samedi 22 janvier 2022

DANS LE TRAIN

 

DANS LE TRAIN

Version française – DANS LE TRAIN – Marco Valdo M.I. – 2022

d’après la traduction italienne Nel treno de Andrea Tognina ( --> A – Rivista Anarchica n° 417, giugno 2017)

et du texte original de la

chanson suisse – alémanique (Bärndüüdsch) – Ir ysebahnMani Matter – 1972


Paroles et musique : Mani Matter
Album : Ir Ysebahn [1973]


Mani Matter (de son vrai nom Hans-Peter Matter) est né le 4 août 1936 à Herzogenbuchsee et mort le 24 novembre 1972 à Kilchberg.





Mani Matter était un grand consommateur de deux choses : les cigarettes et les voyages en train. À tel point que l’une de ses photographies les plus célèbres le montre penché à la fenêtre d’un wagon non-fumeur, son éternelle cigarette à la bouche. Cette chanson a également donné son nom à un de ses albums entiers, sorti à titre posthume en 1973, intitulé Ir Ysebahn (« À la gare »), dont la couverture représente un Mani Matter plutôt absorbé, assis dans un vieux wagon vide, helvétiquement très propre et légèrement inquiétant, avec ses sièges en bois. La chanson que je vais vous présenter étant l’une de ses dernières, il est presque impossible de ne pas y déceler une sorte de sombre présage de la mort ; mort qui, pour Mani Matter lui-même, infatigable voyageur en train, s’est produite dans un terrible accident de voiture. Mais ce n’est pas tout, bien sûr ; une sorte de parabole humaine se déroule souvent dans les trains. Vous savez, même dans les trains d’aujourd’hui, ces séries de quatre places sont disposées deux par deux les unes devant les autres ; de sorte que, du moins lorsqu’il n’y avait pas de « distanciation sociale » (qu’il serait plus approprié, à mon avis, de qualifier d’asociale), deux personnes voyagent dans le sens de la marche du train et les deux autres dans le sens opposé. Je fais partie de ces personnes et j’évite ce genre de situation dans la mesure du possible, même si j’ai une préférence évidente pour les sièges à quatre voies, qui me permettent d’étirer un peu mes longues jambes. Il arrive que l’on ne puisse pas, et même que l’on se retrouve face à des inconnus qui ont envie de discuter, qui sont souvent en colère contre le monde entier et qui n’admettent aucune forme de contradiction de l’inconnu en face d’eux. Non seulement Mani Matter s’est rendu compte que, parfois, ce genre de choses se termine mal, par des mauvais mots et même par des coups. Pour vous dire la vérité, j’ai eu quelques discussions animées dans un train (et dans un bus), mais je n’en suis jamais venu aux mains. C’est peut-être aussi pour cela que j’essaie toujours de trouver un endroit dans le train où personne ne me demande mon avis sur tel ou tel sujet, ou n’essaie de me faire la conversation. Mais j’ai été témoin de discussions qui ont frôlé les coups de poing. La petite guerre des trains du quotidien.


Et ainsi, lentement, vous arrivez à la fin de la ligne, à la station finale……

« On peut dire que c’est précisément le choc de sa mort qui a fait naître une sorte de mélancolie et de pressentiment lugubre de la mort qui, plus ou moins en filigrane, a imprégné sa poésie. […] ([La station Rorschach – en plus d’avoir le son sinistre des célèbres taches de test psychologique – est un endroit en Suisse proche de la frontière avec l’Autriche, donc vraisemblablement un terminus)".


Vous avez peut-être remarqué le texte à l’intérieur d
es guillemets. Lorsque, sur ce site, des mots sont mis en exergue, il s’agit généralement d’une citation. Oui, parce que, en Italie, ce n’est pas la première fois que quelqu’un parle de Mani Matter ; peut-être même un peu… inspiré par votre serviteur, Alessio Lega avait écrit quelque chose sur Mani Matter dans le n° 417 de " A – Rivista Anarchica " en juin 2017. Probablement la seule chose sur Mani Matter qui ait jamais été imprimée dans une publication appartenant au territoire italien (en Suisse, selon toute probabilité, il doit y avoir quelque chose en italien). Entre autres choses (et on y trouve aussi, bien que légèrement modifiée, mon ancienne traduction de Dynamit), il parle aussi brièvement de cette chanson qui nous est présentée aujourd’hui et, en outre, me fournit une autre pausetten car, je vous le garantis, traduire de l’alémanique bernois n’est pas une sinécure (et j’entends déjà le fameux petit oiseau gazouiller autour de moi : « Mais est-ce que le médecin vous a ordonné de le faire… ?"). La traduction italienne qui accompagne cette chanson n’est pas la mienne ; elle est parmi les cinq qui figurent sur cette page de Rivista Anarchica. L’une est de moi (celle de Dynamit, en fait) et les autres sont d’Andrea Tognina. Comme l’écrit Alessio Lega (et voici à nouveau la citation) :

