jeudi 11 février 2016

Le Roi Printemps – Till et Nelle (2)



Le Roi Printemps – Till et Nelle (2)


Chanson française – Le Roi Printemps – Till et Nelle (2) – Marco Valdo M.I. – 2016

Ulenspiegel le Gueux – 27

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – I, LXXXV)

Cette numérotation particulière : (Ulenspiegel – I, I), signifie très exactement ceci :
Ulenspiegel : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs, dans le texte de l’édition de 1867.
Le premier chiffre romain correspond au numéro du Livre – le roman comporte 5 livres et le deuxième chiffre romain renvoie au chapitre d’où a été tirée la chanson. Ainsi, on peut – si le cœur vous en dit – retrouver le texte originel et plein de détails qui ne figurent pas ici.





Nous voici, Lucien l’âne mon ami, à la vingt et septième canzone de l’histoire de Till le Gueux. Les vingt-six premières étaient, je te le rappelle :

01 Katheline la bonne sorcière (Ulenspiegel – I, I)
02 Till et Philippe (Ulenspiegel – (Ulenspiegel – I, V)
03. La Guenon Hérétique (Ulenspiegel – I, XXII)
04. Gand, la Dame (Ulenspiegel – I, XXVIII)
05. Coupez les pieds ! (Ulenspiegel – I, XXX)
06. Exil de Till (Ulenspiegel – I, XXXII)
07. En ce temps-là, Till (Ulenspiegel – I, XXXIV)
08. Katheline suppliciée (Ulenspiegel – I, XXXVIII)
09. Till, le roi Philippe et l’âne (Ulenspiegel – I, XXXIX)
10. La Cigogne et la Prostituée (Ulenspiegel – I, LI)
13. Indulgence  (Ulenspiegel – I, LIV)
14. Jef, l’âne du diable (Ulenspiegel – I, LVII)
15. Vois-tu jusque Bruxelles ?  (Ulenspiegel – I, LVIII)
16. Lamentation de Nelle, la mule et la résurrection  (Ulenspiegel – I, LXVIII)
17. Hérétique le Bonhomme (Ulenspiegel – I, LXIX)
18. Procès et condamnation  (Ulenspiegel – I, LXIX)
19. La Mort de Claes, le charbonnier (Ulenspiegel – I, LXXIV)
20. Le Talisman rouge et noir  (Ulenspiegel – I, LXXV)
21. La Vente à l’encan (Ulenspiegel – I, LXXVI)
22. Telle est la Question (Ulenspiegel – I, LXXVIII)
23. Charles et Claes (Ulenspiegel – I, LXXIX)
24. Trois cents ans de torture (Ulenspiegel – I, LXXIX)
25. Au bord du canal  (Ulenspiegel – I, LXXXIV)
26. Le Géant Hiver (Ulenspiegel – I, LXXXV)



Et donc, dans le rêve fantastique où sont plongés Nelle et Till, Lucifer, littéralement « le porteur de lumière », vient d’apparaître. C’est le Roi Printemps qui vient ainsi chasser le Géant Hiver.


Oh, Marco Valdo M.I. mon ami, cette histoire-là, je la connais. Pour moi, elle est vieille comme le monde. Il s’agit d’une de ces péripéties de la grande saga de la nature, une manière totalement païenne d’immortaliser le monde, de scander la vie, de saluer l’infinitude du cycle de la vie.


Cette infinitude à l’échelle de la vie humaine sempiternellement répétée. C’est le sacre du Printemps que chantera et fera danser plus tard le musicien Strawinsky ; mais je te rassure tout de suite : en beaucoup moins barbare. On ne sacrifiera pas Nelle à un Iarilo, dieu sanguinaire dans la plus pure tradition. Ici, comme on le verra, le Roi Printemps sera finalement bienveillant avec ces humains venus clandestinement dans son royaume.


