jeudi 24 mai 2018

La Cheminée

La Cheminée


Chanson française – La Cheminée – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 47

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XX)


Donc, Lucien l’âne mon ami, Till est dans la cheminée, les pieds posés sur les crampons, le cul sur une planchette ; il se tait comme un poulet enfumé, car il lui faut « Écouter, entendre, faire rapport ».

Je me souviens, Marco Valdo M.I. ; nous en sommes restés là, nous aussi dans la cheminée enfumée, où comme Till, on attend la suite du débat.

Eh bien, dit Marco Valdo M.I., la voici. Entre les « chefs » des Gueux, soudain, rien ne va plus. Comme toujours dans les luttes d’indépendance, préludes aux combats pour la libération, qui portent les volontés de liberté, comme toujours en ces circonstances, certains se veulent fidèles au pouvoir en place et légitiment l’occupant ; d’autres se rebellent légitimement. Les uns disent leur confiance dans le pouvoir espagnol ; les autres se défient, prennent du champ et entrent en résistance. J’ajoute, à toutes fins utiles, que ce sont des confrontations qui peuvent durer longtemps.

Oui, dit Lucien l’âne, je vois très bien tout ça. Les uns sont pour la soumission à l’autorité d’Espagne ; les autres ne veulent pas se soumettre à l’envahisseur. Mais est-ce bien raisonnable de vouloir la liberté ? Est-ce seulement possible de résister à cette Espagne qui se veut inflexible, qui se croit « une et grande » et qui méprise et vilipende systématiquement ses opposants ? Le rapport de forces me paraît tellement disproportionné entre cette puissante royauté et ces insurgés, armés seulement de leur volonté.

De fait, dit Marco Valdo M.I., c’est la situation à ce moment. Mais pour une fois, je te propose une citation d’un historien de ces péripéties, qui s’appelait Charles de Mazade, qui écrivait, dans la Revue des Deux Mondes – c’était en 1865, il y a 150 ans déjà :
« Espérer quand tout sourit, quand tout concourt au succès, c’est trop facile. La vie des peuples qui souffrent se passe à espérer contre l’espérance, à rester forts contre la force, à faire de leurs malheurs mêmes le commencement et la justification anticipée de leur victoire. »
Cependant, avant de te laisser conclure, Lucien l’âne mon ami, j’aimerais relever les répliques prophétiques entre Egmont et Orange, qui se disent :
« (Egmont:) Adieu, Prince sans terre ! »
Taiseux dit : « Adieu, Comte sans tête ! »
et la réflexion que Till, tout aussi digne de Cassandre, tire dans sa cheminée :
« Albe vient en maître,
Egmont est traître.
L’Espagnol arrive à Bruxelles.
Sauvez vos escarcelles ! »

En disant ça, Marco Valdo M.I., tu m’ôtes les mots de la bouche. Que pourrais-je dire de plus, si ce n’est qu’il me paraît que ces leçons anciennes – tout ça se passait quand même il y a 450 ans – me semblent toujours pertinentes aujourd’hui. Notamment, quand on voit les événements d’Espagne dans le siècle écoulé. Certes, les gens des Pays-Bas ne sont plus sous cette domination, mais il est d’autres gens qui la subissent auxquels la citation de Charles de Mazade pourrait mettre du baume au cœur. Quant à nous, qui n’y pouvons sans doute rien, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde autoritaire, borné, dictatorial et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Dans la cheminée, campé sur ses crampons,
Till écoute les voix :
La voix hautaine, c’est le Comte d’Egmont ;
La grosse voix, c’est Hornes, Baron d’Altona ;

Le Comte d’Hoogstraeten, c’est la voix enrouée ;
Louis, Comte de Nassau, c’est la voix claire ;
Et Orange le Taiseux, son frère,
Lentement énonce ses paroles empesées.

Hoogstraeten lit les lettres d’Alava,
Ambassadeur d’Espagne aux Pays-Bas,
Où l’on lit les pensées du Roi
Et on devine ce qui adviendra.
Tout le mal vient des trois :
D’Orange, de Hornes et d’Egmont.
Albe et son armée sont là-bas,
Bientôt, Nous les écarterons.

