notre vent désespéré.

Pointent aux poteaux encore
Les têtes des brigands, et la caverne –
L'oasis verte de la triste espérance –
Conserve impeccable un oreiller de pierre….


Mais sur nos sentiers, on ne revient pas en arrière.
D'autres ailes fuiront
Des pailles du nid,
Car au long de l'agonie des temps
L'aube est neuve, est neuve.

mercredi 24 septembre 2014

O GORIZIA, SOIS MAUDITE

O GORIZIA, SOIS MAUDITE


Version française – O GORIZIA, SOIS MAUDITE – Marco Valdo M.I. – 2014
Chanson italienne – O Gorizia, tu sei maledetta – anonimo - 1916
Voir aussi : https://www.youtube.com/watch?v=HbFINI9pxuU




Messieurs les officiers traîtres

C'est vous qui avez voulu la guerre !
Vous les égorgeurs de chair à vendre
Et ruine de la jeunesse.


















La bataille de Gorizia (9-10 août 1916) coûta, selon des données officielles, la vie à 1.759 officiers et 50.000 soldats environ, du côté italien ; du côté autrichien à 862 officiers et 40.000 soldats environ.
Ce fut un des massacres les plus fous d'une guerre complètement folle.

« O GORIZIA, SOIS MAUDITE » est une chanson « dans » la guerre, qui fait toujours fait partie de la tradition anarchiste et antimilitariste.

On dit que celui qui était surpris à chanter cette chanson pendant la guerre était accusé de défaitisme et pouvait être fusillé.

La version originale fut recueillie par Cesare Bermani, à Novare, d'un témoin qui affirma l'avoir entendue des fantassins qui conquirent Gorizia le 10 août 1916.

1964 : scandale national au « Festival des Deux Mondes » de Spoleto.

En 1964, elle fut présentée au Festival des Deux Mondes de Spoleto par le Nuovo Canzoniere Italiano dans le spectacle « Bella ciao», en suscitant la colère des bien-pensants. Lorsque Michele L. Straniero et Fausto Amodei commencèrent à chanter « Gorizia », il se produisit des incidents dans la salle ; la droite chercha à empêcher les représentations ; Straniero, Leydi, Crivelli et Bosio furent dénoncés pour outrage aux Forces Armées.

[Michele Straniero],
remplaçant pour l'interprétation de O Gorizia tu sei maledetta Sandra Mantovani, victime d'une extinction de voix, chanta en effet une strophe imprévue (Officiers traîtres/qui avez voulu la guerre / égorgeurs de chair à vendre/et ruine de la jeunesse) qui suscita dans la salle la réaction d'un officier et de dames en fourrures, tandis que lors des soirées suivantes, le spectacle a été constamment perturbé par des groupes de fascistes. Ce scandale au centre de l'intérêt journalistique pendant plus d'une semaine sera par ailleurs le meilleur lancement pour les Dischi del Sole (Disques du Soleil), qui renforcent ainsi leur présence politico-culturelle dans le pays.
(Cesare Bermani,
de A - rivista anarchica)

« Finalement nous sommes en scène face à une salle comble. Nous commençons à chanter. Silence mortel : tous sont curieux de ces chants, à commencer par Bella Ciao de Giovanna Daffini. À mesure qu'on avance, s'enflent les commentaires, murmurés, parfois même dits à haute voix. À la strophe de Sandra Mantovani « … et dans les stalles nous ne voulons plus mourir… » une voix de femme hurle : « Je possède deux cents âmes et aucune d'elles n'est morte dans les stalles ! ». Suivent une série de « Bouh » du poulailler.

Finalement se lève Michele Straniero et entonne Gorizia. À la strophe « Messieurs les officiers traîtres /qui avez voulu la guerre / égorgeurs de chair à vendre/cette guerre nous enseigne à punir » se déchaîne la colère de Dieu. Une voix se lève du parterre : « Hourra les officiers », suivie de choeurs « Hourra l'Italie ». Du poulailler arrive une réponse immédiate et on lance une chaise sur le parterre, pendant qu'on entonne Bandiera Rossa (Drapeau rouge). Du bas, ils répondent avec Facetta Nera (chanson fétiche des fascistes italiens). Bousculades à droite et à gauche. Tout autour, les gens continuent à discuter avec toujours plus d'« animation ». En somme, ils se cognent. »

(
récit de Giovanna Marini)

La strophe « 
Messieurs les officiertraîtres» n'est pas présente dans toutes les versions et a été certainement ajoutée par la suite. À l'origine, elle provient de « O Venezia », sur la mélodie de laquelle, parfaitement adaptable, est parfois chantée « O Gorizia ». Entre les deux chansons existe certainement une corrélation très étroite.
Outre celle de Joe Fallisi, nous signalons aussi la très belle interprétation, pour voix féminine, de la part du groupe « Les Anarchistes » dans l'album «Figli di origine oscura - Enfants d'origine obscure » (2003) et celle de Suso dans l'album « Danni Collaterali », édité par Il Manifesto. Les versions plus classiques pour voix féminine, cependant, sont sans doute celles de Giovanna Marini et de Sandra Mantovani.





