dimanche 15 novembre 2020

LA MODESTE PROPOSITION

 

LA MODESTE PROPOSITION


Version française – LA MODESTE PROPOSITION – Marco Valdo M.I. – 2020

Chanson italienne – Un caso di paranoia (delirio per strategia)Margot1976




SATURNE DÉVORANT SON ENFANT

Pierre Paul Rubens – 1637




Dialogue Maïeutique


Je vais te raconter, Lucien l’âne mon ami, répondant ainsi par avance à la question que tu n’aurais pas manqué de me poser, à savoir comment et pourquoi le titre de la version française « la modeste proposition » est si différent de celui de la chanson italienne originelle de Margot : « Un caso di paranoia (delirio per strategia) ».


En effet, dit Lucien l’âne, tu as correctement anticipé mon souhait et je suis fort intéressé à entendre ton récit.


D’abord, Lucien l’âne mon ami, il me faut avouer que je ne connaissais pas beaucoup le répertoire de Margot, ni même son ampleur, qui soit dit en passant est vraiment considérable. Dans sa biographie, j’ai trouvé ceci :

« Ma se torniamo a Margot e al suo destino Dobbiam parlar di trecento canzoni Che stan seguendo le oscillazioni Della politica, come consiglia La tradizione della sua famiglia. Sono canzoni ironiche e tristi Che parlan spesso di poveri Cristi, E guardano con occhiali speciali Ciò che riportano tutti i giornali. Come all’inizio della sua avventura, Cantando sempre, senza aver paura, Margot racconta ingiustizie tremende E dell’attual società le vicende. »

autrement dit,

« Mais si nous revenons à Margot et à son destin, il nous faut parler de trois cents chansons qui suivent les fluctuations de la politique, comme le conseille la tradition de sa famille. Ce sont des chansons ironiques et tristes qui parlent souvent de pauvres gens, et elles regardent avec des lunettes spéciales ce que tous les journaux rapportent. Comme au début de son aventure, chantant toujours, sans peur, Margot chante les terribles injustices et les tribulations de la société actuelle. »

Ce que je savais d’elle était pourtant suffisant pour que je lise sans tarder les textes de ses chansons aussitôt que je les ai rencontrés.


Et pourquoi donc ?, demande Lucien l’âne.


Il y a deux raisons a priori, répond Marco Valdo M.I., mais à la vérité, elles convergent. D’une part, Margot était membre des Cantacronache, dont j’avais notamment traduit : Oltre il ponte (en 2008) et dix ans plus tard, Dove vola l’avvoltoio – deux chansons d’Italo Calvino (auteur de Marcovaldo) et d’autre part, Margot avait grandi dans le milieu antifasciste turinois très proche de Carlo Levi (voir notamment, les 42 Lettres de Prison à commencer par la première : Le Fils emprisonné), à savoir le mouvement clandestin de résistance Giustizia e Libertà. Au-delà de cet apriorisme et grâce à lui, j’ai donc plongé sur ces textes nouvellement insérés dans les Chansons contre la Guerre et dans la série, il m’a fallu en choisir un pour commencer : celui-ci. Je l’ai fait principalement en raison de sa structure, de sa longueur et de son élaboration.


De son élaboration, demande Lucien l’âne, qu’est-ce à dire ?


Comprendre son élaboration, dit Marco Valdo M.I., m’est rapidement apparu essentiel en établissant la version française. À première vue, c’était un texte, une manière de dire tout à fait extraordinaire, une chanson conçue comme celles que nous avons l’habitude de faire. Il s’agissait d’une chanson créée à partir d’une œuvre littéraire considérable, ancienne et en quelque sorte, exotique autant que pertinente. Je m’explique. Au fur et à mesure que j’avançais dans la chanson, je voyais se confirmer ce qui m’avait intrigué dès le départ, à savoir que je connaissais ce qu’elle racontait et qu’il devait assurément s’agir d’une version italienne du célèbre pamphlet de l’auteur irlandais, doyen de la cathédrale Saint-Patrick à Dublin autour de 1720, le dénommé Jonathan Swift – par ailleurs, auteur des Voyages de Gulliver et d’inénarrables Instructions aux Domestiques.


Ah oui, dit Lucien l’âne, encore un de ces ecclésiastiques à la manière de notre bien aimé, Laurence Sterne. Je vois ça, mais de quel pamphlet penses-tu qu’elle s’inspire cette chanson ?


