mercredi 16 décembre 2015

LES TRAVAILLEURS DE VIENNE

LES TRAVAILLEURS DE VIENNE


Version française – LES TRAVAILLEURS DE VIENNE – Marco Valdo M.I. – 2015
Chanson en langue allemande – Die Arbeiter von Wien - Fritz Brügel - 1927






Nous sommes le peuple porteur du monde,
Nous sommes le semeur, la semence et la terre.






La chanson Die Arbeiter von Wien (Les travailleurs de Vienne) est la principale chanson de lutte née pendant la Révolte du juillet viennois de 1927 ; depuis lors, elle fait partie intégrante des chants antifascistes internationaux. Le texte fut écrit par Fritz Brügel (Bedřich Bruegel, d'origine tchèque, né en 1897 à Vienne et mort en 1955 à Londres) ; c'était un bibliothécaire et diplomate ; à ces activités, il adjoignait une discrète activité littéraire. Pour la musique, Brügel reprit celle que le compositeur prolétarien russe Samuel Pokrass avait écrit en 1920 pour une célèbre chanson révolutionnaire, Белая армия, чёрный барон (« Armée blanche, Baron noir »), à propos du baron Pjotr Wrangel (https://fr.wikipedia.org/wiki/Piotr_Nikola%C3%AFevitch_Wrangel).

La Révolte de juillet de 1927 (connue
sous le nom de « L'incendie du Palais de Justice de Vienne », en allemand : Wiener Justizpalastbrand) fut une révolte populaire de grande dimension qui éclata dans la capitale autrichienne – Vienne, le 15 juillet 1927. La révolte culmina quand les forces de police tirèrent sur la foule : 84 manifestants et 5 policiers furent tués. Parmi les manifestants, il y eut en outre six cents blessés.
La révolte éclata suite au conflit entre le parti social-démocrate autrichien et une alliance de droite, formée par les riches industriels et l'Église Catholique, dans la tragique situation autrichienne suite à l'écroulement de l'Empire des Habsbourg. Dans les premières années 1920, s'étaient formées en Autriche beaucoup de bandes paramilitaires nationalistes et protonazies, parmi lesquelles le Frontkämpfervereinigung deutsch-Österreichs (« Front Uni de Combat Austro-allemand ») commandé du colonel Hermann Hiltl ; les sociaux-démocrates opposaient leur Republikanischer Schutzbund (« Ligue de Défense Républicaine ») dans un climat de guerre civile. Un premier heurt parmi les deux formations eut lieu le 30 janvier 1927 lors d'une manifestation à Schattendorf, dans Burgenland ; dans l'affrontement, moururent un vétéran de la Grande Guerre et un enfant de 8 ans. Trois membres de la formation nationaliste furent arrêtés et devaient être jugés au mois de juillet à Vienne, sous l’inculpation de massacre et de guet-apens armé. Défendus par l'avocat Walter Riehl, ils plaidèrent l'autodéfense et furent acquittés dans l'indignation générale.

Le « Verdict de Schattendorf »
provoqua une grève générale convoquée pour faire démissionner le gouvernement du chancelier social-chrétien Ignaz Seipel. Les protestations massives commencèrent au matin du 15 juillet 1927, quand une foule furieuse tenta de prendre d'assaut le rectorat de l'Université de Vienne dans la Ringstrasse. Les révoltés attaquèrent et détruisirent un commissariat de police voisin et le siège d'un journal, avant de se diriger vers le Parlement autrichien. Repoussés par la police, ils se dirigèrent vers le Palais de Justice. Vers midi, les révoltés entrèrent dans le palais en fracassant portes et fenêtres ; après avoir détruit les bureaux, ils mirent le feu aux archives et au casier judiciaire. En un instant, le palais tout entier fut en proie aux flammes ; le feu se propagea rapidement, tandis que les révoltés assaillaient les pompiers en coupant les tuyaux et en détruisant les bouches d'incendie. Le feu ne put être dompté avant le matin suivant.
Le chef de la police viennoise, Johann Schober (qui avait été premier ministre et qui le serait encore), réprima la révolte avec une violence inouïe. Il força le maire de Vienne, le social-démocrate Karl Seitz, à faire intervenir l'armée autrichienne ; Seitz refusa, suivi par le ministre de la Défense, le social-chrétien Carl Vaugoin. Schober fit alors équiper les forces de police de fusils de guerre de l'armée, et annonça publiquement qu'il ferait évacuer la place par la force après que Seitz et le secrétaire du Republikanischer Schutzbund, Theodor Körner, eussent tenté (en vain) de convaincre la foule de se disperser. La police ouvrit le feu et ce fut un massacre de dimensions énormes.
La chanson, composée dans la foulée des événements, fut présentée pour la première fois seulement en 1929 à l'occasion de la IIe Journée Internationale de la Jeunesse Ouvrière. En 1934, à l'occasion de la « Bataille de février » entre le mouvement ouvrier autrichien et le gouvernement fasciste de Dollfuss, elle connut encore une grande diffusion durant la révolte, contre l'« Austrofascisme » soutenu par Mussolini, réprimée dans le sang. Elle fut employée aussi dans un documentaire électoral du Parti Social-democrate autrichieno, Geschichte der Nummer 17 (« Histoire du n° 17 »). Depuis lors, Die Arbeiter von Wien fait partie du répertoire antifasciste international, où elle se diffusa immédiatement. [RV]

