vendredi 15 janvier 2021

QUI A TUÉ DAVY MOORE ?

QUI A TUÉ DAVY MOORE ?

Version française – QUI A TUÉ DAVY MOORE ? – Graeme ALLWRIGHT – 1966

Chanson étazunienne – Who Killed Davey Moore ? – 1963




La boxe, c’est une chose saine,
Ça fait partie de la vie américaine.




Très court dialogue maïeutique


Mon professeur de morale marmonnait ainsi : quand on joue au con, on finit toujours par gagner, dit Marco Valdo M.I.


Saine logique, répond Lucien Lane. Tissons le linceul de ce vieux monde sportif, agoniste, concurrentiel, ambitieux et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.


Qui a tué Davy Moore ?
Qui est responsable et pourquoi est-il mort ?

Ce n’est pas moi, dit l’arbitre, pas moi.
Ne me montrez pas du doigt !
Bien sûr, j’aurais peut-être pu le sauver,
Si au huitième, j’avais dit « Assez ! »,
Mais la foule aurait sifflé.
Ils en voulaient pour leur argent, vous savez,
C’est bien dommage, mais c’est comme ça.
Il y en a d’autres au-dessus de moi.
C’est pas moi qui l’ai fait tomber,
Vous ne pouvez pas m’accuser !


Qui a tué Davy Moore ?
Qui est responsable et pourquoi est-il mort ?

Ce n’est pas nous, dit la foule en colère,
Nous avons payé assez cher.
C’est bien dommage, mais entre nous,
Nous aimons un bon match, c’est tout.
Et quand ça barde, on trouve ça bien,
Mais vous savez, on n’y est pour rien.
C’est pas nous qui l’avons fait tomber,
Vous ne pouvez pas nous accuser !


Qui a tué Davy Moore ?
Qui est responsable et pourquoi est-il mort ?

Ce n’est pas moi, dit son manager à part,
Tirant sur un gros cigare.
C’est difficile à dire, à expliquer,
J’ai cru qu’il était en bonne santé.
Pour sa femme, ses enfants, c’est bien pire,
Mais s’il était malade, il aurait pu le dire.
C’est pas moi qui l’ai fait tomber,
Vous ne pouvez pas m’accuser !


Qui a tué Davy Moore ?
Qui est responsable et pourquoi est-il mort ?

C’est pas moi, dit le journaliste de la Tribune,
Tapant sur son papier pour la Une.
La boxe n’est pas en cause, vous savez:
Dans un match de foot, il y a autant de danger.
La boxe, c’est une chose saine,
Ça fait partie de la vie américaine.
C’est pas moi qui l’ai fait tomber,
Vous ne pouvez pas m’accuser !


Qui a tué Davy Moore ?
Qui est responsable et pourquoi est-il mort ?

Ce n’est pas moi, dit son adversaire le Caïd,
Qui a donné le dernier coup mortel.
De Cuba, il a pris la fuite
Où la boxe est maintenant interdite.
Je l’ai frappé, bien sûr, ça c’est vrai,
Mais pour ce boulot, on me paie.
Ne dites pas que je l’ai tué, et après tout
C’est le destin, Dieu l’a voulu, c’est tout.


Qui a tué Davy Moore ?
Qui est responsable et pourquoi est-il mort ?


lundi 11 janvier 2021

LA BICYCLETTE

 

LA BICYCLETTE


Version française – LA BICYCLETTE – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – La biciclettaRadici nel Cemento2008







Nous sommes contre la guerre, nous sommes tous d’accord… mais comment traduire cela en gestes concrets ? C’est-à-dire, quels peuvent être les gestes de paix ? Pour citer le MCR (Modena City Ramblers) : « penser global, agir local », et donc quelques chansons viennent à l’esprit qui expriment bien cette « culture de la paix » : La bicicletta et M’illumino di meno des Radici nel cemento… Je sais que l’idée est un peu tordue, mais l’essentiel serait : si les guerres sont menées pour le pétrole, l’eau… toutes les actions qui limitent l’utilisation de ces ressources vont directement dans le sens de nier la raison même de ces guerres

DonQuijote82




Dialogue Maïeutique


Voici, Lucien l’âne mon ami, une chanson qui a comme héroïne la bicyclette et comme héros, le vélocipède et le vélo. Ce n’est certainement pas la seule question où il est question de bicyclette, de vélo, de tandem, de triporteur, si ce n’est de bike, de vtt ou que sais-je encore.


