dimanche 27 octobre 2019

LE TAMBOUR DE LA CLIQUE D’AFFORI

LE TAMBOUR DE LA CLIQUE D’AFFORI

Version française – LE TAMBOUR DE LA CLIQUE D’AFFORI – Marco Valdo M.I. – 2019
de la version italienne – IL TAMBURO DELLA BANDA D’AFFORI (Version italienne enregistrée par Aldo Donà, Dea Garbaccio et Nella Colombo (1943)
de la chanson milanaise – Il tamburo della banda d’Affori
Texte : Mario Panzeri / Nino Rastelli et musique : Nino Ravasini – 1942
Interprètes : Aldo DonàDea GarbaccioNella Colombo – 1943






LE TAMBOUR PRINCIPAL DE LA CLIQUE DE PREDAPPIO
de Riccardo Venturi (extraits)

L’histoire de la censure des chansons et des chansonnettes italiennes sous le régime fasciste, il est bon de le dire tout de suite, est une histoire qui a à voir avec le ridicule. Non pas que ce site manque d’exemples : ça va de Pippo non lo sa, considéré comme « chanson de la fronde » et regardé avec beaucoup de suspicion, car on y a vu une satire d’Achille Starace, à Maramao perché sei morto, où était visé l’à peine décédé hiérarque Costanzo Ciano (appelé à Livourne « Ir Ganascia », pour son appétit non seulement gastronomique, et père de Galeazzo, gendre Mussolini et par lui ensuite gracieusement fusillé à Vérone en 1944). Des étudiants de Livourne avaient affiché les paroles de la chanson sur le Mausolée de Ciano, alors en construction : cela a suffi pour que la chanson soit bannie de l’EIAR (radio italienne aux temps du fascisme, ancêtre de la RAI). On passe à Crapa pelada de Gorni Kramer (l’auteur des paroles est incertain) ; mais la liste des « chansons de la fronde » est longue.
C’était aux temps où dans ce pays amène et rieur appelé « Italie », déjà en 1926, le Bureau de la censure avait ordonné de modifier quelques vers de la « Leggenda del Piave (Légende du Piave) » de E.A. Mario, la chanson patriotique italienne la plus célèbre, jugée inacceptable pour le bon renom de la « patrie fasciste » ; les références à « la trahison » et à « la honte subie à Caporetto » ne convenaient pas. La musique étrangère en général, et la musique américaine en particulier, est interdite. Carlo Ravasio (journaliste fasciste) écrivait :
« Il est néfaste et insultant pour la tradition et pour la race de mettre des violons et des mandolines au grenier pour donner de la voix aux saxophones et frapper les tympans selon des mélodies barbares qui ne vivent que pour les éphémérides de la mode. C’est stupide, ridicule et antifasciste de s’extasier pour les danses ombilicales d’un mulâtre ou de se précipiter comme des idiots à chaque américanade qui nous arrive d’outre-océan ».
En 1929, le Commandement général des régions des Carabiniers a publié une série de circulaires confidentielles contenant la liste des chants contraires à l’ordre national et nuisibles à l’autorité établie. Il y a des hymnes nationaux (d’abord la Marseillaise et l’Internationale, alors l’hymne de l’URSS), des chants socialistes, communistes et anarchistes (à Milan sont également arrêtés deux anarchistes présumés surpris en train de chanter un motif exaltant Gaetano Bresci) et même quelques ballades sur la malheureuse entreprise d’Umberto Nobile au pôle Nord (il est à noter que le commandant Nobile fut dans l’après-guerre, parlementaire au sein du parti communiste italien). Mais cela ne s’arrête pas là. La première version de la célèbre « Faccetta Nera (littéralement : frimousse noire) » (de Micheli-Ruccione), écrite en romanesco (italien parlé dans la ville de Rome) en 1935, est accusée d’« encourager le mélange des races », de trop apprécier la « belle Abyssinienne », et les auteurs furent contraints de faire de lourdes modifications et de la transposer en italien. On essaie aussi d’opposer à la chanson (qui a un succès retentissant) une « Faccetta bianca (frimousse blanche) » (de Grio-Macedonio), interprétée par Renzo Mori – que l’interprète s’appelait « Mori – brun ou maure » était certainement un comique involontaire), qui sera cependant totalement oubliée. Entre-temps, « Faccetta Nera » devint si populaire que le régime fut forcé de l’inclure parmi les hymnes fascistes.
