dimanche 14 mars 2021

J’AI INVENTÉ UNE MONTRE

J’AI INVENTÉ UNE MONTRE


Version française – J’AI INVENTÉ UNE MONTRE – Marco Valdo M.I. – 2021

D’après la version italienne de Riccardo Venturi, Ho inventato un orologio – 2021

d’une chanson suisse alémanique en Bärndüüdsch (bernois) – I han en Uhr erfundeMani Matter – 1966



HOMME – HORLOGE – LIT

Edvard Munch – 1940





Les célèbres caractères de la Suisse, en ordre dispersé : les banques suisses, les vaches suisses, le chocolat suisse, la neutralité suisse, les fromages suisses et, naturellement, les montres suisses. Ces dernières sont même passées en proverbe, ou une façon de dire, pratiquement dans le monde entier : on dit, oui, « précis (ou ponctuel) comme une montre », mais si l’on veut renforcer le concept, on dit « précis comme une montre suisse ». En bref, pour les Suisses, marquer le temps aussi précisément que possible est une question d’orgueil national (justifié).


C’est ici qu’intervient le Suisse Mani Matter avec cette chanson qui pourrait paraître, comme du reste beaucoup de ses autres, surréaliste ; mais comme, depuis sa naissance, le surréalisme est hautement révolutionnaire, il faut dire que cette petite chanson touche aussi à un sujet aussi réel et controversé que dans tous les sens du terme, insaisissable : le temps. Occupé comme il était à démonter les mythes suisses de l’intérieur, Mani Matter ne pouvait manquer de s’occuper des horloges ; et, décidément, au temps.


Peut-être, qui sait, se souvenait-il aussi que justement, dans sa ville, Berne, avait vécu un homme, un dénommé Albert Einstein, qui, avec certaines de ses théories, avait mis cul par- dessus tête – entre autres choses – le concept même de « temps » ; l’avocat Mani Matter, certainement, n’avait pas et ne pouvait pas avoir une si grande prétention. Mais, à sa manière, sa chansonnette est tout aussi révolutionnaire. Nonobstant Einstein, les Suisses (et pas seulement les Suisses) ont continué à fabriquer des horloges et à marquer le temps et sa dictature : le temps fuit, le temps c’est de l’argent, les horaires et les temps de travail, la ponctualité, le temps est un tyran, l’aliénation du temps, le réveil-matin, les bombes à retardement, le temps de la vie et de la mort. Combien d’entre nous ont vu leur vie changer, et parfois prendre fin, pour une avance ou un retard ? Être au mauvais endroit au mauvais moment…


L’avocat suisse Mani Matter, par contre, sembla avoir trouvé la solution. Il avait inventé une horloge qui s’arrêtait toutes les deux heures, et il en était très fier, à tel point que cette invention lui rappelait souvent qu’il n’était pas, après tout, un parfait idiot et, en fait, le faisait parfois se sentir assez intelligent. Toutes les deux heures, sa montre s’arrêtait ; dès lors, ça va de soi, le temps s’arrêtait. Au bout d’un moment, il la remontait, et le temps repartait ; et au bout de deux heures, paff, nouvel arrêt. On comprend le sentiment de confiance en soi, voire de majesté orgueilleuse, que cela lui donnait : arrêter le temps. Un rêve qui, j’ose le dire, n’était pas et n’est pas seulement celui de M. Mani Matter, mais celui de toute l’humanité. Dans ces intervalles de temps suspendu et arrêté, éliminer la pire tyrannie qui puisse peser sur nos têtes.


L’ultimatum expire à une heure donnée, et une seconde avant, les deux heures expirent et l’horloge s’arrête en même temps que votre ultimatum de papier. Le 1er septembre 1939 à 5 heures du matin, Hitler a décidé d’envahir la Pologne, à 4h59 l’horloge s’arrête et adieu la Seconde Guerre mondiale. À six heures du matin, vous devez vous rendre à l’usine, à l’atelier de peinture, et à ce moment-là, l’horloge s’arrête et vous allez dormir, faire l’amour, lire ou vous promener au dam de l’atelier de peinture, car le monde pourrait aussi bien être dépouillé de sa peinture. La loi ou l’ordonnance entre en vigueur le 14 mars à minuit, et à 23h59, l’horloge s’arrête et la loi ou l’ordonnance valsent au diable (peut-être en même temps que les législateurs). Je suis convaincu que l’invention de l’avocat Mani Matter aurait non seulement été très bénéfique pour l’ensemble de l’humanité, mais aurait certainement donné à la Suisse un lustre infiniment plus grand que ses horloges très précises et si précieuses qui ne s’arrêtent jamais. Il est dommage que cette invention n’ait pas été universellement acceptée, mais c’est ainsi. Il ne nous reste plus que cette chansonnette de 1966, que je vais vous présenter ici avec sa traduction du dialecte néandertalien dans lequel elle est écrite et chantée.


