mardi 9 juin 2020

ASIE

 

ASIE



Version française – ASIE – Marco Valdo M.I. – 2020
Chanson italienne – AsiaFrancesco Guccini – 1970











Dialogue Maïeutique

Dans sa préface à L’Automne à Pékin, enfin si je me souviens bien, Lucien l’âne mon ami, Raymond Queneau soulignait combien ce titre était opportun puisque dans ce roman de Boris Vian, il n’est question ni de l’automne, ni de Pékin. Il n’en va pas du tout ainsi de cette Asie, puisqu’aussi bien, la chanson de Guccini, qui date quand même d’un demi-siècle, – la chanson, Guccini va sur ses quatre-vingts ans –, l’aborda à la proue d’un vaisseau vénitien, orné de l’oriflamme de la Sérénissime. C’était au temps où Venise rutilait, à l’époque où elle emmenait son Lion ailé partout en haut du mât de ses barzes, de ses galères, de ses galéasses, de ses galéones ; il flottait aussi et même surtout, sur ses vaisseaux de commerce. Venise préférait les comptoirs aux colonies ; on y investit moins et ça rapporte plus.

« Lion de Venise, Lion de Saint-Marc,
L’armée chrétienne est aux portes de l’Orient,
Dans les ports de l’Ouest, la mer amène sous le vent
Les charges d’ivoire et de brocart. »

Évidemment, Marco Valdo M.I. mon ami, c’est une manière d’aborder un autre continent, même si pour les descendants de l’Empire romain, l’Asie n’est pas vraiment une terra incognita. J’y étais chez moi en ma jeunesse folle. Mais à part ça, que raconte la chanson ?

D’abord, Lucien l’âne mon ami, je vais une fois encore insister sur le fait que c’est une version française et à l’origine, une chanson italienne de Francesco Guccini que l’on peut tout à fait comparer à Francesco Guccini, lequel commence à avoir des airs d’ancêtre. Cependant, comme tu vas le voir, sa chanson – dans sa version française – n’a pas pris une ride ; on la dirait nouvellement conçue.

Oh, dit Lucien l’âne, c’est drôle ce que tu dis, car ça me fait penser à la chanson de Brassens où il est question précisément d’être un ancêtre :

« Quand nous serons ancêtres
Du côté de Bicêtre,
Pas d’enfants de Marie, oh non !
Remplacez-nous les nonnes
Par des belles mignonnes
Et qui fument, crénom de nom !
Et qui fument, crénom de nom ! »

Ah, Lucien l’âne mon ami, il est des péchés capiteux qui ne doivent rien à l’industrie du tabac. Enfin, à chacun ses préférences, mais comme c’est son anniversaire d’ancêtre de ces jours-ci, on souhaite à Guccini « un buon compleanno », on lui dédie cette version française d'Asie, la chanson de Brassens : « L’Ancêtre » et un bon moment avec le calumet de la paix ; ce serait autre chose que de toucher sur une place publique le monsieur tout blanc. Cela étant, revenons à la chanson qui se garde bien de pareilles allusions, mais offre un voyage oriental et le rêve d’un espace et d’un moment disparus. Le Lion de San Marco était quand même un animal fort belliqueux qui s’en prenait aux Ottomans et finit par perdre toute sa superbe, laissant partir à vau l’eau les Balkans tout entiers, les îles grecques jusqu’à sa Candie si précieuse.

Oui, dit Lucien l’âne, et à présent, le grand félin ailé n’a plus qu’à se repaître de touristes pressés avant qu’une grande marée vienne mettre fin aux restes de sa gloire. Ainsi va le long chemin de l’histoire. Pendant ce temps-là, nous tisserons le linceul de ce vieux monde perclus, toussotant, égrotant, avide et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Au milieu des fleurs tropicales, des cris en douce,
La brise légère et lente glissait ;
Sifflant à travers le filet, elle apportait,
Suave, l’odeur de la soif et des épices.


Lion de Venise, Lion de Saint-Marc,
L’armée chrétienne est aux portes de l’Orient,
Dans les ports d’Ouest, la mer amène sous le vent
Les charges d’ivoire et de brocart.


Les habits des marchands suintent d’ors,
Leurs soutes recèlent d’énormes trésors,
Aux rives croisent leurs voiles colorées,
D’œillet et de poivre parfumées.