En effet, dit Lucien l’âne, il doit sans doute y en avoir un certain nombre. À propos de chanson, moi, quand j’entends le mot bicyclette, j’ai immédiatement dans mes oreilles d’âne l’air de la chanson que chantait Yves Montand, intitulée également : La Bicyclette (https://www.youtube.com/watch?v=eoHjQs6C4UY), qui racontait l’histoire d’une bande de jeunes cyclistes amoureux d’une dénommée Paulette, fille du facteur et cycliste elle aussi.


Je la connais bien cette histoire des cyclistes amoureux de Paulette, reprend Marco Valdo M.I., mais celle-ci, celle des Radici nel Cemento raconte une histoire différente ; elle entend promouvoir l’usage de la bicyclette, du vélocipède, du vélo et si amoureux il y a, c’est un amoureux de la bicyclette et pas de la Paulette. Ce sont des amis de la manivelle et leur but est de faire la révolution comme il est dit dans la chanson.


« Avec le vélo, nous allons faire la révolution.

Le vélocipède, quelle grande passion,

Le vélo libère l’esprit, le corps et l’imagination.

Avec la bénédiction de la gracieuse Grazielle,

Sainte tutélaire des amis de la manivelle, »


C’est là une grande ambition, dont l’idée sous-jacente est de diminuer l’empreinte carbonée des humains qui se déplacent.


Je veux bien, dit Lucien l’âne, mais pour moi, pour nous les ânes, cette bicyclette a pris notre place. C’est du moins ce qui ressort du fait que selon Alfred Jarry, lui-même amateur de bicyclette – c’était avant 1900, les Chinois appelaient cette machine d’avant-garde : « un âne qu’on tient par les oreilles et dont on bourre le ventre de coups de pieds pour le faire avancer ». C’est évidemment une image horrible.


Oui, dit Marco Valdo M.I., je te comprends ; je n’aimerais pas non plus qu’on me bourre le ventre de coups de pieds. Quant à l’idée que la bicyclette soit un moyen de s’opposer à la guerre, elle vaut bien l’idée contraire qu’en ont eu les stratèges. Je voudrais juste rappeler les régiments de carabiniers-cyclistes de l’armée belge qui en 1940 infligèrent quelques déboires sanglants aux envahisseurs, les estafettes de la résistance (notamment, parmi les cyclistes émérites, Gino Bartali) et bien sûr, la contribution de la bicyclette à la guerre de guérilla vietnamienne. Cela dit, la bicyclette considérée dans ses usages quotidiens est une bonne fille.


Par ailleurs, dit Lucien l’âne, j’ai entendu dire qu’en Chine et sans doute, dans d’autres pays asiatiques, dans certaines grandes agglomérations, il y a des embouteillages cyclistes. Mais paix à son âme à cette honorable mécanique et tissons le linceul de ce vieux monde mécanisé, motorisé, pneumatisé, gonflé et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Avec cette ligne essentielle et élégante,

Belle et séduisante, elle n’est qu’à moi ;

Toujours plus attirante, je ne résiste pas,

La posséder est une émotion intense et exaltante.

Depuis que je l’ai rencontrée, j’ai beaucoup changé

Ma vie s’est améliorée, je ne suis plus jamais déprimé.

Chaque jour qui passe, j’ai une grande envie de sauter

D’un bond en selle et de commencer à pédaler, pédaler, pédaler…


Avec sa mécanique simple et parfaite,

Vole, vole, vole la bicyclette.

La petite vieille fait ses courses sur son vélo,

Elle vole, vole, vole sur sa bicyclette.

Avec son klaxon, son petit miroir et son drapeau,

Elle vole, vole, vole sur sa bicyclette.

Avec son panier, sa pompe et sa sonnette,

Elle vole, vole, vole la bicyclette.

Elle survole le trafic, elle survole le smog.

J’économise, je m’amuse et je me fais du bien,

Je ne peux m’en passer, c’est ma drogue

Si le voyage est long, je la charge sur le train.

On fait des kilomètres et on ne se fatigue pas.

Avec un chariot au cul, on transporte n’importe quoi ;

Et puis, je la monte chez moi par l’ascenseur,

Je l’accroche au mur et je l’astique pendant des heures.


Je navigue, je pédale sans hâte,

Je glisse et je flotte, sur ma bicyclette !

