mardi 8 décembre 2020

QUELLE VIE MERVEILLEUSE

QUELLE VIE MERVEILLEUSE


Version française – QUELLE VIE MERVEILLEUSE – Marco Valdo M.I. – 2020

Chanson italienne – Che vita meravigliosaDiodato – 2020



LA DANSE DE LA VIE

Edvard Munch – 1899




Comme le dit Marco Valdo M.I., les plus belles chansons anti-guerre sont celles qui ne parlent pas de guerre, mais de paix et de vie. Cette chanson d’amour pour la vie – à mon avis l’une des plus belles chansons italiennes sorties cette année – s’inscrit dans le sillon de chansons déjà présentes sur notre site telles que Gracias a la vida, What A Wonderful World, o A la vida où l’émerveillement et l’étonnement pour ce que la vie nous offre n’excluent pas l’adversité, la douleur et la colère pour les injustices de ce monde, en fait elles sont rendues encore plus fortes.

(Sans oublier : Ma che bel mondo è – Punkreas, I.G.Y. (What a Beautiful World)‎Donald Fagen et évidemment, What a Thunderful World ! (Quel Monde Merveilleux ! Pouah !) – Marco Valdo M.I., dit Lucien l’âne en riant.)

Diodato a écrit un texte entièrement classique, utilisant la métaphore de la vie comme un voyage pour atteindre une Ithaque (voir Itaca) qui donne un sens à notre errance, à notre recherche, un but que nous ne devons pas être pressés d’atteindre. Et je pense que ce n’est pas une coïncidence si, dans le clip vidéo, la chanson est introduite par des fragments d’un bulletin d’information qui raconte les tensions au sein du gouvernement sur la peau de ceux que la Vie a vraiment poussés au milieu de la mer à la recherche d’une vie meilleure, douloureuse mais aussi séduisante et miraculeuse.

Che vita meravigliosa (Quelle vie merveilleuse) est le chant d’un être humain perdu dans la mer de la vie, parmi ses vagues, parmi les chants des sirènes, à la recherche de ports sûrs, de morceaux de terre sur lesquels s’arrêter ne serait-ce qu’un instant, avant de s’abandonner au désir fou de reprendre son voyage. Dans l’enregistrement, le sens de la chanson est fortement révélé, se transformant et prenant la forme définitive d’un hommage harmonique à cette vie merveilleuse, douloureuse oui, mais fortement séduisante, miraculeuse.


« Je suis un affamé de vie. Et cette faim s’est intensifiée au fil du temps. Quand j’ai grandi, elle a grandi aussi. Ses odeurs, ses images, ses montagnes russes sans fin, le vide dans son estomac, la souffrance, la joie, les incroyables coïncidences, l’amour, la douleur, cette mer incommensurable de sensations est ce qui me nourrit, ce qui me fait me sentir vivant. Et c’est ce que j’ai essayé de dire, d’enfermer dans cette chanson, dans une tentative désespérée d’arrêter ce qui ne s’arrête jamais. Je voulais qu’elle pue le vécu. Je voulais que ma faim d’elle soit dedans. » – dit Diodato à propos de la chanson.



Cette vie divague

Avec ses baisers et ses vagues

Elle cogne fort.

Vie, qui chaque jour dévore,

Elle séduit et abandonne

Quand la tête bourdonne.


Parmi les choses pas faites pour ne pas avoir à se repentir,

Les promesses faites seulement à moitié,

Quand on pense que cette survie est déjà mourir,

On ferme les yeux sur le temps passé.


Ah, quelle vie merveilleuse,

Cette vie douloureuse,

Séduisante, miraculeuse !

Vie qui pousse à prendre la mer,

Fait pleurer, danser, et tout faire

Avec elle, à l’endroit, à l’envers.


Oui, on aurait pu aller à l’horizon,

Ne pas s’allumer à chaque émotion,

Pour un cliché, se prendre d’affection.

La vie choisie se décide comme ça

Et ne se regrette pas,

Même quand le vent parle trop bas.