Commentaire à propos des versions norvégienne et suédoise.

La première, historique traduction de ce chant fut la version hongroise, et ce n'est certainement pas un hasard: les deux composantes principales de l'Empire des Habsbourg avaient connu des destins semblables. Si en Autriche, on vit se configurer un régime cléricalo-fasciste soutenu par Mussolini et en raison de sa nature violemment répressif, la Hongrie (qui en 1919 avait connu la brève expérience révolutionnaire de la « République des Conseils » de Béla Kun, renversée et réprimée dans le sang) connaissait déjà depuis 1920 le régime réactionnaire et para-fasciste de l'amiral Miklós Horthy von Nagybánya (pas par hasard « réévalué » fortement dans la Hongrie actuelle du fasciste Orbán). La chose peut être lue en termes de classes : lors de la répression du mouvement ouvrier, les travailleurs autrichiens et hongrois ne virent pas de différences « nationales ». [RV]
La chanson arriva en Norvège en 1934, après avoir été un des hymnes de bataille de la lutte antifasciste en Autriche et utilisée dans le documentaire électoral intitulé « L'histoire du n° 17 ». Elle fut traduite en norvégien par Arne Paasche Aasen (1901-1978), pour être immédiatement reprise par le Suédois Karl Fredriksson qui la rendit dans sa langue (pratiquement identique au norvégien).
Importée en Suède en 1934, Die Arbeiter von Wien devint immédiatement un classique du mouvement ouvrier suédois. La chanson était reprise de la traduction norvégienne d'Arne Paasche Aasen, dont elle reprend même le titre (en norvégien et suédois : Vi bygger landet« Nous bâtissons le pays ») : la quasi-identité entre les deux langues transparaît là aussi. Les traductions scandinaves ne reflètent pas cependant l'origine viennoise du chant (signe de précoce internationalisation de ce dernier), mais sont assez fidèles quoique d'empreinte plus pacifiste. Vi bygger landet fut chantée en mars 1986, à l'enterrement du Premier ministre suédois Olof Palme, assassiné le 28 février précédent à Stockholm.



Nous sommes le peuple porteur du monde,
Nous sommes le semeur, la semence et la terre.
Nous sommes les faucheurs de la prochaine moisson,
Nous sommes l'avenir et nous sommes l'action.

Alors vole, flamboyant, drapeau rouge,
Ouvre le chemin qui nous emmène.
Nous sommes du futur les combattants fidèles,
Nous sommes les travailleurs de Vienne.

Maîtres des usines, maîtres du monde,
Finalement votre pouvoir sera liquidé.
Nous, l'armée qui crée l'avenir des hommes,
Ferons sauter les chaînes des prisonniers.

Alors vole, flamboyant, drapeau rouge,
Ouvre le chemin qui nous emmène.
Nous sommes du futur les combattants fidèles,
Nous sommes les travailleurs de Vienne.

Bien que le mensonge détestable nous entoure,
L'esprit s'élève triomphant à son tour.
Sa force brisera les prisons et les fers ,
Nous nous préparons à la bataille dernière.

Alors vole, flamboyant, drapeau rouge,
Ouvre le chemin qui nous emmène.
Nous sommes du futur les combattants fidèles,
Nous sommes les travailleurs de Vienne.

Alors vole, flamboyant, drapeau rouge,
Ouvre le chemin qui nous emmène.
Nous sommes
du futur les combattants fidèles,

Nous sommes les travailleurs de Vienne.


mardi 15 décembre 2015

Vois-tu jusque Bruxelles ?

Vois-tu jusque Bruxelles ?


