vendredi 10 juin 2016

LILI MARLÈNE


LILI MARLÈNE

(Chanson d’un jeune planton)

Version française – LILI MARLÈNE (Chanson d’un jeune planton) – Marco Valdo M.I. – 2016
Chanson allemande – Lili Marleen [Lied eines jungen Wachtpostens] – Hans Leip – 1915




LILI MARLEEN : HISTOIRE D’UNE CHANSON UNIVERSELLE

« Lili Marleen » a été la chanson préférée des soldats du monde entier pendant la Deuxième guerre mondiale ; pratiquement, c’en fut l’hymne officieux. C’est une chanson allemande écrite en 1915 par un jeune soldat hambourgeois et mise en musique par un artiste qui se compromit avec le nazisme, chanson qui cependant franchit vite les frontières de l’Allemagne et fut adoptée par tous les hommes qui allaient mourir par dizaines de milliers, en pensant peut-être à leur « Lili » laissée on ne sait où. Les chansons ont parfois d’étranges histoires. Étranges et imprévisibles.

Le texte original est un poème, intitulé Das Lied eines jungen Soldaten auf der Wacht « La Chanson d’un jeune Soldat de Garde », qu’un soldat allemand, Hans Leip écrivit avant de se rendre au front dans les Carpates en 1915 ; le poème faisait partie d’un volume intitulé Die Harfenorgel (« La Harpe »). Le nom « Lili Marleen » provient de celui de son amie (la fille d’un verdurier) combiné avec celui d’une jeune infirmière, Marleen, qui semble par contre avoir été l’amie d’un compagnon d’armes.

L’édition allemande de Wikipedia propose une deuxième, et assez curieuse, version à propos de l’origine de la chanson de Hans Leip. Selon elle, Hans Leip serait tombé amoureux Lilly Freud (1888-1970), la nièce de Sigmund Freud (c’était la fille de sa sœur Marie). Hans Leip confirma ensuite l’avoir connue. La jeune fille, qui était actrice, le laissa pour épouser, en 1917, l’acteur et réalisateur Arnold Marlé. Leip écrivit donc la chanson en l’intitulant « Lilly Marlé », devenue ensuite « Lili Marleen ». Lilly Freud-Marlé déclara que dans sa famille, on avait toujours raconté que la Lili Marleen de la chanson, c’était elle. Si cette histoire est vraie, elle serait hautement ironique : les soldats de la Wehrmacht chantaient une chanson dédiée à une jeune fille juive. Mais même Hans Leip a plusieurs fois démenti cette hypothèse.

Le poème de Hans Leip, quoique de caractère décidément antiguerre, fut publié dans un recueil de poésies patriotiques en 1937 ; bien vite Lili Marleen (elle aussi notoirement antiguerre) allait attirer l’attention de la chanteuse Lale Andersen (pseudonyme d’Eulalia Lieselotte Bunnenberg, née en 1905 à Bremerhaven et morte en 1972 à Vienne), qui demanda au compositeur Rudolf Zink, de la mettre en musique. Naît ainsi une première version romantique, qu’Andersen interprète dans des petits cabarets de Berlin et de Munich. En 1938, elle demande au compositeur Norbert Schultze (né en 1911 à Braunschweig et mort le 17 octobre 2002), de mettre aussi en musique la poésie, chose que Schultze fit tout de suite en chantonnant une mélodie qu’il avait créée deux ans auparavant pour une publicité radiophonique du dentifrice Chlorodont. Il s’agit d’une mélodie plus « martiale », et Lale Andersen chanta parfois une, parfois l’autre version dans les cabarets. De ses dires, elle préférait la première version plus « douce », mais il les présentait toutes les deux pour sonder les faveurs du public. C’est de toute façon la seconde version que Lale Andersen finit par enregistrer, qui s’imposera pendant la Seconde guerre mondiale. Une chanson immédiatement décriée par la critique, qui la jugea « sombre et privée de rythme ».