On se perd dans le tourbillon des passions,

Les parfums incendiaires des floraisons,

On boit les baisers pour ensuite arriver,

Ivre à hurler, à la dernière nuit de l’été.


Ah, quelle vie merveilleuse

Cette vie douloureuse

Séduisante, miraculeuse

Vie qui pousse à prendre la mer

Fait pleurer, danser, et tout faire

Avec elle, à l’endroit, à l’envers.


Ah, quelle vie merveilleuse

Cette vie douloureuse

Séduisante, miraculeuse

Vie qui pousse à prendre la mer

Fait pleurer, danser, et tout faire

Avec elle, à l’endroit, à l’envers.


On ne voudrait jamais la voir finir,

On ne voudrait jamais la voir finir.


Ah, quelle vie merveilleuse,

Ah, quelle vie merveilleuse,

Ah, quelle vie merveilleuse,

Ah, quelle vie merveilleuse !


Ah, quelle vie merveilleuse

Cette vie douloureuse

Séduisante, miraculeuse

Vie qui pousse à prendre la mer

Fait pleurer, danser, et tout faire

Avec elle, à l’endroit, à l’envers.


Ah, quelle vie merveilleuse

Cette vie douloureuse, séduisante, miraculeuse

(Ah, quelle vie merveilleuse)

Vie qui pousse à prendre la mer

(Ah, quelle vie merveilleuse)

Fait pleurer, danser, et tout faire avec elle, à l’endroit, à l’envers.

(Ah, quelle vie merveilleuse)


Ah, quelle vie merveilleuse !

dimanche 6 décembre 2020

GUERRE

GUERRE


Version française – GUERRE – Marco Valdo M.I. – 2020

Chanson néerlandaise – OorlogToon Hermans – 2000





 VELOUTÉ DE CHAMPIGNON



Dialogue Maïeutique 



Je ne te savais pas si savant, Marco Valdo M.I. mon ami, au point que tu puisses traduire le néerlandais.


Oh, Lucien l’âne mon ami, c’est là une vilaine taquinerie, car ici, on est tous censés connaître la langue de Vondel ou celle, en l’occurrence, de Toon Hermans. Et pour moi, c’est relativement vrai ; cependant, à la vérité, il faut reconnaître qu’on la connaît mal, moins bien encore qu’on ne sait le français.


Soit, dit Lucien l’âne, il doit bien y avoir des raisons à ça.


Certes, répond Marco Valdo M.I., et la première raison, c’est qu’on ne peut connaître toutes les langues. À entendre certains, il nous faudrait être tous polyglottes, question de s’entendre entre voisins. Moi, je veux bien, mais dans la ville ici où on vit, on recense plus de 150 langues et ce doit être à peu près pareil un peu partout en Europe dans les villes un peu peuplées. Moi, face à ce déluge, je reste d’avis qu’il conviendrait d’abord d’en maîtriser correctement une, chose que j’ai bien du mal à faire.


Évidemment, dit Lucien l’âne, il faudrait définir ce qu’on entend par maîtriser une langue. En prenant le seul vocabulaire, la maîtrise d’une langue comme le français suppose la connaissance fine de plusieurs milliers de mots – si ce n’est plus encore et leurs diverses significations.


De fait, dit Marco Valdo M.I. ; en plus, il faut avoir l’oreille et ça, c’est un acquit physiologique culturel, une aptitude – dès la plus petite enfance – à entendre la langue dans laquelle on vit, à entendre, à percevoir certaines sonorités. La tessiture, la tessiture, je te le dis, selon les langues, est plus ou moins étendue. Il paraît que la langue française est assez peu douée pour cet exercice, ce qui expliquerait bien des choses.


La tessiture, la tessiture, dit Lucien l’âne, tu as bien dit la tessiture ? Curieux, nous les ânes, on entend tout, mais on ne comprend rien. C’est du moins ce qu’on dit de nous.


