mercredi 13 novembre 2019

La Renonciation


La Renonciation


Chanson française – La Renonciation – Marco Valdo M.I. – 2015

ARLEQUIN AMOUREUX – 21

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.

Uniformes
Régiment Colloredo 1806


Dialogue Maïeutique 


Pour finir, demande Lucien l’âne, où en est-on avec cet Arlequin déserteur ?

Aux dernières nouvelles, dit Marco Valdo M.I., il était rentré chez lui, c’est-à-dire à la maison familiale, qu’il avait quittée des années plus tôt, il y a certainement plus de onze ans ; probablement selon mes calculs, treize ans. C’était une petite maison, une de ces petites fermes couverte d’un toit de chaume, un lieu d’une grande pauvreté, là-bas quelque part en Bohème.

Si je me souviens bien, Marco Valdo M.I. mon ami, et n’hésite pas à me corriger si je me trompe, Matthias avait découvert à son retour que sa sœur aînée Katerina était morte et son mari l’avait précédée et que Lukas, leur frère cadet, nanti d’une forte veuve fiancée, occupait les lieux en entier propriétaire. Et si j’ai bien compris la situation, il y avait là un conflit en préparation et la tension était telle que le revenant, cédant à l’humeur ambiante, avait envisagé un instant de repartir le soir-même. Il y avait eu une conversation entre les deux frères et une sorte d’accord était intervenu, renvoyant le nouveau départ de Matthias au printemps. On en était là dans une sorte d’armistice ou de trêve, mais il n’y avait, semble-t-il, rien de certain. Bref, je ne sais plus trop où en est toute cette histoire du retour du soldat-déserteur.

Et là, Lucien l’âne mon ami, tu as mis le doigt sur le point le plus douloureux de cette fraternelle affaire. Soit Matthias est revenu, mais la question se pose en termes plus rudes. Il y a une guerre qui s’installe, car du point de vue des occupants, qui s’y sentent à demeure, Matthias est un gêneur ; on le croyait mort, tous comptes soldés en quelque sorte, et le voilà revenu. Et somme toute, à bien y regarder et conformément au droit, Matthias l’aîné a des droits sur les biens familiaux. Certes, il a déclaré qu’il s’en irait avant l’été, mais est-ce si certain ? Pour finir, on n’a jamais que sa parole, des mots et pas de témoins, autant dire rien. Car, cela est possible, entretemps, il pourrait toujours changer d’avis ; on ne sait jamais. Cependant, les paroles s’envolent, les écrits restent. Partant de là, il importe que Matthias mette par écrit son intention, sa renonciation.

On imagine aisément, dit Lucien l’âne, tous ces conciliabules entre Lukas et Rosalie, sa puissante dulcinée. J’en perçois jusqu’au bout des tous mes ongles toute la mesquine cupidité. Pourtant, il faut être lucides : qu’auraient pu ambitionner d’autres ces gens auxquels le destin avait fait un cadeau si empoisonné ? Donc, je suppose que Matthias, Arlequin subtil et peu enclin à s’ancrer en terre de Bohême à portée des recruteurs de son ex-régiment de Colloredo, va leur signer ce foutu papier et sur cela, je lui donne par avance mon absolution.

Absolution d’âne est absolution absolue, mais absolution asinesque ou pas, reprend Marco Valdo M.I., Matthias signe la renonciation.

« Moi, Matĕj Kŭre, fils de Josef, mon père,
Renonce à tout en faveur de Lukas, mon frère. »

Sans me faire l’avocat du Diable, je te ferai remarquer, dit Lucien l’âne, que cette renonciation, tout écrite qu’elle est, n’a qu’une valeur très relative et peut être contestée par le signataire, lequel peut toujours faire valoir qu’il a changé d’avis ou que les conditions ne sont plus réunies, qu’on l’a trompé et ainsi de suite. Je t’accorde pourtant qu’il s’agit là d’une sorte d’acte de trêve.