Norbert Schultze, de toute façon, déjà riche et célèbre avant le succès énorme de la chanson de la « fille sous le réverbère » qui attendait son fiancé près de la guérite. Ses œuvres, marches et mélodies de facture soldatesque et propagandiste, ont des titres catégoriques qu’il vaudrait peut-être mieux omettre dans un recueil de chansons contre la guerre, du type « Bomben auf England » (Bombes sur l’Angleterre). En 1945, les Alliés lui ordonnèrent de cesser de composer, mais en 1948, Schultze était déjà à nouveau en activité.

Cette chanson a connu une histoire fort tourmentée. Le très puissant ministre de la propagande et de l’information du III Reich, tristement célèbre Dr Goebbels, ne l’aimait pas du tout. Il voulait une marche militaire. Andersen elle-même était rétive à l’enregistrer ; elle le fit pour la première fois en 1938 pour Apollo Verlag, sous le titre de Das Mädchen unter der Laterne (« La fille sous le réverbère ») ; au début, on en vendit très peu, seulement 700 exemplaires, et ce fut pareil avec la nouvelle gravure du 2 août 1939 pour l’Electrola Studio de Berlin, la première version où la chanson paraît sous le titre de « Lili Marleen » (et avec le sous-titre Lied eines jungen Wachtpostens « Chanson d’une jeune sentinelle »), qui passa pratiquement inaperçue. Tout ceci jusqu’à ce qu’une radio militaire allemande commence à la transmettre, en 1941, pour les forces engagées en Afrique (l’« Afrika Korps » du maréchal Rommel).

Les commandements allemands s’aperçurent bien vite de quoi il éclatait ils parmi les mains, avec cette chanson qui rappelait aux soldats un amour laissé à l’arrière au lieu de l’ardeur de guerrier. Une chanson « défaitiste », en somme ; les soldats la chantaient avec les larmes aux yeux pendant qu’ils allaient crever pour la grandeur du Reich. « Lili Marleen » donc fut évidemment interdite, circonstance qui contribua à accroître sa popularité, qui était déjà devenue énorme.

Lors de l’occupation allemande de la Yougoslavie, en 1941, fut installée à Belgrade une station radiophonique pour transmettre des nouvelles à la Luftwaffe et à l’Afrika Korps. La station s’appelait « Soldatensender Belgrad », le lieutenant Karl-Heinz Reintgen, directeur de cette radio, avait un ami dans l’Afrika Korps à qui la chanson, malgré son interdiction officielle, plaisait beaucoup, et qui demanda à l’émetteur de la transmettre ; et Reintgen, en éludant à ses risques et péril l’interdiction (ce qui n’était pas peu !), accepta et la fit transmettre pour la première fois le 18 août 1941. Ici se manifesta le second miracle : la chanson plut au maréchal Erwin Rommel en personne, qui demanda à Reintgen de l’insérer dans le programme musical fixe de la station, contre l’avis de Goebbels et même de Hitler. La chanson devînt bien vite le signal de fermeture des transmissions de l’émetteur, à 9 heures et 55 du soir.
À partir de là, rien ne put plus arrêter le progrès de la chanson. Elle fut captée et écoutée par les Forces Alliées, et Lili Marleen devînt la chanson la plus connue et préférée des soldats des deux camps, qui la chantaient en allemand ou dans leur langue. Somme toute, une chanson qui réussit à unir des milliers de gens qui se combattaient avec acharnement. Une chanson universelle de fraternité de soldats qui partageaient le même terrible destin.

La popularité immense de la version allemande entraîna une traduction en anglais, probablement quand un éditeur britannique de chansons, John Jordan Phillips, reprocha à un groupe de soldats anglais de la chanter dans la langue de l’« ennemi ». Un soldat, très fâché, répliqua brutalement : « Et pourquoi on ne nous écrit pas les paroles en anglais ? » Ainsi fut faite une version par un parolier anglais, Tommie Connor, en 1944 et interprétée par la chanteuse Anne Sheldon, qui atomisa tous les records de ventes. La chanson, transmise quotidiennement par la BBC (dans la version de Vera Lynn), fut adoptée par la Huitième Armée britannique, et ensuite même par les forces américaines en Europe.

