mercredi 11 juin 2014

LAMENTATION D'UNE MÈRE

LAMENTATION D'UNE MÈRE

Version française - LAMENTATION D'UNE MÈRE – Marco Valdo M.I. – 2014
d'après la version italienne – LAMENTO DI UNA MADRE – Salvatore Quasimodo – 1954
d'une chanson sicilienne - LAMENTU D’UNA MATRI – Ignazio Buttitta - 1947-53





Prends mon souffle,
Le dernier qui me reste,





I


J'entendis en ce premier
Mai, la musique
Résonner dans le quartier,
Et je dis à mon homme,
Qui dormait encore
En le secouant fort :
« Debout lève-toi, Turi
On entend la musique dehors,
Est venu Li Causi ! » (*)
Et à mon fils je dis:
« Aujourd'hui ton béret
Tout neuf, tu le mets,
Pour que ce premier mai
Nous donne l'espoir et la paix ».


II


J'ouvris la porte,
Le soleil entra
Et tout de rouge
La maison se combla.

Je mets à mon homme
Une fleur à la boutonnière ;
Je l'embrasse, je le serre :
Je le respecte et je l'aime.

Au fils et au papa,
Je joins les mains :
« Li Causi parle là-bas ,
Courez sur le terrain ».

Mon fils met aussitôt
Son nouveau béret
On crie « Hourra Barbato ! »
Sur la route, là plus haut.
Mon cœur, il m'a semblé
Fuyait d'un côté ;
Je levais les bras bien haut :
« Hourra Barbato ! »


III


Puis, j'entendis tirer,
Tirer au bout du chemin;
Je ne vis plus rien,
Je me mis à crier.

Sur ma porte :
« Voisins ! Voisines !
De sang innocent,
On fait des torrents ! »

Je fonce à toute allure
Franchissant fossés et pierres
Les épines me déchirent
Jusqu'à la chair.

Je tombe à la renverse,
Courbée sur le terrain,
Mes dents et mes mains
Agrippent la terre.

Et je monte encore,
Le coeur au bord de l'explosion,
Au milieu des voix des mères
De la fumée et des lamentations.

Et là, à la seconde
Je vis mon fils tué
Et le monde
S'écrouler.


IV


Mon fils ! Mon aimé !
Pourquoi t'ont-ils tué,
Quel mal as-tu fait,
Ainsi je lui disais :
Tu étais un ange éternel,
Une colombe de sucre et de miel.

Mon fils ! Mon aimé !
Tu as tant de sang sur le visage !
Laisse-moi le laver
De mes larmes ;
Prends mon souffle,
Le dernier qui me reste,
Ouvre tes yeux, je t'en supplie :
Que je les voie luire
Au moins une fois encore !

Mon fils ! Mon aimé !
Je ne peux plus t'appeler
Pour t'éveiller le matin,
Et te préparer l'huile et le pain.

Mon fils ! Mon aimé !
Jamais, je ne te laisserai,
Si tu te mets en chemin
Je ferai la route avec toi ;
Où tu dormiras
Moi, je serai ton oreiller,
Mes bras seront ta couche ;
Et où tu iras
Je te suivrai ;
Qu'il y ait feu ou flammes
Je m'y jetterai,
Je ferai miennes tes épines ,
Et quand ton pleur débondera
Mon cœur le boira.

Ô mon enfant d'amour,
Ton béret neuf fera usage,
Maintenant et toujours
Tout au long de ton long voyage.


vendredi 6 juin 2014

EN PRISON QUI DEMANDE PAIN ET TRAVAIL

EN PRISON QUI DEMANDE PAIN ET TRAVAIL

Version française – EN PRISON QUI DEMANDE PAIN ET TRAVAIL – Marco Valdo M.I. – 2014
Chanson lucanienne (Italien) – ‘N galera chi pane e lavoro – Rocco Scotellaro – 1951
Dans la section “Canti popolari” du recueil “Tutte le poesie (1940-1953)”, Milano, Oscar Mondadori, 2004.
Texte tiré de Rabatana, bagatelle e cammei tricaricesi.

Rocco Scotellaro






Juste un rappel, dit Lucien l'âne : 

"Noi, non siami cristiani, siamo somari...", disaient les paysans de Lucanie tout comme leurs frères du monde entier.


Exactement, dit Marco Valdo M.I. et nous aussi... Et ce pendant, en effet, nous, on ne lui a rien fait à ce Christ et de plus, on n'a pas l'intention de lui faire quoi que ce soit à ce gars-là.