Au passage, dit Lucien l’âne, je constate que ni Hiver, ni Printemps ne sont des divinités. C’est une rupture par rapport aux religions, même paganistes. Cela me réjouit, car chez nous les ânes, un Dieu ou des Dieux, cela n’existe pas.


Puis, le Roi est rejoint par sa blonde Reine et commence alors une sarabande d’êtres divers : elfes, huldres, goublins, nains, filles-fleurs, esprits et monstres en tous genres. Ainsi, Till et Nelle assistent de leur cachette au sacre du Printemps.


Mais, dit Lucien l’âne, ils devraient quand même se méfier car « Méfious des goublins, méfious des goublins qui rôdent l’soi dans les qu’mins » (Méfiez-vous des gobelins, méfiez-vous des gobelins qui rôdent le soir par les chemins), disait le poète Rossel.


Revenons maintenant, si tu le veux bien, un instant au personnage de Lucifer, Roi Printemps. Son nom le désigne comme le « Porteur de Lumière »…


De fait, le printemps est le moment où la lumière reconquiert le monde et la nature et où la vie reprend ses droits. Mais, vois-tu Lucien l’âne mon ami, il faut aussi prendre en compte le sens symbolique de ce conte fantastique et voir que la Lumière, c’est la science qui vainc les ténèbres (« Scientia vincere tenebras » est la devise de l’université que fréquenta Charles de Coster) ; les ténèbres que répandent les religions – peu importe ici qu’elles soient païennes, juives, chrétiennes, musulmanes ou n’importe lesquelles. Il y en a tellement et de ce point de vue, elles sont toutes pareilles.


Voyons la chanson et reprenons notre tâche. Tissons le linceul de ce vieux monde enténébré par les croyances, rongé par les mythes, manipulé par les religions et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Au souffle tiède du roi Printemps
Hiver perd toute sa force.
Lucifer avec des chaînes de diamants
Lie le géant au pôle.

En un cri amoureux, il appelle
Et du ciel, une femme blonde, nue et belle
Tombe doucement. Je suis là, mon roi.
Je n’ai d’autre faim, d’autre soif que toi.

Ils gagnent alors leurs trônes 
De roi et de reine ;
De leurs voix mêlées, ils réveillent
La nature et la terre s’émerveille.

Pareil aux vagues de la mer
Le sol se tord ; monte et descend la terre.
Des génies, des elfes, des trolls se pressent,
Entre les arbres, ils vacillent d’ivresse.

Nains, gardiens de trésor, pattus, bossus, velus ;
Hommes des bois aux corps de racines tordus ;
Empereurs des mines, automates brillants,
Trolls à queue de lézard, têtes de crapauds luisants.

Les filles-fleurs, Vénus venues d’ailleurs,
Une douce chanson murmurent.
Elles n’ont pour manteau que leur chevelure
Et de leur bouche rouge font un cœur.

On les voit parfois par les parcs et les jardins,
Au fond des bois, par les sentiers ombreux,
Insuffler aux mignonnes le goût des amoureux,
Car la moitié des baisers leur revient en butin.

Les esprits protecteurs des étoiles
Les génies de la pluie, des vents, et de la brise,
Jeunes gens ailés arrivent droit du ciel
Escortés par les mignonnes hirondelles.

La lumière éclate et on entend :
«  Gloire au Roi Printemps ! Lumière ! Sève ! »
Nelle et Till, cachés par un chêne,
Écoutent muets ce vacarme angoissant.

Chez les esprits, c’est la guerre !
Sur des araignées, des tortues, des serpents,
Des crocodiles et cent mille insectes répugnants,
Tous s’entrebattent et le fort mange le faible.

mercredi 10 février 2016

Le Géant Hiver – Till et Nelle (1)


Le Géant Hiver – Till et Nelle (1)


Chanson française – Le Géant Hiver – Till et Nelle (1) – Marco Valdo M.I. – 2016

Ulenspiegel le Gueux – 26

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – I, LXXXV)

Cette numérotation particulière : (Ulenspiegel – I, I), signifie très exactement ceci :
Ulenspiegel : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs, dans le texte de l’édition de 1867.
Le premier chiffre romain correspond au numéro du Livre – le roman comporte 5 livres et le deuxième chiffre romain renvoie au chapitre d’où a été tirée la chanson. Ainsi, on peut – si le cœur vous en dit – retrouver le texte originel et plein de détails qui ne figurent pas ici.