On la passait dans les hôpitaux militaires et transmise par d’énormes haut-parleurs, avec les nouvelles de propagande ; elle était chantée dans les rues. Elle était chantée au front, des deux côtés des lignes.

Elle fut interprétée dans la langue originale et en anglais par l’exilée allemande Marlene Dietrich, qui la porta dans le monde entier à la suite des troupes alliées (en Afrique du Nord, en Sicile, en Alaska, au Groenland, en Islande et en Angleterre). La version américaine de Marlene Dietrich, interprétée avec un chœur anonyme, en 1944, atteint les records de vente durant quelques mois, répétant ce tour de force dizaines d’années plus tard (en 1968, lorsque devînt même une « protest song »). En 1981, elle réussit à rester longuement dans le hit-parade allemand, et en 1986, même au Japon. Autrement dit, dans tous les pays frappés par la tragédie de la Seconde guerre mondiale.


La chanson a été traduite en 48 langues. Parmi celles-ci : le français, le russe, l’italien et l’hébreu. La version croate semble avoir été une des chansons préférées du maréchal Tito.

« Lili Marleen » est probablement la plus célèbre chanson de guerre, et intrinsèquement une chanson contre la guerre, de tous les temps. Le thème du soldat qui pense à son amour est universel. Lale Andersen expliqua son succès planétaire avec ces mots : « Le vent peut-il expliquer pourquoi il devient une tempête ? »

(Le texte de l’introduction en italien est une réélaboration et une intégration de Riccardo Venturi de textes anglais et allemands repris de la « Page officielle de Lili Marleen »)

25 mars 2005


Dialogue maïeutique


Lili Marlène, mais Marco Valdo M.I., je la connais cette chanson. C’est une chanson du temps de la guerre. Je l’ai entendue fort souvent depuis ce temps-là. Mais justement, ce temps-là, pour moi, c’était la Deuxième Guerre mondiale ; alors, explique-moi, ce qu’elle fait ici en plein milieu de la Première Guerre mondiale.


Ah, Lucien l’âne mon ami, c’est encore une histoire assez étrange et d’une certaine manière paradoxale. Une chanson d’amour, somme toute assez banale, qui raconte une histoire ordinaire, arrivée à des milliers de jeunes soldats et qui devient une sorte de tube parmi les belligérants de tous les camps. Un autre aspect paradoxal est celui que tu soulignes : voici une chanson qu’on situe généralement dans les chansons de la Seconde Guerre mondiale – ce qu’elle fut assurément, mais qui est en réalité et très objectivement une chanson de la Première Guerre mondiale. J’affirme tranquillement ça, malgré ton regard interrogatif encore, car elle a été écrite en 1915 par Hans Leip, jeune soldat affecté à la Garde impériale à Berlin. Cependant, son argument est quasiment intemporel : un jeune soldat rencontre son « amie » près de la caserne, etc, il part au front (comme Hans Leip et des millions d’autres) et il meurt à la guerre (comme des millions d’autres) ; du moins, on le suppose à la lecture de la dernière strophe.


C’est bien vrai qu’elle est intemporelle et que tant qu’il y aura des guerres, elle sera d’actualité. Et, je t’assure, dit Lucien l’âne en riant, qu’elle aurait aussi bien pu concerner un « miles » romain affecté à la garde du Palais de Néron ou un planton de Nabuchodonosor.


Évidemment, pour le mélo, on joue le grand air de la nostalgie, le pauvre soldat songe à son amie qu’il a laissée et qui l’oublie dans les bras du suivant et il pense aussi à l’autre qui a pris sa place, disons sous la lanterne. Pour corser l’affaire et émouvoir plus encore, on fait en plus surgir la chanson de la tombe du jeune mort nostalgique.


En effet, dit Lucien l’âne, c’est un vrai mélodrame, cette chanson. Un mélodrame des plus mélos et des plus dramatiques, un mélimélo propre à séduire les cœurs d’artichaut et les âmes infantiles.


