mercredi 12 août 2020

ERIKA

 
ERIKA

Version française – ERIKA – Marco Valdo M.I. – 2020
d’après la version italienne (lazial romanesque) de Riccardo Venturi
d’une chanson polonaise – ErikaAleksander Kulisiewicz – Sachsenhausen – 1941
Paroles : Aleksander Kulisiewicz
Musique : Karel Vacek (“U našich kasáren”, 1937)


Plage de Noordwijk - 1908
Max Liebermann



« Erika a vraiment existé », écrit Kulisiewicz. C’était la fille adolescente d’un officier SS de haut rang ; « Elle se tenait au milieu du camp, son uniforme du Bund Deutscher Mädel repassé à la perfection, et regardait, inexpressive, nous autres, les prisonniers, qui revenions du travail en portant les cadavres de nos camarades morts. » Kulisiewicz a tiré la mélodie de cette chanson d’une marche populaire tchèque, U našich kasáren (« A notre caserne »), écrite par Karel Vacek en 1938 à l’occasion de la mobilisation générale avant l’annexion de la Tchécoslovaquie par Hitler :
Le vers final d’“Erika” (répété), quant à lui, est une parodie sarcastique d’une chanson nazie homonyme, écrite par le « roi des marches » allemand, Herms Niel. [trad./ad. RV]



Dialogue Maïeutique

« Erika ? », dit Lucien l’âne, on dirait un prénom de femme ou de fille d’un pays du Nord.

Oui, dit Marco Valdo M.I., c’en est un. Ce fut, je te le rappelle, aussi celui d’un pétrolier (pourri) qui, en 1999, lâcha sur les côtes de Bretagne sa cargaison et en deux morceaux, sa carcasse brisée. Cela dit, ici, la chanson est intitulée du prénom d’une jeune allemande, fille d’un haut gradé de la SS, affecté au camp de Sachsenhausen ; celui où mourut en 1934 sous la torture Erich Mühsam, dont j’avais remémoré la personne dans ma chanson : Erich Mühsam, poète, anarchiste et assassiné. Erika était-elle sa vraie identité, on ne le sait, car la chanson reprenait volontairement ce titre pour parodier un chant de la Wehrmacht dans lequel une jeune fille prénommée Erika est comparée par un soldat nostalgique, loin de chez lui, à la fleur de bruyère – Erica – de la lande voisine ? Un chant de marche que les soldats de la SS entonnaient avec une enthousiaste mélancolie ; un chant que les prisonniers reconnaissaient très bien.

Voilà pour la base, dit Lucien l’âne. Je vois de quoi il s’agit : un chant de soldat sur le schéma typique de la séparation, dont Lili Marleen [Lied eines jungen Wachtpostens] est certainement la plus célèbre figure. Sans doute, est aussi une sorte d’Adèle sirupeuse.

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, comme tu connais Kulisiewicz dont on a déjà parlé plusieurs fois à propos de différentes chansons de sa composition, dont on a fait déjà quelques versions françaises : Bergen-Belsen moje (Bergen-Belsen), Czardasz Birkenau (La Czardas de Birkenau), Chorał z piekła dna (Chœur du fond de l’enfer), Das Todestango (Le Tango de la mort), Dziesięć milionów (Dix Millions), Hekatomba 1941 (Hécatombe 1941), Hymne, Im Walde von Sachsenhausen (Dans la forêt de Sachsenhausen), Kartoszki (Patates), Konzentrak (Le Camp), Maminsynek w koncentraku (Le fils à maman au camp), Mister C, Szymon Ohm (Simon Ohm), Tango truponoszów (Le tango des Croque-morts), je ne dirai pas grand-chose de lui, sauf – et tu en seras d’accord – que c’est véritablement un « trouvère des camps », un aède moderne qui a su donner un éclat particulier à cet univers sombre perdu dans l’ombre de l’histoire. Ainsi, pour en revenir à Erika, il s’agit d’une chanson à l’acide parodique de la plus haute concentration. Elle fait le récit de l’histoire d’un groupe de prisonniers (symbolisant tous les groupes de prisonniers de ces camps) qui sortent du camp pour aller au travail forcé et à cette occasion passent devant Erika (autrement dit la jeunesse allemande qui du coup, ne pouvait prétendre ignorer le destin de ces gens réduits en esclaves) et au retour, présentent à la jeune fille les cadavres de leurs compagnons battus à mort ; cadavres que les gardes les obligent à ramener au camp.