Nous voici, Lucien l’âne mon ami, à la vingt et sixième canzone de l’histoire de Till le Gueux. Les vingt-cinq premières étaient, je te le rappelle :

01 Katheline la bonne sorcière  (Ulenspiegel – I, I)
02 Till et Philippe (Ulenspiegel – (Ulenspiegel – I, V)
03. La Guenon Hérétique (Ulenspiegel – I, XXII)
04. Gand, la Dame (Ulenspiegel – I, XXVIII)
05. Coupez les pieds ! (Ulenspiegel – I, XXX)
06. Exil de Till (Ulenspiegel – I, XXXII)
07. En ce temps-là, Till (Ulenspiegel – I, XXXIV)
08. Katheline suppliciée (Ulenspiegel – I, XXXVIII)
09. Till, le roi Philippe et l’âne (Ulenspiegel – I, XXXIX)
10. La Cigogne et la Prostituée (Ulenspiegel – I, LI)
13Indulgence  (Ulenspiegel – I, LIV)
14. Jef, l’âne du diable (Ulenspiegel – I, LVII)
15. Vois-tu jusque Bruxelles ? (Ulenspiegel – I, LVIII)
16. Lamentation de Nelle, la mule et la résurrection (Ulenspiegel – I, LXVIII)
17. Hérétique le Bonhomme (Ulenspiegel – I, LXIX)
18. Procès et condamnation  (Ulenspiegel – I, LXIX)
19. La Mort de Claes, le charbonnier  (Ulenspiegel – I, LXXIV)
20. Le Talisman rouge et noir (Ulenspiegel – I, LXXV)
21. La Vente à l’encan (Ulenspiegel – I, LXXVI)
22. Telle est la Question (Ulenspiegel – I, LXXVIII)
23. Charles et Claes (Ulenspiegel – I, LXXIX)
24. Trois cents ans de torture (Ulenspiegel – I, LXXIX)
25. Au bord du canal (Ulenspiegel – I, LXXXIV)


Après sa ballade le long du canal et l'élimination du poissonnier, Till reste comme assommé, écrasé par le chagrin et la colère et sa vengeance inassouvie et sa lutte contre l'oppression des clercs comme suspendue en l'air. Till est en pleine tourmente intérieure, il est tout à fait désemparé. Il s'en va demander l'aide de Katheline, la bonne sorcière. À partir de là, par la magie d'un philtre, il va être propulsé en compagnie de Nelle dans un monde fantastique, qui rappelle furieusement certains tableaux de Jérôme Bosch. Mais ce n'est pas tout, c'est aussi la chanson où s'accomplit l'union de Till et de Nelle.

Tout ela est bien étrange, dit Lucien l'âne en dressant les oreilles et la queue. Comment cela se peut-il ? Seraient-ils drogués ? Et quand même, Katheline est la mère de Nelle… Et ce serait elle qui les unit ?