Tu as parfaitement résumé la chose, Lucien l’âne mon ami. C’est une chanson qui joue sur les émotions et sur les réflexes psychologiques profonds, acquis dans la petite enfance ; sur les ressorts qui actionnent les sentiments des militaires et des ménagères, encore que chez ces dernières, il y ait de solides exceptions. Berta, par exemple, raisonnait plus sainement. Cette résonance sentimentale dans les âmes militaires montre combien ces hommes et ces jeunes gens, et les populations à leur suite, sont infantilisés et en quelque sorte, hypnotisés et chloroformés. Mais ce n’est pas un hasard, car c’est une nécessité intrinsèque à la conduite de la guerre. On ne peut faire une armée militaire, obéissante et sans conscience propre, prête à massacrer et à se laisser massacrer, avec des adultes sensés.
Tout le conditionnement disciplinaire vise précisément à infantiliser (certains diraient lobotomiser, d’autres robotiser) les recrues ; heureusement, ça ne marche pas toujours, il y a des réticences chez certains. D’ailleurs, au temps du service militaire obligatoire, ceux qui retardaient leur incorporation de quelques années pour des raisons d’études (par exemple) étaient plus difficiles à mettre sous le joug que les jeunes recrues. Au point que ces « incorporés tardifs » étaient mis dans des groupes spécifiques, afin d’éviter la contagion.


Oh, dit Lucien l’âne, quand même pour la plupart des gens et tout spécialement, les jeunes (encore qu’il ne manque pas de vieux cons, comme aurait Tonton Georges), la guerre, c’est toujours la guerre des pissotières ; elle ressemble à une grande compétition sportive ou inversement. Concluons ainsi et reprenons notre tâche et tissons à nouveau sans désemparer le linceul de ce vieux monde infantile, militarisé, inconscient et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Devant la caserne
Devant la grand porte
Il y avait une lanterne
Et elle y est encore.
Là, on pourra se retrouver ;
Sous la lanterne, on pourra rester
Comme avant, Lili Marlène,
Comme avant, Lili Marlène.

Nos deux ombres
Semblent montrer aux autres
Comme nous nous sommes tant aimés.
Notre amour est si évident
Que le voient tous les gens
Quand nous sommes sous la lanterne
Comme avant, Lili Marlène,
Comme avant, Lili Marlène.

Déjà, le veilleur crie,
Le couvre-feu a sonné,
Trois jours d’arrêt, ça peut coûter.
« Camarade, j’arrive ! »
On s’est dit au revoir, on s’est quitté.
Même si avec toi, je voulais m’en aller.
Comme avant, Lili Marlène,
Comme avant, Lili Marlène.

Il connaît ton pas,
Ta démarche souple.
Chaque soir, ça me brûle
Et la douleur ne me lâche pas
Tant qu’il est là sous la lanterne,
Avec toi, Lili Marlène,
Avec toi, Lili Marlène.

Dans ce grand silence
Du fond de la terre
Me revient comme en rêve
Ta bouche amoureuse.
Et aux premières brumes,
Je serai sous la lanterne,
Comme avant, Lili Marlène,
Comme avant, Lili Marlène.

mercredi 8 juin 2016

LE CRABE ET LE KANGOUROU

LE CRABE ET LE KANGOUROU

Version française – LE CRABE ET LE KANGOUROU – Marco Valdo M.I. – 2016

Texte : Joachim Ringelnatz, in “Die Schnupftabaksdose. Stumpfsinn in Versen und Bildern” – 1912.
Joachim Ringelnatz, 1883-1934, de son vrai nom Hans Gustav Bötticher, est un écrivain, un artiste de music-hall et un peintre allemand qui dut sa notoriété principalement à ses poèmes humoristiques autour du personnage de Kuttel Daddeldu.



Mariage

Dialogue maïeutique



Cette fois, Lucien l’âne mon ami, bien qu’il s’agisse d’une histoire de 1912, elle a tout l’air d’être d’aujourd’hui.

Autant dire, Marco Valdo M.I. mon ami, qu’en plus de cent ans, on n’a pas beaucoup progressé.