Mon cher ami Lucien l'âne, si j'ai pris la peine d'en faire de ces derniers jours des versions françaises (plus exactement, en langue française, vu que comme tu le sais, nous ne sommes pas en France, ni d'ailleurs originaires de ce pays et que moi, personnellement – comme disent en flamand les ministres, les burgmeesters et les coureurs cyclistes de ce pays : « Ik, persoonlijk... »…


Les derniers, plus optimistes, ajoutent généralement – en français, cette fois : « je ferai mieux la prochaine fois... »…


Tu as raison, mon ami l'âne Lucien, je ferai pareil pour mes versions… Cela dit, j'ai fait toutes ces versions françaises à destination d'un public qui n'a – dans le meilleur des cas – qu'une connaissance très très vague de ces épouvantables massacres qui eurent lieu entre 1915 et 1918 aux confins de l'Autriche et de l'Italie, afin de lui faire connaître ces événements absurdes et malheureux – quel que soit le côté où l'on se place.En ce qui concerne la seule Italie, cette guerre tua 650.000 militaires et environ la même quantité de civils, soit environ et pur la seule Italie, environ 1.300.000 morts. Sachant évidemment, que la plus grande partie des militaires tués étaient eux aussi des civils qu'on avait obligés – sous peine de sanctions pouvant aller jusqu'à la mort – à faire une guerre contre d'autres civils, mis dans les mêmes conditions…


Ah, si les guerres ne tuaient que les militaires, ce serait logique et cohérent, car c'est leur vocation, en quelque sorte ! Bref, les militaires avaient pris les gens (ouvriers, paysans, bourgeois, intellectuels, étudiants, jeunes...) en otages… C'était d'ailleurs le cas dans tous les camps adverses… Je te cite quand même un chiffre rassurant… En Italie, pour cette seule guerre, il y eut plus de 200.000 déserteurs.



S'ils n'ont pas été repris et fusillés, ceux-là au moins ont survécu… Mais revenons aux massacres de Gorizia. Pour information, Gorizia en italien , Gurize en friulano standard, Guriza in friulano goriziano, Gorica en sloveno, Görz en allemand est une commune italienne d'environ 35.000 habitants, située sur l'Isonzo (Nord-Est de l'Italie). Elle se situe au point de rencontre entre les mondes latin, slave et germanique. Donc, les massacres firent des dizaines de milliers de morts, parmi des gens qui n'avaient aucun goût pour la guerre – d'où le « Sois maudite Gorizia ».




Et j'espère bien qu'elle le reste… dit Lucien l'âne, même si un lieu ne peut être tenu responsable de ce qui s'y est passé. En fait, il s'agit de ne plus recommencer, ce qui – l'échelle humaine – est sans doute un vœu pieux. Du moins tant que durera cette foutue Guerre de Cent Mille Ans que les riches et les puissants font systématiquement et obstinément aux pauvres afin d’accroître leur propre domination, leurs richesses, leurs privilèges et de conserver et de renforcer leur droit d’exploiter d'autres êtres humains (et pas seulement). Alors, Marco Valdo M.I. mon ami, en mémoire de tous ceux-là de Gorizia et d'ailleurs qui y ont laissé leur peau, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde absurde, idiot, militaire, massacreur et cacochyme.




Heureusement !




Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Le cinq août au matin
Partaient les troupes italiennes
Pour Gorizia, terres lointaines
Et chacun partit sans entrain


Sous l'eau qui tombait à verse
Les balles ennemies tombaient à grêle
Sur ces montagnes, ces collines et grands vallons
On mourait en se disant au fond :

O Gorizia sois maudite
Pour le coeur qui écoute sa conscience
L'aller pesait lourd
Et souvent, était sans retour


O lâches vous qui vous pouvez vous tenir
Avec vos femmes dans votre lit de laine
Offenseurs de nous autres chair humaine
Cette guerre nous enseigne à punir


Vous appelez champ d'honneur
Cette terre au-delà des frontières
Ici on meurt en criant assassins
Vous serez maudits un matin.


Chère femme qui ne peut m'entendre
Je demande à mes camarades survivants
De veiller sur nos enfants
Je meurs avec ton nom dans mon coeur


Messieurs les officiers traîtres
C'est vous qui avez voulu la guerre !
Vous les
égorgeurs de chair à vendre
Et ruine de la jeunesse.

O Gorizia sois maudite
Pour le coeur qui écoute sa conscienceL'aller pesait lourd
Et souvent, était sans retour.