Selon moi, c’est un joyau de technique banale,

Le génie de l’humanité dans le coup de pédale,

Une plume au chapeau de l’ingénierie,

Un infaillible dispositif d’horlogerie.

On va sur la place au centre-ville ou à la plage,

Elle m’emmène au travail, au parc, chez l’épicier.

Avec le vent dans les cheveux, un sourire sur le visage,

Toujours sur la route ensemble, hiver comme été,

À pédaler, pédaler, pédaler…


Pour un monde plus propre, c’est l’unique recette

Vole, vole, vole la bicyclette.

contre la culture de consommation « use et jette »

Vole, vole, vole la bicyclette.

Pour être heureux comme avant, faites comme moi

Vole, vole, vole la bicyclette.

Roulez en rond ou allez tout droit.

Vole, vole, vole la bicyclette.


Pour survoler le trafic, pour survoler le stress,

Pour survoler l’asphalte, la terre ou les pavés,

Il n’existe pas de moyen de transport plus adapté

Et bon pour l’esprit et même pour les fesses.

Si je rencontre une montée et que l’affaire se durcit

Je me réjouis de la descente, avant même que ce soit fini,

Je dis faisons place au bonheur, bannissons la paresse,

Tous en selle pour pédaler entre amis !


Je navigue, je pédale sans hâte,

Je glisse et je flotte, sur ma bicyclette !


Le vélocipède, quelle grande invention,

Avec le vélo, nous allons faire la révolution.

Le vélocipède, quelle grande passion,

Le vélo libère l’esprit, le corps et l’imagination.

Avec la bénédiction de la gracieuse Grazielle,

Sainte tutélaire des amis de la manivelle,

Moins d’essence, moins de taxe à payer.

Beaucoup de pâtes et dans l’effort, se muscler.


Le vélocipède, quelle grande invention,

Il stimule l’endorphine, il active la circulation.

Le vélocipède, quelle grande passion,

Finies les amendes et les contraventions.

vendredi 8 janvier 2021

RÉSOLUTIONS DU NOUVEL AN

RÉSOLUTIONS DU NOUVEL AN


Version française – RÉSOLUTIONS DU NOUVEL AN – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson allemande – Vorsätze fürs neue Jahr – Erich Kästner




LE VIEIL HOMME ET L’ENFANT

Georg Grosz - 1969




Dialogue Maïeutique


Finalement, Lucien l’âne mon ami, des fois je ne sais trop quoi dire. J’ai comme un cerveau plat quand j’arrive à la fin d’une version française. Car c’est un foutu boulot que ces versions et sans blague, j’en sors l’esprit un peu vidé ; ce n’est pas seulement une traduction – la traduction n’est qu’une étape vers autre chose et la version, c’est la mise en forme de cette autre chose. Ce qui en fait un objet particulier, c’est ce qui s’y ajoute et qui lui donne toute sa valeur, mais qui augmente aussi considérablement le temps qu’on doit y consacrer ; c’est tout le travail du sculpteur quand il a dégrossi la pierre ou celui du ciseleur qui fait du métal un bijou. Dans le cas de la version, c’est souvent deux journées – parfois bien plus – qui y passent. Bien sûr, il faut y inclure les périodes de latence où on laisse le texte reposer pour le reprendre plus tard, avec du recul. Et puis, on le modifie, on le peaufine et on y revient et on le met à nouveau au reposoir. Il faut parfois quatre ou cinq versions de la version pour arriver à ce qu’on laisse voir au lecteur. C’est seulement tout au bout de ce processus que vient, que peut venir le moment du dialogue maïeutique.


Ce doit être ainsi, j’imagine, répond Lucien l’âne, mais quand même, il te faut me parler à propos de la chanson – peu importe laquelle, c’est toujours la même nécessité du dialogue maïeutique, même si parfois, je ne vois pas très bien le rapport.


Oh, dit Marco Valdo M.I., là, tu dis juste, car parfois, ce que je raconte – et qui est la matière du dialogue – n’a qu’un rapport très lointain avec le sujet de la chanson ou de la version dont on cause. À propos de cause, je veux dire de cause de cet apparent éloignement, c’est que j’ai comme Sterne, Grass, McBain, Pratchett, Vialatte ou Lucien (Apulée) lui-même – une forte tendance à la digression. Avec elle, on finit même par s’apercevoir que c’est la digression qui importe. Cependant, si je la pratique si volontiers, ce n’est pas à la manière d’un procédé, d’une sorte de recette magique, c’est que, vois-tu, en vérité, elle m’est naturelle ; en quelque sorte, coexistentielle, consubstantielle.


