vendredi 1 juillet 2022

La Valse des Pronoms


La Valse des Pronoms


Chanson française — La Valse des PronomsMarco Valdo M.I. — 2022



LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.




LA ZINOVIE

Épisode 1 : Actualisation nationale ; Épisode 2 : Cause toujours ! ; Épisode 3 : L’Erreur fondamentale ; Épisode 4 : Le Paradis sur Terre ; Épisode 5 : Les Héros de l’Histoire ; Épisode 6 : L’Endémie ; Épisode 7 : La Réalité ; Épisode 8 : La Carrière du Directeur ; Épisode 9 : Vivre en Zinovie ; Épisode 10 : Le But final ; Épisode 11 : Les nouveaux Hommes ; Épisode 12 : La Rédaction ; Épisode 13 : Glorieuse et grandiose Doussia ; Épisode 14 : Le Bataillon des Suicidés ; Épisode 15 : Les Gens ; Épisode 16 : Jours tranquilles au Pays ; Épisode 17 : La Région ; Épisode 18 : Mémoires d’un Rat militaire ; Épisode 19 : L’inaccessible Rêve ; Épisode 20 : La Gastronomie des Étoiles ; Épisode 21 : Le Progrès ; Épisode 22 : Faire ou ne pas faire ; Épisode 23 : Le Bonheur des Gens ; Épisode 24 : La Sagesse des Dirigeants ; Épisode 25 : Les Valeurs d’Antan ; Épisode 26 : L’Affaire K. ; Épisode 27 : L’Atmosphère ; Épisode 28 : La Nénie de Zinovie ; Épisode 29 : L’Exposition colossale ; Épisode 30 : La Chasse aux Pingouins ; Épisode 31 : Le Rêve et le Réel ; Épisode 32 : La Vérité de l’État ; Épisode 33 : La Briqueterie ; Épisode 34 : L’Armée des Chefs ; Épisode 35 : C’est pas gagné ; Épisode 36 : Les Trois’z’arts ; Épisode 37 : La Porte fermée ; Épisode 38 : Les Puces ; Épisode 39 : L’Ordinaire de la Guerre ; Épisode 40 : La Ville violée ; Épisode 41 : La Vie paysanne ; Épisode 42 : La Charrette ; Épisode 43 : Le Pantalon ; Épisode 44 : La Secrète et la Poésie ; Épisode 45 : L’Édification de l’Utopie ; Épisode 46 : L’Ambition cosmologique ; Épisode 47 : Le Manuscrit ; Épisode 48 : Le Baiser de Paix ; Épisode 49 : Guerre et Paix ; Épisode 50 : La Queue ; Épisode 51 : Les Nullités ;




LA SOCIÉTÉ OUVERTE


Maxime Kantor2002













Dialogue Maïeutique


Le je, le tu, l’il, le moi, le toi, le lui, le nous, tels sont les pronoms de la valse, sans oublier l’eux, dit Marco Valdo M.I. ; ainsi s’explique le titre de la chanson.


Moi, dit Lucien l’âne, je trouve que ça n’explique pas grand-chose ; alors, si tu voulais m’expliquer plus encore.


Évidemment, répond Marco Valdo M.I. ; d’ailleurs, je m’attendais à ta demande. Enfin, soit ! Quand même, tous ces pronoms sont ceux qui valsent dans la chanson. Bref, en Zinovie, ce qui compte et s’impose à chacun, c’est le nous ; c’est le pronom unificateur, égalisateur, assimilateur. Comme il est dit dans la chanson :


« Nous, c’est la base de la vie,

La volonté irrésistible de la Zinovie. »


En fait, le nous, c’est l’être social, le fondement de la société.


Voilà pour le nous, dit Lucien l’âne, et les autres ?


Oh, dit Marco Valdo M.I., les autres ? Les autres, en principe, n’existent pas, ils ne peuvent exister, il ne peut être question de moi, de je, tu, il, lui qui ont le gros défaut de faire exister un individu. Donc, je résume : là-bas, en Zinovie, on existe en bloc. Le nous est un en soi, le seul possible, car le nous fait la société. On ne saurait accepter sa décomposition en particules distinctes et autonomes.


J’entends bien, dit Lucien l’âne, mais qu’en est-il de l’eux dont tu as mentionné l’existence au début de notre dialogue. Il me semble que ce n’est pas le nous.