Surtout qu'il est mort depuis si longtemps... Alors tissons le suaire de ce monde prosélytique, chrétien, apostolique et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Que lui avons-nous fait à votre Christ
Qui veut nous tuer,
Qui veut nous brûler ?
Nous ne lui avons fait rien à votre Christ :
On ne doit tuer personne,
On ne doit brûler personne !



LE DOUX PAYS

LE DOUX PAYS

Version française – LA DOUCE NATION – Marco Valdo M.I. – 2014
Chanson italienne - Il dolce Paese - Sergio Endrigo – 1968




Les deux maròs (avec le béret, à droite )
 ont effectivement tiré et ont effectivement tué
deux pêcheurs indiens 


Je propose cette chanson, toutefois prudemment comme Extra, parce que je trouve que ses strophes et sa marche musicale de fanfare de village un peu débile, avec mandolines et tubas, est le meilleur commentaire de cette journée grondante de rhétorique patriotarde (En Italie, le 2 juin est dite « fête de la république » et jour de la parade militaire nationale) à laquelle on a immanquablement ajouté l'embrassade à « nos » deux « maròs » (fusiliers marins ou commandos de marine italiens) emprisonnés en Inde depuis plus de deux ans, qui justement aujourd'hui ont pensé à bien élever la voix en professant leur innocence et en affirmant avoir seulement obéi aux ordres…
Eh bien, sur cet événement embrouillé, le meilleur commentaire est sûrement la première strophe de cette chanson d'Endrigo. Et en effet, cette histoire des deux maròs est « une affaire gonflée, tuméfiée, une des plus absurdes « narrations toxiques » des derniers temps, dans laquelle les fascistes et les escrocs, les droites politiques et médiatiques de cette douce nation se sont employés à semer des mensonges et irriguer le champ avec l'habituel mélange de victimisme national, de provincialisme arrogant et de lieux communs racistes ». La citation est tirée du livre « Les deux Maròs. Tout ce qu'on ne vous a pas dit », écrit par le correspondant international Matteo Miavaldi, dont on trouve de vastes extraits et la synthèse, par exemple, sur Giap della Wu Ming Foundation.


Post-scriptum :

Et si vous n'avez pas envie de lire le livre ou les longs extraits sur Internet, je vais synthétiser :

- les deux maròs italiens n'étaient pas engagés dans une mission internationale et même pas pour la défense d'intérêts stratégiques nationaux ; ils étaient en mission de protection d'intérêts privés ;
- l'Italie participe à des missions internationales antipiraterie et le fait avec ses navires de guerre ;
- la loi, fut voulue par La Russa (ministre de la défense, fasciste notoire) et votée à très large majorité (gouvernement Berlusconi), introduisait une possibilité qui existe dans le système de très peu de pays, d'avoir des groupes de protection sur les bateaux commerciaux et, comme cette loi ne prévoyait pas la possibilité de recourir à des mercenaires, les mercenaires sont devenus les fusiliers de Marine, prêtés par l'État aux armateurs privés qui en oit demandés et payés par l'État presque 500 Euro par jour de navigation ;
Les deux maròs étaient donc là pour l'argent et avec l'aval des autorités militaires et du gouvernement italiens ; c'étaient, pour ainsi dire, des mercenaires au service de privés mais payés par l'État, et non des soldats au service de la Nation ;
Les deux maròs ont effectivement tiré et ont effectivement tué deux pêcheurs indiens ;
Le bateau sur lequel les deux maròs étaient embarqués, au moment de l'incident, ne se trouvait pas dans les eaux internationales (et dès lors sur le territoire indien).

Ceci dit, il s'agit d'un double homicide né d'une erreur d'évaluation, de deux sots qui se sont laissés éblouir par quelques milliers d'euros « faciles », par des politiciens d'abord incompétents et ensuite irresponsables qui ont posé toutes les prémisses pour créer un cas de deux « démocraties », l'italienne et l'indienne, infectées par leur inefficience, le nationalisme et le populisme…

Et quant à ces deux pêcheurs indiens, les vraies victimes dont personne ne parle jamais, eux c'est sûr, ne pourront jamais plus rentrer chez eux. Au soussigné il plairait que les deux maròs rentrassent en Italie… mais seulement à condition que ce jour-là, ils aillent vite casser la gueule à La Russa et à la racaille comme lui qui les ont mis dans le pétrin si bêtement.
Et ensuite direct en prison au moins pour un temps (car jusqu'à présent ils n'ont pas du tout assumé), et sans manger. Autre chose que des héros !

