mardi 23 mai 2017

LES MALÉDICTIONS

LES MALÉDICTIONS


Version française – LES MALÉDICTIONS – Marco Valdo M.I. – 2017
Chanson italienne – Le maledizioniIvan Della Mea – 2000


Ivan Della Mea - Milan -1965



Cette « Canzone, forse : Chanson, peut-être », comme l’appela lui-même, Ivan Della Mea, fut écrite en février ou mars de l’an 2000. Elle fut longtemps considérée comme « inédite », mais en réalité, son texte fut publié quatre ans plus tard dans le volume « Prima di dire, Cantate dalla caduta del Muro di Berlino alla Seconda guerra del Golfo - Avant de dire, Cantate de la chute du Mur de Berlin à la Deuxième guerre du Golfe », éditions Jaca Book. Chanson, peut-être, donc. C’était la célèbre [année]« Dumila » – l’An Deux Mille, comme l’appelle toujours encore. Le début des « Millennials », car au jour d’aujourd’hui, une définition à base d’idiotismes anglais ne se refuse même pas à des jeunes de dix-sept ans qui, malgré eux, se retrouvent cibles de ventes, de « modes », de « trends » (tendances), de catégorisations imposées par les mécanismes du système de pouvoir. C’était la célèbre [année]« Dumila » – l’An Zéro, comme je l’appelle toujours encore. Il restait encore un an et quelque mois avant le massacre de la génération précédente, à Gênes (NdT : il s’agit de la répression policière insensée et extrêmement brutale exercée lors du G8 en 2001 contre les manifestants pacifiques rassemblés dans la ville de Gênes). Il restait dix-sept ans et quelque mois jusqu’aujourd’hui, et Ivan Della Mea lançait une série de malédictions inédites, dans cette « Chanson, peut-être ». Et peut-être, serait-il bien de retourner il y a dix-sept ans, lorsque avec ces Malédictions, Ivan Della Mea reparcourait sa vie alors qu’il lui restait, mais il ne le savait pas, un peu plus de neuf ans pour la terminer. Habituellement, je déteste consteller de notes un texte original ; mais je me suis dit que, peut-être, pourrait venir à quelqu’un l’envie de la traduire dans sa langue maternelle ou de sa compétence, juste pour aller revoir comment c’était en « Dumila ». Le langage d’Ivan Della Mea était, sûrement, imaginatif ; mais d’autre part, il est indispensable pour comprendre mieux son Dumila maudit. [RV]



Je maudis l’amour soûl
qu
i en l’an Quarante me donna la vie [1]
Au cœur d’un monde mort fou.
Cette histoire est bel et bien finie.

Je maudis mes années au collège [2]
Bourrées de dogmes, d’enfer et d’angoisse.
La branlette [3] fut mortelle injure
Au Père éternel et à la nature.

Je maudis l’école avec ce deux
Plus deux qui fait toujours quatre.
Un seul doute et on passait pour dingues
Ou débiles ou balourds comme des bœufs.

Grandir en mâle, c’était les bagarres
Mais le sexe mâle était certain
Seulement si on avait chopé la vérole
Ou la prison pour un temps contraint.

Je maudis les savants et puissants
Macs[5] de toute culture.
Ils massacrent tout et ensuite, souriants
Nous disent comment supporter l’ordure.

Je maudis la télévision [6]
Téléviolente et télévile
Où sous les idioties de l’information,
Commande toujours la race patronne.

Je maudis les téléthonistes[7]
Qui raclent les euros de la mort et du coeur
Et aux talkistes et aux stranamoristes, [8]
J’envoie un crabe porte-bonheur.

Je maudis de mes râles cassés
Le grand camarade qui avec son savoir
Ignore la douleur des jeunes trépassés,
Dégoûtés de tout pouvoir.

Et je bénis les rêves détruits [9]
De qui comprend la grande classe morte
Des sans chefs, sans drapeaux et sans pays
Et imagine un monde sans portes.

Je le bénis en tant que créature
Humaine et naturelle, niée par le pouvoir.
Mais la classe morte a la vie dure
Et son monde est sans frontières.


[1] Luigi Della Mea, dit Ivan, né à Lucques le 16 octobre 1940, fils d’un soldat fasciste de la garde des finances (douanes). Il qualifie de « briaco » (saoul) l’amour qui lui donna la vie ; il fallait être plus que pété pour mettre au monde un fils durant cette période. Ainsi, Della Mea grandit dans un orphelinat. Il est ramené à Milan en 1946 par une amie de la famille.