Exactement ! C’est ce je pense aussi, quoique, Lucien l’âne mon ami, il nous faudra nuancer le propos et comme il apparaîtra, ce n’est pas ici une affirmation chèvrechoutiste. Donc, la chanson raconte l’histoire d’une rencontre, c’est une histoire d’amour et c’est une histoire tragique.

Voilà qui devrait plaire, dit Lucien l’âne tout doucement, car les histoires de rencontre, les histoires d’amour – qui plus est, tragiques, plaisent toujours énormément. Il suffit de voir la place qu’elles prennent dans la rumeur, les commérages, le théâtre, l’opéra, le roman, le cinéma, la presse, les gazettes, la télévision et que sais-je encore. Eh oui, c’est l’amour, toujours l’amour. Mais, donne-moi des détails, j’en suis très friand, car je suis curieux autant qu’il est possible quad il est question de choses amoureuses.

Ah, je le savais que ce genre de choses allait déchaîner les passions et pour satisfaire ta curiosité, je ’en vais avant toute chose te détailler l’anecdote. C’est la triste aventure d’un crabe et d’un kangourou qui décident de s’épouser. Par parenthèse, on ne sait s’il s’agit de :
- un kangourou et une crabe
- une kangourou et un crabe
- un kangourou et un crabe
- une kangourou et une crabe,
la chose n’est précisée nulle part et c’est d’autant mieux, car tous les cas peuvent être rencontrés en même temps.
Nos deux héroïnes-héros tragiques s’en vont donc trouver le maire de l’endroit en vue des épousailles et celui-ci leur signifie son refus de les marier au prétexte qu’ils ne sont pas semblables.

Oh, mais Marco Valdo M.I., c’est courant chez les humains, je te cite des raisons de mémoire : ils ne sont pas de même religion, ils ne sont pas de même couleur, ils ne sont pas de la même caste, ils ne sont pas de la même « race » et sans doute, en existe-t-il encore d’autres de bonnes mauvaises raisons. Mais alors, que font nos deux tourtereaux ?

C’est là que la chose devient tragique, car ils se pendent à l’entrée de la mairie.

Déjà ? !, dit Lucien l’âne en ouvrant des yeux grands comme le lac Baïkal.

En effet, c’est un peu rapide, mais la chanson est très courte. C’est le genre particulier de cette forme de chanson de Ringelnatz ; c’est un style percutant.

Pour être percutant, il l’est. C’est une histoire tragique, certes, mais biscornue et sa fin est épouvantable.

Oh, des histoires semblables, il y en a eu beaucoup et il y en a encore beaucoup à présent ; elles ne finissent plus toutes aussi mal. Enfin, ça dépend des endroits. Dans nos régions, les choses évoluent et on a fini par accepter des mariages qui étaient absolument prohibés au temps de la chanson. Et si ce n’est pas encore vrai partout, on peut espérer que l’humanité se civilise un peu avec le temps.

C’est évidemment souhaitable, dit Lucien l’âne. Cependant, j’ai entendu dire, lors de mes récentes pérégrinations, que dans certains pays, il ne fait pas bon d’être « original », ou simplement d’avoir l’air de sortir de l’orthodoxie ambiante. Et tu sais, Marco Valdo M.I. mon ami, à nos yeux d’ânes, ce monde est véritablement malade dans sa tête et atteint de troubles psychiatriques profonds. Courteline l’avait déjà noté, le monde a :
« une araignée dans le plafond, une punaise dans le bois de lit, et un rat dans la contrebasse ! »


Excellente citation, s’écrie Marco Valdo M.I., je l’aime beaucoup, car cette courte chanson de Ringelnatz sonne comme en écho à cette sentence bien méditée et il me faut ajouter que je suis assez perplexe face à certaines coïncidences.

Marco Valdo M.I. mon ami, dit Lucien l’âne en levant des oreilles en points d’interrogation et d’exclamation, je n’y comprends goutte à ces coïncidences mystérieuses. De quoi est-il question ? Quelles sont-elles ?