Enfin, bref, tout ça pour te dire, Lucien l’âne mon ami, que finalement – inspiré par la traduction de Riccardo Venturi, je me suis autorisé à faire une version française d’une chanson en néerlandais et je pense ne pas m’en être trop mal tiré. Sans doute aussi, grâce à la rime, qui est – soit dit en passant – un merveilleux instrument, même si dans son Art poétique, Verlaine, grand rimeur, a tenté de faire croire le contraire.


« O qui dira les torts de la Rime ?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d'un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime ? »


Pourtant et c’est effet de la rime, il ajoutait :


« Il faut aussi que tu n'ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l'Indécis au Précis se joint. 
»


Bien sûr, bien sûr, dit Lucien l’âne, mais sansdieu, que raconte cette chanson ? Elle devrait parler de la guerre, il me semble, pas d’art poétique.


De fait, dit Marco Valdo M.I., mais elle veut le faire, comme toute bonne chanson, poétiquement et elle fait donc ainsi avec une très jolie rengaine où des enfants s’amusent à sauter à la corde – peut-être, sous-entendu, et que les adultes se massacrent. Oui, une jolie rengaine, qui dit :


« Seuls les enfants sautent à la corde,

Sautent à la corde en chantant.

Seuls les enfants jouent à la corde,

Seuls les enfants sont des enfants. »


Ah, dit Lucien l’âne, ce sont des enfants qui ont de la chance, s’ils peuvent jouer et s’ils ne sont les cibles de tireurs ou de bombardements.


Et puis, la chanson se pose aussi la question du « loup garou », dont on avait déjà causé dans le dialogue préliminaire à « Gare au Garou », quatre-vingt-huitième chanson de la suite Ulenspiegel le Gueux. Pour le reste, il suffit de lire la chanson.


Oui, c’est ce que je vais faire, dit Lucien l’âne. Allons, maintenant, tissons le linceul de ce vieux monde tueur, tuant, truand, tué, guerrier, guerroyant et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane











Parfois, par les rats, les chats sont attaqués

Et les moutons dévorent les lions ;

Les mains douces commencent à frapper

Et le tendre murmure se mue en lamentation.



Seuls les enfants sautent à la corde,

Sautent à la corde en chantant.

Seuls les enfants jouent à la corde,

Seuls les enfants sont des enfants.



Parfois, les gens attaquent les gens,

Parfois, les gens perdent la raison en masse,

Les villes brûlent et les navires périssent.

Le journal dit : c’est la guerre, maintenant.



Seuls les enfants sautent à la corde,

Sautent à la corde en chantant.

Seuls les enfants jouent à la corde,

Seuls les enfants sont des enfants.



On déchire l’amour en morceaux

Et l’un l’autre, on se fait la peau,

Au lieu de cueillir des fleurs sauvages.

Le monde est mûr pour le carnage.



Seuls les enfants sautent à la corde,

Sautent à la corde en chantant.

Seuls les enfants jouent à la corde,

Seuls les enfants sont des enfants.



La bête, au fond de nous, gratte

Encore et sort à nouveau ses pattes.

C’est le temps des pleurs et du désarroi,

Encore une fois après déjà tant de fois autrefois.



Seuls les enfants sautent à la corde,

Sautent à la corde en chantant.

Seuls les enfants jouent à la corde,

Seuls les enfants sont des enfants.



Pourquoi les gens se font-ils tant de mal

Et trouvent ça normal ?

Seraient-ils de ces loups-garous

Qui des morts ont le goût ?



Seuls les enfants sautent à la corde

Sautent à la corde en chantant.

Seuls les enfants jouent à la corde,

Seuls les enfants sont des enfants.



samedi 5 décembre 2020

TUEZ-MOI

TUEZ-MOI

Version française – TUEZ-MOI – Marco Valdo M.I. – 2020

d’après la version italienne – Ammazzami – de Riccardo Venturi

d’une

Chanson macédonienne – Убиj ме (Ubij me) – Bernays Propaganda – 2009



 

EXÉCUTION

Bob Thompson - 1962




New Wave / Post Punk de la Macédoine post-yougoslave. Un groupe vraiment remarquable. Nous promettons de chercher d’autres paroles. Tuez-moi / Je ne suis pas comme vous ! La haine de la différence comme base de toutes les guerres.

