jeudi 22 décembre 2016

JEAN LE VIOLONEUX

JEAN LE VIOLONEUX


Version française – JEAN LE VIOLONEUX – Marco Valdo M.I. – 2016
Chanson italienne – Il suonatore JonesFabrizio De André – 1971
Texte : Fabrizio De André et Giuseppe Bentivoglio
Musi
que : Fabrizio De André et Nicola Piovani




Toi et moi, Lucien l’âne mon ami, et tous les gens des communes et des villages de par ici savent ce que c’est qu’un violoneux et celui qui ne le sait pas ne sait rien des musiciens populaires, des musiciens de rue et de campagne. Il y en avait jusqu’au Québec comme ce Monsieur Pointu, qui avec son instrument conquit les oreilles et les cœurs de bien des gens dans le monde.

Et comment donc, Marco Valdo M.I. mon ami, que des violoneux j’en ai connus et pour cause, on marchait de concert. Et même, de concert en concert, vu qu’ils allaient de village en village, de hameau en hameau, de bourg en bourg animer les fêtes et les bals. Et moi, moi je suivais ou même, parfois, j’aidais à porter leur personne et leur violon. Ah, pour faire des fêtes, on en a fait des fêtes. Et les filles dansaient, le plaisir qu’elles avaient, le plaisir que leur donnait le violoneux et son violon. Oh, il en a connu de bonnes fortunes, le coquin grâce à son instrument. Pour ce qui est violoneux, j’en ai connus qui venaient de partout. Faut dire que c’est plus facile à transporter que les grandes orgues. Mais dis-moi, Marco Valdo M.I. mon ami, le violoneux de la canzone que raconte-t-il ? D’où vient-il ?

Eh bien, dit Marco Valdo M.I., c’est une excellente question. Ho, je t’arrête tout de suite, car je vois à tes yeux moqueurs que tu penses que j’ai répondu « une excellente question » comme un orateur embarrassé qui ne saurait quoi te répondre et qui aurait dit ça pour se donner le temps de réfléchir. Rassure-toi, ce n’est pas le cas. Mais la réponse à ta question peut être très courte ou bien, prendre le chemin de circonlocutions indéfinies. Mais commençons par le commencement : Jean le Violoneux est un violoneux régional, un de ceux qui vivent d’une certaine activité et pratiquent le violon à la manière d’un violon d’Ingres.

Oh, Ingres, Ingres, mais c’était un peintre, ce gars-là ! Il était encore tout jeune quand j’ai passé les Alpes avec lui quand il se rendait à Rome. Un bien beau jeune homme et un peintre qui savait peindre les femmes. Enfin, passons ! Ce que je peux en dire, c’est qu’il jouait du violon comme un violoneux, c’était sa passion cachée, le violon. Évidemment, on l’a su plus tard et on a parlé du violon d’Ingres, précisément pour désigner une passion, disons, un peu collatérale, dont on ne fait pas profession. Le photographe Man Ray, des années plus tard, a réussi à joindre en un joli tableau les deux passions de Monsieur Ingres et a proposé aux regards ravis un très sensuel Violon d’Ingres à la tête enturbannée.


Merveilleux dos, superbe personne, très décent turban, mais on s’égare, Lucien l’âne mon ami, on s’égare. Revenons à Jean le Violoneux, si tu veux bien, Lucien l’âne mon ami. À la différence des violonistes tziganes qui sont des itinérants du spectacle, Jean le Violoneux est un artisan musical amateur et strictement local. Il ne court pas le monde derrière son violon ; il vit, s’essaye à travailler, joue et meurt au pied de la colline où coule la rivière à travers les champs. C’est du cimetière local qu’il nous narre sa vie. Voilà pour notre Jean le Violoneux, incarnation paysanne de culture française du « suonatore Jones » de Fabrizio De André, incarnation paysanne de culture italienne, lui-même incarnation du Fiddler Jones, qu’évoquait Edgar Lee Masters dans sa Spoon River Anthology, publiée en 1916 à New-York ; une anthologie qui décrit post-mortem la vie de plus de 200 personnages, tirés des gens de deux petites villes de l’Illinois – Peterburg et Lewistown, que connut le poète ou dont il entendit parler.

Voyons donc ce Jean le Violoneux que tu nous as concocté et reprenons notre tâche à la durée indéfinie et tissons le linceul de ce vieux monde, que nous mettrons pour l’occasion sous la colline avec Jean le Violoneux et tous les autres cacochymes.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Dans un tourbillon de poussière,
Les autres voient la sécheresse,
Moi, il me rappelle
La jupe de Fanfan
Dans un bal d’antan.