Je vois, Lucien l’âne mon ami, que tu sens très bien les nuances de cette situation difficile et de cet accord précaire. D’ailleurs, nostalgie, retour à l’enfance, rêve d’amoureux, Matthias balance encore : un peu, beaucoup, plus du tout et puis, on recommence. Toute cette méditation, tout ce monologue est une part du dialogue secret que mène Arlecchino depuis longtemps avec Arlecchina. L’affaire est complexe, car il faut remarquer que la personnalité de notre héros est composite : si Matthias, Matĕj Kŭre, fils de Josef, est lié à ce lieu familial, Arlequin, Arlecchino, Luigi, Sevastiano, quant à lui, n’a pas d’attache terrestre, pas de lieu.
En somme, Marco Valdo M.I. mon ami, Arlequin n’est pas Matthias, même s’il partage avec lui (et d’autres comme on a vu) le même corps et le même cerveau. Ce qui ne saurait nous surprendre, nous qui sommes trois en un. Suffit, on n’est pas là pour théoriser ces épais brouillards théologico-psychologiques. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde fumeux, propriétaire, cupide et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Un homme averti en vaut deux !
Pollo, ne va pas t’enraciner ici
Entre les poules et les œufs,
À mener à paître les vaches, à tâter leur pis !

Lukas, mon propre frère,
Soupire sans cesse et espère.
Je sais ce qu’il attend,
Que je reparte, tout bonnement.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Moi, je ne bougerai plus d’ici, Arlecchina !
Dans la soupente, Matthias restera.
Mais Lukas, le bien aimé, veut sa maison
Et Rosalie sa douce veuve fiancée tient le bâton,

Moi, Matĕj Kŭre, fils de Josef, mon père,
Renonce à tout en faveur de Lukas, mon frère.
Papier signé, dans le coffret caché,
Matthias gêne, Matthias ne peut rester.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Sur le banc façonné du matin
D’une planche d’épicéa et de deux rondins,
Bouder le village, se tenir loin des gens,
C’est prudent, mais pas suffisant.

Matteo Pulcino soupire rêveur :
« Arlecchina, il est divin ce petit bonheur. »
« Le bonheur ? Ô tu me tentes, mon cœur.
Mais vois-tu, Pollo, tu es déserteur. »

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

mardi 12 novembre 2019

DEUTSCHLAND 1945

DEUTSCHLAND 1945



Version française – DEUTSCHLAND 1945 – [11-11-2019] – Ucronia / Uchronie – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italienne – Deutschland 1945 – [11-11-2019] – Ucronia / Uchronie – Anonimo Toscano del XXI secolo – 2019







Dialogue Maïeutique

Regarde-moi ça une fois, Lucien l’âne mon ami, quelle magnifique satire, notre ami l’Anonyme du Siècle…

Mais, s’écrie Lucien l’âne, y en a-t-il eu d’autres à d’autres siècles ? Je ne le pense pas ; alors, il est inutile de préciser davantage. De toute façon, on le connaît cet anonyme, qui dit-on, réside présentement en Toscane.

En effet, Lucien l’âne mon ami, mais reprenons. Quelle magnifique satire, l’Anonyme du Siècle vient de nous présenter à propos de la division de la Germanie, qu’il trouve tout à fait nécessaire. Certes, son propos est ironique, mais il n’est pas sans fondement : selon lui, tout tient à la fin de la dernière grande guerre que le Pays des Deutschen unifié et expansionniste avait faite – avec ses alliés, dont l’Italie – aux gens des pays d’Europe et d’ailleurs ; et à la fin du Mur de Berlin qui avait réuni les morceaux de l’Allemagne disjoints suite à la guerre sus-dite.

Oh, dit Lucien l’âne, ce n’est ni à moi, ni plus encore à toi qu’il faut expliquer tout ça, puisqu’il t’a pris la fantaisie d’écrire des Histoires d’Allemagne qui racontent tout le siècle écoulé, vu en quelque sorte de l’intérieur, vu la plupart du temps par des yeux allemands. C’était un point de vue particulier et pour l’étranger, inattendu et souvent, rassurant. En gros : non, tous les Allemands n’étaient des fanatiques des Reichs successifs ; non, tous les Allemands ne rêvaient de massacrer tous les Juifs ; non, tous les Allemands ne croyaient pas à l’Empire millénaire ; non, tous les Allemands ne voulaient pas la guerre ; non, tous les Allemands n’étaient pas nazis. Je renverrai à deux de ces chansons qui parlent elles aussi de cette division : « D’Est et d’Ouest » et « Ni d’Est, ni d’Ouest, nazis ! ». La première disait notamment à propos de 1945 :
«D’Est et d’Ouest, l’ouragan est arrivé ;
Tout s’est écroulé, tout a flambé.
Lugubre année mil neuf cent quarante-cinq :
Dieu n’était plus avec nous, Dieu nous avait lâchés.
Remember, aucun n’a pu oublier
Mil neuf cent quarante-cinq. »

Tu fais bien, Lucien l’âne mon ami, de rappeler ces chansons-là qui rappelle précisément ça ; pour un peu, on l’oublierait. Cependant, revenons à cette longue diatribe de l’Anonyme et à l’idée éclatante qu’il y développe tel une Pénélope en attente du retour d’Ulysse, je veux dire ainsi, inlassablement.