 Note : Les paroles de la chanson anglaise translittérée avec « x2 » peuvent être trouvées sur l’un des habituels « sites de paroles ». Ici, nous avons soigneusement restauré les paroles dans leur écriture cyrillique (au moins jusqu’à ce soir, la langue macédonienne était encore écrite en cyrillique), en fournissant une translittération légèrement moins anglicisante et également une traduction anglaise complète (en plus de la traduction italienne).


Le groupe Bernays Propaganda s’est formé à Skopje, en Macédoine, en 2007, une ville qui a vu naître de nombreux groupes intéressants ces derniers temps. Au chant, Kristina Gorovska, vedette glaciale et charismatique ; à la guitare électrique Vasko Atanasoski, ancien membre de Forever Positively Obsessed (FPO) ; à la basse, Nenad Trifunovski ; à la batterie, Dzano Kuc.


Ils portent le nom des travaux (Propaganda) d’Edward Bernays, l’un des premiers à mettre en relation la psychologie du subconscient et l’instrumentalisation de l’opinion publique. Ce n’est pas un hasard si l’un de ses textes les plus célèbres, datant de 1928, s’intitule Propagande. Le premier album des musiciens de Skopje s’intitule Happiness Machines et fait suite à une série de collaborations avec l’éclectique label slovène Moonlee Records, dont le catalogue comprend de brillants groupes tels que Repetitor et Bilk.


Dialogue Maïeutique


D’abord, Lucien l’âne mon ami, je voudrais attirer ton attention sur le nom du groupe, car il est en soi très intéressant, à condition de décrypter le message. Bernays Propaganda, qu’est-ce à dire ? En fait, il s’agit d’une référence directe à Edward Bernays et à son « œuvre », la théorisation et la mise en pratique de la propagande qu’il vaudrait mieux qualifier de machine à décerveler, comme l’aurait certainement fait Alfred Jarry, car la propagande, vue par Bernays, est principalement, je veux dire dans son principe-même, une machine à laver le cerveau et à manipuler l’être humain. Voir à ce sujet, histoire de te décrasser les méninges : Le Viol des foules par la propagande politique de Serge Tchakhotine, un ouvrage ancien, mais salutaire. Mais écoute bien, il faut ici comprendre la propagande sous toutes ses formes, dans tous ses états : propagande politique, propagande commerciale, mieux connue sous son nom aseptisé de publicité, propagande sociale dont l’euphémisme est « les relations publiques ». On y ajoutera pour compléter la panoplie de Bernays, le « lobbying » et la pratique souterraine des coups d’État.


Oh, dit Lucien l’âne, la propagande ainsi développée est à l’œuvre au cœur de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches mènent à l’encontre des pauvres afin d’assurer leur domination, de garantir leur pouvoir, d’étendre leur influence, de multiplier leurs richesses, de reproduire leurs privilèges et encore bien d’autres objectifs tous aussi iniques. La propagande est l’arme la plus redoutable, car elle agit la plupart du temps masquée, maquillée à l’insu de ceux qu’elle séduit. En quelque sorte, elle mène la guerre sous l’apparence la plus pacifique, de façon éminemment clandestine. C’est le jésuitisme élevé en institution sociétale.


C’est bien de ça qu’il est question, dit Marco Valdo M.I., quand on parcourt l’« œuvre » de Bernays, son immense travail de sape, d’un demi-siècle, à l’encontre des gens et au profit de la machine à profits. Maintenant, pour ce qui est du choix de ce nom de « Bernays Propaganda » par le groupe musical macédonien, il ne peut être qu’une sorte de mise en garde ironique face au décervelage considéré comme un mode de domestication de la société, objectif de Bernays et toujours en usage chez ses successeurs.


Si c’est ça, dit Lucien l’âne, je tire mon chapeau à ce groupe macédonien. Mais la chanson, alors ?