Brisés par le travail, les dos transpirent ;
À terre reposent l’encens, l’or et la myrrhe ;
Dans le vent, on entend par-dessus la palme,
Le cri de la sueur et de la gomme.


Et l’Asie paraît dormir, mais flotte en l’air
Son immense culture millénaire :
Les Blancs et la nature ne peuvent défaire
Les Bouddhas, les Chélas, les hommes et la mer.


Lion de Saint Marc, Lion du prophète,
Ton Évangile court à l’est de la Crète ,
Sur le ciel se détache ton étrange bannière ;
Ce n’est pas le livre, mais l’épée que ta main serre.


Terre de merveilles, de grâces et de maux, terre
Des animaux mythiques du bestiaire,
Jusqu’au gaillard arrivent des sanctuaires
La fumée de l’encens et du chanvre.


Et ce parfum intense, percé de mouettes, est
Signe de vains symboles divins,
Et de leur vol haut, ces oiseaux marins
Montrent à Marco Polo la route du Cathay.

dimanche 7 juin 2020

Et ma poupée ?


Et ma poupée ?

Chanson française – Et ma poupée ? – Marco Valdo M.I. – 2020

Quelques histoires albanaises, tirées de nouvelles d’Ismaïl Kadaré, traduites par Christian GUT et publiées en langue française en 1985 sous le titre La Ville du Sud.(7)








Dialogue Maïeutique

Laisse-moi, Lucien l’âne mon ami, d’abord te conter une petite anecdote à propos de nos petits dialogues maïeutiques.

Soit, dit Lucien l’âne.

Donc, reprend Marco Valdo M.I., il y a quelques jours notre ami R.V. dans le commentaire introductif qu’il consacrait à la chanson Asia de Francesco Guccini, dont je compte faire prochainement la version française, et la clôture peut-être provisoire, probablement selon moi, du Chansonnier du Coronavirus – qui, soit dit en passant comporte 140 chansons et je pense même qu’il en manque.

Oh, dit Lucien l’âne, une anecdote ? Pourquoi pas ? C’est toujours distrayant.

Ainsi, dans le commentaire que je t’ai dit, Lucien l’âne mon ami, R.V., qui administre avec un brio et une maestria diabolica, ce site des Chansons contre la Guerre (auquel nous collaborons volontiers), y introduit, écrit et traduit moultes chansons, dit ceci : « Dans ce cas, je laisse (faire) à chacun des considérations, des réflexions, des suggestions, des histoires, de la géographie et de la politique ; comment dire, j’invite vraiment chacun à se faire son Dialogue Maïeutique comme font Marco Valdo M.I. et Lucien Lane. Ceci, à la rigueur, est le mien (assaisonné à la diabolique)… »

Eh bien, dit Lucien l’âne, nous voilà en quelque sorte diaboliquement canonisés ; je n’en espérais pas tant. Maintenant, dis-moi, la chanson raconte réellement une histoire de poupée ?

Si on veut, oui, répond Marco Valdo M.I., mais pas seulement. Elle continue la saga familiale de Gjirokastër dans la guerre, vue par un enfant. Pour rappel, on se trouve – fin 1940 – dans cette petite ville du Sud de l’Albanie, proche de la frontière grecque. Les envahisseurs italiens y passent dans un sens, puis dans l’autre à leur retour, poursuivis par les Grecs ; puis, c’est au tour des Grecs de reculer face aux Allemands. Je te rappelle que tous ces trois belligérants sont des pays sous régime fasciste ou nazi.

Rien là que de très habituel, dit Lucien l’âne. Ces allées et venues sont les aléas de la guerre. Donc, on en est à l’arrivée des Allemands qui s’en vont vers la Grèce.

Exactement, Lucien l’âne mon ami, mais eux n’en sont encore qu’à l’aller – moment exaltant et victorieux et ils sont précédés d’une réputation des plus épouvantables ; on dit que ce sont des massacreurs fort réputés. En marge de ces allés-retours des étrangers au travers de l’Albanie, il y les règlements de compte des Albanais entre eux. Ce sont des procédés incendiaires et meurtriers.

Mais, dit Lucien l’âne, si je comprends bien, sous la guerre militaire des étrangers, il y a la guerre civile des Albanais.