« Et un cadavre,
Et dix cadavres !
On les ramène tous et bien rangés
Pour les montrer à la charmante enfant ! »

Pauvre destin que celui d’Erika ; alors qu’elle aurait pu connaître une vie paisible et de longues vacances au bord de mer.

Oh, dit Lucien l’âne, je me souviens fort bien de Kulisiewicz. Même si je ne me souvenais pas d’avoir déjà connu tant de ses chansons, j’avais en tête l’humour amer avec lequel il narrait l’épouvantable. À présent, tissons le linceul de ce vieux monde brutal, odieux, amer, acide et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I.






Et boum badaboum, et boum badaboum
Et boum, boumboum et boum badaboum
Ils nous font la peau et badaboum.

Les SS nous cassent nos gueules,
Dès la sortie de notre camp merveilleux.
Il leur faut le faire, ils le doivent !
Frère, n’est-ce pas prodigieux ?

Et boum badaboum, et badaboum boum !
Alors n’hésite pas, mets-toi à l’abri, planque-toi !
Après une marche de plusieurs kilomètres,
Là-bas, il y a – Erika ! Erika !
Et tout ça va, tout ça va disparaître.

Venez, fraulein, venez avec nous,
Il faut vous distraire !
Les prisonniers tels des mouches, pour vous,
S’agitent en un spectacle et s’affairent !
Par-devant, un petit coup,
Un petit coup, par-derrière.
Vous en aurez des choses à raconter,
Pour un jour, un mois, la vie, toute l’éternité.

Et un cadavre,
Et dix cadavres !
On les ramène tous et bien rangés
Pour les montrer à la charmante enfant !
On les ramène tous et bien rangés
Pour les montrer à la charmante enfant !
Qui s’appelle Erika,
Qui s’appelait Erika.

jeudi 6 août 2020

LE TANGO DES CROQUE-MORTS



LE TANGO DES CROQUE-MORTS

Version française – LE TANGO DES CROQUE-MORTS – Marco Valdo M.I. – 2020
D’après la version italienne de Riccardo VenturiTANGO DEL BECCAMORTI
d’une chanson polonaiseTango truponoszówAleksander KulisiewiczSachsenhausen, 1943
Paroles : Aleksander Kulisiewicz
Musique : Wiktor Krupiński (“Po kieliszku”, Tadeusz Faliszewski, 1932)

 
 
Dessin d’Auguste Favier.

« La « ramasse » des morts dans le petit camp (Buchenwald) : 
une corvée de tous les jours »
« Ce disque compact se centre exclusivement sur le répertoire de « chansons de Sachsenhausen » de Kulisiewicz . Ces enregistrements, conservés sur des bandes magnétiques par Kulisiewicz après la guerre, sont de qualité variable, reflétant les conditions dans lesquelles ils ont été produits, des enregistrements à domicile aux productions en studio ou en salle de concert. Les sélections sont classées par ordre chronologique et visent à fournir à la fois un échantillon représentatif de la production artistique de Kulisiewicz et un aperçu de ses réactions personnelles aux réalités de la vie dans un camp de concentration nazi ».

1. Muzulman-Kippensammler
2. Mister C
3. Krakowiaczek 1940
4. Repeta !
5. Piosenka niezapomniana
6. Erika
7. Germania !
8. Olza
9. Czarny Böhm
10. Maminsynek w koncentraku
11. Heil, Sachsenhausen !
12. Pożegnanie Adolfa ze światem
13. Tango truponoszów
14. Sen o pokoju
15. Dicke Luft !
16. Zimno, panie !
17. Moja brama
18. Pieśń o Wandzie z Ravensbrücku
19. Czteroziestu czterech
20. Wielka wygrana !