J’aime mieux ma cheminée, pour sûr !,
En ces Pays de brumeuse campagne
Qu’une prison au pays d’Espagne
Où des garrots poussent entre les murs.

Philippe dit : En nos bas pays,
L’Espagne est amoindrie,
Le service de Dieu est avili,
La rébellion doit être punie.

Hoogstraeten dit : « Je bois aux Pays ! »,
Tous font comme lui.
« Une armée vient d’Espagne,
Menée par Albe jusqu’en nos campagnes ! »

« Nous résisterons, dit le Taiseux
Avec l’aide des soldats d’Egmont
Hors des Pays, nous chasserons
Les armées de l’Espagne et le Duc trop pieux. »

Egmont répond : « Je ne le veux !,
Adieu, Prince sans terre ! »
Taiseux dit : « Adieu, Comte sans tête ! »
Les seigneurs quittent les lieux.

Till se dit : Albe vient en maître,
Egmont est traître.
L’Espagnol arrive à Bruxelles.
Sauvez vos escarcelles !

mercredi 23 mai 2018

L’Espion

L’Espion

Chanson française – L’Espion – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 46

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XX)


Lucien l’âne mon ami, je pense que je ne vais pas devoir t’expliquer le sens du titre. Un espion, quand il s’agit d’une personne – et c’est le cas ici, puisqu’il s’agit de Tillest quelqu’un qui s’efforce de recueillir des renseignements souvent secrets ou très confidentiels ou de surveiller les agissements de personnes pour le compte d’un groupe, d’une autre personne, d’un État, etc.

Évidemment, Marco Valdo M.I. mon ami, que je sais ça et même, je peux te le dire confidentiellement, j’en ai connu et croisé un bon nombre.

Cependant, Lucien l’âne, si les espions de nos jours disposent d’un matériel et souvent de moyens sophistiqués, à l’époque de Till, cette honorable – mais discrète – profession s’exerçait avec les moyens du bord, de façon que je qualifierai d’artisanale. Ainsi, Till qui avait déjà joué le rôle de courrier, d’agent secret, de propagandiste, est sollicité pour espionner – c’est vraiment le mot qui convient pour définir la tâche qui lui incombe.

C’est clair, Marco Valdo M.I. mon ami, mais je voudrais comprendre entièrement la situation, car dans l’espionnage, il y a trois intervenants : celui qui espionne, ici Till ; celui ou ceux qu’il espionne et celui ou ceux qui ont commandité cette mission et pour les deux derniers points, je n’ai pas de réponse.

C’est vrai, Lucien l’âne mon ami, et je vais remédier à ça à l’instant. En deux mots, Till espionne pour le mouvement de liberté au sein duquel il agit, qui est celui des « Gueux » et curieusement, ceux qu’il va espionner sont également des Gueux et même, ceux qui sont considérés et se considèrent comme les chefs du mouvement. Ceci montre qu’à l’intérieur du mouvement de résistance, il y a une distance entre les « chefs » et la « base », comme on dit à présent. En fait, ce mouvement est une coalition de gens disparates confrontés à un ennemi commun, en l’occurrence, l’occupant espagnol et son prolongement religieux, l’Inquisition.

C’est fréquent dans tous les mouvements qu’il y ait diverses tendances, diverses composantes et qu’elles cherchent à savoir ce qu’il se passe réellement, dit Lucien l’âne. Par ailleurs, compte tenu de l’époque et de la façon dont fonctionnait la société féodale, les nobles ne pensaient pas devoir trop se soucier de l’avis du peuple.

Effectivement, dit Marco Valdo M.I., et c’est d’ailleurs dans ces remous de l’Histoire que va surgir l’exigence démocratique portée par le Tiers État et qui débouchera en France sur la période révolutionnaire de 1789-1793.

Mais revenons, Marco Valdo M.I. mon ami, à la manière artisanale dont Till va opérer son espionnage. Concrètement, que fait Till ?

