samedi 11 mai 2019

L’Année philosophique

L’Année philosophique


Lettre de prison 26
4 juin 1935






Dialogue Maïeutique

D’une année à l’autre, les occupations du prisonnier Levi, isolé dans sa cellule, évoluent. Ainsi, dit Marco Valdo M.I., si lors de sa première incarcération, l’ambiance était poétique ; cette année (1935) serait philosophique.

Qu’est-ce que c’est cette histoire ?, dit Lucien Lane. D’où vient qu’il y ait eu une année poétique et une autre philosophique ? Serait-ce comme l’année du Chat, du Chien, de l’Ours ou pourquoi pas, de l’Âne ? J’avoue ne pas trop comprendre.

Et je te comprends, Lucien l’âne mon ami. Il faut se reporter aux conditions de ses séjours en prison et se souvenir que comme prisonnier politique, il est en isolement et que de ce fait, il dispose d’énormément de temps vide. Et comme le peintre ne peut pas peindre, ni dessiner ; comme l’écrivain ne peut écrire que de courtes lettres et encore, deux fois par semaine sur un papier réglementaire à la surface réduite et que de surcroît, ces écritures destinées à la famille sont passées au crible de la censure et à la lunette grossissante de la police politique. Bref, le prisonnier politique ne peut communiquer que très peu et sous contrôle. Au peintre et écrivain Levi, finalement, il ne reste que la lecture. La lecture, donc : la première année, il avait lu essentiellement des poètes ; cette fois, il s’attaque à la philosophie.

Ah, dit Lucien l’âne, je commence à comprendre le sens de ces ambiances, mais je ne saisis pas le pourquoi. Pourquoi une année comme ci, pourquoi une année comme ça ?

Pourquoi ?, Lucien l’âne mon ami, mais tout simplement parce que le régime carcéral limite le champ des possibles et réduit le choix aux ouvrages présents dans la bibliothèque de l’établissement, sans compter le rôle de l’aumônier distributeur. Parmi les livres possibles, d’autres tris viennent encore réduire le champ : la censure et le mode d’approvisionnement de la bibliothèque, le tout complété ou modulé par la personnalité et les horizons culturels du bibliothécaire. Ainsi, on trouve facilement des ouvrages religieux, des hagiographies, des opuscules édifiants ; par contre, il va de soi que – sauf erreur ou distraction – les livres « révolutionnaires » sont bannis. Pour le reste, vu par les autorités, s’en tenir aux classiques patentés ou à des ouvrages scientifiques ou didactiques est une sécurité.

Je perçois parfaitement la logique de cette politique d’encadrement, dit Lucien l’âne. Cependant, je n’y vois pas la réponse à ma question : la poésie, une année ; une année, la philosophie.

Oh mais, Lucien l’âne mon ami, du fait que le choix dans la bibliothèque, si réellement c’en est une, est assez limité et que Carlo Levi était un grand lecteur et son séjour se prolongeant, il était arrivé à épuiser le fonds poétique disponible qui pouvait tant soit peu l’intéresser et il avait dû se tourner vers les livres philosophiques. Au passage, j’attire quand même ton attention sur cette quasi-citation de Verlaine :

« Dans le ciel par-dessus le toit
Si haut, si bleu ».

Oui, je vois, dit Lucien l’âne, un souvenir de son séjour à la prison de Mons.