Mais, pour finir, je dois peut-être une petite explication relative à l’image que j’ai choisie pour l’illustrer. Il s’agit, photographié sur la table de ma cuisine (que j’ai récemment libérée des piles de livres et de journaux qui y reposaient depuis des années), du réveil conjugal de mes parents, de marque “Cyma”. Je l’ai trouvé parmi les affaires de ma mère en vidant sa maison après sa mort ; un objet dont je me souvenais depuis mon enfance, et je pensais qu’il avait été englouti précisément par le temps. Au contraire non ; il est sorti du fond du fond d’un tiroir ; et je l’ai ramené chez moi. C’était l’un des cadeaux de mariage que mes parents avaient échangés en 1953 ; à cette époque, il était de coutume pour les jeunes mariés non seulement de recevoir des cadeaux, mais aussi de s’en échanger. Sur la photo, vous ne pouvez pas le voir, et vous ne le voyez pas ; mais, au dos, sur le boîtier contenant les leviers et les engrenages, il y a une petite inscription : « Swiss Made – 1940 ». L’horloge avait déjà treize ans lorsqu’elle a été achetée, et elle a maintenant quatre-vingt-un ans. Elle était immobile, tandis que je la retournais dans mes mains et, en même temps, que je retournais de nombreuses pensées dans le fond de mon esprit ; et je pensais qu’elle resterait arrêtée. Puis, juste pour le plaisir, et plutôt sceptique, j’ai commencé à la remonter à la main, en entendant le “cric-cric” qu’elle faisait et qui me rappelait mon enfance. Et elle a redémarré immédiatement, sans broncher une seconde. Tic-tic-tic-tic-tic-tic…… [RV]



J’ai inventé une montre

Qui s’arrête comme ça

Après deux heures

Recta.


Peut-être ne voyez-vous pas

Ce qu’il y a

De pratique à ça.


Je vous dis le pourquoi.

C’est parce que voilà :

Ma montre me rappelle à chaque arrêt

Que c’est moi, juste moi,

Moi tout seul, qui l’inventa

Et alors, il me paraît que, c’est vrai,

Je ne suis pas l’imbécile parfait.

Donc, j’ai inventé une montre

Qui s’arrête comme ça

Après deux heures

Recta.


Ma montre me rappelle à chaque fois

Que c’est moi, juste moi,

Moi tout seul, qui l’inventa

Du coup, il me paraît évident

Que je suis plutôt intelligent.


Alors, tout heureux, je la remonte,

Je la ramène à la vie pour une paire d’heures,

Et, pendant cette paire d’heures,

Elle me donne, vous comprenez bien,

Confiance en moi et de l’entrain.


Alors, j’ai inventé une montre

Qui s’arrête comme ça

Après deux heures

Recta.


Elle n’est pas très précise, pourtant

Et m’occupe de midi à minuit passé,

Elle ne me cause aucun tourment

Et, à l’inverse, me donne le sentiment

D’une fière majesté.


J’ai inventé une montre

Qui s’arrête comme ça

Après deux heures

Recta.

vendredi 12 mars 2021

ALLEMANDE BAVAROISE

ALLEMANDE BAVAROISE


Version française – ALLEMANDE BAVAROISE – Marco Valdo M.I. – 2021

d’près la version italienne – TEDESCA BAVARESE de Stanislava – 2021

d’une chanson tchèque (Chodské) – Baborcká Němkyně – anonyme – s.d.



ENSEMBLE

Václav Brožík – ca 1900



Je me souviens avoir voulu raconter l’histoire de cette chanson il y a quelques années, puis je l’ai laissée de côté. Après tout, pensais-je, ce n’est pas une chanson contre la guerre. À l’écouter, il s’agit d’une simple chanson populaire sur le thème de l’amour, comme on en trouve bézef dans tous les coins du monde, dans toutes les langues et tous les dialectes. Alors comment elle m’est revenue à l’esprit maintenant ?