Bernart Bartleby - 2/6/2014 - 21:56




Je suis né dans une douce nation
Où qui casse ne paye pas les verres
Où qui crie le plus fort a raison
Où il y a le soleil et la mer

Nous sommes nés dans une douce nation
De gens aimables où on chante toujours
Où on parle seulement d'amour
Tellement qu'on a perdu la passion

L'amour y est seulement un prétexte
Avec des rimes de cœur et douleur
Pour vivre à toute allure et oublier au plus vite
Les soucis et les problèmes de l'heure

Dans cette douce et charmante nation

L'amour y est seulement un prétexte
Avec des rimes de cœur et douleur
Pour vivre à toute allure et oublier au plus vite
Les soucis et les problèmes de l'heure

Dans cette douce et charmante nation
Vivent les plus anciennes gens du monde
Et avec deux sous de pain et d'espérance
Boivent un verre et avancent


mercredi 4 juin 2014

NOUS SOMMES LES INDIGÈNES DE TRIZONÉSIE

NOUS SOMMES LES INDIGÈNES DE TRIZONÉSIE


Version française - NOUS SOMMES LES INDIGÈNES DE TRIZONÉSIE – Marco Valdo M.I. – 2014
Chanson allemande - Wir sind die Eingeborenen von Trizonesien – Karl Berbuer – 1948


http://www.youtube.com/watch?v=24zmxUw6dcQ



Nous sommes les indigènes de Trizonésie,
Trizonésiennes, Trizonésiens, tschimmela-tschimmela-boum !





Mon ami Lucien l'âne, tu me vois bien embarrassé... et embarrassé pour publier dans les Chansons contre la Guerre une chanson allemande que personnellement, je trouve des plus intéressantes en ce qu'elle peut être vue de diverses façons... J'en avais déjà touché un mot en parlant avec toi de la chanson des Histoires d'Allemagne - Kölle Alaaf : Qui va payer ça ?, qui se situait justement en 1948. [[39368]]


Je m'en souviens, et tu avais noté qu'une autre de ses chansons, « Heidewitzka, Herr Kapitän » n'était pas trop appréciée des nazis...


Celle-ci vient après la disparition du régime nazi, c'est une chanson de 1948, juste au moment où dans l'Allemagne encore occupée, on commence à doucement se remettre de la folle aventure du Reich de Mille Ans et où tant bien que mal, la vie continue. Et pour les habitants, les survivants des carnages déclenchés par leurs dirigeants imbéciles, c'est le temps de l'occupation par des armées étrangères, d'une administration sous contrôle étranger... Pour ceux qui avaient collaboré et soutenu le régime nazi, la chose ne doit pas leur plaire, mais comme on dit, ils l'ont mérité et ils ont même de la chance que ce ne soit pas pire. Mais pour ceux qui avaient déjà dû subir le Reich nazi (sans compter pour certains ce qui l'a précédé : le Reich de Guillaume, la Guerre, la défaite de 18, l'occupation des années 20, etc...), il devait être très pénible de supporter une nouvelle occupation avec tout ce que cela comporte. C'est cela que raconte la chanson... Elle s'élève avec humour contre cette situation, cette réduction de leur lieu de vie en zone occupée, en territoire occupé. Je répète pour que cela soit bien clair : pour ceux qui avaient été nazis, bien fait pour leur pomme... Pour les autres, une telle chanson devait être la bienvenue.


Je comprends très bien ce que tu veux dire... Mais alors, est-ce que cette chanson prête à confusion, laisse-t-elle penser à une quelconque apologie du régime défait ? Si oui, il faut le dire ; si non, il faut le dire aussi...


Comment dire, Lucien l'âne mon ami... A priori, deux choses : d'une part, je n'en sais strictement rien ; d'autre part, rien ne l'indique. Je ne peux même pas te donner d'indication sur les rapports qu'entretenait l'auteur de la chanson, Karl Berbuer, boulanger à Cologne et fan de Karnaval, avec le national-socialisme. D'ailleurs, le fait qu'il participe comme artiste, amuseur au Carnaval et aux fêtes, doit être pris en compte. Ainsi, vue avec le recul, la chanson me paraît à la fois drôle, juste dans ce qu'elle exprime la situation des Trizonésiens – c'est-à-dire les habitants de la « trizone », la zone de l'ex-Reich nazi occupée par trois des Alliés : les États-unis, La Grande-Bretagne, la France. C'est une chanson de vaincus... Y a-t-il place pour les vaincus dans l'histoire ? Et les « vaincus » est aussi un terme vague et ambigu... Avec ce mot, on met tout le monde dans le même panier. Peut-on considérer comme vaincu et traiter comme tel quelqu'un qui n'a pas soutenu le régime criminel, sans pour autant le combattre ouvertement, tout en continuant à vivre dans son pays ? Peut-on également imaginer l'exil de tous les opposants ?