En 1936, est promulguée la circulaire « puriste » et « italique », obligeant la presse à traduire en italien tous les termes étrangers contenus dans les chansons, et jusqu’à l’optique et aux conditions météorologiques. Mais la circulaire concerne aussi les noms des artistes eux-mêmes : Louis Armstrong devient ainsi « Luigi Braccioforte », Benny Goodman « Beniamino Buonomo » et Duke Ellington « Del Duca ». En 1937, les restrictions imposées à la musique américaine furent quelque peu assouplies et l’EIAR diffusa des œuvres d’auteurs étrangers interprétées par des orchestres italiens, comme celui de Pietro Rizza. Le jazz s’est répandu, notamment grâce à l’orchestre Ramponi et à Gorni Kramer ; EIAR s’est même doté de son propre quatuor de jazz, dont la musique a été diffusée chaque soir à 20h40. Mais tout cela ne dura pas longtemps. Déjà en 1938, l’année des lois raciales de Mussolini, le jazz était à nouveau qualifié de « musique négroïde » et avait complètement disparu des programmes de l’EIAR.
C’est précisément en 1938 qu’on situe le début des « Chansons de la Fronde ». Les «  Chansons de la Fronde » sont celles qui, en raison de certaines ambiguïtés du texte (intentionnelles ou aléatoires), se prêtent à être réinterprétés de manière satirique et sarcastique. C’est arrivé, par exemple, à une célèbre chanson d’amour, encore connue de nos jours, « Un’ora sola ti vorrei – Je te voudrais une heure seulement » (de Paola Marchetti et Bertini, 1938, interprétée par Fedora Mingarelli), que l’on retrouve encore, par exemple, dans Les plus grands succès de Giorgia de 2002, mais qui est célèbre dans l’interprétation d’Ornella Vanoni en 1967.) Au moment de sa sortie, « Un’ora sola ti vorrei » est l’une des chansons les plus utilisées et les plus contrôlées ; il y a plusieurs dénonciations de gens qui sont surpris de chanter le couplet « Une heure seulement je te voudrais / pour te dire ce que tu ne sais pas / Moi qui ne pourrai jamais oublier / ce que tu es pour moi… » en s’adressant au portrait omniprésent du DVCE.
A partir de septembre 1938, avec la promulgation des tristement célèbres « lois raciales » de Mussolini, toutes les chansons (et la musique en général) d’auteurs juifs furent interdites.
Mario Panzeri était milanais et a souvent écrit des chansons en milanais ; il en a aussi écritécrivit une en 1942, dédiée de façon ludique à la clique de musique de la ville d’Affori (qui – déjà en 1923- avait été incorporé à la ville de Milan) et à son « tambour principal ». C’est Tamburo della banda d’Affori. Qui ne la connait pas, même aujourd’hui ? Bien sûr, Panzeri devait avoir un véritable talent pour le double sens ; mais en 1943, rien n’échappait à la censure solennelle du régime, surtout en temps de guerre. Le tambour principal de la clique d’ Affori / qui commande cinq cent cinquante sous-fifres… Bref, au censeur n’échappa pas ce petit détail : exactement 550 étaient les membres de la Chambre des Fasci (faisceaux) et des Corporations, c’est-à-dire le corps législatif qui, de 1939 à 1943, remplaça la Chambre des députés. Et qui pouvait être le « tambour principal », si ce n’était le DVCE ? Celui qui « confond le Trouvère avec la Sémiramide » et devant qui les tosanell (les « petites filles », c’est-à-dire les Italiennes…) s’entimidentEntretemps, la chanson est devenue très connue et en Toscane, comme les Toscans l’avaient remarqué avant la censure, ils chantent une variation où il est écrit «  qui commande cinq cent cinquante bischeri (couillons, crétins, etc) ».
Mario Panzeri a toujours été un antifasciste. C’était aussi une personne très aimable et très sincère : il jurait et rejurait qu’il n’avait jamais voulu intentionnellement écrire une chanson qui se prêtait au « double sens », mais que le double sens, pour ainsi dire, était naturel et était perçu comme tel. Alors vous savez que même les gens les plus sincères se voient concéder un petit mensonge. [RV]