Aleksander Kulisiewicz (1918-1982) était étudiant en droit en Pologne sous l’occupation allemande quand, en octobre 1939, la Gestapo l’a arrêté pour ses écrits antifascistes et l’a envoyé au camp de concentration de Sachsenhausen près de Berlin. Kulisiewicz était un auteur-compositeur-interprète de talent : pendant ses cinq années de prison, il a composé 54 chansons. Après sa libération, il s’est souvenu non seulement de ses chansons, mais aussi de celles qu’il avait apprises de ses codétenus, et a dicté des centaines de pages à son infirmière dans un hôpital polonais. En tant que « trouvère du camp », Kulisiewicz préférait les ballades descriptives, utilisant un langage agressif et brutal pour reproduire les circonstances grotesques dans lesquelles il se trouvait avec les autres ; mais son répertoire comprenait aussi des ballades qui évoquaient souvent sa Pologne natale avec nostalgie et patriotisme. Ses chansons, interprétées lors de réunions secrètes, ont aidé les prisonniers à faire face à la faim et au désespoir, soutenant leur moral et leurs espoirs de survie. En plus de leur importance spirituelle et psychologique, Kulisiewicz pensait que les chants du camp étaient aussi une forme de documentation. « Dans le camp », écrit-il, « j’ai toujours essayé de créer des vers qui servaient de reportage poétique direct. J’ai utilisé ma mémoire comme une archive vivante. Des amis venaient me voir et me récitaient leurs chansons ». Presque obsédé par les sons et les images de Sachsenhausen, Kulisiewicz a commencé à rassembler une collection privée de musique, de poésie et d’œuvres d’art créées par des prisonniers. Dans les années 1960, il a rejoint les ethnographes polonais Józef Ligęza et Jan Tacina dans un projet visant à recueillir des entretiens écrits et enregistrés avec d’anciens prisonniers sur la musique dans les camps de concentration. Il a également commencé à organiser une série de spectacles, d’émissions de radio et d’enregistrements de son répertoire de chansons de prison, qui s’est élargi pour inclure du matériel provenant d’au moins une douzaine de camps. L’énorme étude de Kulisiewicz sur la vie culturelle dans les camps et le rôle décisif que la musique y jouait comme outil de survie pour de nombreux prisonniers sont restés inédits jusqu’à sa mort. Les archives qu’il a créées, la plus grande collection existante de musique composée dans les camps de concentration, font maintenant partie des archives du Musée mémorial de l’Holocauste des États-Unis à Washington.

Mis en quarantaine dans son baraquement pendant une épidémie de typhus, Kulisiewicz conçoit le « tango des croque-morts », une réplique macabre à ceux qui, dans son public, réclament une « musique joyeuse ». Le décor de la chanson est la morgue de Sachsenhausen, royaume des Sonderkommandos, des prisonniers dont le « détail spécial » était de ramasser et de disposer des corps des nombreux morts du camp. Pour bien comprendre la nature tragiquement parodique de cette chanson », a noté Kulisiewicz, « il faut se rappeler l’atmosphère du détail « cellule à cadavres », où le porteur de cadavres, lui-même souvent proche de la mort, faisait une sieste de 10 à 15 minutes à côté des tas de corps nus et malodorants ». Kulisiewicz a emprunté la mélodie de sa chanson à « Po kieliszku » (Après le premier verre), un succès d’avant-guerre popularisé par le « Polonais Al Jolson », Tadeusz Faliszewski (1898-1961). En 1940, Faliszewski était lui-même prisonnier au camp de Mauthausen-Gusen, dans le centre-nord de l’Autriche, où il était souvent appelé à divertir les détenus avec ses chansons les plus populaires, dont « Po kieliszku ».





Maudite chienne des enfers, Germania
Nous torture depuis quatre ans déjà.
Dans le crématorium, fait rôtir nos cadavres.
Pour eux, il y fait chaud et tendre.
Il y a un humain ni boulanger, ni boucher
Mais il en fait rôtir tant d’autres.
Alors, mon gars, hop là, au four sans broncher !
Toujours tranquille, toujours calme, toujours allègre !


On se sent mieux après les premiers coups.
On reçoit un gnon au visage, et on rit beaucoup.
Le troisième coup de pied fait vraiment mal,
Au quatrième, on se chie dessus, c’est normal.
Cinq salauds frappent alors dans les reins,
Frère, on crache six dents quand même ;
La botte s’enfonce dans le ventre, au septième
Et c’est alors qu’on se sent vraiment bien !


Tout va très bien, Madame la Mort !
Elle est toute seule, la vieille nounou !
Depuis qu’elle a jeté son regard sur vous,
De ses yeux avides, elle vous dévore !
À la morgue vous lui offrez votre corps,
Et en un rien de temps, vous êtes mort.
Bientôt, cher ami, vous puerez la chair cuite,
Dans un tendre et cadavérique tête-à-tête !