Mais incontestablement, Carlo Levi bouscule la perspective mélancolique et ouvre différemment, dynamiquement sur le monde. La prison n’est qu’une étape et n’est aussi qu’un lieu d’enfermement des corps ; la pensée se promène dans son propre univers extensible à l’infini et au-delà ; le chemin ne s’arrête pas là. Cette manière de philosopher « Tout change, tout a changé » est manière aussi d’affronter l’ennui qui meuble sournoisement les couloirs et les cellules de la prison. Et les réminiscences aussi une façon de se relier à l’ailleurs, hors d’atteinte des gardiens du monde. Et pour conclure, une pirouette en forme de comptine – sic transit :

« La condition humaine et les roses
Sont d’éphémères choses.
Dansez, chantez
Et embrassez le prisonnier. »

Je vois, je vois, dit l’âne Lucien en riant, je la connais celle-là :

«  Entrez dans la danse
Voyez comme on danse.
Sautez, dansez,
Embrassez qui vous voudrez. »

C’est encore une fois un effet de l’art de l’ironie et de la dérision et de cette façon poétique de dire sans le dire, de laisser entendre. Cette fin met en perspective le Régime « éphémère chose ». Enfin, tissons le linceul de ce vieux monde ennuyeux, fermé, triste, grossier, arrogant et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Ici, l’an dernier était poétique,
Ici, cette année est philosophique.
Ces jours sont des conditions
Idéales pour les méditations
Les plus théoriques.

Du temps à foison,
Aucun bruit, aucun trouble,
Aucune autre occupation,
Une totale concentration
Et les murs blancs de la cellule.

Dans le ciel par-dessus le toit
Si haut, si bleu
Les infinis en moi
Si beaux, si lumineux
Savent un monde au-delà.

Les espaces intérieurs et le temps
Sont infiniment grands
Tels des vases communicants,
Ils s’étendent autant
Qu’on resserre le présent.

Ces érudits penseurs,
Si précieux ici en prison,
Je les donnerais sans erreur
Pour un bouquet de fleurs
À peindre à ma façon.

Tout change, tout a changé
La condition humaine et les roses
Sont d’éphémères choses.
Dansez, chantez
Et embrassez le prisonnier.

mercredi 8 mai 2019

CÉLÉBRATION DES CHANTEURS ANONYMES


CÉLÉBRATION DES CHANTEURS 

ANONYMES




Version française – CÉLÉBRATION DES CHANTEURS ANONYMES – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italienne – Celebravamo cantori anonimiRocco Rosignoli – 2019
GAVRILO PRINCIP


Il ne fait aucun doute que les chanteurs contemporains de cette belle chanson née en ces mauvais jours continuent à célébrer les "chanteurs anonymes", c’est-à-dire tout le riche héritage du chant populaire produit par ce malheureux pays appelé "Italie".

Qu’on retrouve là Rocco Rosignoli, Francesco Pelosi, Alessio Lega, Max Manfredi, Rebi Rivale et Davide "Darmo" Giromini, avec leurs noms et des anonymes à la fois, parcourant les routes les plus improbables pour aller chanter ces chansons dans des endroits souvent encore plus improbables que ces routes ; et j’en sais quelque chose, les ayant souvent suivis même dans des endroits qui sont en désaccords insurmontables avec les cartes. Je ne suis pas surpris, alors, par cette chanson à peine sortie, et justement maintenant.

C’est un voyage, cette chanson, dans l’histoire de ce pays à travers la chanson collective qui l’a marquée. En l’écoutant et en lisant son texte, vous aurez remarqué que chaque strophe se réfère à tout cet héritage, que ce site et d’autres (pensez seulement au « Deposito ») conservent méticuleusement, qui forme l’activité de l’Institut Ernesto De Martino, qui dans ceux-là et d’autres médias désormais souterrains,pour qu’il ne soit pas laissé pour mort tandis que la mémoire semble céder aux lourdes attaques de l’imbécillité fasciste assistée de technologies toujours plus sophistiquées revenue à ses bestialités les plus brutes et les plus vulgaires.