[2] Arrivé à Milan, Luigi Della Mea rencontre pour la première fois son frère Luciano, son majeur de seize ans (né en 1924). Le frère de 22 ans emporte le petit Ivan dans une charrette à bras à Bergame ; là, il grandit avec son frère, sa soeur Marie et ses parents qui se sépareront après une dispute terrible. Ivan donc est inscrit au Collège Archiépiscopal d’Éloge, et ensuite de nouveau à Milan. À onze ans, pour gagner quelque sou, il figure dans le film Miracle à Milan de Vittorio De Sica. Du collège religieux, Ivan développe une granitique horreur de la religion (« Vieilles soeurs noires » etc, Francesco Guccini, Piccola città).

[3] Dénomination italienne commune de la masturbation masculine (en français commun : branlette). Après avoir manifesté ainsi son mépris au « Padreterno » (Père éternel), Luigi Ivan Della Mea s’inscrit au Parti Communiste Italien à l’âge de seize ans, en 1956, année de la stalinisation et de la révolution hongroise. À compter de cette année jusqu’en 60, Ivan Della Mea écrit les « Ballate della violenza – Ballades de la violence », basées sur ses souvenirs d’enfance et sur la figure du père, et d’autres chansons d’amour perdues.

[4] Luigi Ivan Della Mea assimile le milanais avec impressionnante rapidité, mais ne cesse pas de maintenir un substrat toscan pour toute sa vie. « Ghiozzo » est un toscanisme « côtier » : « stupide, imbécile, idiot ». Il dérive du nom d’un poisson (on peut aussi dire « ghiozzo de mer »).

[5] Dans le mélange linguistique d’Ivan Della Mea, existent ses célèbres créations : des néologismes, des mots-valise, des mots de l’archaïque langue ramenés à la vie, des dialectismes, préciosismes toujours employés avec une spontanéité absolue. Inutile dire que « baronlobbisti » en fait partie ; issu de « barons » et de « lobbyistes », mais « baronlobbisti » est cela et seulement cela.

[6] En 2000, Luigi Ivan Della Mea, déjà âgé de soixante ans, maudit la télévision ; il aurait été intéressant, au jour d’aujourd’hui, d’entendre ce qu’il aurait eu à dire sur les Médias sociaux (on peut augurer sa définition de « socialmerdia ») et autres choses du genre. De toute façon, ce qu’il dit à propos de la télévision peut être indifféremment applicable à la soi-disant « communication » actuelle, qui n’a évidemment pas cessé d’être entièrement au service de la race patronne, ainsi que son moyen de contrôle privilégié en complément à la répression toujours plus capillaire. Dans les « lazzi et frizzi » (idioties) peut être peut-être cultivé même un mépris ironique envers un des « telecialtroni » (télévils – télépourris) à la mode à l’époque, tel Fabrizio Frizzi.

[7] Comme on put le dire nombre de « mediologi », la TV est maintenant devenue un moyen obsolète, réservée aux vieux ou un peu plus. Cependant, la « telebeneficienza » (télécharité, télébienfaisance) est encore solide ; cette « charité » qui, naturellement, remplace les plus élémentaires fonds publics qui sont détournés vers les dépenses militaires & les sociétés musicales. Ainsi, pendant que (par exemple) la santé publique est démantelée d’un côté, de l’autre « on ramasse les fonds » pour telle ou telle recherche ou maladie commune ou rare, au moyen des « Telethons » et cetera.

[8] Les talkisti – talkistes (qui rappelle à l’évidence par sa construction le mot : tankistes) sont naturellement les animateurs des « causeries télévisées », en premier lieu, Maurizio Costanzo (carte n° 1819 de la Loggia P2 – Loge P2). Les « stranamori » sont les initiateurs et les animateurs de programmes basés sur l’intrusion dans les « affaires de cœur », qui sévissent toujours . « Stranamore » fut un programme TV des années ’90, animé par Alberto Castagna, un ex-journaliste du TG2. Le programme fut lancé en 1994 sur les chaînes de Berlusconi. Il était basé sur des « videomessaggi » de couples en crise, fiancé(e)s délaissé(e)s, maris trahis, etc.

[9] Je ne sais si, dans le thesaurus de la langue italienne, il existe vraiment un verbe « sfrangere », ou si c’est une création de « Della Mea ». Note du traducteur : le verbe « sfrangere » existe bel et bien en italien ; il correspond au verbe français : « effranger », qui veut dire créer des franges, déchirer sur les bords ou quelque chose d’approchant et par extension : déchiqueter, détruire.

samedi 20 mai 2017

ABÉCÉDAIRE DU PRÉCAIRE

ABÉCÉDAIRE DU PRÉCAIRE

Version française – ABÉCÉDAIRE DU PRÉCAIRE – Marco Valdo M.I. – 2017
Chanson italienne – Filastrocca del precarioDisabilié – 2015
Texte et musique : Stefano Onnis




La comptine du précaire est une chanson, inspirée d’une comptine populaire d’origine toscane.
Comme celle-ci , il emploie les lettres de l'alphabet pour jouer avec les mots et endormir un enfant, l’idée est de renverser complètement cette image à partir du fait que tous les mots liés à l’actuelle condition de précarité ouvrière n’ont vraiment rien à voir avec la « bonne nuit et les rêves d’or »…


Dialogue maïeutique :

Voici, Lucien l’âne mon ami, une chanson qui est une comptine, c’est-à-dire une de ces chansons qu’on chante aux enfants avant qu’ils s’endorment et même, pour qu’ils s’endorment. Ce sont des chansons qui racontent de jolies histoires, question d’apaiser l’esprit agité du bambin.

