DE
L'OBSCURITÉ
Version
française – DE
L'OBSCURITÉ – Marco
Valdo M.I. – 2015
Poème
de Gertrud Chodziesner, en art Gertrud Kolmar, dans le
recueil intitulé « Welten »
(poésies composées entre août et décembre 1937) publié posthume
en 1947.
Musique
du compositeur anglais Julian Marshall dans sa
cantate intitulée « Out of
Darkness », 2009
Voir
aussi en français :
http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/kolmargertrud/kolmargertrud.html
 |
Et puis, j'ai descendu l'escalier,
Le porphyre rouge vif a volé en éclats fissurant ma semelle. |
Gertrud
Kolmar et née Gertrud Käthe Chodziesner le 10 décembre 1894 à
Berlin et mourut le 2 mars 1943 à Auschwitz. Elle composa 450 poèmes
sauvés par des correspondances avec sa sœur Hilde. Elle prit comme
pseudonyme Gertrud Kolmar en référence au nom de la ville natale de
son père Chodziez (Poméranie), Kolmar en allemand.
La
vie adulte de Gertrud Käthe Sara Chodziesner, juive, née à Berlin
en 1894, commença et se termina dans la tragédie.
À un peu
plus de vingt ans, Gertrud tomba amoureuse d'un officier, marié, qui
la mit enceinte, puis la poussa à avorter (avec le soutien de sa
famille à elle) et ensuite, l'abandonna. Gertrud tomba dans une
profonde dépression, elle tenta même de se suicider et elle se
reprit difficilement seulement grâce à l'écriture poétique (son
premier recueil fut publié en 1917) et à son travail avec les
enfants sourds-muets dans les années suivantes entre Paris et
Dijon.
En
1928, elle dut retourner à Berlin pour assister sa mère mourante.
Elle vécut donc jour après jour la montée de l'antisémitisme et
l'ascension du nazisme. Après la venue de Hitler au pouvoir, la vie
de Chodziesner, comme celle de tous les Juifs, surtout à Berlin,
devînt un enfer, mais son vieux père – un avocat pénaliste, qui
s'obstinait orgueilleusement à se vouloir un citoyen comme tous les
autres – ne voulut pas émigrer.
Un peu plus tard, les
Chodziesner furent forcés à abandonner leur belle propriété de
Finkenkrug et de se transférer dans un misérable appartement dans
un édifice connu comme Judenhaus, dans la périphérie de Berlin.
Entre temps Gertrud, toujours sous le nom d'artiste de Gertrud
Kolmar qu'elle avait choisi, continuait à publier ses poésies,
toujours dominées par le traumatisme de la perte de son enfant, mais
en 1938, son dernier recueil, « Die Frau und die Tiere »,
sortit au moment de la « Kristallnacht », le grand pogrom
déchaîné des nazis en novembre de cette année-là, et tous les
exemplaires de son livre furent détruits.
En
1941, Gertrud aussi fut expédiée aux travaux forcés dans une
fabrique d'armements, pendant que son père, trop âgé pour
travailler, fut déporté à Theresienstadt, où mourut de privations
en février 1943.
Presque au même moment, Gertrud Kolmar fut
arrêtée et déportée à Auschwitz, où elle disparut, probablement
tuée à son arrivée, dans les premiers jours de mars.
Femme,
je viens de l'obscurité.
Je porte un enfant et je ne sais plus,
de qui ;
Je l'ai su autrefois.
Mais maintenant, il n'y a plus
d'homme pour moi…
Tous ont disparu derrière moi comme le
ruisselet,
La
terre les a bus.
Je vais encore et encore.
Car je veux être
avant le jour à la montagne, et les astres
S'effacent déjà.
De
l'obscurité, je viens.
J'ai marché solitaire par les ruelles
sombres,
Soudain, la lumière tombant avec ses griffes
A
déchiré la douce noirceur,
Comme le léopard la biche.
Au
loin, une porte ouverte crache des cris laids,
De
sauvages clameurs, des hurlements bestiaux.
On se roule ivre…
J'ai
balayé tout ça de l'ourlet de ma robe sur le chemin.
Et
je déambulais sur le marché désert.
Des feuilles nageaient dans
les flaques qui reflétaient la lune.
Des chiens maigres et avides
flairaient des déchets sur les pierres.
Des fruits pourrissaient
écrasés,
Et un vieux en loques tourmentait encore son
pauvre
instrument à cordes
Et chantait de sa voix mince,
fausse et plaintive
Inaudible.
Et ces fruits avaient mûris au
soleil et à la rosée,
Rêvant encore de l'odeur et de la chance
de la floraison amoureuse,
Mais le mendiant geignard
Avait
oublié depuis longtemps et ne connaissait plus rien d'autre que la
faim
et la soif.
Devant
le château du puissant, j'arrêtais,
Et puis, j'ai descendu
l'escalier,
Le porphyre rouge vif a volé en éclats fissurant ma
semelle. -
Je me suis tournée
Et j'ai regardé vers le haut la
fenêtre dénudée, la bougie tardive
du penseur,
Celui
méditait et méditait et ne trouvait jamais la solution à la
question,
Et au lumignon couvert de l'infirme qui quand
même
N'apprenait pas,
Comment il devrait mourir.
Sous
l'arche du pont,
Deux horribles squelettes se disputaient autour
de l'or.
J'ai soulevé ma pauvreté comme un bouclier gris devant
mon visage
Et je suis passée sans danger.
Dans
le lointain, le fleuve parle avec ses rives.
Je
trébuche là sur le sentier pierreux et difficultueux.
Les
éboulis, les épineux de feu blessent mes mains aveugles et
tâtonnantes.
Une caverne attend.
Dans l'aven le plus profond,
le corbeau vert de gris accueille celui qui
N'a pas de
nom.
J'entrerai là,
Sous la protection des grandes ailes
ombreuses, moi
Accroupie et immobile,
Pour écouter en
maudissant la parole muette de mon
Enfant
Et dormir, le front
tourné vers l'orient,
Jusqu'au lever du soleil.