Une minute et vous voilà en l’air, frère,
Avec deux beignets chauds sur la figure
Et caressé par trois petits anges tout nus,
Qui crient en allemand : « Quel adorable cul ! »
Le quatrième ange, ma chère petite Annie,
S’envoie cinq verres dans sa stupide gorge.
Berceuse, berceuse, avec dix doux anges,
Dors, dors mon petit. C’est la vie !

mercredi 5 août 2020

Les Trente Copains



Les Trente Copains

Chanson française – Les Trente Copains – Marco Valdo M.I. – 2020

Scènes de la vie quotidienne au temps de la Guerre de Cent Mille Ans.
Histoire tirée du roman « Johnny et les Morts » – du moins de la traduction française de Patrick Couton de « Johnny and the Dead » de Terry Pratchett. (1995)





Dialogue Maïeutique

Comme tu le sais sans doute, Lucien l’âne mon ami, tout comme l’appellation « camarade » signifie – du moins, c’est son sens originel – « quelqu’un avec qui on partage la chambre ou la chambrée, l’appellation « copain », comme celle toute proche de « compagnon », indique « quelqu’un avec qui on partage le pain ». Ce sont des expressions qui proviennent du langage militaire.

Oui, mais encore, demande Lucien l’âne. Pourquoi me parles-tu de toute cette étymologie ?

Précisément, répond Marco Valdo M.I., parce que la chanson raconte l’histoire de copains, d’une bande de trente copains qui partent ensemble à la guerre. Ils y vont comme un groupe de supporteurs, heureux et triomphants s’en vont un dimanche loin de chez eux pour encourager leur équipe favorite. Ils partent joyeux et pleins d’entrain, sûrs de la victoire. C’était en 1916 quelque part en Angleterre : en l’occurrence à Blackbury, mais ce pouvait être ailleurs ; c’était un mouvement euphorique qui emportait les jeunes gens. Ce Blackbury dont nous hantons le cimetière et racontons les morts «  presque célèbres » depuis quelques chansons : Le Cimetière, Le Taxidermiste, Le Syndicaliste, L’Illusionniste, La Suffragette, Le Footballiste et L’Inventeur.

Trop d’enthousiasme, un grégarisme aigu, mais bien sûr, je sais que c’est le cas de nombreux hommes, dit Lucien l’âne. Moi, on ne m’aurait pas dans une aventure aussi stupide ; c’est bon pour les moutons. Moi, j’aime la mauvaise herbe, celle que raconte Tonton Georges :

« Les hommes sont faits, nous dit-on,
Pour vivre en bande, comm
e les moutons.
Moi, j
e vis seul, et c’est pas demain
Que je suivrai leur droit chemin. »

Donc, continue Marco Valdo M.I., ils s’en vont à la guerre et après quatre semaines et c’est court quatre semaines, à la première offensive, la grande offensive de la Somme, supportée par les troupes britanniques (les troupes françaises étaient occupées à Verdun, à l’autre bout du front), qui fit des dizaines de milliers de morts, vingt-neuf sur trente des copains étaient tués. Un seul a survécu à cette bataille et à la guerre.

En somme, dit Lucien l’âne, ces jeunes gars sont célèbres (presque) de n’être plus ; célèbres par leur mort anonyme, mais ensemble, tous ensemble et dès lors, surtout par la cohésion de leur groupe jusque dans l’anéantissement. Pourtant, si j’ai bien suivi, il n’y en a que vingt-neuf qui sont morts et la question se pose de savoir ce qu’est devenu le trentième.

Oui, répond Marco Valdo M.I., telle est la question. Être mort ou ne pas être mort, le survivant se la posera jusqu’à la fin. Je vais te répondre et ainsi conclure cette histoire, cette parodie, calquée sur l’Anthologie de Spoon River (1915) du poète étazunien Edgar Lee Master.

Oh, interrompt Lucien l’âne, soit dit en passant, ça me rappelle Victor Hugo :

 Si l’on n’est plus que mille, eh ! bien, j’en suis ! Si même 
Ils ne sont plus que cent, je brave encore Sylla ;
S’il en demeure dix, je serai le dixième ; 
Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! »

Il n’en reste qu’un, en effet, dit Marco Valdo M.I., et c’est Thomas Atkins – ancêtre putatif de tous les Tommies – qui tentera d’atteindre le siècle suivant et dans le même temps, manquera de peu, d’à peine quelques années, d’être centenaire avec pour toute compagnie, le personnel de la Résidence du Soleil, un de ces ordinaires mouroirs où sont remisés les vieux en attendant l’heure conclusive, leur complétude.

« Un mort, c’est bien. C’est complet. Ça n’a pas de mémoire. C’est terminé. On n’est pas complet quand on n’est pas mort. »

disait Boris Vian, qui était un spécialiste de la norme. La chanson finalement dit qu’une fois réduit en cendres, à sa demande, Thomas Atkins – le dernier mort de la bande, à sa demande, fut semé à l’endroit où étaient les restes des copains.