Eh bien, d’abord, il faut avoir conscience que Till n’est qu’un rouage de cet espionnage artisanal des Gueux, car ce n’est pas lui qui a appris que cette rencontre aura lieu, ni où, ni à quelle date ; ce n’est pas lui qui va s’ouvrir lui-même la porte, ce n’est pas lui qui a préparé la cheminée, ni lui qui a décidé d’espionner ; il y a derrière cette mission de Till (qui lui a commandé de faire tout cela ?), tout un réseau organisé et structuré.
Concrètement, il est demandé à Till – message transmis par Simon Praet, l’imprimeur de liberté – de se cacher dans la cheminée de l’âtre qui sert à chauffer le salon ou la bibliothèque d’une maison de Termonde, où va se tenir la rencontre secrète des « chefs » des Gueux, qu’il va pouvoir suivre en direct. Till constatera ainsi leurs désaccords et leur dissension quant à l’attitude à prendre face à l’occupation et à la répression espagnoles. À l’issue de cette réunion, le mouvement des Gueux va se scinder. D’un côté, les Comtes d’Egmont et de Hornes, qui se refusent à combattre le roi d’Espagne ; de l’autre, Guillaume de Nassau, prince d’Orange, dit le taciturne ou le Taiseux, son frère Louis de Nassau, prendront le parti de la lutte pour la liberté.

Ce Till caché dans la cheminée, Marco Valdo M.I. mon ami, me rappelle un autre espion, le célèbre Dul la Soupente, dont Ismaïl Kadarè rapporte l’histoire.

Oui, Lucien l’âne mon ami, tu as raison et je m’en souviens aussi de ce roman albanais dont Dul la Soupente est le héros ; dans ce roman, deux chercheurs étazuniens vont en Albanie (au temps de la petite république communiste irrédentiste d’Enver Hodja) pour chercher les traces des derniers aèdes et vérifier si ce n’est pas en Albanie que sont nées l’Iliade et l’Odyssée, finalement transcrite par Homère. Même s’il y a plusieurs lectures possibles de cette histoire dérisoire et ironique, elle nous intéresse au plus haut point puisque ces aèdes anciens – réels ou imaginaires – sont nos ancêtres à nous tous qui racontons des histoires. Quant à Dul la Soupente, qui exerce la fonction d’agent secret et d’espion au service de cette Albanie (peuplée du peuple, essentiellement des paysans pauvres et des fonctionnaires et agents de l’État, dont une grande part sont des espions) ; sa mission est d’« Écouter, entendre, faire rapport » de ce que disent les chercheurs étazuniens, considérés eux-mêmes comme des espions – et qui sait, peut-être l’étaient-ils ? Pour ce faire, Dul la Soupente, comme son nom l’indique, espion d’une police artisanale, se cache dans les plafonds (des chambres) ou dans les soupentes (des toits) des auberges où se logent les chercheurs d’aèdes, lesquels finalement ne trouveront rien.

Laissons Till dans sa cheminée et la chanson nous raconter les détails de l’affaire et reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde suspicieux, espionné, conflictuel et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Quelque temps plus tard, Simon dit à Till.
Écoute, frère, as-tu du courage ?
À revendre, pourquoi en faut-il ?
Pour que liberté revive en nos parages.

Que faut-il faire, dès lors ?
Secrètement, dans une cheminée,
Écouter, entendre, faire rapport
De ce qui se dira en une assemblée.

J’ai patience et mémoire,
J’ai la souplesse des chats,
Une cheminée ? Je n’ai pas peur du noir.
Je ferai ce qu’il faudra.

Alors, frère, dit Praet l’imprimeur,
Au plus tôt, à Termonde, tu iras
Porter cet as de cœur
En la maison dessinée là.

À la ronde porte, tu frapperas trois fois.
On te demandera : « Es-tu le fossoyeur ? »
Tu répondras : « Je suis le ramoneur »
Et l’as de cœur, tu montreras.

La cheminée est déjà prête là-bas.
Nettoyée, balayée, préparée,
De crampons pour tes pieds équipée,
Elle n’attend plus que toi.

Au premier jour du mois,
Till se cacha dans la cheminée
Pour espionner l’assemblée
Des plus hauts nobles des Pays-Bas.

Étaient de la réunion :
Guillaume, prince d’Orange, dit le Taiseux,
Les Comtes Hoogstraeten, Hornes et Egmont
Et Louis de Nassau, frère du Taiseux.

