BALLADE
DES PENDUS
Chanson
italienne – Ballata dei impiccati – Fabrizio De André et
Giuseppe Bentivoglio – 1968
Figline
Valdarno (Florence), 6 septembre 1944. Civils pendus par les
Allemands et les fascistes en représailles.
par Riccardo Venturi
Ce site s'occupe, par définition, de la violence du pouvoir et de la confusion, de la dévastation qu'elle entraîne. Le même mot « guerre », « guerra » en italien, « war » en anglais, [« werra » (en francique)] nous reporte à ceci : elle est l'ancienne racine germanique, tant en italien qu'en anglais, de la confusion, en allemand « Verwirrung ». La confusion, donc, comme élément nécessaire pour que le pouvoir puisse exercer sa violence. Laquelle s'exprime, et il ne pourrait en être autrement, aussi au travers de la peine de mort. La peine capitale, c'est-à-dire primaire, sans retour. Les guerres ne sont rien d'autre que de gigantesques exécutions de masse, de soldats, de civils, de choses, de peuples et de paysages.
On a donc voulu, dans le cadre du nouveau parcours sur la peine de mort, insérer cette chanson de Fabrizio De André. Cette terrible chanson de ce terrible album qu'est Nous mourûmes tous à grand peine. Une chanson qui a des racines très anciennes, car le pendu a, de toujours, quasiment la fonction de condamné à mort « exemplaire », soit en raison de la honte particulière attachée à ce type d'exécution (à l'intérieur-même des condamnations à mort, il y a aussi l'extrême perversion des condamnation « nobles » et des « ignominieuses »), soit en raison des connotations rituelles et magiques qu'elle a assumées depuis les époques révolues. Ce n'est pas par hasard que le Pendu est une carte du tarot. L'afflux de sang soudain et forcé provoque chez l'homme pendu une érection et les femmes sous le gibet touchent le corps du mort pour assurer fécondité et virilité à leur compagnon. L'urine du pendu (une autre réaction physique usuelle) est recueillie et fait l'objet de rituels magiques. Et les pendus deviennent des figures symboliques, des personnages littéraires, des simulacres édifiants. L'arbre des pendus est une des images qui se transmet depuis la nuit des temps, une image en même temps symbolique et bien réelle (voir, par exemple, Strange Fruit).
En particulier, cette chanson de De André provient directement, même s'il n'en reprend pas le texte, de la Ballade des Pendus de François Villon, le grand poète maudit du Moyen-Âge, qui avait vu mourir sur le gibet ses amis. Une poésie qui fut par la suite mise en musique par Louis Bessières et interprétée par Serge Reggiani ; mais les influences villoniennes sont décisives aussi sur Brassens, auteur à son tour de diverses chansons où sont présents les pendus, parmi toutes La messe au pendu.[on ajoutera le merveilleux Verger du Roi Louis]. Mais dans sa chanson, Fabrizio De André va bien au delà. La tradition des pendus veut que ceux-ci, comme du reste beaucoup d'autres condamnés à mort, racontent leur triste vie et les motifs qui les ont conduits au gibet, en cueillant cette dernière occasion de demander pardon à Dieu et aux hommes ("mais priez Dieu que tous nous vueylle absouldre"). De André nous présente des pendus qui ne demandent aucun pardon.
Il nous présente des pendus remplis de fureur et de rancœur. Il nous présente un blasphème, pas une prière. Il nous présente une phrase qui devrait être rappelée à tous les gens qui, dans le monde, encore aujourd'hui, prononcent une condamnation à mort :
Avant même qu'elle fût finie
nous rappelâmes à ceux qui vivent encor
que le prix payé fut notre vie
pour un mal fait en une heure.
On
pourrait aller plus loin et rappeler à ceux qui vivent
encor, que volontiers et souvent
la vie est le prix à payer pour n'avoir rien fait de mal, ni même
une heure, ni même une minute. C'est même le prix réservé à
celui qui s'est refusé à faire le mal, vu que la pendaison est une
des pratiques les plus répandues pour l'exécution des déserteurs.
À celui qui donc se refuse à tuer, est réservée la peine
ignominieuse. La même appliquée à celui qui combat pour la liberté
contre un oppresseur; la photographie ci-dessus n'est qu'une des
milliers de preuves à cet égard.
Les
pendus de cette chanson sont des hommes jusqu'au bout. Ils ne se
prêtent pas à la peur du « divin », même pas au
dernier moment. Ils souhaitent unanimement que celui qui les a fait
finir de cette façon ait à subir le même destin. [Comme disait
Brassens : « Gare au Gorille !!!! »; De André aussi du
reste, qui le traduisit... NDT]. Ils en viennent à souhaiter du mal
aux croque-morts qui les a enterrés comme si de rien n'était, par
profession. Rien n'est plus loin de Brassens et de son humaine
compassion pour le « Fossoyeur ». Celle-ci est chanson de
rancœur. La rancœur de celui qui se voit arracher la vie par un
pouvoir qui a décidé sa mort, peut-être même le même pouvoir qui
bredouille de quelque chaire d'église que seul Dieu a le pouvoir de
donner et de retirer la vie, mais qui, ensuite, sur terre, agit tout
autrement.
C'est
un discours suspendu. La douleur ne génère pas ici de la
résignation, mais de la rage. La Ballade des Pendus de De André
est, dans ce sens, encore une chanson politique. De ces corps qui
lancent des coups de pieds au vent, on promet que l'histoire ne se
termine pas ici. Elle continue, et continuera pour toujours, en
criant contre.
Nous
mourûmes tous à grand peine
Engloutissant
notre ultime cri.
Balançant
des coups de pieds au vent,
Nous
vîmes s'estomper la lumière.
Notre
hurlement emporta le soleil
Notre
air se raréfia.
Des
cristaux de mots dirent
Notre
ultime blasphème.
Avant
même qu'elle fût finie
Nous
rappelâmes à ceux qui vivent encor
Que
le prix payé fut notre vie
Pour
un mal fait en une heure.
Puis
nous balançâmes dans le gel
D'une
mort sans abandon
En
récitant l'antique credo
De
ceux qui meurent sans pardon.
Que
celui qui se moqua de notre détresse
De
notre honte extrême et de notre façon
de
suffoquer, connaisse
Le
nœud du même étranglement.
Que
celui qui répandit la terre sur nos os
Et
reprit tranquillement son chemin
Parvienne
lui aussi bouleversé à la fosse
Dans
le brouillard du petit matin.
Que
la femme qui cacha par un sourire
Le
désagrément de se souvenir de nous,
Découvre
chaque nuit sur son visage
Une
insulte du temps et une scorie.
Nous
cultivons pour tous une rancœur
Qui
a l'odeur du sang perdu.
Ce
qu'alors, nous appelions douleur
Est
seulement un discours suspendu.
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