À mon avis, certainement. Je te rappelle que Katheline est une sorcière et qu'à ce titre, elle connaît l'usage des simples, des plantes et aussi, comme cela se faisait dans les sociétés d'avant l'invasion chrétienne et patriarchique, ce sont les sorcières qui président aux rites et qui unissent les jeunes couples. Et pense que l'intervention de Katheline a ce sens-là ; celui d'une contestation du pouvoir inquisiteur et normatif de l'Église et de la religion et l'affirmation de manières moins guindées. De ce point de vue, les quatre chansons de ce cycle particulier qui clôturent le premier livre de la Légende d'Ulenspiegel de Charles De Coster tracent une sorte de voyage initiatique étonnant comme, dit-on, en provoquent certains champignons ou certaines substances. Cet usage de la drogue pour libérer les amoureux de la chape de plomb de la morale religieuse et pudibonde est conforme aux usages de sociétés plus libres. Par ailleurs, si on y regarde de plus près, il apparaît à mon sens, autre chose encore. C'est le passage de Till l'espiègle à Till le libéré, vers Till le libertaire. Till doit mourir pour renaître plus fort et pour cela passer par de grands effrois. C'est ici qu'intervient sa confrontation avec le Géant Hiver,qui est le thème de cette chanson. Mais à on sens encore, ce qui est le plus surprenant, c'est que Nelle y soit directement mêlée à l'égal de Till. Mais il est vrai que, de ce moment : « Till regarde Nelle autrement. »

Et puis ensuite ? Dis-moi, la chanson, oh, oui, la suite, dis-moi, que se passe-t-il ?

La suite, la suite… C'est que Till et Nelle sont propulsés dans le monde du Géant Hiver et qu'à la fin de la chanson surgit le Roi du printemps, Lucifer. Quant à la suite, il te faudra attendre les trois autres chansons : Le Roi du Printemps, le Printemps et Vengeance et Mort.

J'attends avec impatience cette série. Mais justement, pourquoi présenter ces quatre chansons comme une série, comme si elles n'en faisaient qu'une ?

Eh bien, c'est qu'elles s'emboîtent et qu'elles sont difficilement dissociables et que pourtant, elles doivent être séquencées. Dans le récit de Charles de Coster, elles sont d'un seul tenant, elles forment le plus long et le dernier chapitre du premier Livre. Elles forment à elles seules, comme le chapitre lui-même, comme un roman dans le roman. Mais à propos, Lucien l'âne mon ami, n'as-tu pas déjà rencontré pareille configuration ?

Certes que oui. Je ne suis pas pour rien Lucien l'âne et le protagoniste du premier roman de la littérature de nos pays, où les histoires fantastiques fleurissent. Mais tu accables ma modestie et dès lors, j'insiste, reprenons notre tâche modeste qui est de tisser le linceul de ce vieux monde empli de religion, normatif, pudibond et cacochyme.

Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




La graisse des victimes fume
Les restes sur les bûchers se consument.
Till submergé de chagrin et de colère
En appelle à Katheline la bonne sorcière.

Je veux t'aider si une fille demoiselle
Te prend et t'aide pareillement.
Je le prends, dit Nelle.
Et Katheline verse le philtre aux amants.

Till regarde Nelle autrement
Comme à la lune pleine, le firmament.
Alors, ils se dévêtent sous la lampe.
Ainsi nus, l'un en l'autre s'entremêlent.

De là, ils s'élancent dans le vide.
Soudain, ils ne voient plus rien.
Ni la terre des paysans, ni la mer des marins.
Ils volent ainsi jusqu'au pôle.

Le Géant Hiver, un géant chenu
Se tient contre un mur de glace.
Les ours, les phoques, à son appel venus,
Dansent. Hiver dit : Prenez place !

De sa grave voix enrouée
Il appelle la grêle, la neige et les vents
Le brouillard, les froides ondées et les grises nuées.
Tous accourent en un seul tenant.

Hiver sourit et se penche ;
Il gratte le sol, le mord de ses dents.
Il cherche le cœur de la terre.
Il trouve le feu et pousse un grognement.

Les phoques sautent dans la mer.
Les ours mugissent de peur.
Les corbeaux s'échappent en l'air.
Le mur de glace tremble grondeur.

Hiver est content cependant.
Il rit, il boit, il aboie.
Il hurle et savoure sa joie.
Et puis, le mur se fend.

Le mur se meurt, le mur s'écroule.
La mer roule une terrible houle
Et superbe, du ciel descend

Lucifer, le roi Printemps.