Oui, c’est à peu près ça, dit Marco Valdo M.I. et l’affaire se présente ainsi : les fascistes albanais, qu’on nomme les « ballistes », se rallient à l’occupant et tuent les partisans, opposés aux occupants, et les partisans tuent les « ballistes ». Tout ça se passe de façon civile, c’est-à-dire clandestinement, de préférence la nuit, et un à la fois. À la rigueur, par petits groupes. Dans cette agitation, l’enfant qui nous raconte l’histoire, suit le parcours de sa famille laquelle, à l’annonce de l’arrivée des Allemands, s’exile dans un village des collines voisines et qui contemple avec effroi – les adultes et avec animation – les enfants, la ville où rougeoient des incendies. C’est durant cette nuit d’exode que la petite fille pleure sa poupée, restée à la maison. Puis, toute la famille revient au petit jour. Le reste est dit dans la chanson.

Au fait, dit Lucien l’âne, ce doit être les actions des « ballistes », car j’imagine que s’ils avaient eu pareille intention, les Allemands auraient agi en plein jour, rasé toute la ville et massacré les habitants. Ils auraient mis la chose sur le compte des représailles. Quant à nous, nous tissons le linceul de ce vieux monde plein de fureur et de bruits, incendiaire, assassin, sentimental et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Ce sera une grande catastrophe, dit ma mère ;
Le sang coulera, le frère tuera le frère.
Avec ces Allemands, ce sera une grande guerre
Finalement, dit ma grand-mère.

Les Allemands viennent en longues files.
On dit qu’ils exterminent.
On dit qu’ils vont détruire la ville.
On est partis dans les collines

Les ballistes incendient les maisons des partisans.
D’ici dans la nuit, on voit, les flammes
Trembler sur le ciel étoilé d’occident,
Le vent emporte la colère des femmes.

C’est ma maison qui flambe, hourra !
Monte là-dessus et tu verras Istanboul !
Qui déjà est partisan chez toi ?
Mon oncle, ma tante, mon frère, une foule !

Alors, demain, ta maison brûlera,
Brûleront les livres turcs de grand-père,
L’armoire et le coffre de grand-mère.
Et ma poupée, toute seule, là en bas ?

Mémé dernière, papa devant,
Au champ d’aviation, on s’arrête ; prudence !
En face, les feux s’éteignent en silence.
Les ballistes ont fusillé les partisans.

On rentre en ville en fin de nuit.
Les Allemands n’ont rien détruit.
Devant la maison, sur un mort, un papier :
Espion, mort au fascisme, liberté !

vendredi 5 juin 2020

LE CIEL AU-DESSUS DE BERLIN


LE CIEL AU-DESSUS DE BERLIN



Version française – LE CIEL AU-DESSUS DE BERLIN [CHANSON DE L’ENFANCE] – Marco Valdo M.I. – 2020
Chanson allemande – Der Himmel über Berlin [Lied vom Kindsein]Peter Handke – 1987




Ciel de Wansee – Berlin
Max Liebermann


Dialogue Maïeutique

Souvent, Lucien l’âne mon ami, je me surprends à réfléchir au sens de certaines chansons en dehors du moment précis où nous ne parlons. Ce sont des nébuleuses de pensées qui traversent le ciel du jour. Une bribe par ci, une bribe par là, elles vont, elles viennent, cahin-caha, et je ne sais pourquoi plutôt elle-ci plutôt que celle-là.

Voilà qui est intéressant, dit Lucien l’âne, d’autant que ça m’arrive aussi. Mais pourquoi, dis-tu ça ?

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, car ce mode de réflexion m’amène à envisager les choses et les chansons d’un point de vue particulier, de la considérer pour elles-mêmes comme elles sont. Autrement dit, je m’attache à voir le texte – toujours dans sa version française, celle qui me trotte en tête – tel qu’en lui-même, à le prendre en quelque sorte au sérieux, à le voir réellement comme un objet en soi, une entité extérieure et vivante.

Oui, dit Lucien l’âne, mais encore ? Pourquoi dis-tu tout ça ?