« La réalisation de cet article a été possible grâce à l’extraordinaire travail de diffusion culturelle de Riccardo Venturi et du site « Chansons contre la guerre » et surtout d’Andrea Tognina qui non seulement nous a fait connaître Mani Matter, mais nous a donné les clés pour entrer au cœur de cette façon particulière d’être suisse (en plus de nous avoir fait goûter du vrai gruyère). Si Mani Matter repose là, à deux pas de Michail Bakounine, c’est peut-être un hasard, mais certainement pas une disgrâce. »


J’ai ainsi le plaisir de rendre hommage à Alessio Lega pour ses paroles, à Andrea Tognina (que je ne connais pas, mais que je salue tout de même si par hasard il avait la chance de lire ces lignes) et à « A-Rivista Anarchica », une revue dans laquelle, pendant des années et des années, Alessio Lega a tenu une rubrique intitulée "…e Compagnia Cantante », dans laquelle il passait en revue la chanson de chaque pays et dans chaque langue. Malheureusement, comme vous pouvez le constater, je parle au passé. « A-Rivista Anarchica » a cessé de paraître il y a peu, et d’une manière inattendue et tragique, cela a aussi un rapport avec les trains. Son initiateur et directeur, Paolo Finzi, s’est donné la mort à l’été 2020 ; “dieu” n’a pas décidé, c’est lui qui a décidé. Un jour d’été de l’an I de la pandémie, pour des raisons qui n’appartiennent qu’à lui, il a marché pendant une heure pour rejoindre le train sur une voie ferrée en Romagne, près de Forli ; et, finalement, le train est arrivé. La fin de la ligne, comme le Rorschach de la chanson de Mani Matter. Avec Paolo Finzi, la Rivista Anarchica est partie, la Compagnia Cantante est partie et mille autres choses sont parties, dont la seule grammaire en italien du romani, la langue des Roms, publiée par “A” dans un énorme encart il y a quelques années.


Les trains, en effet. Les trains qui partent et les trains qui arrivent. Ceci termine ma pausetten ; nous reviendrons, dès les prochains chants, explorer les petites chansons de l’avocat Matter de façon autonome, avec peu de compagnons de route et encore moins de pistes déjà tracées. [RV – Riccardo Venturi]








Pour voir d'où vient le vent,

Les uns s’asseyent face vers l’avant,

Dos à la direction d’où vient

Le train.


De l’autre côté, où on voit

Vers où le train s’enfuit,

Les voyageurs s’asseyent vis-à-vis

Pour voirva le convoi.


Du côté où le train s’en va

Et le dos à l’envers.

C’est la loi du chemin de fer

Que le train roule tout droit.


De là, il est évident

Que chacun prétend

Que du bon côté, il mate

Et alors voilà,

Ils s’insultent et se battent.

Et le train s’en va tout droit.

Et quand le contrôleur arrive finalement,

Il ne se soucie pas de la question ;

Il dit juste : « La prochaine station,

C’est Rorschach, terminus et tout le monde descend. »

mardi 18 janvier 2022

La Région

 


La Région


Chanson française – La Région Marco Valdo M.I. – 2022




LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.




LA ZINOVIE

Épisode 1 : Actualisation nationale ; Épisode 2 : Cause toujours ! ; Épisode 3 : L’Erreur fondamentale ; Épisode 4 : Le Paradis sur Terre ; Épisode 5 : Les Héros de l’Histoire ; Épisode 6 : L’Endémie ; Épisode 7 : La Réalité ; Épisode 8 : La Carrière du Directeur ; Épisode 9 : Vivre en Zinovie ; Épisode 10 : Le But final ; Épisode 11 : Les nouveaux Hommes ; Épisode 12 : La Rédaction ; Épisode 13 : Glorieuse et grandiose Doussia ; Épisode 14 : Le Bataillon des Suicidés ; Épisode 15 : Les Gens ; Épisode 16 : Jours tranquilles au Pays





Épisode 17





TOUT VA BIEN CHEZ NOUS











Dialogue Maïeutique




Sans doute, Lucien l’âne mon ami, la région – c’est le titre de la chanson – est une notion floue, un concept vague, une entité éminemment élastique et d’une certaine manière, assez insaisissable.