Les chansons, parfois, font peur. Même de nos jours, nous avons entendu des choses que nous voudrions ne plus jamais entendre. Et au contraire, elles reviennent toujours. En somme, les chansons ont toujours fait peur. Quiconque, dans l’histoire, a tenté de subjuguer ses semblables a eu tôt ou tard affaire, parmi d’autres formes de protestation ou de lutte, à la poésie, à la musique, à l’art. Et c’est dur, de lutter contre les chansons. Raisonnons un moment : quelqu’un qui détient le pouvoir – qu’il s’agisse d’un dictateur, d’un parti politique ou de toute autre entité – et veut imposer sa propre image de force et d’invincibilité, se voit soudain contraint d’admettre, d’abord à lui-même, puis aux autres, qu’il a peur d’une chanson… C’est là que surgit la fureur particulière que les dictatures et les régimes de toutes les couleurs ont réservée aux poètes et aux artistes incommodes : ils n’étaient pas seulement coupables d’avoir osé s’exprimer contre le pouvoir, mais aussi – et c’était le pire – de l’avoir humilié dans son essence la plus profonde.

J’imagine l’embarras du censeur de service qui s’est trouvé à devoir prendre la décision d’interdire cette chansonnette. Oui, même cette chanson, qui n’est guère plus qu’une comptine transmise de génération en génération et qui aurait tout au plus pu égayer une fête de village ou un événement folklorique, a été occultée pendant de nombreuses années et retirée du répertoire des orchestres à vent et cornemuses.

Examinons-la de plus près. Sa composition se perd dans la nuit des temps ; on y parle des champs de la seigneurie, nous sommes donc à une époque où l’Europe était encore sous le joug du système féodal. Le dialecte dans lequel il est écrit nous transporte dans la charmante région montagneuse de la Šumava, un coin du monde entre la Bohême, la Bavière et la Haute-Autriche où depuis des temps immémoriaux, Tchèques et Allemands cohabitent dans une situation parfois de bilinguisme, avec ses plus et ses moins qui toujours caractérisent n’importe quelle coexistence humaine. Il nous emmène parmi les montagnards qui, pendant des siècles, s’en foutaient de savoir où les puissants avaient fixé les frontières de leurs royaumes, et continuaient à mélanger les traditions, à tisser des liens familiaux et à partager la vie quotidienne. La région connue en allemand sous le nom de Böhmerwald (forêt de Bohème), dont l’histoire nous a été racontée par la plume habile de Jindřich Šimon Baar (en tchèque) et qui a été le lieu de naissance d’Adalbert Stifter, qui a rassemblé dans Horní Planá les premiers stimuli pour exprimer sa conception du monde Biedermeier (en allemand).

Quelque part dans ce cadre se déroule le mini-dialogue de la chanson que nous examinons. Deux amants, vraisemblablement un Tchèque et une Allemande de Bavière (qui donne son titre à la chanson) : l’un demande à l’autre jusqu’où elle peut l’accompagner, à quoi elle répond qu’elle traversera avec lui les terres des seigneurs, mais ne pourra pas aller plus loin. Nous ne savons pas quelles restrictions empêchaient la fille bavaroise de s’éloigner des champs de la seigneurie : s’agit-il des lois féodales qui confinaient les paysans aux territoires de leur seigneur et limitaient également la possibilité de contracter des mariages en dehors de leurs districts respectifs, ou si les deux étaient une sorte de Roméo et Juliette qui se heurtaient à l’ostracisme de leurs propres familles. Il se peut aussi que le refus partiel de la jeune fille soit une manière cachée de faire comprendre au fiancé qu’elle était prête à se donner jusqu’à une certaine limite, au-delà de laquelle une jeune fille respectable, en accord avec les mœurs de l’époque, ne pouvait vraiment pas aller.

Nous ne savons pas ce quelle fut l’histoire des deux amoureux qui nous ont laissé cette trace. Nous connaissons par contre est le cours de l’histoire qui a balayé la région qui était leur monde. Au XXe siècle, elle a été le témoin de deux guerres mondiales, dont la seconde a été immédiatement suivie d’une véritable expulsion des civils de nationalité allemande de toute la région des Sudètes – les décrets dits de Beneš, qui constituent toujours une note douloureuse et non résolue dans la conscience collective.

Dans la seconde moitié du siècle, la Šumava était divisée par une frontière qui n’était pas n’importe quelle frontière. Passait là l’immanquable ligne de démarcation entre l’Ouest et l’Est, le rideau de fer fait de fils barbelés, la limite infranchissable avec laquelle la guerre froide divisait le monde en deux parties. Et ainsi ce vers innocent « au-delà je ne peux pas aller » est devenu une fois encore actuel, une dérision du destin qui se moquait des responsables du parti au pouvoir dans leurs efforts pour bloquer la mobilité et les échanges périlleux entre les deux mondes. Eh oui, en Bavière, on ne pouvait pas aller. Et d’autant plus le percevaient ceux qui l’avaient, comme on dit, à un jet de pierre.