Ce n'est plus un exil, c'est un exode, dit Lucien l'âne. 


Et puis, à partir de quand faut-il s'exiler ? Certains ont pu s'exiler, mais à quel prix ? On sait combien l'exil est difficile – difficile à envisager, difficile à opérer et difficile à vivre. Pour aller où ? Faire quoi ? Il suffit d'évoquer l'exil des Républicains espagnols en France ou celui des opposants allemands au nazisme en France ou ailleurs... Nombre d'entre eux se sont suicidés : Ernst Töller, Klaus Mann, Stefan Zweig, Kurt Tucholsky, Walter Benjamin, Joseph Roth... Le boulanger Berbuer a continué à faire du pain et peut-être a-t-il été embrigadé, comme des millions d'autres... On ne sait. Mais la chanson, elle, est vraiment une chanson contre la guerre... Elle dit l'humiliation que la guerre impose aux gens – avant, pendant et après. Et on peut tout aussi bien comprendre ici, la chanson comme un sursaut de dignité face à la honte qui noie tout autour de vous... Bien sûr, il y a le « nous » qui ne distingue pas entre les « Trizonésiens », qui ne sépare pas le bon grain de l'ivraie, qui ne dénonce pas le passé crapuleux, et ce nous-là, ce nous les « Trizonésiens », qui est le nous de l'Allemagne fédérale, qui est à présent, le nous de l'Allemagne actuelle ne laisse pas d'inquiéter... Cela dit, voici la chanson...


Certes, dit Lucien l'âne, tous les Allemands n'étaient pas nazis et d'ailleurs, tous les nazis n'étaient pas Allemands... Il faut faire la distinction. D'ailleurs, cette ambiguïté se retrouve partout. La guerre est une chose complexe, comme le montre la Guerre de Cent Mille Ans où même la paix est un moment ou un état de la guerre. Quoi qu'il en soit, tissons le linceul de ce vieux monde plein de périls, de massacres, d'humiliation, complexe, ambigu et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Mon cher ami, mon cher ami,
Les anciens temps ne sont plus là,
On rit là, on pleure ici,
Le monde continue, un, deux, trois.
Un petit groupe de diplomates
Fait aujourd'hui la grande politique,
Ils changent les États, ils créent des Zones
Et qu'en est-il de nous à l'heure actuelle ?

Nous sommes les indigènes de Trizonésie,
Trizonésiennes, Trizonésiens, tschimmela-tschimmela-boum !
Nous avons des Madeleines d'une nature ardemment sauvage,
Trizonésiennes, Trizonésiens, tschimmela-tschimmela-boum !
Nous ne sommes certes pas des cannibales,
Nos baisers sont sans égal.
Nous sommes les indigènes de Trizonésie,
Trizonésiennes, Trizonésiens, tschimmela-tschimmela-boum !


Messieurs les étrangers, il vous faut savoir,
Un Trizonésien a de l'humour,
Il est cultivé, il aime l'art,
Il va de l'avant sans détour.
Goethe lui-même vient de Trizonésie,
Le grand Beethoven est né ici.
Non, il n'y a rien de tel dans toute l'Asie,
Voilà pourquoi nous sommes fiers de notre pays.

Nous sommes les indigènes de Trizonésie,
Trizonésiennes, Trizonésiens, tschimmela-tschimmela-boum !
Nous avons des Madeleines d'une nature ardemment sauvage,
Trizonésiennes, Trizonésiens, tschimmela-tschimmela-boum !
Nous ne sommes certes pas des cannibales,
Nos baisers sont sans égal.
Nous sommes les indigènes de Trizonésie,
Trizonésiennes, Trizonésiens, tschimmela-tschimmela-boum !

mardi 3 juin 2014

Le Ramasseur d'Olives

Le Ramasseur d'Olives

Chanson française – Le Ramasseur d'Olives – Marco Valdo M.I. – 2014


Mon cher ami Lucien l'âne, il faut que je t'explique … Il te souviendra que l'autre jour en présentant une chanson de Rocco Scotellaro, intitulée dans sa traduction française : LE MOISSONNEUR [[47459]], j'avais évoqué un « cueilleur d'olives » et une chanson que j'entendais faire à son sujet... et bien le voici et pas seulement en chanson, comme tu vas le voir.

En chair et en os, alors ?, dit Lucien l'âne en levant les oreilles si noires, si noires...