Vous avez peut-être remarqué qu’une des strophes de cette chanson fait précisément référence à Gorizia, une chanson anonyme qui, redécouverte, il y a une cinquantaine d’années avait commencé à provoquer un tumulte et n’a pas encore cessé d’en provoquer. Et alors, comment dire : une chanson qui célèbre ces chansons, est nécessaire parce qu’il les célèbre en s’insérant entre elles, à part entière, et nonobstant que ses chanteurs ne soient pas anonymes. Je les remercie et nous les remercions tous parce que, d’une certaine façon, ils marquent une continuité que beaucoup voudraient interrompre avec insolence, avec arrogance, avec présomption. Ils ne réussiront pas. [RV]


Dialogue Maïeutique

Mon ami Lucien l’âne, si tu prends la peine de m’écouter, je te dirai quelques mots à propos de ce Gavrilo dont parle la chanson.

« Gavrilo avait le nom d’un ange,
Mais il assassina le prince. »

Non seulement je vais t’écouter, Marco Valdo M.I., mais je vais le faire de mes deux grandes oreilles d’âne, car j’ai souvenir de Gavrilo et du prince qu’il assassina d’un ou deux coups de révolver. Tout le monde a ce souvenir. Mais j’ai aussi en mémoire ce que Gavrilo avait déclaré ensuite alors qu’il était déjà aux mains de ses bourreaux de Cacanie :

« Je suis un fils de paysans et je sais ce qui s’est passé dans les villages. C’est ça que j’ai voulu venger et je ne regrette rien. »

C’est bien de lui qu’il s’agit, reprend Marco Valdo M.I. et prémonition du destin ou coïncidence, il Gavrilo Princip, ce qui pourrait se traduire par Gavrilo Prince.
Nous avons célébré les chanteurs anonymes. Sur les événements proprement dits, les coups de révolver et ce qui s’ensuivit, je ne dirai rien de très nouveau – le monde entier est au courant. L’Autriche-Hongrie attaqua la Serbie et l’affaire fit des millions de morts. On l’a appelée la Grande Guerre. Mais comme je te l’ai dit, je veux parler du destin personnel de Gavrilo et au passage de deux ou trois choses incidentes.

C’est vrai, dit Lucien l’âne, on enseigne toujours le moment du fait divers, la péripétie et on évite d’en donner le contexte, de donner un sens à ce geste. Je t’ai déjà indiqué la déclaration de Gavrilo ; à elle seule, elle montre qu’il y avait autre chose là qu’un forcené. C’était un acte politique ; en fait, c’était un épisode de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches et les puissants font aux pauvres quasiment impunément depuis tant et tant de temps. C’était un acte politique et la réplique tout autant, et si elle fut tellement démesurée, c’est qu’il convenait d’imposer la terreur.

Donc, Lucien l’âne mon ami, ce qui m’intéresse, c’est le destin particulier de Gavrilo – considérant tout le reste connu ou dit par ailleurs. Mais tu as raison, il s’agissait d’imposer la terreur. Ainsi au début de l’affrontement, on trouve : d’un côté, l’Autriche-Hongrie, la Cacanie – 52 millions d’habitants ; de l’autre côté : la Serbie – 5 millions d’habitants. À la fin, du côté serbe : 1 250 000 de morts –essentiellement civils, soit un quart de la population massacrée dans cette absurde confrontation. Quant à Gavrilo, arrêté, on l’enferme à Theresienstadt et on va le laisser pourrir sur place, amputé d’un bras et tuberculeux jusqu’à ce que mort s’ensuive quatre ans plus tard. Ensuite, on s’empressa de faire disparaître sa dépouille.

Sans doute, dit Lucien l’âne, qu’ils craignaient qu’il ressuscite.

Et puis, ce n’est pas tout, continue Marco Valdo M.I. ; après la Grande Guerre, on installa à Sarajevo une plaque commémorative de son geste ; elle disait :
« Sur ce lieu historique, Gavrilo Princip annonça la liberté ».

Toutefois, l’affaire ne s’arrête pas là. Même si la Cacanie avait disparu dans cette aventure, ses successeurs s’en sont souvenu. En 1941, les Nazis, qui avaient envahit la Yougoslavie, l’ont arrachée du mur, l’ont ramenée à Berlin et offerte à Hitler pour son anniversaire, ce qui donne tout son sens au geste et au nom de Gavrilo.