Il n’y avait pas d’autre remède, cette chanson était incommode, il fallait qu’elle ne soit pas jouée en public. Mais il fallait le faire avec discrétion, après tout, qui se vanterait d’avoir interdit une chanson populaire… En leur faveur, il y avait le fait qu’il y avait littéralement des milliers de chansons dans lesquelles Anička aimait Pepíček et Mařenka trahissait Honzíček ou vice versa ; il y avait donc de bonnes chances que les tentatives de la faire oublier en silence puissent être couronnées de succès. À qui aurait manqué celle-là ? Ainsi, il a été décidé que les soirées dansantes du pays se dérouleraient bien sans.

En fait, j’ai su cette histoire probablement un peu par hasard, à travers le témoignage privé d’une personne qui se souvenait avoir entendu cette chanson dans sa jeunesse et, par ces coïncidences qui font qu’une mélodie entre en nous et y reste, ne l’a jamais oubliée. Elle espérait la réentendre à l’occasion, mais les années ont passé et cette chanson a comme disparu dans un trou noir. Ce n’était pas difficile de comprendre pourquoi. Pour qui vivait cette réalité au quotidien, c’était une sorte d’entraînement. On apprenait à interpréter les lacunes, à identifier les messages cachés, à écouter ces silences que hurlaient plus de mille voix en chœur.

Finalement, la chanson a eu de la chance. Une fois de plus, le système politique a changé et le nouveau n’a plus ressenti le besoin de l’interdire. Au moins, traverser la frontière n’était plus un délit. La récupération de l’enregistrement n’a pas été immédiate, mais après un certain temps, certaines initiatives locales, avec l’aide du studio de radio de Plzeň, se sont employés pour la récupérer de l’oubli, et sortie au grand jour une version du groupe de cornemuseux Konrádyho dudácká muzika a vu le jour, ainsi que de deux excellents interprètes de la musique traditionnelle de la région de Chodsko, Oldřich Heindl et Albert Švec. Dernièrement, elle a également abouti sur youtube et d’autres plateformes. On peut dire qu’elle a réussi. À sa manière, elle est là pour témoigner que les intrigues du pouvoir ne sont pas invincibles. C’est un fragment minuscule, mais bien poli et coloré, d’une énorme mosaïque de la résistance.

Et c’est pour cela que je demande qu’elle soit accueillie dans la mer magnum des GCC ; il me plairait de la dédier, de manière symbolique et pour ce que ça peut valoir, à ceux qui, aujourd’hui encore, subissent des répressions pour avoir parlé à travers la musique. (Stanislava)





Ô toi, Allemande bavaroise, au loin,

M’accompagneras-tu au loin ?

Jusqu’au bord du pré des seigneurs,

Mon très cher garçon,

Au-delà du pré des seigneurs,

Je ne peux aller plus long.



Ô toi, Allemande bavaroise, plus loin

M’accompagneras-tu plus loin ?

Jusqu’au bord du champ des seigneurs,

Mon très cher garçon,

Au-delà du champ des seigneurs,

Je ne peux aller plus long.

jeudi 11 mars 2021

CHEVAL FOU

CHEVAL FOU


Version française – CHEVAL FOU – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – Cavallo PazzoIvan Francesco Ballerini – 2019


APRÈS LA VICTOIRE

Charles Schreyvogel - ca. 1900







Dialogue Maïeutique


Cheval Fou, dit Lucien l’âne, est certainement un titre qui doit retenir mon attention et pas seulement parce que je suis un âne, mais aussi, car je sais fort bien qui c’est ; enfin, disons que j’en ai entendu parler comme d’un héros de légende qu’on célèbre par des récits palpitants le soir au coin d’un feu, autour d’un feu ou tous ensemble réunis sur la place d’un village ou dans une auberge. Je n’ai pu le connaître personnellement car ni lui, ni moi, n’avons pu nous rencontrer dans son Dakota natal ou dans ce Nebraska, où il disparut, qu’il parcourait en de longues galopades tout au long de sa vie.