Hoho, dit Lucien l’âne, et quelle peut bien être cette idée stupéfiante ?

Eh bien, reprend Marco Valdo M.I., notre Anonyme suggère une retour à la Germanie, autrement dit l’idée d’une division de l’Allemagne en 87 micro-États, comme elle le fut aux temps où elle n’avait pas encore son masque d’ogre et ses bottes de sept lieues. Une Allemagne où les Allemands étaient tout aussi querelleurs et massacreurs, mais entre eux. C’était excellent pour sa réputation et surtout, pour tous ses voisins. D’un autre côté, ce serait une bonne idée d’étendre ce système de décomposition aristo-démocratique à l’ensemble des pays d’Europe. Ce serait la réalisation de ce fantôme qui hante nos contrées : l’Europe des régions. Au-delà de ça, il y a toujours intérêt à démanteler les Empires et à tout le moins, d’atténuer le poids, les effets et les interventions du pouvoir central sur les habitants. Il s’agit de réduire à des dimensions maîtrisables la taille des régions ; je veux dire aussi ramener les États nations à la dimension de ce qu’un habitant peut sentir à sa mesure d’homme ; où en quelque sorte, il peut se sentir vivre, où il peut se comprendre comme une unité signifiante.

Arrête-toi là, Marco Valdo M.I., sinon tu vas nous asséner une conférence et ce n’est pas le lieu. Cela dit, tissons le linceul de ce vieux monde belliqueux, envahisseur, centralisateur, titanesque costume mal coupé et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Paraleient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Bonjour. Je vous raconte
Le 25 septembre 1945,
Oui, de 1945 !
Quelle année incroyable !
Formidable !
Improcrastinable !


La guerre est finie
Sur Terre
Avec quelques bombes à fission
Sur les arrières
Du Japon,
Et de la Germanie.


La Germanie,
Quelle belle terre !,
Avec la Poméranie,
La Rhénanie,
La Campanie
(non, euh, la dernière n’a rien à y faire).


Ne vous avisez pas
De diviser en deux parties
La Germanie !
La Germanie
En fait, dès minuit, sera
Divisée en quatre-vingt-sept États
(Une sage et clairvoyante décision
Qui très strictement respectera
L’Histoire et la Tradition).


Des microétats :
Margraviats,
Principautés,
Grand-Duchés,
Comtés,
Marquisats.
(Je me demande quel sera
Le nom des micro-monarchies ?
Royalties ?)


Et heureusement
Tout a été remis droit
à Yalta !
Non, dis-je, jusqu’au dernier instant
Ils voulaient se la partager à quatre
Et en deux la diviser.
La logique aurait aimé
De la diviser aussi en quatre !
Non, en quatre,
C’est seulement pour Berlin.
Quel machin !


Mais en dernière minute un secret accord
A discrètement restauré encore
La vieille, chère, bien-aimée Germanie
En respectant son Histoire et sa Kultur,
En respectant son écriture en Fraktur,
Sa grande science, son audacieuse philosophie,
Sa somme linguistique, ses forts médiévaux,
Sa guerre de Trente Ans, et tous ses maux :
Ses révoltes paysannes et son grain de folie
Martin Luther et les autres piétés
Je veux dire, en résumé :


Des microétats :
Margraviats,
Principautés,
Grand-Duchés,
Comtés,
Marquisats.
(Pour tous les goûts évidemment
Et pour tous les Allemands).

Saxe-Gotha-Cobourg,
Anhalt-Beckenbauer-Mecklembourg,
Weltanschauung -Vorpommern,
Ostpommern-Hanswurst-Hohenzollern,
Vogelweide-Von Braun-Adenauer,
Sankt Pauli -Rummenigge-Honecker,
(Pour tous les goûts évidemment
Et pour tous les Allemands).
Un margraviat constitutionnel démocrate,
Un Grand-Duché communiste orthodoxe,
Un marquisat libéral socialiste,
Un comité insurrectionnel anarchiste,
Deux ou trois comtés verts écologistes,
Une principauté princière avant-gardiste
Où on chanterait la Wacht am Rhein
À l’intérieur du château de Neuschwanstein.
Et, dans des circonstances si historiques,
Aussi une Räterepublik
Avec Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg
Et pourquoi pas, pour toujours,
En Thuringe, un quatrième Reich de 22,6 kilomètres carrés
Tout aryen, tout blanc, où envoyer
Les excités au bras levé.