Soit, dit Lucien l’âne, Homère n’a pas fait autre chose quand il a mis toute une odyssée pour dire qu’Ulysse était rentré en retard chez lui. Ce n’est quand même pas une raison pour échapper à ton obligation. Qu’est-ce qu’elle raconte cette chanson ?


Vite dit, Lucien l’âne mon ami, c’est une sorte de monologue à l’usage de tous, une parabole de circonstance, assez banale en apparence, un propos aux allures de sermon, une adresse à la ronde, un peu guindée dont on n’aperçoit pas tout de suite l’impertinence. Mais, justement, s’agissant d’Erich Kästner, il faut replacer ce laïus dans un certain contexte. K. n’interpelle pas ses contemporains, il s’adresse aux suivants - c’est peut-être dû à sa formation d’instituteur, il n’arrête pas d’ailleurs de le faire depuis qu’il a connu la guerre, vu et su ses horreurs et leurs séquelles. Il leur suggère, comme le ferait le vieil homme à l’enfant, que la vie vaut par elle-même et qu’il faut la prendre tant qu’il y en a, tant qu’elle n’est pas encombrée, tant qu’elle respire les petits atomes de bonheurs. Il s’agit, pour lui, d’apaiser le monde, d’améliorer la vie, d’alléger l’existence ; ce qui fait de lui, à vie, un homme contre la guerre.


Oui mais, dit Lucien l’âne, la chanson ?


Oh, la chanson ?, répond Marco Valdo M.I., elle fait exactement ça. Elle va au plus près de la matière qui fait les jours, celle qui pétrie, maniée, mise en forme fait la vie quotidienne dans laquelle se débat chacun aux prises avec la Guerre de Cent Mille Ans. Ici, il s’agit de rendre l’année à venir douce et légère, en tout cas, moins dure, moins lourde à porter. Ce n’est pas une grande proclamation, ce n’est pas une doctrine, ce n’est pas un discours politique – Erich Kästner en a entendu assez de ces discours à programmes, c’est juste une façon de vivre. Comme on le voit, le Ferré d’Y en a marre disait la même condition essentielle de l’existence paisible.


« On vit on mange et puis on meurt ;
Vous ne trouvez pas que c'est charmant
Et que ça suffit à notre bonheur
Et à tous nos emmerdements. »


Peut-être bien, dit Lucien l’âne. De toute façon, il n’y a pas de mal à alléger le poids des jours et il est fort bien de ne pas trop charger le baudet, qu’on est, que chacun – en définitive – est. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde tristounet, chaotique, ballotté et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.




Il ne faut pas comme un malade,

Charger de programmes l’année nouvelle.

Si vous pesez trop sur elle,

Elle finira par tomber en capilotade.


Plus les plans fleurissent, plus ils croissent,

Plus l’action devient inextricable ;

On prend sur soi, on fait des efforts terribles

Et finalement, on se retrouve dans la poisse.


Rougir de honte ne sert pas à grand-chose.

Ça la fout mal et ça ne sert à rien

De se préoccuper de mille choses.

Oubliez les programmes et faites-vous du bien.

dimanche 3 janvier 2021

L’AVEUGLE

L’AVEUGLE


Version française – L’AVEUGLE – Marco Valdo M.I. – 2020

Chanson allemande – Der BlindeErich Kästner – 1931



 

Bettler (Mendiant) – Berlin

George Grosz – 1925




Dialogue Maïeutique


Écoute voir, Lucien l’âne mon ami, l’autre jour, je pourrais même dire l’autre semaine, l’autre mois et pourquoi pas, l’autre année.


Ça rime à quoi, ce charabia ?, demande Lucien l’âne.


Oh, à rien, dit Marco Valdo M.I., ou alors à pas grand-chose ; c’est une façon de dire la semaine dernière, il n’y a pas longtemps, il y a peu, il y a quelques jours avant que l’an ne tourne de l’œil ; bref, tout récemment, je te parlais des livres pour enfants d’Erich Kästner et si je t’en parlais, c’est que, je considère que ce sont de livres importants, car c’est dans l’enfance qu’on se forme, outre un corps avec toutes ses envies, une morale de vie, une personnalité, qu’on se construit soi-même et qu’on élabore sa conception du monde et le mode d’emploi de sa propre existence. Tout ça, fugacement en quelques années.