Eh bien, conclut Lucien l’âne, « Poussière dans la poussière des copains », voilà une fin finale qui finit bien. Maintenant, tissons le linceul de ce vieux monde poussiéreux, longuet, tristounet, un brin macabre et cacochyme.
Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M. I. et Lucien Lane


Mil neuf cent seize. Première guerre.
Première ? On attendait la suivante ?
Ce devait être la der des ders ;
La plaisanterie n’est pas marrante.

Sur l’écran morne de la visionneuse,
Le cliché fané d’une jeunesse heureuse.
Alignés, souriants comme au cinéma,
Ils étaient là, trente soldats,

Les trente, le bataillon, le bataillon
Des Vieux Copains de Blackbury,
Tous ensemble, tous ensemble pour la nation,
Dans la Somme, ils sont partis.

Heureux visages pleins de sourire,
Hilares comme à la foire aux fous rires,
Les oreilles en chou-fleur, les yeux de travers
Et tous les pouces pointés en l’air.

La Somme ? Un fleuve, des marais, une plaine,
Une vallée, une jolie campagne de France,
Des tranchées, des monuments en pierre,
Un gigantesque jardin de souffrances.

Et les copains, bille en tête, s’en allèrent au front ;
À la fête, même uniforme, chantant à l’unisson.
En clan, ils s’étaient engagés pour le pays,
Tous ensemble, ils partirent là entre amis.

À peine quatre semaines plus tard,
Quatre semaines, sans retard, sans rencart
Sauf Thomas Atkins, tous les gars,
Tous ensemble sont restés là-bas.

Atkins, Thomas Atkins, quasi-centenaire,
Le seul survivant du bataillon éphémère
À la fin du siècle, finissait lentement sa guerre
À la Résidence du Soleil, antichambre du cimetière.

Des bricoles, des médailles dans une boîte en fer,
La photo des Copains pouce en l’air,
C’étaient toutes ses affaires.
Il est mort hier, dit l’infirmière.

Jamais, personne ne venait le voir.
Demain, le crématoire et le départ :
Retour dans la Somme, semé sur le terrain,
Poussière dans la poussière des copains.

dimanche 2 août 2020

Noir et Blanc (version noire)



Noir et Blanc (version noire)


Version française – Noir et Blanc (version noire)Marco Valdo M.I. – 2020





K.K.K.



Dialogue Maïeutique

Je t’avais annoncé, Lucien l’âne mon ami, qu’il y aurait une version noire – seulement en langue française, et c’est donc une chanson nouvelle, quels que soient ses airs de parodie – de cette ancienne chanson italienne intitulée Bianco e nero, qu’interprétait il y a plus d’un demi-siècle le Quartetto Cetra et comme bien des parodies, elle revêt la vêture de sa partition originale. Elle lui ressemble et cependant, elle s’en distingue. Ici, par une noirceur accentuée des faits, par un parfum musqué de réalité ; c’est une chanson réaliste. Elle s’inscrit dans un autre courant du Mississippi, elle nage dans un bras sans berges. C’est une fille de la House of Rising Sun, sans le fard, sans le vernis, sans les fanfreluches et sans le parfum qui cachent ses vraies senteurs et son intangible destin.