C’est un texte assez court que ce pamphlet, Lucien l’âne mon ami, à peine quelques pages, mais quelles pages ! Publié en 1729, ce texte minuscule donc, a un titre assez long, tellement long, qu’on a coutume de l’abréger en « Modeste proposition » – ce qui explique mon titre. Pour ta gouverne, le titre complet en anglais est : « A Modest Proposal : For Preventing the Children of Poor People in Ireland from Being a Burden to Their Parents or Country, and for Making Them Beneficial to the Public », ce qui est généralement traduit par : « Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres en Irlande d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public. » Maintenant, je ne dirai plus grand-chose du reste de la chanson, il suffit de la lire pour se faire une idée plus exacte. Toutefois, un dernier commentaire quant au fond de cette Modeste Proposition et de son humour assez sanglant.


Soit, dit Lucien l’âne, mais alors, un dernier.


Oui, exactement, reprend Marco Valdo M.I., un dernier commentaire. Mon idée à ce sujet est que cette « Modeste proposition » est une variation tout à fait dans le ton et la mélodie de la Guerre de Cent Mille Ans, que les riches font aux pauvres pour conserver leur pouvoir, asseoir leur domination, étendre leurs privilèges, augmenter leurs richesses, multiplier leurs profits et tirer mille satisfactions, y compris gastronomiques. Cette « Modeste proposition » est parfaitement en phase avec la substance de la pensée qui mène la richesse. Quel en est l’axiome ? Je rappelle la question centrale et quasiment mathématique de cette problématique : « Combien faut-il de pauvres pour faire un riche ? » et le corollaire : « La grandeur du riche est proportionnelle au nombre de pauvres qu’il appauvrit afin de s’enrichir. »


Certes, dit Lucien l’âne, il y a là de quoi réfléchir sur le devenir du monde, mais est-il vraiment nécessaire pour être riche de manger tant de pauvres ? Car, quand même, à force de manger les pauvres, finalement, le riche n’en aura plus à se mettre sous la dent et s’il n’y a plus de pauvres, comment faire pour rester riches ? À l’inverse, on le voit bien, il n’est pas possible que tout le monde devienne riche ; il est clair ainsi que la richesse est une voie sans issue.


Manger, manger, c’est vite dit, reprend Marco Valdo M.I. ; manger, de nos jours, c’est probablement le plus souvent une image ; il faut évidemment relativiser les choses. On ne mange plus les pauvres depuis longtemps et pour des raisons d’hygiène et de santé, d’abord. On serait plutôt passé de l’ère du cannibalisme à l’ère du vampirisme. En fait, par une alchimie curieuse, fille d’une incontestable maîtrise de l’art de la prestidigitation, du mensonge et des affaires, le sang des pauvres se convertit en unités monétaires dont les riches font leurs choux gras.


Oh, dit Lucien l’âne, voilà qui est rassurant, c’est assez chrétien cette transsubstantiation. C’est assez conforme aux pratiques mythologiques et à la phrase culte des banquets de ces joyeux amphitryons où en arrière-plan, les pauvres psalmodient en chœur ce joli refrain eucharistique : « Prenez et mangez, ceci est mon corps ; Prenez et buvez, ceci est mon sang ! » Enfin, on trouve tout ça et plus encore dans les enseignements des meilleures religions. Cependant, restons-en là, car on pourrait effrayer des gens et puis, tissons le linceul de ce vieux monde croyant, crédule, autophage, vampire, prophétique et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane





Que me soit concédé l’honneur

Messieurs les Conseillers, Monsieur le Gouverneur,

De vous exposer une modeste proposition

Pour sauver la nation avec prudence et selon la raison.


Aujourd’hui, dans notre ville de Dublin,

Le peuple languit, la richesse est en déclin ;

En haillons des foules d’enfants mendiants,

Cramponnés aux jambes des passants,

Se traînent avec des pieds ensanglantés

Se bavant dessus comme des chiens affamés.


N’en faisons pas mystère, c’est impossible pour nous

D’introduire dans les ateliers, dans les manufactures,

D’utiliser dans l’élevage, dans l’agriculture,

Les enfants de moins de quinze ans

Qui ne font que manger et attraper des maladies.

Les enfants de moins de quinze ans

Qui ne font que manger et attraper des maladies.


Avant l’âge de dix-huit ans, un garçon est invendable.