Le Taiseux dit : « Les Pays sont en danger ;
Il est de notre devoir et c’est notre droit
De les sauver d’une armée de l’étranger,
Une armée qui est déjà là. »

Dans la cheminée, au-dessus du feu de bois
Allumé pour le froid et qui ne prend pas,
Corbeau silencieux, Till se tient coi.
En bas, acerbe, continue le débat.

dimanche 20 mai 2018

L’Imprimeur de Liberté

L’Imprimeur de Liberté


Chanson française – L’Imprimeur de Liberté – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 45

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XVIII)










Que voilà un beau titre, Marco Valdo M.I. mon ami, un titre qui donne envie d’en savoir plus. Cependant, malgré son apparence simple, c’est une fois encore un titre fort étrange. Comment peut-on être un imprimeur de liberté ? Comment peut-on imprimer de la liberté ?

Très juste, Lucien l’âne mon ami. C’est un titre audacieux, car il crée une image qui parle au cœur et à la raison, il suscite l’intérêt et, j’espère, l’adhésion à l’idée qu’il véhicule. En fait, c’est un fameux raccourci. Il aurait fallu dire : l’imprimeur qui par son travail sert la cause de la liberté.
De fait, c’est une grande invention que l’imprimerie, une des plus grandes sans doute, car elle a permis de diffuser la pensée, le discours humain sous une forme multiple et elle a fait de la pensée une matière stable, transportable et démultipliable. Vois-tu, Lucien l’âne mon ami, ce qui est écrit est écrit et peut être relu et relu dans sa forme ; c’est vrai pour tout écrit ; avec l’imprimerie, le caractère particulier de l’écrit s’étend progressivement au général. D’une certaine façon, le contenu s’objective.

Je comprends tout cela, dit Lucien l’âne. Mais que peut donc imprimer cet imprimeur de liberté ?

Nous y venons, dit Marco Valdo M.I., car Simon Praet, l’imprimeur de liberté, répond lui-même à ta question dans la chanson ; il dit :

« Le jour, j’imprime les cruels et méchants édits ;
La nuit, je travaille pour la liberté. »

Comme tu le vois, c’est un Janus, c’est un bifront : le jour, imprimeur officiel, la nuit, un imprimeur clandestin, comme on va en trouver dans tous les mouvements de résistance, de rébellion, de révolution.

Reste à savoir ce qu’il imprime – la nuit, dit Lucien l’âne.

D’accord, répond Marco Valdo M.I., c’est un élément essentiel. Sache donc qu’il imprime des bibles en langue commune, dans la langue en usage parmi les populations. Ici, en l’occurrence, il imprime des bibles en néerlandais.

Tiens, tiens, dit Lucien l’âne, cette histoire de bible en langue du pays me rappelle quelque chose. N’est-ce pas ainsi ce que voulut et que fit Valdo en son temps et ce qui lui valut d’être persécuté par l’Église catholique ainsi que ses partisans.

Évidemment, Lucien l’âne mon ami. Mais du temps de Pierre Valdo – vers 1200, l’imprimerie n’existait pas encore, ni même, les bibles en langue vernaculaire. Valdo dut faire traduire la bible et la faire recopier en quelques exemplaires afin d’alimenter la transmission orale, qui se colportait de village en village. C’était pourtant le début du mouvement de libération vis-à-vis de l’Église de Rome et le début du mouvement de liberté. Ici, dans la chanson, au temps de Till, on est 350 ans plus tard. Et la lutte continue.

Ce qui m’intrigue, dit Lucien l’âne, c’est que dans les deux cas, il s’agit de diffuser le contenu de la bible en langue populaire. Pourquoi la Bible ?

Eh bien, reprend Marco Valdo M.I., l’explication est assez simple. La Bible est – en ce temps-là – le seul recueil de contes et légendes anciennes qui, après des siècles de propagande religieuse, soit connu des gens comme le grand « best seller », la série à succès, le feuilleton qui passionne. Comme tout le monde le sait, la Bible est un gigantesque fourre-tout, mais aussi, la référence ultime du pouvoir qui l’invoque comme une Constitution pour se légitimer et dont il tient le contenu au secret dans une langue et dans des formes qu’il contrôle étroitement. Il y eut à partir de Valdo d’abord, l’établissement de versions « intégrales », non expurgées, non caviardées, des textes bibliques à partir de traductions des langues anciennes (grec, hébreu), qui brisaient le monopole de l’Église catholique et dans le même temps, dévoilaient la supercherie de son discours et ruinaient la base-même de son pouvoir et de celui des monarques qu’elle soutenait.
Comme il est aisé de le comprendre, les choses ne vont que croître et embellir avec l’imprimerie, qui – miracle – multiplie les livres plus et plus vite que d’autres multiplient les poissons.