Pas du tout... Je reprends seulement en introduction à cette chanson écrite hier, La Méridienne de la sorcière verte, qui est la traduction française du texte d'Ugo Dessy et j'y ai laissé l'introduction que j'y avais faite...Voilà tout ce que tu trouveras ci-après.








Cette chanson est la transposition d'une nouvelle de l'écrivain sarde Ugo Dessy, intitulée « Le Ramasseur d'Olives » (Il raccoglitore di olive), tirée du recueil « Le Témoin » (Il Testimone) pour lequel Ugo Dessy avait cru utile de préciser en avertissement aux lecteurs : « È appena il caso di avvertire che i personaggi di questo libro sono del tutto immaginari seppure fatti et situazioni riflettono la realtà sarda nel ventennio 1940 -1960 ». Traduction : Il est à peine nécessaire de préciser que les personnages de ce livre sont tout à fait imaginaires même si les faits et les situations reflètent la réalité sarde de la vingtaine 1940 – 1960.
Il paraît tout aussi inutile de préciser la réelle admiration que Marco Valdo M.I. porte à ce remarquable nouvelliste et tout aussi remarquable militant antimilitariste et anarchiste. Ce n'est d'ailleurs pas sans raison que Fabrizio De André avait désigné Ugo Dessy comme son « maître d'idéal et de vie ».



La Méridienne de la sorcière verte


Il y a longtemps, dit l'âne au poil ébouriffé car il sortait de sa sieste méridienne, qu'il appelait par devers lui la méridienne de la sorcière verte, expression qui lui était venue d'un âne de cabaret anglais porté sur la verveine, la gauloise, la chartrreuse ou sur l'izarra, bref une de ces liqueurs vertes qu'il appelait sa sorcière verte, sa green witch. D'où quand il avait poussé un peu sur le pousse, la méridienne de green witch... Donc, il y a longtemps, dit Lucien l'âne, porté lui aussi sur la sorcière verte ou la fée verte, qui sont assez parentes, que tu m'as conté un de ces récits sardes ou d'ailleurs, s'il te plaît qu'il en soit ainsi.

 
Oui, tu as raison, mon bon ami Lucien et tout âne que tu es, tu as droit toi aussi à un petit récit pour aller dormir. Ou, vu ton état, te rendormir. D'ailleurs, je vais en choisir un qui correspond à ton état d'âne. Tu te souviens sans doute de mon ami Ugo Dessy, enfin, je dis mon ami, même si je ne l'ai jamais rencontré (ce qui est dommage, pour moi), que je ne lui ai jamais parlé et même, que je ne le connais que par les nouvelles qu'il a écrites et que j'ai traduites. Comme il n'est pas connu en langue française (ce qui est dommage, pour les gens de langue française) , je me permets de lui faire l'entrée (comme on dit chez nous), bref, de le présenter à tous mes amis et à mes lecteurs. Car, mon bon ami Lucien, Ugo Dessy est un de ces grands écrivains discrets.

 
Ah, ah, fit l'âne et quel sera le sujet du jour. Sera-ce amusant ou alors, terriblement triste ? Fera-t-on encore sauter un maire fasciste ou descendant de fasciste ? Ridiculisera-t-on, une fois encore, le bâtisseur d'empire, l'homme au menton levé et au regard fixe ? Ou l'un de ses descendants ?

 
Eh bien, tu peux rassurer les adorateurs du faisceau et les amis du licteur, il ne sera pas question d'eux et dès lors, il ne sera pas fait état de leur ridicule penchant pour l'héroïsme et l'orbace. Nous ne dirons rien non plus de bouche de fromage (in ingliche, chize, qui veut dire fromage et chize est utilisé par les photographes pour faire naître ce faux sourire photographique; dites chize pour qu'on voie vos dents), l'homme aux dents d'albâtre et au crâne replanté. Non, non, qu'on les rassure, ce sera une histoire toute simple, d'un homme tout simple, qui exerce tout simplement une activité toute simple. C'est aussi un homme courtois, un homme charmant et plein de prévenance. Quoique dans sa jeunesse, il ait malmené un certain Docteur Nicola, comme tu le verras dans le récit... et même dans la chanson.

 
Ah, oui, et de quoi s'agit-il ? Je serais très ravi d'en savoir plus. Que fait-il donc cet homme simple ?

 
des oliviers... je viens d'en trouver, et tout un champ


Oh, c'est tout simple. Il l'explique bien lui-même. Lassé d'être grugé, trompé, roulé dans la farine par les patrons, il a fini par choisir un métier indépendant. C'est ce qu'il dit. Un métier qui lui convient et qu'il exerce avec zèle, dès que possible, car c'est un métier intermittent. Il s'est fait ramasseur d'olives. Évidemment, on ne peut pratiquer pareil métier que dans un pays où poussent les oliviers, mais on peut transposer aisément sous d'autres cieux. Tu verras. Et puis, allons à l'histoire elle-même et ne perdons plus de ce temps si précieux qui est la source de toute richesse. Ah, une dernière chose...