Et la quantité de biens qu’il consomme est incroyable

Haillons, chaussures, aliments.

Et les enfants de moins de quinze ans

Ne font que manger et amener des désagréments.


D’une étude américaine,

Il ressort qu’un enfant d’un an à peine,

S’il est bien nourri par sa maman,

Est une nourriture délicieuse et nutritive

Pour le palais de beaucoup de gens.

J’ai calculé de manière approximative

Qu’un nouveau-né d’un an

Ne pèse que douze livres seulement,

Et après une année d’allaitement,

Double son poids. C’est un bon investissement,

Car en plus, on élève l’enfant gratuitement

Avec le seul lait de sa maman,

Alors qu’il faut beaucoup de glands

Pour élever un cochon,

De l’herbe pour un mouton,

Du foin pour les veaux

Et un fusil et des balles pour les oiseaux.


Notre Irlande produit annuellement

Deux cent mille enfants de pauvres

Deux cent mille enfants de pauvres

J’ai pu calculer exactement

Que le coût de l’aliment

D’un fils de mendiant,

De paysan ou de manant,

Ne dépasse pas deux shillings par an,

Et avec des jumeaux, nous économisons,

Durant la période de lactation,

Durant le temps où le nourrisson grandit,

Durant le temps où croît et mûrit

La chair de la créature,

La chair de la créature.


Un enfant potelé peut se vendre

Au marché, douze shillings

Ainsi, chaque abattage peut rendre

En bénéfice net, jusqu’à dix shillings.

Alors que sous un pauvre toit,

Sous un pauvre toit,

Les enfants de moins de quinze ans

Ne font que manger et amener des désagréments.

Les enfants de moins de quinze ans

Ne font que manger et amener des désagréments.


C’est une chère chère, c’est vrai

Mais cette chair décorera la table des propriétaires,

Des gens riches, des gens riches et gourmets

Et cette ressource relèvera les budgets

Des petites gens, comme une augmentation de salaire.

Les enfants de moins de quinze ans

Ne font que manger et amener des désagréments.

Les enfants de moins de quinze ans

Ne font que manger et amener des désagréments.


Voici ma modeste proposition

Que je soumets à votre attention,

Que je soumets votre attention :

Des abattages réguliers

Font des revenus assurés.

Des abattages réguliers

Font des revenus assurés.

Des abattages réguliers

Font des revenus assurés.

Des abattages réguliers

Font des revenus assurés.

Des abattages réguliers

Font des revenus assurés.

Des abattages réguliers

Font des revenus assurés.

Des abattages réguliers

Font des revenus assurés.

Des abattages réguliers

Font des revenus assurés.


Voyons à présent à énumérer

Les avantages de cette nouvelle affaire.

Premièrement, pour la nation,

Il y aura moins d’importations ;

Deuxièmement : les créanciers

Auront un meilleur bien à récupérer :

Un petit enfant plein de gale

À la place d’un drap de lit sale.

Troisièmement : les femmes fécondes

N’auront plus à blasphémer

Le saint lit conjugal

Devenu une source de biens inespérés,

Le saint lit conjugal

Devenu une source de biens inespérés.

Quatrièmement : le tourisme gastronomique va augmenter

Avec ce nouveau plat favori

De tendre viande en rôti,

Plus de mouton indigeste ;

Avec ce nouveau plat favori


De tendre viande en rôti,

Plus de mouton indigeste.

Cinquièmement : sur la vie conjugale

Fleurira une nouvelle entente morale.

Les mères, attentionnées à leurs enfants,

Serreront dans les haillons avec ferveur

La précieuse viande, accouchée dans la douleur

Sans plus avoir peur de l’avortement

Et le mari averti, plus jamais

Plus jamais, plus jamais, plus jamais

Sa femme enceinte ne battra,

Mais de caresses d’amour, il la flattera

Comme on fait aux juments engrossées,

Comme on fait aux juments engrossées.

Sixièmement, n’oublions pas les exportations.

Nous pouvons faire des prévisions

Et à compter du printemps, envisager

Une augmentation de 30 pour cent

De nos ventes à l’étranger

De la viande fumée et du petit salé.


Il m’est revenu des rumeurs très persistantes

De la part de certains conseillers

À propos des personnes indigentes :

Des vieux, des malades, des idiots, des estropiés.

Je crois que la fin de leur existence

Ne peut toucher notre conscience.