Oh, dit Lucien l’âne, quand donc l’humanité cessera d’être aussi stupide ; sans doute quand elle cessera d’être menée par son goût de la domination et par son insatiable avidité. En attendant, tissons quand même le linceul de ce vieux monde vindicatif, cupide, avide, arrogant, altier, dominateur et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlait Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Nous avons célébré les chanteurs anonymes
En chantant leur musique
Selon l’usage ancien des pauvres
De ne pas se rendre.


Nous avons cherché un endroit pour se cacher
Pour être plus libres,
Mais dans l’histoire, il n’y avait pas de tanière
Qui pût nous abriter.


Et pourtant, sans mémoire, chantaient
Les voix qui luttaient
Pour émanciper
L’homme de sa pauvreté


Revendications idéalistes et vendettas ataviques
Dans leurs cœurs ont flambé
Avec des paroles parfois rhétoriques
Qui déchiraient la réalité.


Les têtes couronnées ont roulé
Au tournant du siècle dernier,
Gavrilo avait le nom d’un ange,
Mais il assassina le prince.


Des torrents humains mouraient sur le Carso,
Et dans la boue, ont gelé
Maudissant les lieux et les bourreaux
Dans chaque chant qu’ils ont laissé.


Puis, j’imagine, le long des crêtes marchèrent
Tous ceux-là qui s’opposèrent
À la brutale renaissance italique
En en chantant l’amertume.


La révolution comme miracle,
La fin de toute douleur :
Il n’y aurait plus eu d’obstacles,
De sujet, de tyran ou de dictateur.


Et retentissaient dans l’usine
Les rimes de cette époque
Quand les luttes nouvelles ont exigé
Travail et liberté.


Maintenant on est sans voix, ils nous font taire,
Car on ne comprend pas les règles
D’un jeu qui punit le plus faible
Et qui nous désespère.


Bourreaux et victimes
De sentiments falsifiés,
Enserrés dans des récits multiples
Qui façonnent la réalité,


Nous cédons à la haine des plus pauvres
Et aux chroniques diaphanes
Qui parlent d’une liberté unique
Vendue sous cellophane.


Même si l’espoir de gagner
N’aboutit pas et ne peut pas pousser,
Toujours à sourire, on continuera
Tant qu’un chant s’élèvera.


Même si l’espoir de gagner
N’aboutit pas et ne peut pas pousser,
À sourire et à lutter, on continuera
Tant qu’un chant s’élèvera.
Tant qu’un chant s’élèvera.
Tant qu’un chant s’élèvera.

dimanche 5 mai 2019

ARBEIT MACHT FREI : LE TRAVAIL REND LIBRE – 2019


ARBEIT MACHT FREI : 

LE TRAVAIL REND LIBRE – 2019




Version française – ARBEIT MACHT FREI : LE TRAVAIL REND LIBRE – Marco Valdo M.I. – 2019 (2008)
Chanson italienneArbeit macht frei (il lavoro rende liberi) – Frankenstein – Fariselli – 1973