Ah l’eux !, dit Marco Valdo M.I., l’eux, c’est autre chose encore. L’eux, c’est une entité plurielle comme le nous, mais d’une autre nature. Alors que le nous est une entité compacte, multiforme et à usage multiple, l’eux se dissémine dans toute la société ; rien ne distingue les eux, sauf que comme le dit le moi de la chanson :


« En Zinovie, les Eux, ce sont les maîtres ;

En Zinovie, on sait les reconnaître. »


Il y a certainement intérêt à le faire, car les Eux sont le bras armé — parfois en uniforme ; souvent, en civil — du Grand Nous qu’est la Zinovie :


« En Zinovie, le moi doit se dissoudre,

Ou Eux le réduiront en poudre. »


Je me disais bien, conclut Lucien l’âne, que je n’aimerais pas vivre dans cette société zinovienne et qu’à la première occasion, il faudrait que je me défile. Enfin, tissons le linceul de ce vieux monde oppressant, fermé, étouffant, mortel, mortifère et cacochyme.



Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




En Zinovie, l’individu est mal vu.

En Zinovie, le moi est mal venu,

L’individu pense je, l’individu dit moi ;

En Zinovie, je et moi ne se peuvent pas.
En Zinovie, dans le jeu du je et du nous,

En Zinovie, il faut user du nous.

Le nous, c’est l’assemblée, c’est la collectivité

Le penchant au moi est aussitôt dénoncé.

Au bout de la logique du je-nous,

L’individu n’est plus rien du tout.

En Zinovie, le nous est au pouvoir

En Zinovie, le moi se terre dans le noir.


Le nous, c’est l’instinct social

C’est le troupeau, c’est le sens tribal.

Nous, ce n’est ni toi, ni moi, ni lui ;

C’est un certain, c’est un autre.

Nous dit que tout est nôtre.

Rien à toi, rien à moi, rien à lui.

Nous, c’est la base de la vie,

La volonté irrésistible de la Zinovie,

De l’Histoire, c’est la marche d’acier.

Si je, tu, il bronchent, nous les écrase du pied.

Pas de moi, pas de je, nulle compromission,

C’est le nous ou le camp de rémission.


En Zinovie, il faut boire au progrès.

À tout hasard, car on ne sait jamais.

En Zinovie, pays du nous vainqueur,

Où le nous homogène est protecteur.

Le moi n’est rien, le nous est tout.

L’anonyme est le fondement du nous.

En Zinovie, le moi doit se dissoudre,

Ou Eux le réduiront en poudre.

C’est d’Eux que dépend chaque jour.

En Zinovie, Eux te surveillent toujours.

En Zinovie, les Eux, ce sont les maîtres ;

En Zinovie, on sait les reconnaître.


En Zinovie, on vit des temps curieux.

Je n’ai rien à faire avec Eux.

Ça ne me plaît pas, tout ça.

C’est comme ça ; je ne peux pas.

Ni auxiliaire, ni collaborateur,

Pas même occasionnel informateur.

Que suis-je ? Pour Eux, un rien.

De moi, Eux n’ont pas besoin ;

Pour Eux, je suis un inutile.

Je me refuse à prendre leur parti ;

Dans le Nous, je me fais tout petit

Et discrètement, je quitte la file.


jeudi 30 juin 2022

ZAPATA N’EST PAS MORT

 

ZAPATA N’EST PAS MORT


Version française — ZAPATA N’EST PAS MORT — Marco Valdo M.I. — 2022

Chanson italienne — Zapata non è mortoCasa del Vento — 2002




ZAPATA N’EST PAS MORT

José Clemente Orozco1930



Dialogue maïeutique


Mon cher ami Lucien l’âne, réjouis-toi, gaudeamus, réjouissons-nous : Zapata n’est pas mort. Enfin, façon de parler. C’est le titre d’une chanson de Casa del Vento — Zapata non è morto, chanson d’il y a vingt ans, dont je propose une version française, intitulée fort opportunément ZAPATA N’EST PAS MORT ; mais c’est aussi le titre qu’on pourrait donner au tableau que le peintre mexicain José Clemente Orozco fit déjà en 1930. Façon de parler ou incantation de mémoire, oui, Emiliano Zapata n’est pas mort.


Très bien, répond Lucien l’âne, voilà qui nous réjouit. Mais au fait, qui était ce Zapata, quand a-t-il vécu, qu’a-t-il fait et de quoi est-il mort ? Et puis, que raconte la chanson ?