Oh, dit Lucien l’âne, des comptines, des litanies, des ritournelles, des cantilènes, des lallations, j’en ai entendu tant et tant ; j’ai été jusqu’à en accompagner de braiments harmonieux. Depuis le temps qu’on me colle dans les crèches, comme si je n’avais que ça à faire au cœur de l’hiver.

D’accord, Lucien l’âne mon ami, ne t’emballe pas comme ça. Je précisais les choses, car justement, cette comptine-ci ne fonctionne pas comme ça. C’est, si tu veux, une anti-comptine, une comptine à rebours. C’est une chanson réaliste, dure, construite sur le modèle d’une comptine, elle-même bâtie sur le schéma de l’alphabet. Comme l’alphabet scout, mais de façon différente cependant, car l’alphabet scout…

Celui-là aussi, je le connais, Marco Valdo M.I. mon ami. Pour la raison, que j’ai souvent pâturé près de leur camp à ces bruyants enfants. Je te chante le début :
« Un jour, la troupe campa
A, A, A.
La pluie se mit à tomber
B,B,B…. »

Arrête-toi là, on a compris, s’écrie Marco Valdo M.I. C’est bien celle-là, c’est bien cet alphabet, dont tu remarqueras qu’il utilise la lettre en répétition pour faire la rime. C’est exactement l’inverse dans cette comptine italienne. La lettre sert d’initiale au mot-clé – appelons-le ainsi – de référence.
On a donc – dans ma version française : A : annonce ; b : Bien ; C : Contrat ; D : Désolation ; E : Expérience ; F : Flexibilité ; G : Gens ; H : Homme ; I : inerte ; J : Jeu ; K : Kafka ; L : Lamentable ; M : Mort blanche ; N : Nouvelle tragédie ; O : ouvrier ; P : Précaire ; Q : Quantité ; R : Réforme ; S : Suppression ; T : Terrible ; U : Unité perdue ; V : Vilaine histoire ; X : Plus rien de fiXe ; Z : Zéro.
Ce qui, comme tu le vois, n’est pas vraiment un vocabulaire enfantin.
C’est aussi la raison pour laquelle je l’ai intitulée « ABÉCÉDAIRE DU PRÉCAIRE » et non, comptine. Même si aujourd’hui, nombreux sont les enfants qui n’ignorent rien de la situation absurde dans laquelle on maintient leur père, leur mère ou les deux.

Je vois, je vois, dit Lucien l’âne. Alors, voyons-le ton abécédaire qui m’a l’air de raconter un épisode de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres afin d’accroître leurs richesses, de renforcer leur domination, d’instaurer la peur au cœur des gens et d’assurer ainsi leur obéissance et leur soumission. Quant à nous, reprenons notre travail et tissons le linceul de ce vieux monde avide, exploiteur, dominateur et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






A : annonce de travail dans un journal

B : bien : tout ira bien, ne pas penser, c’est vital

C : contrat à durée limitée, C.D.D.
Un projet de trois mois, qui peut-être sera renouvelé.

D : Désolation, on ne le renouvelle pas
Rien ne change, c’est toujours comme ça

E : Expérience, enthousiasme, et cetera

F : Flexibilité, nous voilà ! Il faut signer, sinon quoi ?

G : Tant de gens sont au chômage

H : Un homme couché au pied d’un échafaudage

I : Inerte, immobile. Arrive l’ambulance.

J : Jeu de sirène ; ç’aurait pu être plus grave.

K : C’est le monde de Kafka.

L : Lamentable : travail au noir sous-payé

M : Mort blanche, danger !

N : Nouvelle tragédie d’une vie, événement banal ;
Pas d’article dans le journal.

O : Ouvrier, autrefois, héros du travail adulé

P : Précaire au call-center, aujourd’hui méprisé.

Q : Quelle quantité de frais, il doit encore supporter :
Pas de congés de maladie, pas de vacances, sans jamais protester.

R : Réforme du travail, au boulot sans trêve :

S : Suppression du droit de grève,

T : Terrible : Toutes les luttes syndicales
Se perdent dans l’indifférence générale.

U : Unité perdue, triste destin ;

V : Vilaine histoire, triste fin.

X : X, on n’a plus rien de fixe.

Z : Finalement, on compte pour zéro.
Alors, je vais me coucher tôt
Sous les couvertures, tous les mots

Font un joli rêve et un beau contrat tout chaud.