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, je t’en donne immédiatement un fameux exemple. Cette rencontre d’un(e) crabe et d’un(e) kangourou vient peu de temps après qu’un éditeur parisien ait publié en 1911 (à titre posthume) un texte d’Alfred Jarry, le père du Roi Ubu lui-même, intitulé : « Le Homard et la boîte de corned-beef que portait le docteur Faustroll en sautoir », qui devait dater de 1898. C’est elle aussi une histoire courte que je m’empresse de te lire – ça ne prend que quelques instants :
« Le Homard et la boîte de corned-beef que portait le docteur Faustroll en sautoir

Une boîte de corned-beef, enchaînée comme une lorgnette,
Vit passer un homard qui lui ressemblait fraternellement.
Il se cuirassait d’une carapace dure
Sur laquelle était écrit à l’intérieur, comme elle, il était sans arêtes,
(Boneless and economical) ;
Et sous sa queue repliée
Il cachait vraisemblablement une clef destinée à l’ouvrir.
Frappé d’amour, le corned-beef sédentaire
Déclara à la petite boîte automobile de conserves vivante
Que si elle consentait à s’acclimater,
Près de lui, aux devantures terrestres,
Elle serait décorée de plusieurs médailles d’or. »

Moi, dit Lucien l’âne, j’aimerais, quitte à froisser ta modestie, j’aimerais rappeler une de tes chansons, écrite il y a quelques années, c’était une histoire de mariage entre des gens fort semblables, quant au genre ; elle s’intitulait ON VA SE MARIER . Comme quoi, pour certains, le refus du mariage tient au fait qu’ils sont différents et pour d’autres, le refus tient au fait qu’ils sont semblables. Allez comprendre les lubies humaines.

Avant que tu conclues, Lucien l’âne mon ami, dit Marco Valdo M.I., il me plaît de proclamer une dernière indication pour situer clairement notre position. À toutes fins utiles et pour qui de droit, je signale définitivement que nous n’avons – en ce qui nous concerne – ni l’intention de nous marier, ni celle de nous pendre.

Enfin, écoutons la chanson du Crabe et du Kangourou, sans distinction de genre, de sexe et de nationalité ; puis, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde engoncé dans ses préjugés, malade de ses religions, coincé dans ses usages, paralysé par ses coutumes et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Le kangourou et le crabe
En justes noces voulaient convoler.
Les autorités refusèrent de les marier,
Car, disaient-elles, ils n’étaient pas semblables.

En rage, ils s’écrièrent : « Putain de Dieu
Quelle foutue bureaucratie ! »
Et à la porte de la mairie,
Ils se pendirent tous les deux.



lundi 6 juin 2016

LA BALLADE DE L’ÉMIGRANT

LA BALLADE DE L’ÉMIGRANT

Version française – LA BALLADE DE L’ÉMIGRANT – Marco Valdo M.I. – 2016
Chanson italienne – La ballata dell’emigranteLuca Bassanese2014



Luca Bassanese parle de l’émigration des « Cerveaux en fuite », jeunes de talent ou de haute spécialisation professionnelle contraints à laisser le pays pour chercher un futur digne, de l’exode quotidien de centaines et de centaines de jeunes Italiens. Bassanese dit que sa chanson s’insère dans le cadre historique de l’émigration, racontant cependant une nouvelle histoire. Ce n’est plus l’émigration avec la valise en carton et la ficelle, amis celle avec un diplôme à faire fructifier et un coffre de songes à rouvrir, trop longtemps fermé par l’indifférence d’un pays d’origine qui n’arrive pas à retenir ses meilleurs talents. « Italie, douce Italie je t’ai cherchée, je t’ai embrassée, mais à présent, salut ! Ô ma belle endormie ! » avec l’espoir d’un jour revenir à retrouver « la mer, la mer, le vent, le vent, le soleil » sans l’angoisse de devoir repartir.



C’est la ballade de l’émigrant,
Na ni na narunninnaninnana.
C’est la ballade de l’émigrant,
Na ni na narunninnaninnana.

C’est la ballade de l’émigrant,
Na ni na narunninnaninnana.
C’est la ballade de l’émigrant,
Na ni na narunninnaninnana.