Équipes nationales de football : quatre-vingt-sept ;
Champions du monde quatre étoiles : quatre-vingt-sept ;
Goethe, poète national : quatre-vingt-sept ;
Chants des Nibelungen : quatre-vingt-sept ;
Paires de rouflaquettes de Bismarck : quatre-vingt-sept ;
Marks allemands : quatre-vingt-sept ;
Bundesligues : quatre-vingt-sept ;
Sage prévoyance des puissances qui ont gagné.
Je me dis et je me redis : comment a-t-on pu imaginer
En deux, la Germanie diviser
Et à quatre, Berlin se partager ?


À compter du 25 septembre 1945, sur l’heure,
Berlin sera divisée en secteurs
De sorte que si quelqu’un a à cœur
De dire "Ich bin ein Berliner", lui aussi,
Il finira divisé en quatre-vingt-sept Kennedy.
Ou si un autre, piqué par une autre mouche,
Veut embrasser Leonid Brežnev sur la bouche,
Il lui adviendra d’embrasser dès le matin
Les quatre-vingt-sept membres du Soviet suprême de Berlin
Avec la langue et sans les mains.


Pour les ducs de Baader-Meinhof, un duché
Pour les Comtes Wallenstein, un comté
Et, il y aura quatre-vingt-huit unités,
Si le Liechtenstein est également compté.


Qu’on ne parle plus de réunification, saperlipopette
Et surtout qu’on ne parle pas d’opérettes !
Il y a un problème avec les opérettes ?
Sauf si vous préférez le doktor Goebbels en jupette,
Ou Braccobaldur Von Schirach
Au lieu de Franz Lehár et d’Offenbach
(Et si d’aventure, c’était le cas, voyez-vous,
Il y a ce petit Quatrième Reich rien que pour vous,
Vingt-deux virgule six kilomètres carrés, en tout).


À nouveau pourra alors s’épanouir la Germanie,
Développer ses énormes potentialités,
Multipliées par quatre-vingt-sept dans la paix et la fraternité.
Elle aura quatre-vingt-sept sièges aux Nations-Unies ;
Quatre-vingt-sept joyeuses armées d’opérette ;
Si besoin, bien sûr, une guerre guillerette
Entre un margraviat et un duché,
Question d’un peu s’entraîner
Et de conclure des traités presque
Semblables aux usages
En usage en son grand âge
Chevaleresque.


En définitive, cette décision
prise ce 25 septembre 1945
Empêchera les peuples de langue allemande
(langue inexistante, car les Allemands
Parlent sept cent mille dialectes différents)
De trop croître et prospérer comme avant
De sorte que le reste du monde n’ait plus à faire
Quoi que ce soit avec des emmerdeurs réunifiés
Avec leurs banques centrales au cœur de fer
Et leurs économistes strictement bornés.


Les quatre-vingt-sept ou quatre-vingt-huit États germains
Vivront dans le calme et sereins.
(Soyez assuré, Heinrich, c’est certain !).
Et il n’y aura jamais besoin
De murs comme à Berlin !

Basta les murs !
Et combien voulez-vous en faire, putain, de ces murs ?
Quatre-vint-sept, quatre-vingt-huit, nonante ?
Ils créeraient une dette géante
Plus gigantesque que la dette hellène
Ou un ajustement de la dette italienne.

dimanche 10 novembre 2019

LA TEMPÊTE EST ARRIVÉE


LA TEMPÊTE EST ARRIVÉE


Version française – LA TEMPÊTE EST ARRIVÉE – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italienne – È arrivata la bufera Renato Rascel – 1939