Dialogue Maïeutique

Car, mon ami Lucien l’âne, j’imaginais bien que tu me poserais mille questions à propos de cette chanson, comme tu dois t’en poser à propos de plein d’autres choses, j’ai pris la peine de e faire une version française – quoique quelque peu raccourcie – du commentaire de Riccardo Venturi. Je n’y reviendrai pas et je te laisserai découvrir ce que notre ami raconte (en italien) à propos notamment des « chansons de la Fronde », de la Fronde au sens où il y eut une Fronde des gentilshommes en France, il y a quelques siècles, dans les débuts de Louis XIV ; il faut donc comprendre cette fronde, non comme la cime des arbres, mais comme une rébellion contre un pouvoir ; en l’occurrence, d’un pouvoir dictatorial, celui de Benito Mussolini. Il faut asii tenir à l’esprit en même temps que la fronde est aussi – dans l’imaginaire biblique – l’arme de David qui lui permit d’avoir raison du géant Goliath et que par ailleurs, la fronde est une arme discrète qu’on peut utiliser pour frapper à distance, sans même être vu et que c’est aussi une arme de ceux qui ne sont habituellement pas armés militairement ; c’est une arme de civils, une arme d’insurrection, une arme de résistance. Tout un symbole, en quelque sorte. Mais il y a d’autres choses que je me dois de t’exposer que le texte d’introduction n’explique pas du fait que pour un Italien ces indications sont évidentes.

Ah, dit Lucien l’âne, je me demande quoi, vu l’ampleur de l’introduction.

Eh bien, reprend Marco Valdo M.I., pour commencer je te ferai remarquer que le titre mérite à lui seul un petit lexique. D’abord, le Tambour est bien ce qu’iol désigne : à la fois, l’instrument – la caisse sur laquelle on frappe pour faire du bruit en cadence et en même temps, celui qui en joue. Cependant, il semblerait que ce Tambour de clique soit aussi le chef de la clique – c’est-à-dire ici de la fanfare et du fait que c’est lui qui donne le rythme et qui fait le plus de bruit, qui déploie un véritable tintamarre, c’est lui qu’on remarque le plus. Je te rappelle au passage que le mot italien que j’ai traduit « la clique » est « la banda » ; et naturellement, il rappelle le mot français « la bande » – ici, compris comme : la bande de bandits, d’escrocs, de délinquants en tous genres. Ensuite, la clique est cette fanfare principalement composée de tambours, de fifres et de clairons ; elle fait beaucoup de bruit et entraîne les badauds au son de son charivari. Et enfin, Affori est une localité dans la banlieue de Milan ; j’en profite pour préciser que Cantù est un autre localité plus au nord, située sur la route qui mène de Milan à Côme. Ainsi, le titre indique que la chanson raconte tout simplement que la fanfare d’Affori s’en va à Cantù, tambour battant.

Ah merci !, souffle Lucien l’âne, me voilà renseigné ; je vais tout comprendre.