On ne pouvait être plus clair.
Arbeit macht frei figure à l’entrée du camp de Dachau, où cette devise en fer forgé avait été fièrement installée par les nazis. Ceci indique une fois pour toute la signification réelle du travail dans une société où il est permis d’exploiter l’autre et les autres à des fins mercantiles. Arbeit macht frei : c’est le véritable fondement du libéralisme : le travail (celui des autres évidemment et en tous cas, principalement) ainsi conçu.
Arbeit macht frei : c’est le fondement de toutes les politiques de l’emploi, du plein emploi et autres fadaises libérales. C’est le fondement de l’escroquerie gigantesque qu’on appelle : le salariat.
Mais de fait, le travail des uns rend libre ceux qui l’exploitent. En ce sens, c’est une vérité éclatante. Le travail des pauvres rend riche les riches ; leur offre une liberté dont, par ailleurs, il est rare qu’ils usent avec qualité.
Arbeit macht frei : c’est précisément l’enjeu-même de la guerre de cent mille ans, cette guerre insensée que les riches mènent obstinément contre les pauvres.
Il va de soi que l’artiste, le poète, l’écrivain, le musicien, le chanteur, le danseur ne travaillent pas. Les artistes (les vrais – on ne parle pas ici de ceux qui se vendent) ne travaillent pas. De fait, ils créent et de fait, même pauvres, eux, sont libres.
Pour couper court au délire libéral et (faussement) moralisateur qui prétend à la sanctification du travail, il faut mettre en lumière toute la fausseté de celui qui prétend que le travail ennoblit l’homme, la femme ; c’est évidemment absolument faux. Le travail – tel que nous le connaissons dans cette société d’exploitation et à cause de cette exploitation, est dégradant, indigne d’un être humain et il faut dire cela bien haut.

Que l’on comprenne bien une fois pour toutes également que ce qui est gênant dans le travail, ce n’est pas l’effort qu’il représente, l’intelligence qu’il sollicite, la volonté qu’il met en œuvre : toutes qualités éminemment appréciables, et que personnellement, j’apprécie énormément ; ce qui est gênant dans le travail, c’est que l’opérateur, le travailleur doit se vendre, doit vendre son temps, sa force, la disponibilité de son corps et de son esprit à quelqu’un, personne ou société, qui en tire profit, qui en profite, qui en jouit et cela au travers d’un système coercitif, d’un chantage permanent. Ce même chantage qui est la base de la société de travail obligatoire (S.T.O.) dans laquelle on nous force à vivre (la seule sortie étant le suicide).
En fait, comment appelle-t-on celui qui tire profit de la disponibilité du corps d’une femme par la coercition, la force, le chantage?
Et, on fera remarquer que celui qui fait cela – proxénète, maquereau, tout en étant une immense ordure, est un gagne-petit à côté de ceux qui se constituent des fortunes sur le dos des travailleurs.
Il n’y a aucun argument qui justifie l’exploitation. Jamais.
Par contre, dans une société commune, où l’ensemble de l’effort nécessaire pour faire vivre la communauté est partagé, où chacun apporte en quelque sorte sa pierre à l’édifice, porte sa part de la charge commune, le travail aurait une autre signification et dans cette mesure deviendrait une activité honorable. Il faut bien le dire et le répéter : ce n’est malheureusement pas le cas dans le système actuel.


Ainsi Parlait Marco Valdo M.I.







Dans tes misères,
Tu reconnaîtras
La signification
D’un arbeit macht frei.

Pénible économie,
Quotidienne humilité
Te poussent toujours
Vers l’arbeit macht frei.


Conscience,
Chaque fois plus,
Te fera connaître
Ce qu’est l’arbeit macht frei.

samedi 4 mai 2019

PLANÈTE VERTE

PLANÈTE VERTE



Version française – PLANÈTE VERTE – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italienne – Pianeta verdeDeproducers2017

Les jeunes séquoias



Nous sommes les hôtes d’une planète
Où 97,3 % de la biomasse
Est végétale,
Les 2,7 % restants sont composés de 2/3 d’insectes
Le dernier tiers comprend les poissons, les oiseaux et les mammifères.


L’espèce humaine,
Avec ses sept milliards d’individus,
Ne représente que 0,01 % de la biomasse entière.
Pour un extraterrestre qui observerait la planète
Nous serions apparemment incongrus.


Imaginez des machines qui purifient l’air
Transformant l’anhydride carbonique en oxygène
Et sont capables de réguler la température de la planète.
Imaginez que ces machines n’ont pas besoin de maintenance
Et ont seulement besoin de l’énergie du Soleil et de la Terre.