Chanson française – Vois-tu jusque Bruxelles ? – Marco Valdo M.I. – 2015

Ulenspiegel le Gueux – 15

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – I, LVIII)

Cette numérotation particulière : (Ulenspiegel – I, I), signifie très exactement ceci :
Ulenspiegel : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs, dans le texte de l’édition de 1867.
Le premier chiffre romain correspond au numéro du Livre – le roman comporte 5 livres et le deuxième chiffre romain renvoie au chapitre d’où a été tirée la chanson. Ainsi, on peut – si le cœur vous en dit – retrouver le texte originel et plein de détails qui ne figurent pas ici.




Je laisse mes duchés, comtés jusqu'à mes baronnies
Dès à présent à mon fils. Dieu lui prête vie !




Nous voici, Lucien l’âne mon ami, à la quatorzième canzone de l’histoire de Till le Gueux. Les quatorze premières étaient, je te le rappelle :

01 Katheline la bonne sorcière [[50627]] (Ulenspiegel – I, I)
02 Till et Philippe [[50640]](Ulenspiegel – (Ulenspiegel – I, V)
03. La Guenon Hérétique [[50656]](Ulenspiegel – I, XXII)
04. Gand, la Dame [[50666]](Ulenspiegel – I, XXVIII)
05. Coupez les pieds ! [[50687]](Ulenspiegel – I, XXX)
06. Exil de Till [[50704]](Ulenspiegel – I, XXXII)
07. En ce temps-là, Till [[50772]](Ulenspiegel – I, XXXIV)
08. Katheline suppliciée [[50801]](Ulenspiegel – I, XXXVIII)
09. Till, le roi Philippe et l’âne [[50826]](Ulenspiegel – I, XXXIX)
10. La Cigogne et la Prostituée [[50862]](Ulenspiegel – I, LI)
11. Tuez les hérétiques, leurs femmes et leurs enfants ! [[50880]](Ulenspiegel – I, LII)
13. Indulgence [[51015]] (Ulenspiegel – I, LIV)
14. Jef, l'âne du diable [[51076]] (Ulenspiegel – I, LVII)



Ce soir, Lucien l’âne mon ami, je n’ai pas le cœur à parler de cette chanson, je suis bien fatigué comme cet empereur (pourtant si jeune encore) qui va abdiquer. Cependant, je vais rompre avec toutes mes habitudes et les tiennes et celles de nos (éventuels) lecteurs.


Voilà qui me surprend un peu, car je te sais systématique et précautionneux quand il s’agit d’écrire.


Certes, Lucien l’âne mon ami, tu as raison, mais précisément à cause de ce penchant qui me garantit une certaine paix de l’esprit et me tient éloigné de tracas, je vais innover. Il n’y a rien là de hasardeux pourtant. Tu vas comprendre pourquoi dès le moment où je t’aurai dit ce qui m’a contraint à pareil bouleversement. Cela tient à la nature de la chanson. Suis bien. C’est une chanson qui raconte l’abdication de Charles-Quint et la transmission parallèle à son frère Ferdinand de son titre d’Archiduc d’Autriche, et par suite, de celui d’Empereur ; et à son fils, Philippe, celui de Roi d’Espagne et le reste : Pays-bas, Amérique, etc : un empire où le soleil ne se couche jamais et par parenthèse et corollaire, la nuit non plus, alternativement.


Lors donc, Marco Valdo M.I. mon ami, je vois bien ce que représente cette abdication, mais je ne sais toujours pas où tu voulais en venir quand tu parlais de rompre tes habitudes…


Eh bien, tout simplement au fait que j’avais l’idée de parler à partir de l’illustration. Comme tu le vois, j’illustre cette abdication de ce duc de Bourgogne, Archiduc d’Autriche, Roi d’Espagne, Empereur du Saint Empire, etc par une tapisserie.


Une tapisserie ? Quelle idée !


Oh, j’aurais pu le faire avec le tableau monumental de Louis Gallait, une pièce de 5 mètres de haut sur 8 mètres de long, datée (ça a son importance) de 1841 ; ou avec le tableau un peu plus ancien de Joseph Paelinck, un objet nettement plus petit – 110 sur 147 cm, daté de 1832 ou 1836. Mais donc, la tapisserie… Revenons-y. Pourquoi ? Car, c’est un art moins connu et qu’on a peu l’occasion d’user en ce lieu. De plus, cette abdication se passe au Coudenberg, où se trouve l’actuel Parc de Bruxelles et que coïncidence

Il faut, dit Lucien l’âne rigolard, toujours se laisser séduire par les coïncidences. C’est une bonne raison.