La Tempête arrive
Jean-François Millet - 1867




« La Bufera » est née en Afrique de l’Est lorsque Rascel rencontra Italo Balbo, alors gouverneur de la Libye. Renato lui posa la question que tous les Italiens avaient sur les lèvres : « L’Italie va-t-elle entrer en guerre aux côtés de l’allié allemand ? » Balbo répondit avec un parfait accent émilien : « Maintenant comprenez-moi bien, M. Rascel, si l’Italie fait la guerre à Hitler, moi je me coupe les … » Rascel est retourné en Italie et a dit à tout le monde de se rassurer, mais quand la guerre est arrivée, il n’a pas eu d’autre choix que de chanter « La tempête est arrivée / La bourrasque est arrivée / On va mal et on va bien / Et on va comme ça vient… ».
(Giancarlo Governi in "TuttoRascel", Roma, Gremese, 1993)

En effet, en 1939, lors d’une pause dans sa loge, Renato Rascel écrivit soudain les premiers vers de ce qui ressemble à une de ses comptines surréalistes : « La tempête est arrivée / La bourrasque est arrivée / On va mal et on va bien / Et on va comme ça vient… », que le public accueille avec un rire général et libérateur, comme pour atténuer l’épaisseur d’une nouvelle guerre européenne, à quoi les mots du chant semblent même voilé.




Dialogue Maïeutique


« La Tempête est arrivée » est, Lucien l’âne mon ami, une chanson italienne de 1939 et une chanson pas du tout clandestine. On la classe généralement dans les « chansons de la fronde », qui faisaient sonner de petites notes discordantes dans le grand concert fasciste.


Eh bien oui, dit Lucien l’âne, une chanson de 1939 en Italie. Ce ne devait pas être la seule chanson qu’on entendait alors, il me semble.


Pour ça, tu as parfaitement raison, répond Marco Valdo M.I. et même, il y en avait beaucoup et les chansons étaient même fort appréciées du régime en place ; enfin, la plupart des chansons, car elles avaient comme usage de mettre de l’ambiance, du sentiment, de focaliser l’attention des gens sur des thèmes d’une grande innocuité, de créer un courant d’unanimité, de susciter une ambiance de cohésion et de sympathie, un sentiment partagé d’être « tous comme tout le monde » et pour certaines d’entre elles, de faire la propagande du système – carrément ou de façon un peu plus larvée. Donc, bien sûr, on chantait sous le fascisme, comme d’ailleurs, on chante sous tous les régimes avec les mêmes effets. Et sous tous les régimes, outre les raisons que je viens d’évoquer, il en est une qui vaut la peine qu’on s’y arrête. Je la formule sous la forme interrogative : « Que peut faire un chanteur sous un régime qu’il n’aime pas ou même, qu’il exècre ? » Il peut fuir et s’exiler, me dira-t-on ; et ça s’est vu. Mais il ne le fera pas tout de suite. Donc, il faut d’abord prendre en compte la dimension temporelle. On ne passe pas du jour au lendemain (ou du moins, ce fut le cas de l’Italie fasciste) de la liberté à la répression pure et dure. Le régime s’installe progressivement et pendant ce temps, les chanteurs chantaient dans les salles de spectacle, dans les rues, dans les cabarets, les radios diffusaient.


Oui sans doute, Marco Valdo M.I. mon ami, les musiciens musiquaient, les écrivains écrivaient et même, pour certains, usaient de leur art pour combattre le système. Ce n’est que par la suite qu’une censure s’installe et que parallèlement, l’autocensure commence à moduler les voix et les chansons. Pour certains, la question est comment se faire bien voir et être dans la ligne ; pour d’autres, la question est comment chanter quand même, sans se déjuger, sans en quelque sorte se renier et sans collaborer, comment aller au plus loin dans son expression artistique sans encourir (trop) les foudres des autorités. Évidemment, la définition du « trop » va en se resserrant au fur et à mesure que le pouvoir s’intoxique de sa propre importance et développe son intolérance. Dès lors, pour l’artiste, la chose n’est pas simple, car elle est très évanescente et sujette à d’infinies variations. Mais précisément, qu’en est-il de cette histoire de tempête ?