C’est assez complexe, comme un nœud difficile à démêler et je peine à me l’expliquer, répond Marco Valdo M.I., et il me semble que cela tient à la démarche poétique. Voilà, c’est ça, la pensée considérée comme poésie, mais aussi, autre conséquence pour cette chanson, la version considérée comme création poétique. Dès lors, le texte qui en résulte comme une opération poétique qui débouche – ici, en langue française – sur une œuvre autonome. Cette réflexion m’est venue quand j’ai constaté qu’il y avait déjà dans les Chansons contre la Guerre, une traduction en langue française du poème de Handke – de Claire Placial.

Oh, dit Lucien l’âne, ça n’a rien de gênant, je pense. Tout au contraire, c’est tout bénéfice pour le lecteur, de même que la présence dans les Chansons contre la Guerre de multiples traductions en de multiples langues. Maintenant, dis-moi, quand même deux mots de la chanson.

Deux mots, Lucien l’âne mon ami, c’est peu. Un premier pour dire l’importance de la rime comme instrument de navigation poétique ; c’est elle qui amène par son balancier à soutenir la marche du promeneur. Au texte brut de la traduction, elle ajoute ici, elle retranche là ; elle impose des mots inattendus. Tu devrais essayer, c’est étonnant. Mais enfin, c’est le deuxième mot, de la chanson, je dirais que c’est une remembrance d’un enfant (Rimbaud en avait notées d’autres, remembrances d’un vieillard idiot), un souvenir de l’enfance, assez commun même. Tellement qu’il peut être partagé par beaucoup d’ex-enfants sous le ciel de Berlin ou d’ailleurs, y compris dans ses regrets. Le reste est à voir dans la chanson.

Oui, dit Lucien l’âne, c’est ce qui est le mieux : s’en tenir au texte. Pour le reste, tissons le linceul de ce vieux monde égaré, ruminant, amnésique et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Quand l’enfant était enfant,
Il allait les bras ballants,
Le ruisseau était une rivière,
La rivière était un torrent,
Et cette flaque, la mer.



Quand l’enfant était enfant,
Il ne savait pas qu’il était enfant,
Tout lui était inspiration,
Et toutes les âmes étaient union.



Quand l’enfant était enfant,
Il ne comprenait pas le néant,
Il n’avait aucun talent.
Assis en tailleur, souvent,
Il se dressait brusquement.
Dans ses cheveux, il avait un mouvement ;
Et sur les photos, il souriait bizarrement.



Quand l’enfant était enfant,
Il se posait des questions tout le temps :
Pourquoi suis-je moi et pourquoi pas toi ?
Pourquoi suis-je ici et pourquoi pas là-bas ?
Quand commença le temps et où finit l’espace ?
La vie sous le soleil n’est-elle pas juste un songe ?
Ce que je vois, j’entends et je sens, n’est-ce
Pas seulement l’apparence d’un monde devant le monde ?
Y a-t-il vraiment le mal et des gens
Qui sont vraiment méchants ?
Comment se fait-il que moi, qui suis moi,
Avant de devenir moi, je n’étais pas,
Et une fois devenu moi que je suis,
Je ne suis plus qui je suis ?



Quand l’enfant était enfant,
Il vomissait les épinards, les pois, le riz au lait,
Et le chou-fleur cuit à la vapeur. Et maintenant,
Il mange de tout, et parfois même, ça lui plaît.



Quand l’enfant était enfant,
Il s’éveilla dans un lit inconnu
Et ça lui arrive toujours maintenant ;
Il trouvait toujours beaux les inconnus,
Et maintenant des fois par chance seulement.
Il s’était rêvé un paradis charmant
Et ne peut plus que l’espérer à présent.
Il ne réussissait pas à imaginer le néant,
Et il en frissonne souvent.



Quand l’enfant était enfant,
Il jouait avec enthousiasme ;
Et maintenant, comme avant il se concentre,
Mais seulement si c’est son travail, évidemment.



Quand l’enfant était enfant,
Il se contentait de pomme et de pain comme aliments,
Et c’est toujours ainsi maintenant.



Quand l’enfant était enfant,
Dans sa main, les baies tombaient précieuses
Et c’est toujours ainsi maintenant.
Les noix fraîches lui faisaient la langue rugueuse
Et c’est toujours ainsi maintenant.
Il avait à chaque montagne,
L’envie d’une plus haute montagne ,
Et à chaque ville,
La nostalgie d’une plus grande ville,
Et c’est toujours ainsi maintenant.
Il cueillait les cerises avec exaltation au sommet de l’arbre,
Comme il aimerait le faire aujourd’hui encore.
Face aux étrangers, il était farouche
Et il l’est toujours encore,
Il attendait les premières neiges,
Et ainsi toujours, il attend encore.