Chercher un futur,
C’est chercher un trésor.
En rien facile
Comme travail.
Souris frère !
Des yeux et du cœur,
Demain, tu verras,
Sera un jour meilleur.
Souris frère !
Des yeux et du cœur.
Demain, tu verras,
Sera un jour meilleur.

Na ni na narunninnaninnana
Na ni na narunninnaninnana
Oui, je l’admets, il est triste
De devoir partir
Mais c’est toujours mieux que
De rester ici à mourir !
Italie, douce Italie !
Je t’ai cherchée, je t’ai embrassée,
Mais à présent, salut !
Ô ma belle endormie !
Mais maintenant salut !
Ô ma belle endormie !

C’est la ballade de l’émigrant,
Na ni na narunninnaninnana.
C’est la ballade de l’émigrant,
Na ni na narunninnaninnana.
C’est la ballade de l’émigrant,
Na ni na narunninnaninnana.
C’est la ballade de l’émigrant,
Na ni na narunninnaninnana.

Et sur les quais
D’une autre gare
Où naissent les rêves,
Un amour naît.
Qui peut savoir si ses yeux
Ne seront pas des lumières
Et ses cheveux, des vagues de la mer.
Et ses cheveux, des vagues de la mer.
Et ses cheveux, des vagues de la mer.
Na ni na narunninnaninnana
Na ni na narunninnaninnana
Mais cher Pays qui me laisse partir
Qui peut savoir si un jour, je vais revenir
En chantant une chanson d’amour, une vieille :
La mer, la mer… le vent, le soleil.
La mer, la mer… le vent, le soleil.
La mer, la mer… le vent, le soleil.
La mer, la mer… le vent, le soleil.

C’est la ballade de l’émigrant,
Na ni na narunninnaninnana.
C’est la ballade de l’émigrant,
Na ni na narunninnaninnana.

C’est la ballade de l’émigrant,
Na ni na narunninnaninnana.
C’est la ballade de l’émigrant,
Na ni na narunninnaninnana.

Italie, douce Italie !
Je t’ai cherchée, je t’ai embrassée,
Mais à présent, salut !
Ô ma belle endormie !
Italie, douce Italie !
Je t’ai cherchée, je t’ai embrassée,
Mais à présent, salut !
Ô ma belle endormie !

Italie, douce Italie !
Je t’ai cherchée, je t’ai embrassée,
Mais à présent, salut !
Ô ma belle endormie !
Italie, douce Italie !
Je t’ai cherchée, je t’ai embrassée,
Mais à présent, salut !
Ô ma belle endormie !

vendredi 3 juin 2016

LA MARCHE DES VEAUX

LA MARCHE DES VEAUX

Version française – LA MARCHE DES VEAUX – Marco Valdo M.I. – 2016
Chanson allemande – Kälbermarsch – Bertolt Brecht – 1943

La Révoltée

La Kälbermarsch (La Marche des Veaux) est une des parodies les plus connues du Horst-Wessel-Lied (chant nazi). Elle est tirée de « Chveik dans la deuxième Guerre mondiale », une pièce de Bertolt Brecht (1943), écrite pendant son exil aux États-Unis. Originellement, elle aurait dû être jouée à Broadway, avec une musique de Kurt Weill. Mais Kurt Weill ne crut pas au succès de ce drame, c’est pourquoi Brecht travailla avec le compositeur Hanns Eisler. La première eut lieu en 1957 après la mort de Brecht.

L’histoire se situe dans le contexte suivant. Dans la prison militaire de Prague, se trouvent des prisonniers tchèques, qui doivent être enrôlés de force dans l’armée allemande. C’est Chveik qui chante « La Marche des Veaux ».