Cette tapisserie se trouve encore à deux pas de là, quelque part dans l’Hôtel de Ville de Bruxelles ; toujours en usage…

C’est un tapis qui aura bien servi, dit Lucien l’âne d’une voix sépulcrale.
Cela dit, elle est aussi assez monumentale avec ses 3,36 m de haut sur 4,05 m de long. Elle n’entrerait pas facilement partout. Pour le reste, il suffit d’écouter ou de lire la chanson, dont l’image est un instantané, même si cette composition ne fut tissée, de laine et de soie par le licier Leyniers, que plus de 150 ans après l’événement qu’elle relate, soit en 1718. Mais ce qui m’importe depuis le début et où je voulais en venir, c’est de faire remarquer que ces trois illustrations que j’ai citées sont antérieures au roman de Charles De Coster et que je suis persuadé – au moins pour ce qui concerne la tapisserie du cartonnier Janssens et le tableau du peintre Gallait – que ’il s’en est inspiré. Ainsi, l’illustration a précédé le texte.

Tout ceci ne donne pas à la chanson une place particulière dans les Chansons contre la Guerre, Dit Lucien l’âne un peu perplexe.

C’est vite dit. D’abord, elle raconte la fin de l’Empire chrétien d’Occident ; Charles-Quint est le dernier à avoir poursuivi cette chimère et à mon avis, c’est très consciemment qu’il la brise. Ensuite, la canzone anime l’image, elle la fait parler et voilà que tout d’un coup le non-dit explose au visage ; soudain, l’oppression débonde, la vraie nature du pouvoir est mise au jour et ce n’est ni beau, ni rassurant. Bref, la chanson raconte l’événement du point de vue personnel de Charles-Quint et montre comment on manipule les peuples et dans quel mépris, ces grands du monde tiennent les gens du commun. Enfin, les conseils que cet Empereur d’expérience donne à son successeur sont proprement effarants, mais révèlent aux aussi toute la fourberie des puissants, leur mauvaise foi, leur mépris et la haine profonde qui les guide. Il y a là une parfait illustration du mécanisme fondamental qui conduit la Guerre de Cent Mille Ans  que les riches et les puissants (d’hier et d’aujourd’hui) font aux pauvres afin de maintenir leur domination, d’étendre leur pouvoir, de multiplier leurs richesses, de consolider l’exploitation, d’augmenter leurs profits…

C’est bien ainsi que je la comprenais cette canzone. Voyons voir et reprenons ensuite notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde héréditaire, infesté de richesses, malade de l’avidité, rongé par le profit et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



On était au jour de l’abdication
Nele vaguait sous le charme de Katheline
Jusqu’à plus de cent lieues, elle devine
Les gens jusque dans les maisons.

Claes dit : Vois-tu jusque Bruxelles ?
Je vois le Coudenberg et le parc, dit Nele.
Je vois dans la petite maison. À l’intérieur,
Il est une pièce verte où se tient l’Empereur.

Un homme bonhomme dans la cinquantaine
Chauve et gris, barbe blonde sur bedaine,
Mentant, mentonnant, toussant, expectorant,
L’œil mauvais, Charles le Cinquième, né à Gand.

Charles pesant sur l’épaule d’Orange en la salle,
Domine le roi Philippe, son fils et sa suite commensale.
Pour la gloire de Dieu et le bien de mes peuples,
J’ai bâti un empire où jamais le soleil ne se couche.

Je laisse tous mes duchés, comtés jusqu’à mes baronnies
Dès à présent à mon fils. Dieu lui prête vie !
Dit le monarque en une tirade finale
Et chacun pleure dans la salle.

Comme il faut peu pour attendrir les hommes.
Quel déluge de larmes !
Un spectacle pour le cœur populaire ; en somme,
Plus utile que les armes.

Les peuples, ah, les peuples sont ridicules.
Plus on les exploite, plus on les accule,
Plus ils nous aiment, plus ils nous adulent ;
Et s’ils regimbent, on les écrase, on les enfume.

Soyez avec eux comme je le fus
Bénin en paroles, rude en action.
Jurez, jurez toujours, tout et même plus
Et reniez aussitôt sans hésitation.

Frappez l’hérésie qui ruine l’autorité.
Tuez la libre-conscience, ce crime de lèse-majesté.
J’ai fait périr cinquante mille hérétiques sans remords ;
Faites-en disparaître plus encore.