Certes, dit Lucien l’âne, mais l’imprimeur de liberté, ce Simon Praet, pourquoi agit-il ainsi ?

Tout simplement, Lucien l’âne mon ami, car tout comme Till et nombre de gens des Pays, Simon Praet s’est rangé du côté de la liberté ; il participe au mouvement de résistance connu sous le nom de « Gueux ». À terme, ce mouvement...

Halte, Marco Valdo M.I. mon ami, ne dévoile pas ici et maintenant ce qui viendra plus tard. D’ailleurs, il nous faut conclure et reprendre notre tâche qui est de tisser le linceul de ce vieux monde absurde, religieux, totalitaire et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Un jour, un énigmatique Docteur Agile
Remet deux florins et des lettres à Till.
Il lui enjoint sur un ton plein de mystère
De se rendre chez Simon Praet qui lui dira que faire.

Praet l’imprimeur, un homme chétif et piteux,
Accueille et nourrit Till au mieux.
Il le loge sous le toit, au grenier.
Simon a sa chambre près de son atelier.

Que Till se couche tôt, qu’il se couche tard,
Simon est toujours au boulot.
Au matin, si tôt qu’il soit, fait-il encore noir
Simon est déjà au boulot.

Pour nourrir femme et enfants,
Simon doit travailler tellement ;
Comme la vie est dure à présent,
Se dit Till compatissant.

Au milieu des chats, Till dort comme un seigneur.
D’étranges coups de marteau
L’éveillent de tantôt en tantôt
Et ce martelage intrigue le veilleur.

Un soir, Till emmène Simon
Au cabaret de l’Oie cendrée.
Till boit, boit comme un pochtron
Simon doit le ramener à sa chambrée.

Bientôt, le bang-bang se répète
Rythmé, le bruit monte de l’atelier.
Till descend l’escalier.
À l’entrée de l’atelier, il s’arrête.

Que fais-tu Simon ainsi en pleine nuit ?
Le jour, j’imprime les cruels et méchants édits ;
La nuit, je travaille pour la liberté. Vas-tu me dénoncer ?
N’aie crainte, dit Till, je suis de ton côté.

Je suis Gueux et je le reste
Dût-il m’en coûter la vie.
Les cendres qui sur mon cœur battent
En sont la garantie.

Simon de ces livres clandestins inonda le pays
Jusqu’au jour mille fois maudit
Où la tête tranchée
La vie lui fut ôtée.

vendredi 18 mai 2018

Les folles Filles


Les folles Filles


Chanson française – Les folles Filles – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 44

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XVIII)






Aujourd’hui, Lucien l’âne mon ami, nous allons rencontrer comme le titre le laisse supposer de « folles filles », dont je m’empresse de préciser qu’il ne faut pas les confondre a priori avec des filles folles, qui sont des personnes qui auraient perdu la raison ou qui seraient atteintes d’une maladie mentale. En fait, ces « folles filles » sont des demoiselles qui font les folles, qui s’amusent ; par ailleurs, comme elles constituent la partie féminine du régiment, elles suivent les soldats dans tous leurs déplacements. Ces dames ne sont probablement ni leurs épouses, ni leurs compagnes. Concrètement, en termes militaires, ce sont les demoiselles du bordel de campagne. Comme tu t’en doutes, elles sont un peu légères dans leur comportement et tiennent des propos un peu lestes. Ce qui amuse beaucoup Till, ainsi qu’on va le voir.

Oh, tu sais Marco Valdo M.I. mon ami, j’en ai connu des tas de ces troupes de dames qui suivaient les armées les plus diverses – de la plus haute Antiquité à nos jours et comme disent les barbeaux de la chanson de Gilles et Julien (Faut bien qu’on vive) :

« Elles ont au moins un avantage

On les fait changer de paysage. »

Et puis, Lucien l’âne mon ami, alors que les soudards doivent marcher, elles sont transportées dans des chariots.