D’abord, répond Marco Valdo M.I., à tout señor, tout honor, rendons justice à Emiliano Zapata, lequel était né au Mexique en 1879 et y est mort quarante ans plus tard, piégé et assassiné à la suite d’une déshonnête machination, d’une vénale fourberie, d’une trahison. Sur sa tombe, on a écrit :


« À l’homme représentatif de la révolution populaire

À l’apôtre de l’agrarisme, au visionnaire qui jamais ne perdit la foi
À l’immortel
EMILIANO ZAPATA
rendent cet hommage ses compagnons de lutte. »


Ainsi, comme on peut le voir, il fut et reste, d’ailleurs, un « apôtre de l’agrarisme » (question toujours en suspens de « la terre aux paysans »), un défenseur des paysans pauvres et un animateur de la révolution au Mexique et par-delà, à l’Amérique latine. Quant à la chanson, elle est une sorte de lamentation révolutionnaire et revendicatrice des péons qui réclament terre, justice et liberté. En gros, le programme que promouvait déjà Emiliano Zapata. Aujourd’hui, la misère est toujours encore présente et pesante dans les villages et les campagnes dans le Chiapas et au Mexique et le spectre d’Emiliano Zapata continue à animer la protestation des paysans pauvres bien au-delà du Mexique au travers de l’altermondialisme. Elle indique la filiation directe entre l’Armée Zapatiste de Libération Nationale qui par la prise de San Cristobal de la Casas en 1994, lançait la guérilla dans le Chiapas, menée par le « sous-commandant Marcos ».


Ah, dit Lucien l’âne, voilà un spectre dont l’illumination dure, car il me semble qu’il y a bien un siècle depuis la disparition d’Emiliano Zapata. Et, pour ce que j’en sais, il s’agit d’une phase de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches et les puissants font aux pauvres et aux miséreux afin de maintenir leurs privilèges, de renforcer leur domination et d’accroître leurs richesses. Cela dit, tissons le linceul de ce vieux monde dominateur, exploiteur, inéquitable, inégal et cacochyme.



Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane







Pas un jour supplémentaire

De maladie et de douleur,

Assez de la pauvreté et de la misère !

Assez de l’humiliation et du malheur !

Nous avons les dos marqués

Par le pouvoir et par l’histoire.

La lutte révolutionnaire

Dans la jungle Lacandone a commencé.

Les paysans sans terre,

Écrasés par le capital,

La mondialisation et les multinationales.

Se sont organisés.

Jusque dans les villages éloignés,

Le sous-commandant Marcos est là,

Avec nous, il se battra.

Pour que tous, on gagne,

Il a demandé aux montagnes

Justice et liberté.

Justice et liberté !


Non, non, Zapata n’est pas mort !

Avec nous, il se battra encore.

Aux montagnes, il a parlé

De la terre et de la liberté.


Nous sommes partis de San Cristobal

Afin que le monde prenne conscience

Que le choix libéral

A détruit notre existence.

Nous n’avons pas d’hôpital, pas d’écoles

Notre peuple est analphabète

Et les enfants sans hôpital, sans école

Meurent d’infections comme des bêtes.

Le sous-commandant Marcos est là,

Avec nous, il se battra.

Pour que tous, on gagne,

Il a demandé aux montagnes

Justice et liberté,

Justice et liberté !

Somo todos indios del mundo,

Somo todos indios del mundo.


Non, non, Zapata n’est pas mort !

Avec nous, il se bat encore.

Aux montagnes, il a parlé

De la terre et de la liberté.

mercredi 29 juin 2022

LE PAIN ET LES ÉPINES

 

LE PAIN ET LES ÉPINES



Version française — LE PAIN ET LES ÉPINES — Marco Valdo M.I. — 2022

Chanson italienne - Il pane e le spine - Casa del Vento - 2022






LE PAIN DANS LA ROME ANTIQUE





Dialogue maïeutique


« Le Pain et les Épines » ?, sursaute Lucien l’âne, ça me rappelle furieusement l’adage de la Rome antique « Panem et circences », qu’on pourrait traduire par « Le Pain et les Jeux (du cirque) ».


L’allusion est évidente, dit Marco Valdo M.I., et tout aussi évidente est l’intention polémique ; il s’agit de montrer l’apparence et la réalité, non pas du monde antique, mais plutôt d’un monde contemporain intemporel, le monde de la misère ou à tout le plus, celui de la pauvreté. Regarde bien que dans le binôme romain, comme dans celui de la chanson, il est question de pain tandis que face aux jeux (du cirque — ce qui à présent se traduirait par la consommation, l’apparence, le superflu), on trouve les épines.


Je vois, dit Lucien l’âne, la situation est plus dure.