Quand l’enfant était enfant,
Il lança un bâton contre un arbre,
Et il vibre aujourd’hui encore.
Quand l’enfant était enfant

lundi 1 juin 2020

La Guerre

La Guerre


Chanson française – La GuerreClément Janequin – 1528
Version adaptée au temps présent – La Guerre – Marco Valdo M.I. – 2020






Arquebusiers, faites vos sons !
Bouclez vos armes, frais mignons,
.



Dialogue Maïeutique

Mon ami Lucien l’âne, voici une chanson qui a à peu près 500 ans – un demi-millénaire et qui comme son titre l’indique raconte « La Guerre ».

Certes oui, mais laquelle ?, demande Lucien l’âne. Toute une guerre, ça fait beaucoup, quand même.

Tu as raison, Lucien l’âne. Elle s’intitule « La Guerre », mais elle raconte un bataille : celle de Marignan (1515) qui fit des milliers de morts en deux jours et qui bouleversa l’histoire de son temps ; au moins pour ce qui est des Suisses, qui signèrent avec la France un traité de « Paix perpétuelle » et qui depuis ne se sont plus mêlés de guerre – du moins, en direct. Comme elle est dans un français de son époque, elle paraît étrange aux gens de notre temps ; même si, c’était un rap de cette fin du Moyen-Âge. Dès lors, en quelque sorte sur commande, j’en ai fait une version adaptée à nos jours, une adaptation contemporaine, mais en gardant tout de même pas mal de son étrangeté. On pourra comparer les deux : l’originale, l’ancienne, celle de Clément Janequin et celle que je viens de faire. Dans l’ensemble, je la trouve assez fidèle, même si j’ai dû pour des raisons de rime un peu l’adapter aussi – dans sa forme.

Ce sera certainement une version de bonne facture, dit Lucien l’âne. J’en suis sûr, et d’ailleurs, je me souviens fort bien de la version de Gentilz gallans de France que tu fis il y a déjà quelques années.

Cependant, Lucien l’âne mon ami, je voudrais ajouter deux ou trois remarques avant de te laisser conclure. La première porte sur le mot « Galloys » que j’ai conservé sous la forme « Gaulois », autrement dit, de Gaule ou « Français » ; il fait polémique (comme d’autres éléments de la chanson) chez les spécialistes de la littérature française de la Renaissance. En tout état de cause, « Gallois » fait trop rugbymen et devait être exclu ; il restait Gaulois ou Français, s’agissant de l’armée de François Ier. D’aucuns plus spécialisés en langue d’autrefois suggèrent compagnons ou camarades.

À ce compte, pour la rime, tu aurais pu choisir « gars ».

Certes, répond Marco Valdo M.I., mais j’ai choisi l’assonance, comme Janequin aurait préféré, lui qui est souvent comparé à un « bruitiste ».

Un « bruitiste », dit Lucien l’âne un peu éberlué, comment ça ?

Oui, dit Marco Valdo M.I., un « bruitiste », un qui fait du bruit, qui recrée dans sa musique les bruits ambiants. C’est très moderne. Ça s’entend à sa musique, mais aussi dans ce texte bourré d’onomatopées ; c’est vraiment le rap en avant-garde. À la même époque, mais quelques années plus tard, dans ses romans, François Rabelais faisait pareil. Peut-être même, citait-il ces bruissements de La Guerre de Janequin et faisait-il allusion à la musique du contrapuntiste.

Oh, dit Lucien l’âne, j’adore ce « bruitisme », c’est une évocation des sons du monde. J’ai entendu dire qu’on y revient de ces temps-ci.

Une autre remarque, Lucien l’âne mon ami, que je voudrais faire maintenant, c’est qu’outre d’avoir raconté d’autres batailles – Marengo (Marengo, La Lettre de Marengo, La Marengo du Lieutenant) et Austerlitz (Le Sommeil tranquille de Koutouzov, Austerlitz), j’avais parcouru ce seizième siècle avec la Geste de Liberté ou la Légende de Till, à laquelle j’ai consacré des dizaines de chansons ; je cite la première : « Katheline, la bonne Sorcière » et la dernière : « L’Heure de l’Hirondelle ».