Sans doute non, Lucien l’âne mon ami, et il te faut écouter encore un peu de mon commentaire ; c’est indispensable, car le titre de la glose italienne est différent de celui de la chanson et incite à penser à d’autres choses. En vérité, comme tu le verras, tout l’arrière-plan, tout le contexte, tout le double sens s’en trouvent lumineusement éclaircis. Comparons donc les deux titres : le Tambour devient le principal Tambour ; en quelque sorte, le Tambour des Tambours, le chef des caisses vides. Sautons au nom de la ville qui d’Affori est devenu Predappio. Kesako Predappio ? Predappio est une petite localité qui serait fort inconnue et tranquille si pour son malheur, elle n’était la ville natale de Benito Mussolini. Certes, elle n’en peut rien, mais c’est ainsi et elle se passerait volontiers de cette renommée gênante. À la même époque, ce Tambour de Predappio avait un homologue dans un autre pays, un dirigeant qui pour les mêmes raisons de résonance malsaine était surnommé « le Tambour » ; il s’agit évidemment d’Adolf Hitler. Günter Grass en fit un monumental roman, Volker Schlöndorff en fit un film retentissant, que j’avais rappelés dans « Le Tambour et mon grand Amour, Nosferatu le Vampire ». Quant au sens caché de la chanson, on pourrait l’interpréter comme l’évocation de la fuite du régime fasciste en ruines vers la frontière autrichienne et le désamour qui frappa les admiratrices de sa clique. Je laisse à ton imagination le champ libre pour faire le reste et crois-moi, il y a encore beaucoup de grain à moudre, comme souvent dans les chansons quand on veut bien y prendre attention.

Tel l’âne à la meule, je vais le faire de ce pas, Marco Valdo M.I., n’en doute pas un instant. Pourtant, il nous faut arrêter ici cette palabre et tisser le linceul de ce vieux encore trop imbibé de la lymphe fasciste, stupide, hypnotique et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



La clique arrive, la clique arrive, la clique arrive, la clique arrive avec ses musiciens,
Avec ses musiciens (avec ses musiciens)
Oh Caterina, Caterina, quelle chamade !
(Oh Caterina, Caterina, quelle chamade !).
Le chef, le chef, le chef a des boutons dorés, il sourit tout le temps (quelle ballade !)
Oh Catherine, le chef est ton grand amour.
(Oh Caterina, le chef est ton grand amour).


Les voici, ils sont tous là.
Sol la sol mi, do ré mi fa
Et avec ses bâtons rantanplan,
Le tambour arrive en grondant.


C’est lui (c’est lui), c’est lui (c’est lui), oui, c’est vraiment lui !
C’est le tambour principal de la clique d’Affori,
C’est le commandant en titre
De ces cinq cent cinquante sous-fifres.
Quelle passion, quelle excitation, quand il fait pan pan pan.
Regardez ça, tandis que les oies font can-can.
Les filles à le voir s’entimident,
Lui, il confond le Trouvère avec la Sémiramide.
Belle fille de l’amour,
Esclave je suis, je suis esclave de tes atours !


Passe la clique, passe la clique, passe la clique, puis s’en va à Cantù
(Puis s’en va à Cantù)
Oh, Caterina, mais ton amour n’est plus.
(Oh Caterina, mais ton amour n’est plus).
Allez Luigi, allez Luigi, allez Luigi, voilà le tram,
Voilà le tram (voilà le tram)
Lui avec son pied sur la voie est dans l’embarras.
(Lui avec son pied sur la voie est dans l’embarras.)


Arrêtez le tram, descend
Du tram celui qui fait ce boucan.
Lui avec calme et flegmatique
Cherche où est passée sa clique.


C’est le tambour principal de la clique d’Affori
Celui qui commande cinq cent cinquante bandits,
Quelle passion, quelle excitation, quand il fait pan-pan-pan.
Regardez ça, tandis que les oies font can-can.
Les filles à le voir s’entimident,
Lui confond le Trouvère avec la Sémiramide.
Belle fille de l’amour,
Esclave je suis, je suis esclave de tes atours !



vendredi 25 octobre 2019

Arlecchino au Couvent

 
Arlecchino au Couvent

Chanson française – Arlecchino au Couvent – Marco Valdo M.I. – 2019

ARLEQUIN AMOUREUX – 7 bis

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l'édition française de « LES JAMBES C'EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.