Oui, dit Lucien l’âne, mais il suffit de dire son nom pour qu’on la situe et qu’on puisse en évaluer les contours, le relief, l’hydrographie, en situer les villes, les villages, les routes, les chemins de fer, les ports, les aéroports, que sais-je ? En déterminer la population et même, grosso modo, le climat. Dans l’ensemble, c’est généralement assez clair.


Généralement, c’est le cas de le dire, répond Marco Valdo M.I., vu que la région – après la grandiose révolution avait hérité du nom d’un général, puis, après qu’on l’eut déclaré félon et fusillé, de celui d’un autre général – son exécuteur, lequel a depuis été lui aussi effacé. Donc, à l’heure présente, pour ce qui est de cette région de Zinovie, c’est toute une histoire, car on ne peut ni la nommer, ni la situer. C’est un fantôme géographique, un ectoplasme historique ; c’est tout juste si on peut croire à son existence. Et pourtant, elle existe, elle est bien réelle et pour ce que j’en sais, elle n’est seule dans son genre.


Soit, dit Lucien l’âne, mais en vérité, je ne comprends pas bien de quoi elle vit cette région.


Je vais te résumer l’affaire, dit Marco Valdo M.I. ; d’abord, rappelons qu’une région, au sens où on l’entend ici, c’est une partie d’un ensemble plus grand ; le plus souvent, une partie d’un pays, d’un État, comme c’est le cas ici. Pour celle qui nous occupe, elle n’a pas de nom, elle est anonyme par destination. Elle n’apparaît nulle part sur les cartes, elle n’a pas d’histoire, on ne peut l’identifier. On la traverse sans la voir. Tout ça volontairement, obligatoirement, car c’est une région militaire nimbée par le secret d’État.


C’est tout ce que tu peux m’en dire ?, demande Lucien l’âne.


Certes non, répond Marco Valdo M.I. ; la chanson nous apprend bien d’autres choses à son sujet.

— Elle a connu la glorieuse révolution ;

— Son nom, quand elle a pu en avoir, était celui d’un héros du moment ; elle en a changé plusieurs fois.

— On y a créé un conscientorium afin de soigner la conscience politique des gens ;

— Elle fut antérieurement une région rurale prospère et elle vit à présent dans la disette alimentaire.

— On y trouve un camp de prisonniers en plus du conscientorium et de ses cinquante mille pensionnaires.

— les pensionnaires, les prisonniers et les jeunes de la région sont contraints au travail local.


Oh, dit Lucien l’âne, il y a en effet de quoi la cacher.


Selon ce qu’en dit la chanson, dit Marco Valdo M.I., on la camoufle très bien, mais on y a construit une petite ville, entièrement pensée – n’y sont tolérés que des habitants fiables – pour donner une belle image aux visiteurs étrangers. Celle-là, on peut la voir, la visiter et même, rencontrer ses habitants.


Eh bien, dit Lucien l’âne, en confidence, de mes propres oreilles, j’ai entendu dire que ce genre de choses existent ailleurs, mais je n’y suis jamais allé dans ces pays ; quant à la Zinovie, comme toi, je la découvre. Cela dit, tissons le linceul de ce vieux monde menteur, camouflard, misérable, malheureux et cacochyme.



Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Nul ne se souvient plus du nom

Ancestral et vénérable de notre région,

Son nom d’avant la glorieuse révolution ;

Ni du nom d’un général de grand renom,

Dont notre région hérita ;

Fusillé, son justicier lui succéda.

Depuis, on vit dans la nouvelle ère.

Tache blanche sur les cartes routières,

Néant traversé par le chemin de fer,

Notre région est zone militaire,

Plus personne ne vient là ;

Son nouveau nom est un secret d’État.


Si notre pays voyait dans un autre pays

Traiter les habitants comme ici,

Il s’indignerait à grands cris.

Chez nous, on édifie le paradis.

Pour ménager cet avenir radieux,

On aménage un présent précautionneux.

Les autorités écrivent notre histoire,

En grande part forcément illusoire.

Comme les discours n’arrivent pas

À soigner la conscience publique,

On a créé de vastes sanatoriums politiques,

Ce sont les conscientoriums de notre État.