En effet, Lucien l’âne mon ami, c’est de lui qu’il s’agit. Alors, comme on va le voir dans l’histoire que raconte la chanson, Cheval Fou n’est pas son vrai nom. Comme elle va le rappeler aussi, on leur a tout pris à ces Amérindiens à commencer par leur territoire où ils vivaient depuis des temps immémoriaux, on les a tués en masse et après avoir liquidé leur biotope en faisant disparaître leurs forêts et leurs troupeaux de bisons (entre autres vilenies à l’échelle continentale), on leur a escamoté jusqu’à leur nom : celui de leur peuple et pire, celui de chacun d’eux.


Soit, dit Lucien l’âne, et alors ?


Alors, reprend Marco Valdo M.I., il convient de rectifier cette incongruité. Ainsi, Cheval Fou est la transposition du nom italien Cavallo Pazzo, elle-même transposition du nom anglo-américain : Crazy Horse, mais dans la vie, à la vérité, son nom réel était en langue lakota : Tašúŋke Witkó qui veut approximativement : « Cheval au feu sacré ». Son mythe se perpétue encore aujourd’hui. Pourtant, il a vécu, il y a plus de cent-cinquante ans ; sa tribu était celle des Oglalas.


Oh, dit Lucien l’âne, est-ce que ces Oglalas n’auraient pas quelque chose à voir avec ta chanson Ogalla, Ogallala ?


Probablement que oui, répond Marco Valdo M.I., mais ce n’est pas essentiel ici. Pour en revenir au sujet et à cette question des noms volés, la chanson raconte que Cheval Fou avait comme ami Taureau Assis, qui en italien est Toro Seduto, en anglo-américain est Sitting Bull et en vrai : Tȟatȟáŋka Íyotake. Pour le reste, je ne vais pas te dévoiler ce que dit la chanson. Elle raconte plein de choses poétiques à propos de Cheval Fou et de sa vie aventureuse et comme dans toute bonne légende, elle laisse la porte ouverte sur un monde imaginaire, une grande prairie rêvée où Cheval Fou continuerait à galoper jusqu’aux confins de l’univers à la poursuite du premier soleil.


En ce cas, dit Lucien l’âne, lui et moi, nous nous retrouverons et puis, nous tisserons le linceul du vieux monde expropriateur, voleur, tueur, exploiteur et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Enfant déjà, au Nebraska, on me disait

Invulnérable aux balles et aux malédictions.

Une gourde au cou et un couteau au pantalon,

Enfant, dans la grande prairie, je chevauchais.


Quand toute la nuit, j’avais chassé ;

Mes parents me rouaient de coups,

Car je rentrais tard chez nous

Les habits sales et le visage ensanglanté.


J’avais une chevelure bouclée et claire,

Pour un Dakota, c’était curieux.

Ma mère peignait mes cheveux,

Si différents de ceux de mes frères.


Taureau Assis était de mes amis.

De lui, j’ai tout appris :

L’art de la guerre,

Comment protéger ma terre.


Avec leurs uniformes tous pareils,

Un jour, les soldats sont arrivés ;

Ne laissant rien sous notre ciel,

Tout mon peuple, ils ont exterminé.


Depuis je traverse la grande prairie, sans hésitation,

Invulnérable aux balles et aux malédictions.

Je ne mets presque plus les pieds à terre,

Sur mon visage, il y a les couleurs de la guerre.


Maintenant, je me bats contre les Fédéraux,

Leurs scalps sont tous égaux.

Je les vends au propriétaire du comptoir

Contre du whisky et des flèches d’ivoire.


Toujours sur le sentier de la guerre,

Je me suis battu pour la liberté,

Par vengeance, par haine ou par pitié,

Pour défendre mon peuple, mon ciel et ma terre.


On dit que je suis mort poignardé,

Mais ce n’est pas prouvé.

Certains jurent encore parfois

Me voir à cheval traverser le Nebraska.


lundi 8 mars 2021

LE PROPHÈTE

 

LE PROPHÈTE



Version française – LE PROPHÈTE – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – Il profetaLe Pecore Nere – 1967




UN PROPHÈTE

Pieter Brueghel - 1566




Dialogue maïeutique


As-tu déjà, Lucien l’âne mon ami, au cours de tes longues pérégrinations, croisé un prophète ?


Oh, dit Lucien l’âne, depuis le temps que je pèlerine, j’en ai croisé, vu, connu des centaines, j’ai entendu des milliers de leurs prophéties et du fait que je suis très curieux, il m’est souvent arrivé de m’arrêter pour écouter leurs discours.


Oui, et alors ?, demande Marco Valdo M.I.