Imaginez qu’elles soient capables de se répliquer par elles-mêmes.
Et leurs déchets ne sont pas polluants,
Mais sont à la base de la chaîne alimentaire
De tous les êtres vivants.
Ces dispositifs aussi sophistiqués existent.
Ce sont les arbres.

Cellini avait Raison



Cellini avait Raison


Lettre de prison 25

4 juin 1935




Persée et Méduse



Dialogue maïeutique

Tu as certes compris, Lucien l’âne mon ami, que ces lettres de prison se ressemblent toutes et aussi que quand on les lit pour la première fois sorties de leur contexte, elles paraissent assez banales et se répètent ; du moins en apparence. Et pourtant, elles véhiculent un flux d’émotions, de sentiments et quand on y regarde de plus près, tout un univers mental. En fait, elles reflètent le monde intérieur du prisonnier.

Je perçois ce dont tu parles, Marco Valdo M.I. mon ami, même si c’est de manière floue et du coup, j’aimerais que tu détailles un peu la chose.

Évidemment, Lucien l’âne mon ami, ce sont là des considérations générales qui peuvent être appliquées à l’ensemble des lettres du prisonnier. Reste à creuser la spécificité de celle-ci, à la distinguer des toutes les autres, à suivre au plus près les méandres de la méditation du prisonnier Levi, qui a les allures d’un magma, d’un flot, d’un fleuve d’indéfini coulant jours et nuits. D’un jour à l’autre, il n’y a :

« Rien de neuf, tout reste pareil :
Les gouttes de pluie et le rayon de soleil. »
Oui, Marco Valdo M.I., il n’y a pas beaucoup d’action dans ces lieux désolés, je te le concède et par conséquent, au fil du temps, il n’y a pas grand-chose qui sorte de ce brouillard indifférencié. Moi, je vois quand même déjà quelque chose de particulier : c’est la formulation. Si le thème est le même, les mots pour le dire font la différence.

Tu as raison, Lucien l’âne mon ami, il y a la façon de (re)dire les choses et de traiter cette mélodie obsessionnelle qui meuble des heures de prison ; spécialement quand le prisonnier est seul en cellule. À qui causer ? L’homme a besoin de distraction ; je veux dire qu’il a besoin de distraire son esprit, de l’activer pour ne pas sombrer dans je ne sais quoi, dans le vide mental, dans l’atonie. L’immobilité forcée entraîne – si l’on n’y prend garde – un fort ralentissement de tout l’être et d’une certaine façon, le conduit à une sorte d’hibernation psychique et cet état qui finit par avoir raison du dynamisme. Il finit par épuiser la capacité de résistance du prisonnier et c’est sans doute aussi un des buts recherchés quand on tient un captif en isolement.

Et que vient faire ici l’orfèvre, le maître sculpteur Cellini, s’il s’agit bien de lui, de celui-là qui fondit l’immense Persée ?, demande Lucien l’âne.

En effet, Lucien l’âne, c’est de Benvenuto Cellini qu’il est question, le créateur de ce monstrueux Persée qui présente la tête à bout de bras et pose son pied sur le corps nu décapité de Méduse et de la Salière de François Ier, roi de France. Cependant, c’est à ses mémoires que Carlo Levi se réfère et au séjour qu’il fit dans la prison du Château Saint-Ange sur les bords du Tibre, à propos duquel il fit un éloge de la prison considérée comme une couveuse ou une nourrice d’écrivains :

« Comme de l’oiseau en cage la chanson,
La littérature des peuples
Est née en cellule
Derrière les barreaux des prisons. »

Il est fait aussi état dans sa lettre de Baruch Spinoza, qui jeune encore – il avait 23 ans, fut banni de la communauté juive sous l’accusation d’hérésie. Il faut dire qu’on le considérait alors déjà, comme un athée. C’est évidemment une manière d’annoncer ou de présager la future condamnation à la confination qui pèse sur les épaules de Carlo Levi. Ainsi donc, comme tu le vois, derrière les phrases et les mots où tout semble semblable à soi-même d’une lettre à l’autre, dans lesquelles Carlo Levi parle du temps, de la durée rythmée des jours, de l’inactivité, de son innocence, de sa qualité et de ses préoccupations d’artiste et de ses tableaux, de ses lectures limitées aux livres de la bibliothèque de l’établissement, on peut découvrir tut un monde en ébullition. Non, non, non, Carlo Levi n’est pas en état d’hibernation.