Nos chefs sages et bien aimés

Ont réparti toute l’humanité

Équitablement en deux parts :

Nous, d’un côté ; le reste, autre part.

Nous, le concentré du meilleur,

On surpasse ce qui se fait ailleurs.

L’absence de viande, le manque de blé ;

La disparition des patates et des choux.

Tout va bien chez nous.

Nos dirigeants l’ont décidé :

L’élan du peuple, de la région, la solidarité

Vont multiplier par cinq la production de tout.


Avant la révolution grandiose,

Notre région produisait plein de choses :

Du beurre, de la viande, des patates, du blé.

Il y avait à manger ; c’était un pays agricole arriéré.

C’est maintenant une région industrielle.

On a un camp, des usines, on produit du papier,

Des calculatrices, des avions, des poubelles.

On fait travailler les jeunes et les prisonniers,

Et les cinquante mille pensionnaires

De notre conscientorium exemplaire.

On a bâti une ville modèle de l’autre côté

Qu’on fait visiter aux étrangers.

mercredi 12 janvier 2022

Jours tranquilles au Pays

 



Jours tranquilles au Pays


Chanson française – Jours tranquilles au Pays Marco Valdo M.I. – 2022




LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.


LA ZINOVIE

Épisode 1 : Actualisation nationale ; Épisode 2 : Cause toujours ! ; Épisode 3 : L’Erreur fondamentale ; Épisode 4 : Le Paradis sur Terre ; Épisode 5 : Les Héros de l’Histoire ; Épisode 6 : L’Endémie ; Épisode 7 : La Réalité ; Épisode 8 : La Carrière du Directeur ; Épisode 9 : Vivre en Zinovie ; Épisode 10 : Le But final ; Épisode 11 : Les nouveaux Hommes ; Épisode 12 : La Rédaction ; Épisode 13 : Glorieuse et grandiose Doussia ; Épisode 14 : Le Bataillon des Suicidés ; Épisode 15 : Les Gens ;


Épisode 16




LES GUIDES SUR LA PLACE


Ivan Nikiforov - 1970








Dialogue Maïeutique




Jours tranquilles au pays, dit Lucien l’âne, c’est là un beau titre et j’ai comme l’impression de l’avoir déjà vu.


Pas étonnant, Lucien l’âne mon ami, que tu aies une impression de déjà-vu, car il s’inspire directement et à raison du titre d’un célèbre roman d’un voyageur, roman dont le titre est « Jours tranquilles à Clichy », écrit par l’exilé étazunien Henry Miller, qui disait de ce long passage à Paris : « Quand je repense à Clichy, j’ai le souvenir d’un petit séjour au paradis. », propos que je ne peux m’empêcher de raccrocher à la quatrième étape de ce voyage en Zinovie, que j’avais intitulée : «  Le Paradis sur Terre ». Évidemment, ce sont des paradis très différents.


Je m’en doute, dit Lucien l’âne. Pour moi, j’ai l’idée que ça n’a rien à voir. Cependant, parle-moi maintenant de ces jours tranquilles en Zinovie. 


On y parle, répond Marco Valdo M.I. ; au fait, ce « on » est vraiment le mot qui convient, précis, impersonnel et anonyme, qui sous ses deux lettres se fait l’écho de toutes sortes d’interlocuteurs zinoviens ; par ailleurs, ce « on » est sans doute un des plus grands acteurs de la vie zinovienne, mais j’y reviendrai un peu plus tard. Dans ce voyage en Zinovie, on entend tout un charivari qui vise probablement les guides et autres responsables du pays et pas seulement ceux d’hier ou d’avant-hier. D’abord, il faut préciser que le guide est une institution très ancienne en Zinovie ; elle remonte à la nuit des temps, quand la Zinovie n’était encore qu’un embryon de ce gigantesque pays qu’elle est devenue au fil des temps. Le guide en lui-même est une figure centrale de toute configuration de groupe en Zinovie ; il surgit spontanément dans tout agglomérat humain en voie de stabilisation. Ainsi, il y a en haut de la pyramide zinovienne « Le Guide » et depuis la révolution grandiose, il y en a eu une kyrielle ; celui-là, on le dit le guide suprême ; c’est le guide des guides, qui eux-mêmes, vraies poupées gigognes, sont les guides de multitudes de guides de moins en moins suprêmes, mais qui toujours incarnent Le Guide, incarnation suprême du peuple. En gros, cette Zinovie a cent ans ; c’est elle qui se révèle aux voyageurs. Considérons donc ce voyage comme une exploration, notons en les échos et laissons dire les chansons.