En fait, dit Marco Valdo M.I., elle est différente et part d’une intention différente et son énonciation ne provient pas du même interlocuteur. À Rome, il s’agissait d’une politique sciemment mise en place par le pouvoir (les riches et les puissants) pour satisfaire et apaiser la plèbe toujours revendicatrice et remuante, à savoir cette partie des citoyens qui votaient à Rome ou en tout cas, comptaient en ce qu’ils étaient paradoxalement ici les remparts du système. Comme bien tu penses, cela excluait les miséreux et les esclaves.


Je comprends, dit Lucien l’âne, ceux que représentaient les tribuns et qui avaient l’émeute facile.


De l’autre côté, répond Marco Valdo M.I., celui de la chanson, l’interlocuteur est la société elle-même et les gens qui ne trouvent presque toujours que des épines n’ont que peu à voir avec cette « plèbe » ; ils sont en dehors ou en deçà du jeu social rythmé par la consommation, le pouvoir d’achat, l’aspiration à plus, l’envie de la richesse, de son apparence ou de son semblant. La chanson ne réclame pas du superflu ; d’ailleurs, elle ne réclame rien. Elle se plaint du manque de l’essentiel et d’une vie réduite à l’attente de la réalisation d’une promesse. Je me demande tout de même si ce Saint Antoine de la chanson ne serait pas le cousin germain de Saint Glinglin. D’où sans doute, ce proverbe de ma grand-mère : « Saint Antoine de Padoue, grand voleur, grand filou, rendez ce qui n’est pas à vous ! » qui pourrait bien s’appliquer ici.


Finalement, demande Lucien l’âne, que raconte-t-elle cette chanson ?


Oh, c’est assez simple, répond Marco Valdo M.I. c’est un gars qui raconte sa misère et les rebuffades qu’il subit (lui et tous ses semblables) tout au long de sa vie. Il manque de pain (l’essentiel) et quand il pense en saisir, il ne trouve que des épines et se pose la question de son avenir.


« Pour le pain qu’on n’a pas,

Combien d’épines, on aura ? »


Oh, dit Lucien l’âne, des filles, des gars et des situations pareils, j’en ai croisés des tas au cours de mes pérégrinations et une longue cantilène résonne dans les vents du monde, comme en chantait déjà le Chant des Fileuses ou La Complainte des Tisserandes et malgré les indéniables progrès, elle a encore de beaux (ou de laids) jours devant elle.


Certains disent qu’il suffit de changer le monde, reprend Marco Valdo M.I. ; c’est bien beau, mais comment ? Je ne suis malheureusement pas un chat et je n’ai qu’une seule vie et j’y tiens. La Vie c’est comme une dent, disait Vian. Je n’ai aucune vocation au martyre, fût-ce en vue d’un avenir radieux. Et puis, il change tout seul le monde et la vraie question pour chacun, c’est comment vivre dans le monde tel qu’il est et tel qu’il change.


Alors, dit Lucien l’âne, quant à nous, tissons le linceul de ce vieux monde riche, misérable, inerte, insensible, changeant, mutant et cacochyme.



Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Le soleil est encore haut

Et vous, vous allez dormir tôt

Et vous nourrir de rêves sans fin

Pour apaiser la faim.


Le toit est une voile

Où mille étoiles

Gouttent dans les seaux

Où mon cœur prend l’eau.


L’amour d’une grand-mère

À la fois père et mère

Et un seul vêtement

Usé à laver souvent.


Avec la lampe, le soir

Devant le foyer,

Le bain dans une baignoire

Et la tête à gratter.


Pour le pain qu’on n’a pas,

Combien d’épines, on aura ?

Pour le pain qu’on n’a pas,

Combien d’épines, on aura ?


À la Saint-Antoine, à notre misère,

Ils donneront tous du pain

Et de l’autre côté de la rivière,

On ramènera un sac plein.


Et je resterai jusqu’au soir

Seul à attendre dans l’espoir

Qu’au pied du mont,

On appelle mon nom.


Pour le pain qu’on n’a pas,

Combien d’épines, on aura ?

Pour le pain qu’on n’a pas,

Combien d’épines, on aura ?


Écoutez les sirènes !

Ils viennent bombarder.

Et vous, fuyez dans la plaine !

Il n’y a qu’à espérer.


Vous verrez, ils vont repartir

Et vous vous rendormirez.

Un jour, la guerre va finir

Et à rêver, vous recommencerez.


Quand
la gamine d’à côté

A jeté un quignon

Au milieu d’un buisson,

J’aurais voulu le manger.


J’avais tellement faim,

Mais j’avais tant de guigne

Qu’au milieu des épines,

Je n’ai pu le prendre en main.


Pour le pain qu’on n’a pas,

Combien d’épines, on aura ?

Pour le pain qu’on n’a pas,

Combien d’épines, on aura ?