Dialogue maïeutique 

Je sais, je sais, Lucien l’âne mon ami, le veau, les veaux, ce n’est pas des ânes. Ils n’ont pas cette résistance face à la domination, cette aptitude à la liberté, ce caractère de farouche indépendance et cette capacité à refuser d’être mis en troupeau qui signalent l’engeance têtue dont tu fais partie. Cependant comme l’âne, comme le chat, comme le mouton, comme le loup, comme l’agneau, comme le chien, comme le renard, comme le cochon, comme le lion, comme l’ours, comme l’aigle, comme la fourmi, comme la souris ou le rat, comme le lapin, comme le kangourou ou l’anaconda (et plein d’autres encore – du serpent, au scarabée en passant par le poisson et l’éléphant), le veau est un personnage emblématique, assez proche de l’agneau, dont parlait Heinrich Böll. La place du veau commun dans cette héraldique est évidemment fort différente de celle du Veau d’Or, où il était Dieu. Dans ce cas-ci, il représente non pas le peuple qui peut être souffrant et rester digne, mais la masse qui se vautre dans son indignité (qu’elle ne conçoit même pas) et qui se laisse mener à l’abattoir sans rechigner et parfois aussi, avec enthousiasme.

Oh, dit Lucien l’âne en riant, pauvre veau, il en prend plein la tête et tout ça après avoir été Dieu ; c’était au temps de son âge d’or.

Je me demande si Brecht, qui écrit ce texte vers 1943 avait eu vent de la réflexion de Charles De Gaulle qui au moment où Pétain signait l’armistice avec les nazis, soutenu en cela par le « peuple » français, avait maugréé, sans doute plein de rage, à propos des Français de France : « Ce sont des veaux. Ils sont bons pour le massacre. Ils n’ont que ce qu’ils méritent. » Il n’y avait donc pas que des veaux allemands. Cependant, le sens donné au mot est le même. Il s’agit bien de l’animal voué à l’abattoir.

En effet, dit Lucien l’âne, mais il faut dire à la décharge du veau, compte tenu de son jeune âge, on peut imaginer qu’il ne peut pas comprendre ce qui lui arrive et qu’il n’ait pas le réflexe de résister, ni même le temps de s’organiser.

Justement, cela devrait donner une idée de ce que pense Brecht à propos de la soumission « volontaire » de la population allemande au Reich de Mille Ans, qui dura – agonie compriseune douzaine d’années.
Maintenant deux mots de la chanson. Je te rappelle que dès ses débuts en politique, Adolf Hitler avait été surnommé le « tambour », tant il faisait du bruit en hurlant. C’est donc de lui qu’il est question. Bien sûr, ce drapeau rouge sang est celui des nazis et la croix qui l’orne est tout aussi évidemment une croix gammée : c’est le « croc sanglant ».
Et enfin, Lucien l’âne mon ami, si la chanson est courte et un peu abrupte, c’est qu’elle est tenue par la forme de celle qu’elle parodie : le chant des nazis – le Horst Wessel Lied. Note que c’est une pratique courante dans la chanson politique que de prendre la forme du chant de l’ennemi pour lui faire chanter d’autres paroles. Elle en adopte donc la forme et la musique, mais elle n’en a pas du tout, pas du tout le même contenu.

Je l’espère bien, dit Lucien l’âne en éclatant de rire. Cependant, n’oublions pas le destin des veaux et les dégâts que leur pleutrerie et leur suivisme a engendrés, dont ils furent parmi les premiers à souffrir. Je leur propose un petit proverbe aux allures bibliques : « Qui se conduit comme un veau, périra comme un veau ». Alors, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde pleutre, pusillanime, lâche et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

Loin derrière le tambour
Trottent les veaux ;
Ils fournissent la peau
Du tambour.
Ils portent une croix
Sur leurs drapeaux rouge sang.
Pour le pauvre homme, cette croix,
C’est un croc sanglant.

Le boucher crie. Les yeux bien fermés,
Le veau marche d’un pas calme et décidé.
Les veaux, dont le sang coule déjà dans l’abattoir,
S’alignent mentalement dans le mouroir.
Ils portent une croix
Sur leurs drapeaux rouge sang.
Pour le pauvre homme, cette croix,
C’est un croc sanglant.

Ils ont le bras levé,
Ils le montrent ostensiblement.
Déjà dégouline leur sang
Et les voilà vidés.

Ils portent une croix
Sur leurs drapeaux rouge sang.
Pour le pauvre homme, cette croix,
C’est un croc sanglant.