Voilà qui est rassurant, dit Lucien l’âne. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde carcéral, monotone, hibernant et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Régulièrement, j’écris
Mes lettres le mardi et le vendredi.
C’est le régime ici.
Rien de neuf, tout reste pareil :
Les gouttes de pluie et le rayon de soleil.

Les jours s’égalent
Et semblables s’étalent
En un amas chronométrique.
Je mène une vie atonique,
Mais très hygiénique.

Ne pouvoir rien faire,
Ce mal me désespère.
Au Château Saint -Ange, Cellini
D’une brindille et de poussière,
Lui aussi, l’écrivit.

Je n’ai rien demandé :
Ni de pouvoir peindre,
Ni d’acheter des livres.
J’attends d’être libre
Et de pouvoir m’en aller.

Cellini avait raison,
Comme de l’oiseau en cage la chanson,
La littérature des peuples
Est née en cellule
Derrière les barreaux des prisons.

Du matin au soir, je lis,
Douze heures par jour.
Et me vient à l’esprit
Spinoza qu’on bannit
Pour toujours.

mercredi 1 mai 2019

LE MERDOMÈTRE




LE MERDOMÈTRE



(ou Patron, ne vous fâchez pas)




Version française – LE MERDOMÈTRE (ou Patron, ne vous fâchez pas) – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italienne – Signor padrone non si arrabbi (Il merdometro)Dario Fo – 1966


Chaîne de montage Ford 1913




Quand, en 1966, Dario Fo écrivit pour "Ci ragiono e canto", le spectacle de chansons populaires préparé avec l’Istituto Ernesto De Martino, Cesare Bermani et Franco Coggiola, son "Merdometro" voulait faire certainement paraître paradoxal, quoique pas trop : les temps ont toujours été comptés pour le montage, et il est certain que le "paradoxe" de cette chanson ne s’est jamais résolu au détriment de la chaîne. La réalité, comme toujours, dépasse la fiction ; et ainsi, par exemple chez Esselunga, il est arrivé et avéré (suite à une controverse syndicale) que la direction empêchait les employés de quitter pendant deux minutes les caisses ou les comptoirs de nourriture, de viande et de poisson pour se rendre aux toilettes pour faire un besoin. Bref, ils ont été forcés de se retenir ou, comme alternative, de se faire dessus. Le temps de travail n’admet pas de dérogations. [AiL]


Dialogue Maïeutique

Je me demande, dit Lucien l’âne, ce que peut être ce merdomètre qui est le titre de cette chanson. Est-ce une personne comme par exemple l’est le géomètre ou alors, est-ce un instrument comme peuvent l’être le thermomètre, le décamètre, l’odomètre, l’odontomètre, le calorimètre, le voltmètre, le pantomètre ou le tachymètre ? Pour le poète, j’offrirai le pentamètre ou l’hexamètre. Ainsi, face à ce merdomètre, tu me vois assez perplexe.

Assez perplexe, Lucien l’âne mon ami, mais quand même également fort lucide, car tu as bien perçu que ce merdomètre pourrait être une personne ou une chose, plus proprement un instrument. Et même puisque tu cites le décamètre, ce pourrait être une unité de mesure comme c’est le cas du décamètre, du centimètre, du décimètre, tous dérivés du mètre.

Quand je pense, Marco Valdo M.I. mon ami, au thermomètre et à certain endroit où, selon un usage longuement établi, on le glisse, je trouve qu’il entretient un certain lien de parenté avec le merdomètre.