Holà, Marco Valdo M.I., arrête-toi, arrête-toi là, arrête ta logorrhée et dis-moi ce qu’elle raconte et qui justifie cette appellation de « version noire », car c’est ce qui m’intéresse pour le moment. Mais avant, puisque tu évoques la Rising Sun, ce bordel du bayou, laisse-moi te dire un mot de la parodie : il y avait donc à l’origine (?) une chanson de la Nouvelle-Orléans – lamentation d’une fille perdue, qui passée par tes mains en langue française a donné « La Maison du Soleil levant », par celles d’Hugues Aufray « L’HÔTEL DU SOLEIL LEVANT », par celles de Johnny Halliday, plus pudiquement devenue « Le Pénitencier » – entretemps, la fille avait changé de genre et à nouveau par les tiennes, avec cette chanson hyperréaliste – parodie de la parodie, qui raconte l’aventure de tant de nos contemporains et qui à juste titre, clôturait le cycle : « La Fermeture ».
En fait, répond Marco Valdo M.I., elle reprend l’histoire de ces deux garçons Noir et Blanc – Blanc étant le noir et Noir étant le blanc, qui jouaient du jazz de leur facture et qu’un archange (était-il blanc ou noir ?) est venu couvrir d’un voile protecteur pour leur permettre de jouer encore leur musique à la Nouvelle-Orléans. C’est là que les choses bifurquent et prennent une autre tournure, la version noire introduit dans le spectacle la dimension dramatique, carrément tragique, celle que l’on trouvait déjà dans « I shall spit on your graves », petit roman noir interdit de Vernon Sullivan – dont comme on le sait, il n’y a jamais eu de version originale, vu que Boris Vian en avait directement écrit la « traduction » en français sous le titre mieux connu de « J’irai cracher sur vos tombes » (1946)titre qui, soit dit en passant, valut à Vian les pires ennuis avec les associations d’anciens combattants. La dimension tragique à laquelle je fais allusion est celle de personnages issus du réel des États du Sud, à savoir selon la chanson, les « cagoulards de la Nouvelle-Orléans », autrement dit les gens du KKK (Ku Klux Klan), qui viennent chercher les enfants et les pendent du fait précisément qu’ils forment un duo noir et blanc, un appariement diabolique. C’est ici qu’il faut avancer la dimension sexuelle de la chanson, une situation hypothétique où ce duo (n-b ; h-f ; h-h, et toute autre combinaison que l’on voudra mettre dans l’équation) musical prend un sens autrement scandaleux. Certes, lui joue de la clarinette et elle (il ?) de ses caisses, mais passons, on risquerait d’être graveleux. Cependant, je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a derrière ça autre chose de plus tourmenté, mariné à la sauce raciale, à une histoire criminelle du genre de celle qui tua les métis Emmet Till et Lee Anderson. Comme disait Vian, toujours lui :

« S’il n’y avait pas de rapports sexuels entre les Blancs et les Noirs, il n’y aurait pas de métis. »

Stop, dit Lucien l’âne, sinon on n’en finira jamais. Juste deux remarques ; la première à propos de l’acronyme KKK, qui certes aux Zétazunis indique le Ku Klux Klan, mais qui aussi, est-ce un véritable hasard ?, existe en Allemagne où c'est un précepte nazi, venu de la très chrétienne Bavière : Kinder, Küche, Kirche - Enfant - Cuisine - Église ; la seconde remarque, c’est que s’il n’y avait pas de rapports sexuels, il n’y aurait pas de cocus et accessoirement, il n’y aurait pas de vie, du moins celle qu’on vit à présent et pas d’espèce humaine non plus ; même pas d’âne. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde sexué, sexuel, scandaleux, correct, racial, raciste, racialisé et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Dans les rues de la Nouvelle-Orléans,
Il y avait deux enfants
De bons amis. Ils s’appelaient Noir et Blanc.
Noir jouait de la clarinette, de la batterie jouait Blanc
Quel succès, quelle joie avec leur jazz !
On aurait dit les enfants du jazz.

Noir est blanc, Blanc est noir,
Vous ne devez jamais l’oublier !
Noir est blanc, Blanc est noir,
C’étaient de très bons amis, malgré
Que l’un fut blanc et l’autre noir :
Comme le lait et le café !
Comme le lait et le café !

Deux impresarios de la Nouvelle-Orléans avaient appris
Que ces amis étaient noir et blanc. Quand ils les ont pris,
Ils ont dit : « Jamais ! Ça ne va pas les enfants,
Nous ne voulons pas du noir en duo avec le blanc,
Nous ne sommes pas intéressés les amis
Par votre propre jazz métis. »

Noir est blanc, Blanc est noir,
Vous ne devez jamais l’oublier !
Noir est blanc, Blanc est noir,
C’étaient de très bons amis, malgré
Que l’un fut blanc et l’autre noir :
Comme le lait et le café !
Comme le lait et le café !

Au lever du soleil de la Nouvelle-Orléans,
Des anges cagoulés en robe blanche
Ont pendu haut et court les enfants.
À la plus haute branche
Et les enfants maudissaient les anges blancs,
Les cagoulards de la Nouvelle-Orléans.

Noir est blanc, Blanc est noir,
Vous ne devez jamais l’oublier !
Noir est blanc, Blanc est noir,
C’étaient de très bons amis, malgré
Que l’un fut blanc et l’autre noir :
Comme le lait et le café !
Comme le lait et le café !

Et en noir et blanc,
Leur duo jazzifiant
Joue sa musique encore
Et toujours, haut et fort,
À la Nouvelle-Orléans !