 
Oui, quoi ? Que se passe-t-il ?, dit l'âne en ouvrant grandement sa bouche et en sortant une langue grise et rose.

 
Une dernière chose. Tu sais que j'illustre mes articles de photos et qu'elles sont toutes de ma main ou de mon œil ou de l'appareil que j'utilise. Et je ne suis pas sûr d'avoir des oliviers... je viens d'en trouver, et tout un champ. Nous sommes sauvés.
 

 




Le ramasseur d'olives


"Quel métier je fais ?! ", me répond-t-il ironique, avec un fin sourire aux lèvres.
Il balance l'échine, étendu sur sa natte étendue dans la cour à l'ombre du mur; il allonge une main, il se caresse les doigts de pied.
"Vous voyez ? Regardez mes orteils comme ils s'articulent … les palourdes se pêchent avec les pieds."
"Alors, vous êtes pêcheur ?", dis-je.
"Et puis ? L'homme doit-il forcément avoir un métier ?", répond-t-il du tac au tac.
Il recommence à se balancer. "Jésus Christ n'avait pas de métier ! Et don Sebastiano, quel métier a-t-il ? Il dit : je suis cultivateur direct ! Mais il ne sait même pas de quel côté on tient la houe… Moi, si vous voulez le savoir, je ne suis pas de la race des patrons. Et je ne suis pas non plus de la race des serviteurs… Je suis un travailleur libre et indépendant."
À un demi-mètre de lui, il y a une fiasque. Il tend la main, la prend, la débouche avec les dents, me l'offre :
"Ça vous plairait une goutte ? Tenez !"
Il remarque mon indécision.
"Vous ne seriez pas dégoûté, vous ?", dit-il en essuyant le goulot de la fiasque avec la paume de sa main.
J'en accepte une gorgée. Ce qui lui permet de boire longuement en ayant observé les devoirs de l'hospitalité. Il claque la langue sur son palais; il se réinstalle béat avec un sourire plus franc :
" Qui sait qui vous a envoyé chez moi … et ce qu'on vous a raconté sur mon compte !"
Vittorio habite dans la "Corea". C'est un ramasseur d'olives dans la quarantaine. Pour l'état civil, il est célibataire, même s'il a une femme et plusieurs enfants. Dans la cour de sa maison, il y a un va et vient de gens étrangers. Lui n'en a absolument pas cure. Son unique préoccupation, somme toute, est de chasser, avec des gestes lents de la main, un nuage de mouches qui s'est fait excessivement impertinent.
"J'ai compris, qui vous êtes.", dit –il d'un air rusé, en clignant d'un œil. " Vous êtes journaliste et vous voulez savoir mes affaires."
Quelques femmes, sur la porte de la maison, donnent de la voix contre une multitude de gamins qui lancent des bâtons pointus et des pierres. Vittorio tourne son visage irrité et s'exclame, mais sans conviction : "Allez vous rompre l'os du cou autre part !". De fait, les enfants continuent leur jeu.
"Vous voulez que je vous raconte mon histoire ? … C'est à pleurer et à rire" dit-il; et ses yeux paraissent s'attrister. Il retend une main vers la fiasque; il me la présente.
"Non ? Mais vous savez que vous êtres vraiment délicat… bien, moi je bois, à votre santé !"
Il s'essuie les lèvres du dos de la main. Il caresse son rugueux front sombre avec les doigts, comme s'il voulait rassembler des pensées secrètes et lointaines. L'expression de son visage est changée : son regard s'est fait intense, tandis qu'il fixe sans regarder un point à ses pieds.
"Mon père – Dieu ait son âme, quand j'étais encore enfant, me répétait toujours : Souviens-toi que le monde est plein de canailles. Si tu veux manger, n'attends jamais ton pain des autres, même de ceux qui en ont tant qu'ils le jettent aux chiens. Et méfie-toi spécialement des prêtres et de ceux qui portent l'uniforme, car à la place du cœur, ils ont des grades… Mon père, revenu décoré de la Brigade Sassari1, ils l'avaient tenu un an en prison, avec trois cents autres, car il était sorti crier sur la place publique le venin qu'il avait dans le corps. C'était encore un homme jeune quand il est mort… Une bombe lui a explosé dans les mains, en pêchant… Moi, j'ai fait tous les métiers; celui qui voulait de moi, me prenait; celui qui ne voulait pas, me laissait. J'ai mené paître les brebis et les porcs; j'ai pioché; j'ai ramé; j'ai balayé; j'ai lancé des bombes dans le golfe; je suis allé cueillir les palourdes et les oursins de mer et les escargots…"