Oh, Lucien l’âne mon ami, ce n’est pas simple à exposer. D’abord, parce que nous ne sommes plus en 1939 et que donc, ce qui était perçu immédiatement dans ces moments – l’imminence de la guerre et le sens de l’allusion : « la tempête », ne l’est plus aujourd’hui. Il est actuellement peu probable que toute l’Italie soit appelée sous les drapeaux demain matin pour cause de guerre ; il est peu probable – à court terme – qu’elle s’élance à la conquête militaire de l’Afrique et à la construction d’un Impero qui irait jusqu’en Inde. Il est peu probable qu’à court terme, l’Allemagne envahisse militairement la Pologne ou se relance militairement à la conquête de l’Europe. Mais donc, quand même, on peut penser que, quelle que fut l’opinion d’une personne qui vivait dans l’Italie d’alors, il était évident – pour n’importe qui sous la houlette du Duce – que la « bufera », la « tempête » était la guerre toute proche. À partir de là, les interprétations sont multiples. Ce qui est certain, ce qu’on peut voir assurément, c’est ce que la chanson dit et ce qu’elle ne dit pas, ce qu’elle s’efforce de faire comprendre et ce qu’elle entend occulter, à commencer par elle-même qu’elle se doit de faire entendre et en même temps, de dissimuler aux oreilles des censeurs. Et le résultat de tout cet embrouillamini, c’est qu’ainsi, peut-être même sans le vouloir, la chanson génère le doute, c’est qu’ainsi elle force à se poser la question de sa signification. Et ça, en soi, est déjà une mise en question et toute mise en question est une mise en question du système ; et dans un système autoritaire, fondé sur l’autocertitude sans cesse réaffirmée, une mise en question – répétée autant de fois que la chanson sera chantée et perçue, c’est autant de remises en question, c’est quasi de l’insubordination, c’est déjà un acte (multiple) de résistance. « Ora e sempre, Resistenza ! » : ça crée des lézardes dans les fondations.


Oh, dit Lucien l’âne, des lézardes dans les fondations, ça peut entraîner l’écroulement de la maison. Certes, il en faut beaucoup, il faut qu’elles grandissent ou à tout le moins, qu’elles s’étendent et se multiplient. Mais, tu as raison, c’est souvent comme ça avec la chanson, quand elle laisse sonner l’impertinence de sa voix – et comment pourrait-elle s’en empêcher, sauf à ne plus se chanter ? Quant à nous, tissons le linceul (encore et toujours) de ce vieux monde caduc, autoencenseur, suffisant, fier, arrogant, fat, sot snob et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Quand du haut du ciel, le soir tombe
Et la tempête gronde,
Le printemps est fini,
La fauvette ne chante pas,
Elle vous salue et s’en va.
L’eau tombe et mouille tout le monde,
Beaux, laids, grands, petits,
Pour les militaires, c’est moitié prix …
Sous l’eau qui verse, qui bat et qui transperce,
Inquiet, Pierino a ses souliers qui percent.


La tempête est arrivée,
La bourrasque est arrivée :
On va mal et on va bien,
Et on va comme ça vient…


Dans la nuit profonde,
Il semble qu’on lui ait dit, mais on ne lui avait rien dit.
Et alors même si on lui avait dit,il n’avait pas entendu, lui.
Vous savez comment ça va ces choses-là, ces choses-ci.


La tempête est arrivée,
La bourrasque est arrivée,
Sans légumes, sans poivre, sans sel,
On ne fait pas la soupe aux vermicelles.


Dans son doux petit lit ,
Pierino est endormi
Et son oncle de Voghera
Danse la habanera
Alors que gronde la tempête
Son père est mineur.
Et chaque jour bat son cœur
Mais si un jour, il s’arrête
Certainement, il se pourrait peut-être, qu’il meure…


La tempête est arrivée,
La bourrasque est arrivée :
On va mal et on va bien,
Et on va comme ça vient…


Un homme fait le saut de la mort et se surpasse ;
Son père l’embrasse, son père l’embrasse,
Lui donne un autre baiser
Et une tape sur le nez ;
Puis un autre baiser,
Puis rien que de penser à ça,
Il lui donne une autre tape sur le nez.
Et puis s’en va.


La tempête est arrivée,
La bourrasque est arrivée :
On va mal et on va bien,
Et on va comme ça vient…

vendredi 8 novembre 2019

Matthias est revenu

Matthias est revenu


Chanson française – Matthias est revenu – Marco Valdo M.I. – 2015

ARLEQUIN AMOUREUX – 10 bis

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.



Dialogue Maïeutique

Finalement, dit Marco Valdo M.I., après avoir quitté le couvent où il avait hiverné à l’abri du froid, du vent et des militaires, Matthias a recommencé sa longue errance pour parcourir la dernière étape vers chez lui. Mais, cette fois, il n’en est plus très éloigné ; il y parviendra en fin de journée. Ainsi, il reprend le sentier qui serpente en remontant à travers bois le cours du petit ruisseau ; Matthias regarde autour de lui les effets de la paix et du printemps.