Dialogue Maïeutique

Ah, Lucien l’âne mon ami, commençons par resituer note Arlequin dans son parcours tourmenté : parti de Marengo, pour cause de désertion, il fuit à travers l’Europe des premières années du siècle, quand Bonaparte se muait en Napoléon. Après un passage par Venise, il parvient au terme d’une errance à travers les Alpes autrichiennes à retrouver pour un temps fort court son Arlecchina, perdue de vue depuis onze ans ; puis, chacun repart de son côté – elle vers l’Italie et lui, notre déserteur, passé par Prague aboutit sous l’identité de Sevastiano, homme de théâtre et d’opéra napolitain, au château de sa ville de Litomyšl où la Comtesse Franziska en fait son bouffon en attendant le retour de son mari, le Comte Wallenstein. Au retour du maître des lieux, tout semblait bien se passer jusqu’au moment où notre Matthias, en statue nue du Commandeur, laisse tomber le voile et montre son cul sur la scène. Renvoyé sur le champ, il doit aussitôt fuir, car il est reconnu par un officier de son ex-régiment ; Arlequin le déserteur se réfugie au couvent. C’est là que nous en sommes dans cette chanson faite elle aussi de morceaux excédentaires qui sans elle, seraient irrémédiablement perdus.

Eh bien, merci mille fois, Marco Valdo M.I. mon ami, car depuis le temps et avec tous ces bouleversements, je ne m’y retrouvais plus trop dans cette odyssée baroque.

Tu vois, Lucien l’âne mon ami, la vie est parfois absurde et contraignante. Ainsi, notre déserteur Matthias, si épris de liberté, s’est lui-même enfermé – d’abord dans un château où il s’ennuyait en attendant il ne savait trop quoi et à peine sorti, il se terre dans un couvent où la vie est plutôt monotone. Soit, on doit bien concéder qu’il n’avait pas le choix. Cependant, pour ce faire, il doit se plier à la vie monastique, qui n’est pas de tout repos et surtout, il lui faut ménager la foi et les exigences de l’Église. Certes, il suffit, mais c’est beaucoup et c’est lourd, il suffit de faire semblant de croire et adopter les attitudes et les gestes de rigueur.

Sans doute, dit Lucien l’âne, mais ce ne doit pas être trop difficile pour un comédien comme lui.

Bof, pas sûr que ce soit si facile. Je te rappelle, Lucien l’âne mon ami, que comme comédien, il est plutôt spécialisé dans les rôles burlesques, dans la farce et le gros comique du théâtre de cirque. On verra d’ailleurs que sa profession de foi est des plus élastiques et pas vraiment convaincante. On la dirait pour tout dire forcée ou imposée par les nécessités du moment. Cependant, le père Prosper, qui est le religieux qui l’accueille, fait celui qui ne comprend pas ; en fait, il s’arrange de la façade de religiosité présentée par Matthias et qui sauve les apparences.

En somme, dit Lucien l’âne, si je comprends bien, le père Prosper n’est pas plus catholique que le Pape ou pas moins et agit comme Jules II lorsqu’il reçut Till au Vatican. Je me souviens de la chanson « La Messe du Pape, le pardon de Till et les florins de l’Hôtesse » dans laquelle ces deux-là se disaient :

« Le Pape lui demande : « Quelle est ta foi ? »
« La même que mon hôtesse qui partage la vôtre,
ma foi. »
« C’est fort bien
comme ça. Mais à quoi, à quoi,
À quoi donc, en vérité, pèlerin, tu crois ? »
« Je crois ce que vous croyez que je crois. »

Et notre Arlequin, reprend Marco Valdo M.I., a la croyance aussi évanescente que celle de Till :
« Que dis-tu ? Tu ne crois pas en Dieu ?
Père Prosper, j’aimerais croire
À la Sainte Église et même au bon Dieu.
Enfin, si, presque, c’est-à-dire, peut-être… »

Si tu veux mon avis, Marco Valdo M.I. mon ami, Matthias ne restera pas longtemps dans la maison de Dieu. En attendant la suite, tissons le linceul de ce vieux monde jean-foutre, croyant, crédule, incroyable et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Chez les moines, la prière ;
À voix haute, le pater
Et le bénédicité, deux fois ;
Le lait ne refroidira pas.

Arlecchino, encore toi, mécréant !
Garde-moi en cellule, notre Père !
Au couvent, tout l’hiver.
Dans les champs, au printemps.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Appelez-moi, Matthias, je n’ai plus de nom ;
Gardez-moi dans cette sainte maison
Jusqu’à la fin de mes jours, sans rémission.
Le Père recteur n’y voit pas d’objection.