"Comment ? Si je suis allé à l'école ? … Non. Cela ne me plaisait pas. J'y suis allé quelques fois. Le maître me voyait d'un mauvais œil. A peine j'entrais, un coup de baguette, pour une raison ou pour une autre. Cela me plaisait de lire, ça oui ; mais quand il y avait beaucoup d'images. A présent, cela ne me dit plus rien … Quand je veux lire, je lis la fiasque!" Il rit de sa sortie spirituelle et par association d'idées, il allonge encore la main. Il fait seulement le geste de me passer la fiasque, il n'attend même plus ma dénégation; il boit, en fermant les yeux pour mieux en sentir le goût.

"Quand j'étais jeune", reprend-t-il, "il y avait le docteur Nicola, chef de la milice fasciste, qui me cassait les couilles chaque saint samedi soir pour la préliminaire2. Un beau jour, je me suis révolté, je lui ai dit en public, face aux gens, où il devait aller, lui, et Mussolini, le roi et tous les autres de cette race; ensuite, je l'ai laissé à terre comme mort. Ils m'ont retenu à la caserne pendant de nombreux jours, puis ils m'ont relâché. Ils ont répandu partout le mot que j'étais fou…"

Un gamin de trois ou quatre ans, couvert d'une simple chemisette qui lui arrive au nombril, s'est entretemps approché en douce de sa natte, il s'est accroupi pour faire un besoin, il est resté ensuite avec son visage incliné entre les genoux pour regarder par dessous, en grattant avec un bâton.
"Tu ne peux pas aller un peu plus loin pour crever !", le réprimande Vittorio. Le gamin s'éloigne en pleurnichant. Un chien qui se tenait tout à l'heure immobile pelotonné dans un angle ombragé de la cour, s'approche, nettoie tout sans même souffler, retourne dans son coin, et reprend sa sieste.

" Depuis cette fois-là", reprend-t-il après l'interruption, " plus personne ne m'a donné de travail; même après que Mussolini ait été pendu au crochet de la boucherie de cette ville … comment elle s'appelle… si, de Milan. Mais moi, la vie, j'ai appris à la prendre comme elle vient, sans me faire du mauvais sang, comme font beaucoup. Je l'ai compris trop tard ! C'est pour ça que j'ai eu une mer d'ennuis ! Et, il en naît à nouveau !"

Il se laisse emporter par son inspiration : "Chacun est ce qu'il est. Ne vous semble-t-il pas ? Je suis moi et vous êtes vous. Ici, c'est la terre et là, c'est l'eau. Chaque chose a sa place. Vous, par exemple, vous êtes un de ceux qui écrivent dans les journaux. Je l'ai compris immédiatement car j'ai vu que vous faisiez des photographies des pauvres et des maisons les plus décrépies du village. Pour qui le faites-vous ? Pour personne, pour vous-même. Chacun pour soi. Certes, ainsi, le monde est mal fait… Mais qui le change ? Si les hommes sont tous aussi mal faits ? Il y aurait une façon de changer le monde : porter toutes les têtes à la fonderie de Sangevino, les fondre et les refaire à neuf. Ou ça ou rien. C'est pour ça que nous sommes ce que nous sommes, sans se faire du mauvais sang : je suis moi et vous êtes vous ."

Sa philosophie fut interrompue par une petite fille ébouriffée venue lui demander des sous. Il s'en débarrassa avec dix lires et une tape affectueuse sur le derrière.

"Alors vous voulez savoir si je suis un voleur professionnel ? … Non. Je suis un ramasseur d'olives. Je travaille sans salaire, car le propriétaire ne m'emploie pas et ne me paye pas. Je travaille également pour son compte : je vais ramasser les olives sur son terrain. Ce que je ramasse, je le prends pour moi; ce qui reste sur l'arbre est sa part, au propriétaire. En somme, une espèce de métayage…"
Il sourit avec malice. Je dois avoir fait un visage scandalisé, car il répète :
"Je travaille à ramasser les olives et je me paye moi-même, en conscience. C'est juste, non ? C'est régulier ?".
Il éclate d'un rire enfantin.
"Ne croyez pas, savez-vous, que ce soit un travail qui rende beaucoup : on en vit. Par chance, quand finissent les olives viennent les artichauts."