Oui, bonne idée, dit Lucien l’âne, sinon on n’en finirait pas. Quoi qu’il en soit, ces histoires de bataille, chacune d’elles est toujours un épisode de La Guerre de Cent Mille Ans.

Enfin, dit Marco Valdo M.I., à propos de cette bataille de Marignan, il est d’usage de rappeler que c’est là que s’est distingué et a de son épée adoubé le roi François, c’est-à-dire le hardi Bayard, Pierre Terrail de Bayard, dit le chevalier « sans peur et sans reproche » qui a traversé ainsi l’histoire pour se muer en sandwich Bayard : le sandwich « sans beurre et sans reproche ». C’est là aussi qu’on retrouve le Maréchal de la Palice qui mourra quelques temps après devant Pavie et dont on garde le souvenir au travers des « lapalissades », qui toutes dérivent de la petite chanson de la Palisse (https://www.youtube.com/watch?v=zb9p89XQMYY) que ses soldats firent à son sujet. En voici la version populaire :

« Monsieur de la Palice est mort
En perdant la vie ;
Un quart d’heure avant sa mort,
Il était encore en vie. »

On conclura avec lui, dit Lucien l’âne. Quant à nous, tissons le linceul de ce monde batailleur, guerrier, lyrique et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Écoutez, tous gentils Gaulois,
La victoire du noble roi François.
Et vous entendrez, si bien vous écoutez,
Des coups rués de tous côtés.
Fifres soufflez, frappez tambours,
Tournez, virez, faites vos tours,
Aventuriers, bons compagnons
Ensemble croisez vos bâtons,
Fusez soudain, gentils Gascons,
Nobles, sautez dans les arçons,
La lance au poing, hardis et prompts,
Comme lions !
Arquebusiers, faites vos sons !
Bouclez vos armes, frais mignons,
Alarme, rentrez dedans !
Alarme, frappez dedans !
Soyez hardis, en joie mis.
Qu’on se le dise,
La fleur de lys,
Fleur de haut prix,
Y est en personne.
Suivez François,
Le roi François,
Suivez la couronne !
Sonnez, trompettes et clairons,
Pour réjouir les compagnons.
Fan frere le le fan fan fan feyne
Fa ri ra ri ra.
À l’étendard en avant toute !
Gens d’armes à cheval en route !
Fan frere le le fan fan fan feyne
Fa ri ra ri ra.
Grondez, tonnez bombardes et canons,
Tonnez gros courtauds et faucons,
Pour secourir les compagnons.
Von pa ti pa toc von von,
Ta ri ra ri ra ri ra reyne,
Pon, pon, pon, pon,
La la la, pon pon,
Ta ri ra ri ra ri ra reyne
La ri le ron.
France courage,
Courage !
Donnez des horions !
Chipe, chope,
Torche, lorgne,
Pa ti pa toc tric,
Trac zin zin, tric.
Tue ! À mort ! Serrez !
Courage prenez, frappez, tuez !
Gentils galants, soyez vaillants !
Frappez dessus, ruez dessus !
Fers émoulus, chiquez dessus !
Alarme !
Alarme !
Courage ! Prenez, poursuivez,
Frappez, ruez !
Ils sont confus,
Ils sont perdus
Ils montrent les talons.
Ils décampent, pas de pardon !
La trompette est aux abois.
Ils sont défaits, tudieu !
Victoire au noble roi François !
Tout est perdu, ils décampent, pardieu.


La Terreur blanche



La Terreur blanche

Chanson française – La Terreur blanche – Marco Valdo M.I. – 2020

Quelques histoires albanaises, tirées de nouvelles d’Ismaïl Kadaré, traduites par Christian GUT et publiées en langue française en 1985 sous le titre La Ville du Sud.(6)





LA TERREUR BLANCHE



Dialogue Maïeutique

« La Terreur blanche », Lucien l’âne mon ami, voilà qui me rappelle quelque chose. La terreur est un mal qui se répand par toute la Terre : on en a vu des noires, des brunes, des rouges, des bleues, des vertes, des safrans et bien sûr, des blanches. De façon générale, il s’agit de massacrer ceux avec qui on n’est pas d’accord et de préférence, des civils désarmés et sans défense. Au fait, les Vaudois ont connu ça.