C’est donc le retour du déserteur au bercail, dit Lucien l’âne. J’ai souvenir d’avoir entendu dire que souvent au retour, il y a des surprises et pas toujours agréables qui attendent le soldat prodigue.

En effet, reprend Marco Valdo M.I., c’est souvent le cas. On connaît de multiples versions de l’histoire de ces soldats, de ces prisonniers, de ceux-là qui reviennent de loin et se retrouvent devant leur femme remariée ou morte, telle Adèle. Célèbre est aussi l’histoire du croisé et de certaine précaution qu’il avait prise avant son départ pur verrouiller la porte nuptiale. Ou plus encore, l’Odyssée du brave Ulysse qui des milliers d’années plus tard est toujours présente dans les mémoires. Pour lui, selon Tonton Georges, ça se passe bien :

« Heureux qui comme Ulysse
A fait un beau voyage !
Heureux qui comme Ulysse
A vu cent paysages
Et puis a retrouvé
Après maintes traversées
Le pays des vertes a
nnées. »

Moi, dit Lucien l’âne, je ne peux pas me départir de l’impression que ce titre « Matthias est revenu » doit quelque chose à Jacques Brel et à sa « Mathilde est revenue ».

Certainement, tu as de l’oreille, Lucien l’âne mon ami.

Oui et même, de l’oreille d’âne, Marco Valdo M.I. mon ami.

Cela dit, Lucien l’âne mon ami, il y a des bouts de phrases, des noms, des mots qui semblent avoir une vie propre, qui s’échappent de leur contexte et apparaissent, reparaissent ou réapparaissent sans qu’on sache trop d’où ils reviennent. Je n’en ai pas d’autres en tête pour l’instant, mais c’est sans doute dû aussi à leur féroce aptitude à l’autonomie ; ce sont des mots libres qui flottent à la dérive comme des nuages au-dessus d’océans.

Mais, mais, mais, dit Lucien l’âne en souriant, si on en revenait à la chanson, si on en revenait au retour de Matthias Kuře sur ses terres. Que se passe-t-il exactement ?

Oh, répond Marco Valdo M.I., d’abord, Matthias revient à la maison qui est celle de ses parents et qui avant son départ, avait été laissée à sa sœur Katerine et à son mari et qu’il retrouve occupée par son frère cadet Lukas et une femme, qui ne s’attendent pas du tout au retour de Matthias. À vrai dire même, ils lui font sentir qu’ils n’ont aucune envie de partager le bien de famille avec lui. Bref, le frère à son retour d’exil forcé est très mal accueilli. On lui fait comprendre qu’il est importun et on lui signifie poliment qu’il ne devrait pas s’attarder et si possible, même pas pour la nuit.

« On ne t’attendait plus, Matthias mon frère !
Pour ce soir, on te donnera très volontiers
Du lard frit et des pommes de terre
Et un coin de grange, si tu comptes rester. »

Eh bien, dit Lucien l’âne, pauvre Matthias qui a effectué – à pied – la traversée de la moitié de l’Europe en passant par les Alpes et qui est si mal accueilli chez lui. Allons, tissons le linceul de ce vieux monde mesquin, avide, cupide, stupide, idiot et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



La paix est tombée sur l’Europe :
C’est une brume indécise,
Un peu jaune, un peu rose, un peu grise,
Où le sang palpite et le temps galope.

Sur ses plaines, sur ses terres,
S’ébroue une paix toute croustillante,
Courbaturée, encore un peu dolente
Des cicatrices de ses dernières guerres.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Les hirondelles de retour d’Afrique
Regardent les fumiers bourgeonner ;
Conscrits en chômage technique,
Les culs terreux sèment l’orge et le blé.

Matthias coupe à travers bois,
Tout empressé de rentrer chez soi.
Par le secret sentier bien connu,
À la chaumine, Matthias est revenu.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Matthias retrouve trop tard son chaume.
L’aînée Katerine est morte, la bonne fille
Laissant à Lukas l’antre et l’âtre de la famille :
Avec une fille, le couple occupe solidement le home.

On ne t’attendait plus, Matthias mon frère !
Pour ce soir, on te donnera très volontiers
Du lard frit et des pommes de terre
Et un coin de grange, si tu comptes rester.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.