Elle raconte tout simplement, répond Marco Valdo M.I., la situation d’un humain mis face à d’autres humains d’une autre couleur et l’horreur qui en résulte, quand la bêtise et la haine s’en mêlent et sans doute aussi, toujours sur le mode sarcastique, l’anticipation par la future victime du massacre annoncé.


Brrr, dit Lucien l’âne, ça me hérisse l’échine. C’est encore une fois, l’histoire de l’âne, ce pelé, ce galeux qu’on s’en va sacrifier à la cohésion de la foule, de la tribu, de la nation, de la race ou que sais-je encore, n’importe quoi. Ça me révulse jusqu’en dessous des sabots ; alors, tissons, tissons, le linceul de ce vieux monde manipulé, manipulateur, racial, idiot, barbare et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Pourquoi on naît et pourquoi on meurt,

Pourquoi on vit, on le sait.

Pourquoi on naît et pourquoi on meurt,


Pourquoi, on le sait.

Pourquoi on vit, on le sait.


Je ne suis pas comme vous,

Je n’ai pas la même couleur,

Votre haine est la vôtre, et votre volonté.

Je ne suis pas comme vous,

Je n’ai pas la même couleur,

Votre haine est la vôtre, et votre volonté.


Je ne suis pas comme vous,

Je ne suis pas comme vous,

Je ne suis pas comme vous,

Et pour ça, tuez-moi

Tuez-moi, tuez-moi, tuez-moi.


Je ne suis pas comme vous,

Je ne suis pas comme vous,

Je ne suis pas comme vous,

Et pour ça, tuez-moi

Tuez-moi, tuez-moi, tuez-moi.


Je ne suis pas comme vous,

Je ne suis pas comme vous,

Je ne suis pas comme vous,

Et pour ça, tuez-moi

Tuez-moi, tuez-moi, tuez-moi.


Pourquoi on naît et pourquoi on meurt,

Pourquoi on vit, on le sait.

Pourquoi on naît et pourquoi on meurt,

Pourquoi on vit, on le sait.


Je ne suis pas comme vous,

Je ne suis pas comme vous,

Je ne suis pas comme vous,

Et pour ça, tuez-moi

Tuez-moi, tuez-moi, tuez-moi.


Je ne suis pas comme vous,

Je ne suis pas comme vous,

Je ne suis pas comme vous,

Et pour ça, tuez-moi

Tuez-moi, tuez-moi, tuez-moi.




vendredi 4 décembre 2020

ATHÈNES 1943

 

ATHÈNES 1943

 

Version française – ATHÈNES 1943 – Marco Valdo M.I. – 2020

d’après la version italienne de Riccardo Venturi

d’une chanson grecque – Αθήνα 1943Nikos Kavvadias / Νίκος Καββαδίας – 1943

 

 


 

ANDARTES

Válias Semertzídis – 1944




Le texte a été publié dans la revue clandestine Πρωτοποροι [Protoporoi] / Pionniers en décembre 1943 sous le pseudonyme de A. Tapinos.

Lorsque Kavvadias l’a écrit, il était trop tôt pour prédire la libération ; il restait encore dix mois dramatiques. Pourtant, dans ces vers, il respirait plus que l’espoir malgré les pendaisons, l’air lourd, l’écoute clandestine de Radio Londres et de Radio Moscou, les Allemands à chaque carrefour sous un drapeau noir. Néanmoins, la victoire est pressentie par Kavvadias dans le cadre d’un ποίησις, de ce processus créatif qui rend les artistes clairvoyants et actifs. Et, dans ce cas, elle se poursuivra jusqu’à la μουσική που κάθε στόμα θα λαλήσει / musique que chaque bouche chantera.

On ne peut pas en dire plus, il n’y a pas de traductions sur le net.

[Riccardo Gullotta]



Dialogue Maïeutique


Athènes 1943, dit Marco Valdo M.I., est-ce que ce titre ne te rappelle pas quelque chose, Lucien l’âne mon ami ?