Là, dit Lucien l’âne, c’est du luxe. Généralement, elles suivent à pied et portent elles-mêmes leur balluchon. Voilà donc pour le titre, mais que se passe-t-il réellement ?

Ah, dit Marco Valdo M.I., je m’en vais te conter ça par le menu. Il te souviendra d’abord que précédemment, aux dernières nouvelles, Till et Lamme sont cherchés par le Comte jaloux. Après avoir baguenaudé un temps dans Bruxelles, ils sont revenus dans la maison de la rue Sainte Catherine, où ces dames les ont cachés dans le grenier. C’est là que Till a rendez-vous avec la commère du Comte, qui a promis de le rejoindre une fois le Comte endormi. La situation se dramatise du fait que le Comte révèle à la dame qu’il envoie des détachements de son armée à Bois-le-Duc le lendemain matin pour prendre la ville, poursuivre les hérétiques et accessoirement, la rançonner et donner libre cours au pillage – qui est la manière systématique de payer la troupe au service de l’Espagne et de terroriser les populations.
La bonne dame informe Till de cette intention criminelle et Till, après de tendres adieux, part dans la nuit, déguisé en pèlerin, pour prévenir les gens de Bois-le-Duc. Chemin faisant, il rencontre la troupe qui marche dans la même direction que lui. Il obtient l’autorisation de l’accompagner et est vite repéré par les « folles filles », qui lui proposent de les rejoindre dans leur chariot.
Cependant, le sergent qui les surveille, dénommé ici le « garde-putes » – mot que j’ai inventé pour donner une idée du nom flamand que De Coster donnait à ce sergent : « hoer wyfel ». « Garde-putes » est un néologisme, un mot que j’ai composé sur le modèle de « garde-ville », terme bruxellois pour désigner le sergent de ville. Pour le reste, je t’en ai dit assez ; va voir la chanson.

C’est ce que je vais faire à l’instant. Puis, nous reprendrons notre tâche et nous tisserons le linceul de ce vieux monde putassier, militaresque, fou et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



À sa belle commère, le Comte confesse, au lit,
Que sa troupe envahirait Bois-le-Duc au matin.
Le fier homme endormi, la commère rejoint Till et lui dit.
Le temps d’un adieu peu vertueux et Till se met en chemin.

Déguisé en pèlerin, Till s’élance incontinent
Sans rien, sans provisions, sans argent.
Il rattrape la troupe des soldats
Et marche avec eux du même pas.

En tête va l’enseigne wallonne aux tambours tambourinants
Suivie de l’enseigne flamande, aux fifres glapissants.
Ils sont plus de trois cents derrière l’oriflamme,
Suivis de deux chariots de femmes.

Les dames légères comme des fauvettes
Mangent et boivent et font la causette.
Ce ne sont que plumes et couleurs :
Satins et tissus rouge, bleu, vert, azur : des fleurs.

Certaines en uniforme de lansquenets,
Décolletées, laissent voir leurs attraits.
Des femmes de métier assurément
Qui rient et grimacent à la barbe du sergent.

Alors, criant, rigolant, hoquetant, caquetant,
Les folles filles avisent Till hardiment.
Que fais-tu là, beau manant ?
Selon le vœu du Pape, je pèlerine pèlerinant.

Je vais prêchant l’amour du prochain et la Sainte Foi
Par monts et par vaux à tous les soldats.
Tu es bien jeune, disent les filles, pour cet amour-là.
Monte près de nous, l’amour de la prochaine, on t’enseignera.

Apprendre d’elles, Till aurait bien voulu,
Ce sont des filles savantes et franches.
Mais l’autorité veille sur la vertu :
Le sergent garde-putes dit : « Si tu ne t’en revas, je te détranche. »


À l’étape, prudent, Till se méfie
Des soldats, des sergents, pas des filles,
Chez qui il veut encore monter.
Le sergent jaloux l’abandonne au fossé.

Délivré, Till coupe par chemins et par sentiers,
Gagne Bois-le-Duc comme le vent.
Les bourgeois se regroupent à huit cents.
Ainsi, les soudards de Merghem sont repoussés.