Je sentais ma terre
Vibrer de musique,
C’était mon cœur
Et alors pourquoi la cultiver encore,
La penser meilleure.

Je l'ai vue dormir, Liberté,
Dans les champs cultivés,
Ciel et argent, un jour,
Ciel et amour, toujours,
Protégée par un fil barbelé.

Je l'ai vue se réveiller, Liberté,
Chaque fois que j'ai joué,
Pour un frou-frou de filles
Au bal, à l’hiver, à l’été,
Pour un ami ivre.

Et puis quand les gens savent,
Et les gens le savent que tu sais jouer,
Il te faut jouer
Toute ta vie sans rechigner
Et il te plaît qu’on t’écoute.


J’ai fini chez les macchabées
Avec une flûte cassée
Et un rire secret,
Et tant de pensées,
Et pas un regret.


vendredi 16 décembre 2016

TOUT CHANGE

TOUT CHANGE



Version française – TOUT CHANGE – Marco Valdo M.I. – 2016
Chanson allemande – Alles verändert sichGert Möbius1971
Interprétation : Ton Steine Scherben
Texte : Gert Möbius
Musique : Rio Reiser

HÉRACLITE


Voici, Lucien l’âne mon ami, une chanson assez courte et en apparence assez simple. Mais la réalité apparente est souvent trompeuse. C’est le cas cette fois avec cette chanson qui relève de l’épigraphe ; d’ailleurs, elle fut gravée elle aussi, non dans la pierre, mais dans le vinyle. Elle s’intitule Tout change.

Marco Valdo M.I. mon ami, tu sais comme moi d’où je viens et combien longtemps j’ai aprcouru les rives de la mer Égée, celles de l’Hélespont et d’autres encore aux bords de la Méditerranée, que les Romains ont appelée Mare nostrum, un propos d’impérialistes et de colonisateurs. Enfin, soit, passons. D’ailleurs depuis la plus haute Antiquité, cette « mare nostrum » a toujours vu sur ses bords fleurir les dictateurs sous les formes et les apparences les plus diverses. C’est encore le cas aujourd’hui. Aujourd’hui, les dictateurs ne se veulent plus (provisoirement ?) empereurs ; ils se proclament présidents. C’est le cas du côté de la Corne d’Or.
Cela dit, le titre me paraît être en syntonie avec le Πάντα ῥεῖ (Tout coule) d’Héraclite et de ce fait, être une proclamation relative au destin de notre monde, qui a ainsi une histoire et s’en vient de la plus haute Antiquité, bien avant Lucie et Cro-Magnon, jusqu’à aujourd’hui sans qu’il y ait autre chose qu’un sens de consécution, car tel est le sens du monde et il ne pourrait y en avoir d’autre. Seul ce qui sera peut être changé et ne peut être univoquement déterminé. Panta rhei, ainsi va le monde, ainsi va la rivière. Est-ce bien là la philosophie de la canzone?

En effet, Lucien l’âne mon ami, c’est une chanson philosophique au plein sens du terme et au-delà, une chanson qui invite à l’action. Elle est tout à fait dans le sens de son époque et dans celui du mouvement qui la sous-tend, un mouvement issu de 1968 et qui se traduisait hors des institutions et des organisations établies; c’est e qu’on a connu sous le nom de mouvement autonome ou extra-parlementaire. Un mouvement qui n’est d’ailleurs pas disparu et qui comme à l’époque déjà se propage par la chanson, à l’écart et en dehors des structures qui pèsent sur la société, la contrôlent, la manipulent et au besoin, la censurent.

Pourtant, dit Lucien l’âne en faisant l’âne pour avoir du foin, la presse est libre, les médias sont libres – du moins, dans notre partie du monde.

Libres, libres, c’est vite dit, répond Marco Valdo M.I. C’est ignorer qu’ils sont aux mains soit de pouvoirs sous contrôle de l’État ou de pouvoirs publics – en gros, sous contrôle des milieux politiques ; soit des groupes financiers qui s’emparent des moyens de diffusion ou les tiennent par la manne publicitaire. Dans un cas comme dans l’autre, on comprend immédiatement les limites de la « liberté » de paroles et d’action des médias, de la presse, de la radio, de la télévision et même, de ce qui circule sur le Net et on n’a aucune peine à imaginer le rôle que ces pouvoirs entendent leur faire jouer vis-à-vis des gens, un peuple devenu public. Et cette censure, cette main mise impose ses diktats la plupart du temps de façon implicite. Les médias comprennent très bien et très vite qu’il serait en effet assez contre-indiqué de révéler aux gens qu’on les contrôle, les manipule et les censure. Ce serait découvrir le pot aux roses de la démocratie. En somme, la démocratie est un peu comme le clavecin, une démocratie très tempérée.