Chaque jour, ils quittent la terre, désespérés

Affamés, pourris et paralysés,

Rougis de furoncles infectés,

Dévorés par les insectes,

Rougis de furoncles infectés,

Dévorés par les insectes

Et en ce qui concerne les jeunes travailleurs,

N’ayez pas de peurs,

Ils sont déjà au chômage et ainsi,

Ils ne sont pas nourris.

Quand bien même, ils seraient employés,

Ils seraient bientôt renvoyés

Comme travailleurs faibles et ignorants,

Fainéants, voleurs et mendiants.

Cependant, ainsi prédestinés, en mourant,

Ils libèrent la nation, la nature

Eux-mêmes, le pays et le gouvernement

De bien des misères futures.


Notre route est longue, mais nous pouvons arriver ;

Il suffit de continuer comme ça :

Quarante-deux kilomètres sur l’étoile du matin,

À l’intérieur d’un petit panier en forme de cœur,

Là-haut, nous avons tous vu un grand homme

Avec une plaque d’ardoise sur la poitrine

Qu’il portait sur le toit ;

C’était Dieu au milieu de la foudre et du tonnerre

Qui manutentionnait les briques ;

C’était Dieu au milieu de la foudre et du tonnerre

Qui manutentionnait les briques.


Mais c’était moi

Qui avait fait le toit.

J’ai dit : « Je veux être payé. »

Ça n’a pas été apprécié,

Dieu s’est tourmenté,

Dieu s’est tourmenté,

Car lui aussi avait fait le toit

Et il détenait un droit

Correspondant au travail opéré

Pour une école où les enfants

Sans parents grandiraient vraiment,

Pour une école où les enfants

Sans parents grandiraient vraiment.


Il avait créé une pulpe qui donnait du lait,

Mais les plus grands ne laissaient

Pas les plus petits boire ;

Ainsi commencèrent les déboires,

Les délits à distance,

Les délits à distance,

Les délits à distance,

Les délits à distance,

Les délits à distance,

Les délits à distance.


Nous avons tous senti uriner notre vessie,

Par les chocs électriques durcies les langues

Et les os du pied droit, la plante attendrie,

Comme des tiges de marguerite exsangues.

Un clou dans le cerveau introduit,

Pesant un gramme et demi

Et tout sera fini en deux heures,

Tout sera fini en deux heures.

Des abattages réguliers

Des abattages réguliers

Comme des tiges de marguerite

Abattages réguliers des enfants,

Des enfants de moins de quinze ans,

Comme des tiges de marguerite.

Tout sera réglé en deux heures

Par un clou introduit dans le cerveau,

Par un clou introduit dans le cerveau,

Par un clou introduit dans le cerveau.

Tout sera réglé en deux heures

Tout sera réglé en deux heures

Tout sera réglé en deux heures

Tout sera réglé en deux heures.



jeudi 12 novembre 2020

Pénélope

 

Pénélope

Chanson française – Pénélope – Georges Brassens – 1960




Pénélope 1890

Vilhelm Hammershoi





Dialogue Maïeutique




Comme je l’avais plus ou moins promis l’autre jour, dit Marco Valdo M.I., voici la chanson française intitulée Pénélope – dont l’auteur est comme annoncé Georges Brassens et ainsi qu’on peut l’imaginer, elle est assez différente de la chanson italienne, intitulée Penelope, dont l’auteur est Ivano Fossati. On notera également la différence d’âge entre ces deux Pénélopes : celle de Brassens date de 1960 et celle de Fossati date de 2019. Il y a donc un écart de près de 60 ans entre les deux.


C’est considérable, dit Lucien l’âne ; en génération humaine, l’une pourrait être la grand-mère de l’autre.


Soit, dit Marco Valdo M.I., tout cela entraîne à penser qu’elles devraient avoir une façon différente d’aborder la question de l’absence du mari, car c’est là le postulat de Pénélope : toutes les Pénélopes ont ceci en commun qu’elles attendent le retour de l’élu de leur cœur – du moins, officiellement et en principe donc, toutes sont apparemment « fidèles » et désireuses de voir revenir le héros du foyer. En clair, elles restent seules à se morfondre. Voilà le problème : d’une certaine manière, ce confinement des femmes est un des fondements de la domination des hommes, caractéristique de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches, les puissants, les dominants, et en ce cas, les mâles mènent – consciemment ou inconsciemment – pour maintenir leur pouvoir, garder leurs privilèges, conserver leur puissance (même quand elle est défaillante) et leurs richesses.