Et moi, dit Marco Valdo M.I., j’ai en tête qu’il faudrait aussi inventer le copromètre de façon à différencier l’instrument de mesure de la densité et de la consistance de la « matière », rôle dévolu au merdomètre de l’instrument de mesure du volume et de la quantité de la « matière ». Cependant, il ne s’agit pas d’une chose ou d’un instrument, mais bien d’une personne qui mesure la durée employée à la production excrémentielle par une autre personne humaine. Car, vous les ânes, vus pouvez vous soulager en marchant et donc en travaillant, sans que la chose ne vous handicape ou ne vous dérange. Pour l’humain, c’est pas pareil. Du moins, l’humain et chez nous et de nos jours se doit d’entourer toutes ces activités d’un voile de protection ou de discrétion.

Marco Valdo M.I., en voilà assez sur cette matière ; je pense et j’espère que la chanson dit d’autres choses et j’aimerais que tu me les précises un peu. Que vient faire un « Patron » dans cette affaire ?

Le merdomètre, tout simplement, Lucien l’âne mon ami ; d’ailleurs, on aurait pu écrire le merdomaître. Le merdomètre, c’est lui en personne qui a l’honneur de ce nouveau mot, créé spécialement à son usage. Une désignation qui signifie qu’il persécute ses ouvriers, ceux affectés à la chaîne de fabrication. Ne me demande pas ce qu’ils pouvaient bien fabriquer, je n’en sais rien et ce n’est pas dit dans la chanson. Cependant, retiens ceci que le merdomètre est une des conséquences du taylorisme, un sous-produit de la recherche à tout prix de l’efficience ou de sa version soviétique qu’était le stakhanovisme.

Entre parenthèses, demande Lucien l’âne en souriant, je pose officiellement la question de savoir si le glorieux héros Aleksei Stakhanov arrêtait son effort titanesque pour des considérations aussi futiles ou bien, comme les soldats qui montent à l’assaut, faisait-il tout simplement dans son caleçon ?

C’est une excellente question, Lucien l’âne mon ami, mais là aussi, je n’en sais rien. Pour te résumer l’histoire en restant dans le ton qui convient, ce patron reproche à ses ouvriers de passer du temps aux toilettes et menace de sanctionner ces manquements au règlement d’atelier ; bref, il les fait chier au point que tout le personnel finit par en avoir plein le cul.

S’ils continuent comme ça, dit Lucien l’âne, ils vont tous – ouvriers et patron – se retrouver dans la merde. Il vaudrait mieux qu’ils trouvent une solution équitable pour évacuer ces difficultés et reprendre détendus la vie commune en chantant en chœur, ce joyeux refrain bien de chez nous :

« Pompons la merde, pompons-la gaiement »

Quant à nous, tissons le linceul de ce vieux monde merdique, excrémentiel, coprophage et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Patron, ne vous fâchez pas,
Mais je voudrais aller aux toilettes.
– Vous y êtes allé avant-hier,
Vous voulez y aller tous les jours,
Vous voulez vraiment me ruiner,
Vous ralentissez la chaîne ! -


– Patron, je vous promets
Que dès demain, je n’irai plus,
Je ne mangerai que du bouillon
Et je ferai seulement pipi, ici. -


– Allez, mais dépêchez-vous, trois minutes,
Comme c’est écrit dans votre contrat,
On ne fume pas dans les toilettes,
On ne lit pas dans les toilettes,
Il y a un périscope qui vous vit.


Six secondes pour y arriver,
Trois secondes pour se déshabiller,
Trois secondes pour s’asseoir,
Arrive le patron pour vous presser.
Il ne vous reste qu’à vous dépêcher.
Trois secondes pour se lever.
Trois secondes pour se rhabiller.
Avec de la chance, tu peux te laver,
Et courir au travail tout de suite.


On n’en peut plus,
On n’en peut plus