Oh, oui !, dit Lucien l’âne, c’est la révolte d’Athènes en pleine occupation nazie, c’est cette grande journée de grève générale de juillet et la tragique manifestation où défilèrent contre l’occupant des centaines de milliers d’Athéniens. L’armée allemande (nazie), les cavaliers italiens (fascistes) et la police grecque (fasciste) ont tiré dans le tas et tué des dizaines et blessés des centaines de personnes.


Eh bien, Lucien l’âne mon ami, c’est justement ce que raconte cette chanson : la résistance d’Athènes à l’occupation. Enfin, pas de tout Athènes puisqu’il y avait là comme ailleurs des gens qui sympathisaient avec l’occupant.


Je sais ça, dit Lucien l’âne. Il y en a toujours eu ; je veux dire que cette scission des populations entre ceux qui s’accommodent de n’importe quel régime afin de pouvoir mener leurs affaires, ceux qui se rallient au pouvoir et les opportunistes prêts à changer de camp à tout moment, d’une part et d’autre part, ceux qui n’acceptent pas volontiers les envahisseurs et ne s’en accommodent pas vraiment, même s’ils prennent le temps de rassembler assez de forces, assez de courage, assez de moyens, à un moment, passent à l’action – une action souvent forcément clandestine aussi longtemps que le rapport de forces est favorable à l’ennemi. A priori, des civils désarmés ou peu armés sont très vulnérables face à un pouvoir organisé, à tous ses services et à son armée.


Ainsi, reprend Marco Valdo M.I., la grande manifestation d’Athènes est une journée d’exception, mais ni elle, ni les actions semblables menées en d’autres lieux, n’ont jamais pu mener à la liquidation de l’occupant et la plupart ont été violemment réprimées. En fait, ce sont des méthodes trop pacifiques pour les temps sombres. Cependant, j’aimerais rappeler la grande grève contre la guerre, victorieuse celle-là, menée à partir d’Athènes et dans les autres cités grecques : la grève du sexe que les femmes firent triompher. C’était il y a 2 400 ans. Depuis, tout est rentré dans l’ordre ; les guerres ont repris leur train-train.


En effet, dit Lucien l’âne, tu fais bien de rappeler Lysistrata, mais comme tu dis, c’était il y a bien longtemps. Et puis, c’était une résistance « entre soi » – en quelque sort d’homme à homme, si je peux dire, pas vis-à-vis d’un occupant étranger. Il y avait quand même entre les belligérants beaucoup d’intérêt commun et en la matière, c’étaient les femmes qui tenaient le bon bout.


Cependant, enchaîne Marco Valdo M.I., pour en revenir à la chanson, même si elle était pleine d’un espoir de libération, même si elle annonçait cette dernière, même si cette dernière est intervenue quelque dix mois plus tard, elle se trompait grandement sur le futur. À peine les envahisseurs chassés, en Grèce commença (ou continua) la guerre civile, où la résistance qui avait tenu face aux Allemands fut balayée par les troupes (anglaises) des libérateurs.


Ainsi s’en va l’Histoire – on ne peut pas lui faire confiance, dit Lucien l’âne, et c’est la raison pour laquelle nous, nous tissons le linceul de ce vieux monde traître, borné, brutal, bancroche et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Les rues rouges pleines d’appels et de requêtes

Proclament clairement le temps venu.

La tramontane souffle des crêtes

Et dans les parcs balancent lents les pendus.


Tout le monde est muet dans Athènes

Chacun, danger, va doucement par les rues sombres :

À sept heures, on écoute Radio Moscou

Et à huit heures (plus bas, plus bas), « Ici Londres ».


Souffle rapide, rafale l’étésien siffleur,

Le meltem froid déboule de Crimée.

Les Allemands passent sur la chaussée

Sous une noire bannière de malheur.


Croissent ceux qui y croient, de mois en mois,

D’heure en heure, grandira la cohue

Jusqu’à quand on entendra dans la rue

La musique que chaque bouche chantera.