Oui, Lucien l’âne mon ami, dit Marco Valdo M.I. ; mais avant d’aller plus avant, je voudrais faire une petite précision : quand il s’agit de se massacrer entre militaires, on appelle ça la guerre. Pour en revenir aux Vaudois, la Terreur blanche les poursuivit souvent jusque dans leurs plus hautes retraites désertiques et même plusieurs fois au cours du millénaire écoulé et cette terreur blanche venait toujours du même côté, du côté de l’Église catholique et de ses affidés. La terreur blanche vient toujours de la droite, c’est la Terreur de la réaction et elle déborde souvent en mouvements populaires, en mouvements des foules assassines. Quand on regarde l’histoire, la terreur blanche a sévi et la liste n’est pas exhaustive – en France (notamment en Bretagne), en Russie, en Hongrie, en Chine, en Inde et plus récemment, en Espagne et aux États-Unis, où elle est menée par des organisations proches du KKKKu Klux Klan, où la Terreur blanche est liée très étroitement au racisme et à la volonté de domination de la « race blanche ». Note qu’en Allemagne, dans le Reich nazi, le même KKK résumait de la façon la plus traditionnelle, le rôle de la femme : Kinder, Küche, Kirche – littéralement, enfant, cuisine, église.

Je pense même, dit Lucien l‘âne, qu’on peut en trouver des traces en Amérique latine, en Australie; enfin, un peu partout.

Soit, dit Marco Valdo M.I., dans la chanson, c’est en Albanie qu’on la retrouve. À l’époque, là, la Terreur blanche était l’œuvre des royalistes et des fascistes albanais qui s’étaient alliés aux fascistes italiens ; puis, après la déroute de ceux-ci et la reprise des territoires par les armées allemandes, elle s’est ralliée aux nazis l’essentiel était de combattre et d’éliminer les partisans et les résistants. Cependant, dans la chanson, rien de tout cela n’est précisé ; on ne peut que le deviner. Dans la conversation des grands de la famille, on use du concept de « lutte des classes » – ce qui indiquerait une orientation marxiste – tendance Karl (je précise puisque toi et moi, nous sommes aussi marxistes, mais de la tendance Groucho) et on tremble à l’idée de la terreur blanche, ce qui indiquerait une orientation anti-royaliste, antifasciste de la famille. On entend des coups de feu, des assassinats se passent dans la nuit et tout ce qu’on sait, tout ce qu’on perçoit, ce sont un inquiétant silence, l’effroi des grandes personnes, les coups de feu et le commentaire glaçant de la grand-mère :

Tac, tac, tac ! Des tirs, des tirs encore.
J’entends ces coups de feu dans la nuit :
Mémé dit :« Dans la viande, dans le corps.
Malheureuses femmes, pauvres enfants ! »

En somme, dit Lucien l’âne, c’est la guerre (in)civile entendue du lit d’un enfant. Écoutons-la et tissons le linceul de ce vieux monde terrorisé, raciste, brut, brutal et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Terreur blanche ! Terreur ! Terreur !,
Mots terribles dans les conversations.
Aucun grand ne répond à mes questions.
Quelle est cette chose qui leur fait si peur ?

Comme pour la lutte des classes, on ne me répond jamais.
Mais, moi, je sais ce que c’est :
C’est la guerre entre deux clans de rouspéteurs.
Mais que font les instituteurs ?

Alors, chez les grands, tout le monde rit.
Moi, je rougis ; moi, je n’ai rien compris.
Mais pour la terreur blanche, la terreur,
Personne ne rit, c’est l’horreur.

Le soir est triste autour du foyer.
De mon lit, j’écoute les grands
Aux yeux inquiets, aux visages tourmentés.
Ils se taisent longtemps.

Au moindre bruit, un craquement,
Une porte qui bat, d’une voix blanche
Maman dit : « C’est le vent ».
Pan, pan, pan ! Terreur blanche !

Tac, tac, tac ! Des tirs, des tirs encore.
J’entends ces coups de feu dans la nuit :
Mémé dit :« Dans la viande, dans le corps.
Malheureuses femmes, pauvres enfants ! »

Le blanc à présent me fait peur.
Peur des roses blanches, des rideaux blancs,
Peur de la chemise blanche de grand-maman.
Terreur blanche ! Hiver ! Terreur ! Terreur !