Eh, dit Lucien l’âne, on dirait que tu as oublié que tu m’as promis de me parler du « on » et de son rôle apparemment essentiel en Zinovie.


Juste, répond Marco Valdo M.I. ; il me faut m’exécuter. Donc, le « on » apparaît dans la troisième strophe :


« Il y a quelque chose de gluant, de pourri, de retors.

Ce que c’est, je ne sais pas. On veut me faire du tort. »


et dans la quatrième également :


« À l’époque, celle de la gloire d’antan,

On suivait l’esprit du temps,

Marche triomphale, révolution grandiose,

On ne posait pas de questions.

Cinq ans au camp, ce n’était pas grand-chose.

À présent, avec l’évolution,

On nie les disparitions, on dément ;

Cependant, on y colle les gens comme avant. »


Il s’agit bien de « on » sans pourtant être les mêmes. Le « on » est protéiforme. On trouve ici seulement certaines de ses personnifications, car il en a beaucoup d’autres. Il y en a de trois sortes ici :

— le premier « on », celui de « On veut me faire du tort », c’est une entité mystérieuse, faite d’ombres cachées et fuyantes, ce sont des « on » honteux ;

— le second, c’est le « on » collectif, celui qui dit : « On suivait l’esprit du temps / On ne posait pas de questions » ; il rapporte l’avis commun d’un grand nombre et qui protège les gens de l’avoir exprimé.

— le troisième, est très évident, il aime à faire planer son ombre sur la société et il aurait plutôt tendance à faire fuir – c’est le « on » dominateur, imbus de sa puissance. C’est le « on » qui nie les disparitions, qui dément, qui colle les gens dans les « y » de on y colle. Les « y », ce sont les prisons, les camps, les institutions psychiatriques (Mémorial)


Oui, dit Lucien l’âne, mais allez saisir le « on », toujours il s’échappe et c’est sa raison d’être à cet être Potemkine. Quant à nous, tissons le linceul de ce vieux monde intranquille, populaire, regrettable, triomphal, grandiose et cacochyme.



Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



En Zinovie, le guide nous éclaire.

Tout l’art doit être populaire.

L’œuvre commune, l’enfant de la nation,

La création est affaire de tradition,

L’art est patrimonial et folklorique :

Cuillères, tasses, objets en bois peint ;

Broderies et foulards « faits main » ;

Poupées-gigognes, chansons historiques,

Sagas, légendes et bylines rimées

Par de vieilles femmes inventées.

Tout l’art populaire est sacré,

C’est le cœur du peuple incarné.


En Zinovie, les gars et les filles un jour

Perdent distraitement leur virginité ;

Loin dans les temps passés, suranné,

A-t-il jamais existé ce premier amour ?

L’amour, le roman, les vrais béguins,

Les joies, les tendresses, les chagrins,

Ici, les gens vivent les sentiments plus tard.

La petite voisine est enceinte, chose regrettable.

Où trouver un mari convenable ?

Il faut régler ça sans retard.

Sinon, elle va se pendre, elle va se noyer.

Déjà marié, il lui disait que c’était sans danger.

 

L’autre jour, j’avais des amis en soirée.

On m’a dénoncé. La milice a débarqué.

Les agents ont exigé les papiers.

Ils ont tout noté. Ma soirée était gâchée.

Derrière mon dos, sous mes pieds, autour de moi,

Il y a quelque chose de gluant, de pourri, de retors.

Ce que c’est, je ne sais pas. On veut me faire du tort.

Qui c’est ? Et pourquoi ? Et pourquoi moi ?

Les amis sont repartis immédiatement.

Depuis, un juge d’instruction m’a convoqué,

Il dit : il faut purger le pays des dissidents.

Dix heures durant, il m’a interrogé.


En Zinovie, il est facile à présent

D’être courageux et intelligent ;

À l’époque, celle de la gloire d’antan,

On suivait l’esprit du temps,

Marche triomphale, révolution grandiose,

On ne posait pas de questions.

Cinq ans au camp, ce n’était pas grand-chose.

À présent, avec l’évolution,

On nie les disparitions, on dément ;

Cependant, on y colle les gens comme avant.

C’est juste une question de prix

Pour vivre tranquille sa vie ici.