Je sais, dit Lucien l’âne, et ça, la plupart du temps sans le savoir et sans le vouloir, du moins consciemment. C’est pareil pour les ânes.


Certainement, reprend Marco Valdo M.I., et ce n’est pas pour rien que les religions exigent le tribut des enfants, les embrigadent dans leurs troupeaux et leur infligent leurs catéchismes, leurs prières et leurs salamalecs. C’est un de leurs plus sûrs moyens de domestication des gens, un de leurs instruments de conditionnement et de marquage des cerveaux et des cœurs des gens. Certaines religions en plus du décervelage, vont même jusqu’à mutiler les enfants de façon à imposer leur empreinte définitivement – je veux dire, jusqu’à la mort, et signifier – volens-nolens – l’appartenance du sujet au maître.


Je sais, dit Lucien l’âne, c’est une honte, c’est une infamie ; on fait pareil aux animaux : aux veaux et aux moutons. Mais tout ça nous éloigne du but de notre rencontre de ce jour qui est – je te le rappelle – de dire quelques mots à propos de la chanson. Par exemple, si on commençait par son titre.


Bien, bien, le titre, en effet, répond Marco Valdo M.I., je te l’avais indiqué l’autre jour. Souviens-toi quand on discutait du « Monologue de l’Aveugle » (Monolog des Blinden), je disais : « D’autre part, Erich Kästner a écrit deux ans plus tard un autre poème, intitulé « Der Blinde » (L’Aveugle), où il approfondira la réflexion ; je te le ferai voir prochainement. » Donc, voici « L’Aveugle » qu’on peut imaginer comme une deuxième partie du monologue et peut-être est-ce le même homme qui continue à mendier sur le trottoir et poursuit son monologue. Sans doute, car personne ne lui parle et personne ne le remarque ou ne veut lui parler ou le remarquer C’est un des sens possible de cette réflexion :

 

« Des pas viennent, des pas s’en vont,

Quel genre d’hommes les font ?

Pourquoi personne ne s’arrête ?

Je suis aveugle, et vous êtes aveugle. »


Deux ans se sont écoulés et sa situation ne s’est pas arrangée


Oui, bien, dit Lucien l’âne. Soit, mais pourquoi revenir deux ans plus tard au portrait de cet aveugle alors qu’il semble que tout avait été dit.


D’abord, Lucien l’âne mon ami, il faut penser qu’il y avait encore des choses à dire ou qu’il fallait insister. C’est là que je me suis dit, à part moi, que cet aveugle pourrait bien être aussi tout simplement l’incarnation de la conscience des gens d’Allemagne : dans la première chanson, de l’Allemagne qui pansait ses blessures de la Grande Guerre et dans celle-ci, de l’Allemagne qui ne voit pas, ne veut pas voir ce qui vient à elle. Et puis, l’aveugle a toujours cette sorte de don de trouble vue, de voir sans le voir ce que ceux qui voient ne voient pas en le voyant.


Exactement, dit Lucien l’âne, je vois ce que tu veux dire, car moi, j’ai vu et connu Cassandre, les aèdes aveugles et tout ce qui s’ensuit. De toute façon, merci pour des indications. Maintenant, tissons le linceul de ce vieux monde indifférent, aveugle, à tout le moins amblyope, sourd et muet à son tour et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Sans regrets, sans espérances

Il se tient le crâne baissé.

Accroupi contre le mur, épuisé,

Tassé, assis, il pense :

Les miracles ne sont pas venus.

Tout reste ainsi, comme c’était.

Qui ne voit rien n’est pas vu,

Qui ne voit rien est secret.


Des pas viennent, des pas s’en vont,

Quel genre d’hommes les font ?

Pourquoi personne ne s’arrête ?

Je suis aveugle, et vous êtes aveugle.

Votre cœur n’envoie aucun message

De votre âme à votre visage.

Si je n’entendais pas vos pieds,

Je ne saurais pas que vous existez.


Approchez, installez-vous ici à côté,

Jusqu’à ce que vous ressentiez la cécité.

Penchez la tête et baissez les paupières,

Jusqu’à connaître cette réalité étrangère.

Maintenant, partez ! Vous êtes pressé ;

Faites comme si rien ne s’était passé,

Mais n’oubliez jamais non plus :

« Celui qui ne voit pas n’est pas vu. »