Devenu subitement méfiant, il me regarde comme s'il voulait lire dans ma pensée; mais il se rassérénère d'un coup : "Ces choses je vous les dis à vous car vous m'êtes sympathique… de toute façon, moi, je n'ai rien dit ! Mais maintenant, buvez une autre gorgée, car la fiasque est presque vide !"
Cette fois, il insiste aussi longtemps que je n'ai pas bu. Il la reprend et la vide. "Finie", dit-il en la posant.

"Comment ? S'il m'est jamais arrivé quelqu'incident déplaisant ? Jamais ! Mon travail, voyez-vous, est un travail sérieux et délicat. Ce n'est pas tout le monde qui peut le faire. Nombreux l'ont essayé, mais ensuite ils ont dû changer de métier… Ils veulent des "biscotti quadrati", voilà ce qu'ils veulent !" Il soupire d'aise.
"Si vous voulez, je vous explique aussi comment on travaille… Il n'y a pas beaucoup de matériel : un sac, un drap et une grosse canne. Très simple : on étend le drap juste sous l'arbre; on frappe avec la canne; on ramasse les quatre coins du drap; on verse les olives dans le sac … Évidemment il faut de bonnes oreilles et de bons yeux et il faut connaître la campagne centimètre par centimètre. "
Il m'observe, en m'étudiant attentivement de la tête aux pieds. " Vous ne convenez pas !", conclut-il après son examen. "Autrement, une nuit, je vous aurais emmené avec moi, pour vous faire voir."

Je le remercie de sa courtoisie.

En sortant, sa voix me rejoint dans le passage : "Faites-moi connaître votre adresse; je voudrais vous envoyer quelques olives chez vous. Je suis très content d'avoir parlé avec vous !"

1 Brigata Sassari : brigade sarde constituée en 1916, elle fut engagée dans les batailles du Carso, où sa résistance fut particulièrement acharnée. Elle subit d'énormes pertes en vies humaines. Elle fut maintenue après la guerre et reconstituée lors du conflit de 39-45.
2 La "préliminaire" : sous le régime fasciste, préparation militaire des jeunes.



Les palourdes se pêchent avec les pieds
Mon métier ? Mon métier ?
Faut-il avoir un métier ?
Le propriétaire des terres se dit cultivateur...
Moi, je ne suis pas de la race des patrons
Ni de celle des serviteurs
Je vis libre et sans profession

Fait chaud, buvez un coup
Buvez à ma fiasque, faut pas vous gêner
Vous êtes vraiment délicat, juste un coup
N'hésitez pas, moi, je bois à votre santé !
Mon père disait jusqu'à tant qu'il s'en aille
Le monde est plein de canailles
Buvez à ma fiasque, faut pas vous gêner !

Si tu veux manger, mon enfant
N'attends pas ton pain des autres
Surtout de ceux qui en ont tant
Qu'ils le jettent aux chiens des autres.
Méfie-toi spécialement des prêtres
Et des porteurs d'uniforme
À la place du cœur, ils ont des croix et des grades.

Moi, c'était plutôt l’école qui ne m'aimait pas
Quand j'étais jeune, il y avait le docteur Nicola
Le chef de la milice, il voulait faire de moi un soldat
Je lui ai dit où aller : lui, Mussolini et le roi
Je l'ai laissé à terre comme mort
Il n'y avait plus de Docteur Nicola
Et je suis parti sans remords.

On m'a jugé fou ; c'était mon seul tort.
Et depuis lors, Monsieur, depuis lors,
Même après qu'on ait saigné le gros porc
À la ville, il n'y avait plus de travail pour moi
Comprenez-vous, ils m'ont mis dehors
De leur monde qui ne va pas
Faut le refaire le monde et de haut en bas.

Pour vivre, je suis venu ici
J'ai fait mille métiers
J'ai fait paître les cochons et les brebis
J'ai pioché, j'ai ramé, j'ai balayé
Un métier ? Un métier ?
C'est quoi un métier ?
Les palourdes se pêchent avec les pieds.

Je suis ramasseur d'olives
Un métier pas bien compliqué
Un sac, un drap et une canne
Avec la canne, on frappe l'olivier
Les olives tombent sur le drap
On met les olives dans le sac et on s'en va.
Faut juste regarder où on met les pieds !

Fait chaud, buvez un coup
Buvez à ma fiasque, faut pas vous gêner
Vous êtes vraiment délicat, juste un coup
N'hésitez pas, moi, je bois à votre santé !
Faut-il avoir un métier ?
Venez une nuit, je vous montrerai...

Les palourdes se pêchent avec les pieds.