Matthias, c’est le matin.
La clochette sonne l’heure,
Il est cinq heures,
Le jour s’en vient.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Montreur de marionnettes, funambule,
J’ai dansé avec un ours, j’ai mendié, moi.
J’ai vagabondé, j’ai volé à l’église.
Parfois, je vois Dieu danser sur le toit.

Que dis-tu ? Tu ne crois pas en Dieu ?
Père Prosper, j’aimerais croire
À la Sainte Église et même au bon Dieu.
Enfin, si, presque, c’est-à-dire, peut-être…

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

jeudi 24 octobre 2019

Arlequin et l’Histoire

Arlequin et l’Histoire

Chanson française – Arlequin et l’Histoire – Marco Valdo M.I. – 2019

ARLEQUIN AMOUREUX – 5 bis

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l'édition française de « LES JAMBES C'EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.



Dialogue Maïeutique

C’est terrible Lucien l’âne mon ami, de vivre avec la poésie, car la poésie est une personne exigeante et entêtée. Elle veut souvent plus ; elle en veut toujours mieux. Mieux, s’entend : à ses yeux ! Elle redemande à la fois rigueur et fantaisie ; ordre et déroute des mots. Sans cesse, elle rebat les cartes ; elle refait, elle redessine, elle redestine, elle reforme ; du vieux, de l’épars, elle se vêt.

Que barbotes-tu là, Marco Valdo M.I. mon ami ?

Oui, Lucien l’âne mon ami, je te le dis, la poésie, c’est toute une histoire, comme l’histoire d’Arlequin, de Matthias Pollo Arlecchino. Vois, il y avait un temps – en fait, il y a quelques jours à peine –, dix chansons laissées en chantier des mois durant. Et à la reprise du cycle de l’Arlequin amoureux, il m’a fallu tout revoir et inventer le bis et le ter pour combler les creux de l’histoire. Tout ça pour te dire que celle-ci, Arlequin et l’Histoire est faite de bric et de broc de pages anciennes qui étaient excédentaires par rapport à la structure générale commune : trois fois deux quatrains suivis d’un refrain du même format. Et certains – les excédentaires – en comportaient curieusement quatre. Il a donc fallu raboter.

Ah !, dit Lucien l’âne en riant, raboter, raboter, c’est malin, ça ! Et qu’as-tu fait des morceaux ?

Eh bien, vois-tu, Lucien l’âne mon ami, que je n’ai rien perdu au change, car en fin de compte, je me suis aperçu – miracle de la poésie – qu’il me restait en trop précisément : trois fois deux quatrains et un refrain et en les regroupant, j’en ai fait cette chanson.

Alors, te voilà structuraliste, maintenant, Marco Valdo M.I. mon ami. Moi, je veux bien, mais quel sens peut avoir pareille histoire ainsi inventée ?

Justement, Lucien l’âne mon ami, et c’est là le mystère poétique, cet assemblage hétéroclite fonctionne fort bien et donne in fine le sens de l’histoire et de la manière la plus orthodoxe et formelle qui soit. Arlequin qui, lourd d’ennui, voulait repartir sur les routes de traverse, sur les entiers détournés, s’était laissé convaincre par la Comtesse Hohenfeld de rester auprès d’elle comme bouffon. Ils formaient un étrange couple devisant souvent, assis sur un banc dans la cour du château. C’est au cours de cette étrange stase qu’Arlequin pense ; il se met à méditer.

Naturellement, dit Lucien l’âne. Très bon, la méditation, c’est un remède pour ceux qui s’ennuient d’eux-mêmes et même aussi, pour ceux que la vie coince dans l’ennui.

Quoi ?, Toi aussi, mon ami Lucien l’âne ! Toi, je ne peux l’imaginer, tu t’ennuies ? Je n’aurais jamais pensé que cette détestable habitude t’aurais même un instant poursuivi.