Alors, répond Lucien l’âne, j’y ai appris beaucoup de choses comme j’en avais appris avec les discours, les interpellations, les chansons que l’on pouvait entendre le long des routes et sur les places des villages et des villes et jusque dans les petits hameaux, les cours des fermes et même au pied des calvaires, aux carrefours qui sont les lieux de tous les croisements, où de bouche à oreille se répandait la parole du monde. Tant et tant de choses, de narrations, d’histoires, de racontars, de récits, de dits, d’anecdotes, d’inventions, d’affabulations, de confabulations, de fables, de fabliaux, d’apologues, d’allégories, de légendes, de sagas, de fantaisies, de fictions, d’odyssées, de paraboles, de phantasmes, de chimères, de toquades, de billevesées, de songes, de songeries, de rêves, de rêveries, de rêvasseries, de berlues, d’extravagances, de folies, de loufoqueries, de visions, d’utopies, que sais-je ? Mais avant d’aller plus avant, j’aimerais quand même établir la différence essentielle entre les narrateurs, les diseurs, les poètes, les aèdes, les ménestrels, les trouvères, les troubadours, les chanteurs et les prophètes, qui sont un autre genre d’oiseaux.


Et pourquoi donc, demande Marco Valdo M.I. ?


Tout simplement, dit Lucien l’âne, car à la différence de tous les autres causeurs, les prophètes – toutes croyances confondues – sont des gens dangereux, toujours à créer la discorde, toujours à attiser la haine de l’autre sous le prétexte d’enseigner l’amour du prochain. De mes longues et fiables oreilles d’âne, je les ai entendu prêcher la guerre le massacre – Dieu reconnaîtra les siens !, qu’ils disaient, je les ai vu pousser les hommes aux pires folies, je les entends encore dire que l’homme domine la femme, appeler à l’élimination de tous ceux qui n’étaient pas dans la ligne, justifier l’esclavage et toujours promettre un avenir radieux Et que dire de leurs délires où il est promis tant de satisfaction ultérieure à ceux qui se conforment à leurs prédications. Délires, délires, délires de prophète !


En effet, Lucien l’âne mon ami, telle est bien la fonction sociale du prophète, mais celui de cette chanson est paradoxal. C’est un prophète d’une autre trempe et son discours a une autre ambition : il dénonce la guerre – « La guerre, la guerre nous détruira » et il appelle à cesser les confrontations armées.


C’est évidemment une bonne idée, remarque Lucien l’âne, mais qui m’étonne beaucoup, car elle n’est pas du tout dans la ligne des prophètes. Elle va même franchement à l’encontre de la tradition des plus anciennes. Je pense que ce prophète-là ne fera pas long feu. Je lui vois un destin contrarié.


Et tu as raison, Lucien l’âne mon ami, regarde la fin de la chanson. On lui règle son compte sans autre façon :


« Deux hommes en blouse blanche, ce matin-là,

L’ont emmené le traînant par les bras ».


C’est toujours ainsi, dit Lucien l’âne, dans ce monde rongé par la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres pour maintenir encore et toujours leur domination, sauvegarder leurs intérêts, protéger leurs privilèges, accroître leurs richesses – sempiternellement et on comprend aisément qu’un tel monde ne peut mettre un terme à cette guerre interminable, car pour lui, pour ceux qui le mènent, ce serait la fin de leur pouvoir, de leur main-mise sur les hommes et de leurs richesses. Ce brave homme avait tort de dire la vérité. Quant à nous, tissons le linceul de ce vieux monde menteur, mensonger, faux, glapissant et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Un matin, dans le jardin public

Un homme sympathique

Prêchait la foule apathique.


En vérité, je vous le dis :

C’est l’heure d’en finir ici.

En vérité, ne comprenez-vous pas ?

La guerre nous détruira.


Au début, on comptait les morts à l’unité ;

Maintenant, on les compte par milliers.

Depuis l’âge du grès,

On n’a pas fait de progrès :


Et vous, si vous continuez ainsi

À discuter à coups de fusils ;

Il ne restera plus ici

Que celui qui n’a pas de fusil.


Depuis l’âge du grès,

On n’a pas fait de progrès :

Au début, on comptait les morts à l’unité ;

Maintenant, on les compte par milliers.


Et vous, si vous continuez ainsi

À discuter à coups de fusils ;

Il ne restera plus ici

Que celui qui n’a pas de fusil.


Deux hommes en blouse blanche, ce matin-là,

L’ont emmené le traînant par les bras

Tandis qu’il criait : « La guerre, la guerre nous détruira. »