BALLADE
DE L’ARMÉE DES INVALIDES
Version
française – BALLADE DE L’ARMÉE DES INVALIDES – Marco Valdo
M.I. – 2016
Chanson allemande – Ballade von der Krüppelgarde
– Robert Gilbert – 1930

Après
la Guerre de 14-18, comme après toutes les guerres, en plus des
morts et des disparus, des veuves et des orphelins, on trouve des
multitudes de blessés et d’invalides : estropiés, manchots,
unijambistes, culs de jatte, les aveugles, sans compter les « gueules
cassées » qu’on ne montre plus en public. Sans compter
également, les traumatisés de l’âme et de l’esprit et ceux
dont la lucidité est partie à jamais et qui ont sombré dans la
folie. C’était le cas en Allemagne comme dans tous les pays
belligérants et partout, on vit bientôt des défilés, c’est-à-dire
des « manifestations » calquées sur modèle militaire,
de ces invalides de guerre pour protester contre le sort qui leur
était fait. Ils s’estimaient à juste titre mal traités. Il est
vrai qu’on n’en avait jamais eu autant à la fois ; il n’y
avait quasiment rien de prévu pour eux et les pays eux-mêmes
avaient du mal à se remettre de cette absurdité sanglante.
L’Allemagne peut-être plus encore que les autres, car elle devait
en outre pourvoir aux réparations dans les pays qu’elle avait
envahis et détruits, puis elle connut l’inflation et enfin, les
séquelles de la « crise ». C’est au milieu de tout ça
qu’a surgi « l’armée des invalides ».
Oh,
Marco Valdo M.I. mon ami, de mémoire d’âne, depuis le temps que
je parcours les pays, j’en ai connu de ces invalides et je peux
t’assurer qu’il y en aura tant qu’il y aura des guerres.
Ah,
Lucien l’âne mon ami, tu
as donc bien cette
mémoire d’avoir rencontré pareille bande d’éclopés ; ton
témoignage confirme donc ce que je disais précédemment.
Mais
avant d’aller plus loin, deux mots à propos du nom de cet
incroyable défilé. Une traduction littérale serait :
la garde des boiteux, des éclopés, des estropiés ou la garde
boiteuse, éclopée, estropiée, infirme. Finalement, j’ai penché
pour les invalides en référence à cet Hôtel des Invalides à
Paris où depuis Louis XIV, sont hébergés ces militaires
endommagés. Quant à la Garde,
le mot ne recouvre pas la même chose en français qu’en allemand
et vu le nombre, le mot « armée »
conviendrait mieux. Et puis, j’avais en tête certain général de
l’armée morte ou de l’armée des morts, que raconte Ismail
Kadaré et qu’interpréta Marcello Mastroiani.
D’où,
cette « armée
des invalides ».
Je trouve, en effet, Marco Valdo M.I. mon ami, que voilà un
excellent titre. Quant à ta question des éclopés, j’ai vu de
telles bandes de déglingués
dégingandés
bien des fois, à commencer par celle des Dix Mille de Xénophon, en
passant par la première Croisade La
Croisade de Pierre, les croisades en général et l’inénarrable
Huitième croisade,
en particulier et les retraites de Russie – française, européenne,
allemande, italienne. Et comme tu le sais sans doute, j’en ai vues
plusieurs de mes propres yeux d’âne. En plus, ces gens-là ne
rêvaient que de me manger ; autant
te dire que je me
suis
tenu à l’écart de ces joyeux troupiers.
Tu as bien fait,
Lucien l’âne mon ami. Car vaut mieux un âne vivant qu’un Lucien
mort. Quand
deux mots à propos des croisades ; quand on considère
l’ensemble, on découvre qu’il était surtout question de
contrôler la Syrie, le Liban ; que les Turcs y affrontaient les
Arméniens et
sans doute, déjà, les Kurdes ;
ça
ressemble quand même
assez
à ce qui se passe actuellement au Moyen-Orient.
Maintenant,
pour ta question, si je n’ai aucune idée à ce sujet, même vague,
il me semble à voir ton œil qui vibre que toi, tu en as une.
Alors, de quoi s’agit-il ? Aurais-tu une réponse à cette
question concernant une chanson de Jean-Baptiste Clément ?
Tu
as l’œil, Lucien l’âne mon ami et de fait, j’ai trouvé une
chanson de Jean-Baptiste Clément qui me semble, car je n’ai pas pu
m’en assurer plus que ça auprès de Robert Gilbert, alias, alias,
chanson qui me semble être « Les
Volontaires ».
Quoique ces volontaires ont l’air en meilleure forme que cette
armée de stropiats, d’impotents, d’unijambistes.
Sauf
à la fin où :« ils
se faisaient chair à canons
Et de civières ! »
Évidemment,
c’est ce qui attend tous ceux qui se précipitent la fleur au fusil
au-devant
des canons et des pétoires ennemis. Quoi qu’il en soit, tu auras
traduit une chanson et tu en apporteras une autre et c’est fort
bien. Peut-être finira-t-on par dire que tu t’es gouré
et que ce n’était pas « Les
Volontaires »,
mais une autre chanson de
Clément
qui a servi de base à celle-ci et donc quelqu’un te démentira.
Ce
n’en sera que mieux, car alors, il apportera une autre chanson de
Jean-Baptiste Clément, auteur dont je crois bien qu’une bonne part
de la production mériterait d’
d’être
reprise.
Restons-en là, si tu veux bien, pour le moment
et reprenons notre tâche qui est de tisser le linceul de ce vieux
monde exploiteur, propriétaire, belliciste et
cacochyme.
Heureusement !
Ainsi
Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
Nous
sommes l’armée des invalides,
La plus belle armée du
monde ;
Nous
sommes presque un milliard,
En comptant les morts.
Les
morts ne suivent pas,
Ils doivent rester en terre
Nous ne
pouvons pas marcher au pas,
La plupart d’entre nous n’ont
qu’une jambe.
Notre lieutenant se terre sous terre
Notre
capitaine a un moignon
Notre maréchal rampe
à terre,
Ce n’est plus qu’un tronc.
Nous sommes
l’armée
des invalides
Un homme sur deux a de
solides
Membres
de bois, comme des bâtons
Greffés
sur ses articulations.
Ils
disent : « Ce sont des prothèses
Bien
plus belles que les jambes et les bras. »
Ils
disent : « Les aveugles lisent
Mieux
encore avec leurs doigts. »
Et
si les morts pouvaient guérir,
Au trot, on les verrait revenir
Au
lieu de pourrir désespérés
Dans un charnier.
Ils
disent : « Retournez maintenant au travail et
Pas
question de fainéanter ».
Ils
disent : « Les faux membres à la chaîne
Font
encore leur service ».
Attendez,
même si nous boitons,
Contre
vous nous marcherons
Même si à gauche, nous perdons
Notre
jambe droite dans l’action.
Nous
sommes l’armée des invalides,
le
plus fort des bataillons
Et la fière avant-garde
De
la révolution.
Nous
sommes l’armée des invalides,
Le
plus fort des bataillons
Et la fière avant-garde
De
la révolution.