Que nenni, Marco Valdo M.I. mon ami, je n’ai jamais connu l’ennui. Quand donc eût-ce été possible ? Et puis, dis-moi l’ami, ce que c’est que l’ennui.

Oh, répond Marco Valdo M.I., l’ennui ? L’ennui, je ne sais pas, je n’ai jamais eu que des ennuis ; mais, paradoxalement, avec les ennuis, on n’a pas le loisir de connaître l’ennui. Ce qui fait que comme toi, je ne sais ce qu’est l’ennui. Cependant, ma curiosité m’empêche de découvrir ce qu’il est.

Évidemment, rétorque Lucien l’âne en riant, c’est logique ; je veux dire qu’il est logiquement impossible de découvrir l’ennui en le cherchant puisque le simple fait de faire quelque chose l’empêche d’exister. C’est une étrange chose que l’ennui. Donc, Arlecchino médite et comme il en a la manie, il devise avec Arlecchina, ou plutôt avec ce double d’Arlecchina, ce fantôme qui depuis leur séparation pour cause de voyages contradictoires, lui tient compagnie. Tel un mentiloque, qui serait un anti-ventriloque, il cause silencieusement avec elle de tout ça et du sens de l’histoire, de son histoire enclose dans l’Histoire.

On dirait, conclut Lucien l’âne, qu’il philosophe, on dirait que lui, l’Arlequin et son Arlequine, comme toi et moi, pratiquent le dialogue maïeutique, question de s’entretenir et de meubler le temps agréablement et somme toute, utilement. Mais, foin d’Histoire, voyons ta chanson recomposée et tissons le linceul de ce vieux monde morne, ennuyeux, désolant, aberrant et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

Arlecchina, ma rose blanche
Refais-toi une beauté, Arlecchina
Un peu de poudre à tes yeux, c’est dimanche.
Galop, galop, on va, on va, on va…
Demain ma mie, il y aura du pain, de la viande
Des saucisses, des anchois, des anguilles
Un citron, deux oranges, des airelles
De la crème, des raisins, des amandes.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Faust, mon cher Faust, regarde-moi !
Arlecchina, je te reconnais, c’est bien toi :
Ces épaules nues, ce corps dans la soie.
Suc de pavot, mon rêve, Arlecchina.
Oh, Pollo Sevastiano, je suis ta mie
Tu parles tchèque, n’est-ce pas ?
Was ist Leben ? Qu’est donc la vie ?
À quoi peut bien rimer tout ça ?

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

À l’Histoire, il n’y a pas d’échappatoire !
L’Histoire, c’est toute une histoire ;
Mais l’Histoire, Matthias, ne se soucie pas de toi,
L’Histoire ne te connaît pas.
Le sergent-recruteur, lui, se souvient de toi.
Longtemps après, il te retrouvera.
Matĕj, Matthias, Mathieu le déserteur,
Cache-toi dans le trou du souffleur.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

mardi 22 octobre 2019

JE VOUDRAIS PARTIR SEULE


 
JE VOUDRAIS PARTIR SEULE


Version française – JE VOUDRAIS PARTIR SEULE – Marco Valdo M.I. – 2019
d’après la version italienne trouvée sur I pensieri di Protagora
SENZA TITOLO (VORREI ANDARE SOLA)
d’une chanson tchèque – Bez názvu (Chtěla bych jít sama)Alena Synková – 1942-45






Poème d'Alena Synková (1926-2008), journaliste, écrivain, scénariste et dramaturge tchèque, juive, née à Prague. En 1942, elle fut internée dans le ghetto de Terezín et en fut l'une des rares survivantes.
Son poème a été mis en musique par plusieurs auteurs, dont le pianiste et compositeur Leonard J. Lehrman dans sa Suite #2 pour Quatuor à cordes : Souvenir, op. 197, composée en 2010.



Je voudrais partir seule ailleurs
Où il y a d’autres gens meilleurs,
Sur quelque terre inconnue
Où personne ne tue.

Nous irons vers ce rêve pénétrant,
Peut-être nous, en grand nombre,
À mille peut-être,
Et pourquoi pas maintenant.