Évidemment, dit Lucien l’âne en riant, pur le retour de l’absent, tout va dépendre de la durée de l’attente. Et puis, toutes les Pénélopes ne sont pas en attente d’un Ulysse, parti construire un cheval de bois et qui met des années à revenir. La plupart des hommes mariés rentrent quasi-quotidiennement au domicile conjugal.


Bien sûr, Lucien l’âne mon ami, il y a principalement toutes ces femmes au foyer qui attendent le retour du mari parti à la mine, à l’usine, au champ, au bureau, etc. ; bref, les Pénélopes ordinaires. C’est une de celles-là qui est l’héroïne fantasmante de la chanson.


« Toi l’épouse modèle,

Le grillon du foyer,

Toi qui n’as point d’accrocs

Dans ta robe de mariée,

Toi l’intraitable Pénélope »


C’est la Pénélope la plus répandue et comme la chanson le montre, ça ne l’empêche pas de rêver à des aventures (forcément) extra-conjugales. En somme, c’est la femme au quotidien, seule face à l’ennui du temps qui passe et de leur vie qui s’efface. Cette mélancolie la touche d’autant plus que sa solitude est grande, que la dépendance de la femme est forte ; autrement dit, comme elle se trouve réduite à son rôle d’épouse, enfermée dans cette enveloppe sociale, il ne lui reste que ce vide que l’autre moitié – son conjoint – est censé remplir. Alors, la prisonnière, car Pénélope est prisonnière dans son couple, dans son propre foyer, dans sa propre vie, cherche à s’échapper de ce carcan, au moins en pensées. Elle a des idées folâtres, des échappatoires de jeune fille, des ambitions d’amours interdites, le goût de l’évasion. Dans le temps, du temps de Brassens, Pénélope recourrait à cette forme de poésie personnelle, se créait des univers de liberté – même factice ; c’est tout le charme de cette Pénélope d’antan, surtout quand elle s’incarne dans la voix de Barbara. À présent, Pénélope s’abîme dans les séries télévisées ; elle vit la vie aliénée d’autres silhouettes par écran interposé.


Maintenant, dit Lucien l’âne, je pense qu’on en a assez dit et qu’il faut laisser sa place à la Pénélope de la chanson ; elle en dit beaucoup plus qu’on ne peut en dire ici dans ce court dialogue. Et puis, il nous faut, nous aussi, tisser le linceul de ce vieux monde malappris, inculte, flagorneur, imbu, ennuyeux, méprisant et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane











Toi l’épouse modèle,

Le grillon du foyer,

Toi qui n’as point d’accrocs

Dans ta robe de mariée,

Toi l’intraitable Pénélope,

En suivant ton petit

Bonhomme de bonheur,

Ne berces-tu jamais,

En tout bien tout honneur,

De jolies pensées interlopes,

De jolies pensées interlopes.



Derrière tes rideaux,

Dans ton juste milieu,

En attendant le retour

D’un Ulysse de banlieue,

Penchée sur tes travaux de toile,

Les soirs de vague à l’âme

Et de mélancolie,

N’as-tu jamais en rêve,

Au ciel d’un autre lit,

Compté de nouvelles étoiles,

Compté de nouvelles étoiles.



N’as-tu jamais encore

Appelé de tes vœux

L’amourette qui passe,

Qui vous prend aux cheveux,

Qui vous compte des bagatelles,

Qui met la marguerite

Au jardin potager,

La pomme défendue

Aux branches du verger

Et le désordre à vos dentelles,

Et le désordre à vos dentelles.



N’as-tu jamais souhaité

De revoir en chemin

Cet ange, ce démon,

Qui, son arc à la main,

Décoche des flèches malignes,

Qui rend leur chair de femme

Aux plus froides statues,

Les bascule de leur socle,

Bouscule leur vertu,

Arrache leur feuille de vigne,

Arrache leur feuille de vigne.



N’aie crainte que le ciel

Ne t’en tienne rigueur,

Il n’y a vraiment pas là

De quoi fouetter un cœur

Qui bat la campagne et galope,

C’est la faute commune

Et le péché véniel,

C’est la face cachée

De la lune de miel

Et la rançon de Pénélope,

Et la rançon de Pénélope.