Parfois cependant, il y a un responsable qui lâche le morceau, qui dévoile la supercherie. Ainsi, un ancien dirigeant d’une télévision française n’a pas pu s’empêcher de dire, en un terrible lapsus :

« Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible ».
Dans le cynisme, on a rarement été aussi loin.
De même, question de faire avaler tout ça aux gens, jeunes et vieux, on leur parle du changement, on leur fourgue du changement par charretées entières.
Comme l’écrivait Lampedusa : « Tout doit changer pour que rien ne change ». Comme quoi, tout change sans que rien ne change tout en faisant croire qu’il y a du nouveau. On maquille – c’est mieux pour le spectateur – le passé, le présent et même le futur.

La chanson aussi parle du changement, appelle à changer le monde et ce qui la distingue, c’est qu’elle appelle à changer en dehors du système, en dehors des mantras que marmonnent ses hérauts, de ces messages liminaires ou subliminaires diffusés par les médias.
Mais la réalité revient au galop et elle s’impose dès qu’on commence à la penser simplement, sans fioritures, telle qu’elle est en dehors des marchands de sable, des dealers d’informations, des fabricants de menteries. Elle rappelle aussi que le changement ne peut se faire que dans le réel, qu’il n’est pas une image, qu’il ne se réduit pas à une apparence (vestimentaire, esthétique, maquillage) ; on n’est pas ce qu’on paraît, on est ce qu’on fait (en ce compris, « ne rien faire et refuser de participer à la mascarade »).

Eh bien , Marco Valdo M.I. mon ami, même si nous avons l’idée que le monde dans lequel nous vivons est doté d’une formidable pesanteur sociale, qu’il est doué d’une faculté extrême d’inertie, qu’il aime par-dessus tout le changement qui ne change que les apparences, qu’il apprécie une sorte d’irisation, de voile irisé qui couvre d’un chatoiement trompeur son immobilité obstinée, et parce que nous savons tout cela, nous tissons obstinément son linceul à ce vieillard injuste, inique, avide et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Il n’y a pas de soleil, quand on ne le voit pas.
Il n’y a pas de vérité, quand on ne la cherche pas.
Il n’y a pas de paix, quand on ne la veut pas.

Tout change, quand on le change.
Mais on ne peut gagner, tant qu’on reste seul !
Tout change, quand on le change.
Mais on ne peut gagner, tant qu’on reste seul !

Un arbre ne peut fleurir, si aucun soleil ne brille.
Il n’y a pas de fleuve, si aucune pluie ne tombe.
Il n’y a pas de vérité, quand on ne la cherche pas.
Il n’y a pas de liberté, quand on ne la prend pas.

Tout change, quand on le change.
Mais on ne peut gagner, tant qu’on reste seul !
Tout change, quand on le change.
Mais on ne peut gagner, tant qu’on reste seul !

Tout change, quand on le change.
Mais on ne peut gagner, tant qu'on reste seul !
Tout change, quand on change.
Mais on ne peut gagner, tant qu'on reste seul !

Tout change, quand on le change.
Mais on ne peut gagner, tant qu’on reste seul !
Tout change, quand on le change.
Mais on ne peut gagner, tant qu’on reste seul !



mardi 13 décembre 2016

LE CHANT DES CORNEILLES (ENTRE DEUX GUERRES)

LE CHANT DES CORNEILLES

(ENTRE DEUX GUERRES)

Version française – LE CHANT DES CORNEILLES (ENTRE DEUX GUERRES) – Marco Valdo M.I. – 2016
Chanson (de langue) allemande – Das Krähenlied (Zwischen Zwei Kriegen)Schmetterlinge – 1982
Parole
s de Heinz R. Unger, leader de ce « Folk-Politrock-Band » autrichien des 70-80
Musi
que de Georg Herrnstadt et Willi Resetarits
Album : « Die Letzte Welt » (Le dernier Monde)








Le Chant des Corneilles serait déjà, Marco Valdo M.I. mon ami, un étrange titre pour une chanson, mais si on y ajoute l’entre-deux-guerres, on nage en plein mystère. D’abord, va-t-on entendre des crôas-crôas aux accents ecclésiastiques ? J’imagine que ce n’est pas là le sens du titre ; Dès lors, quel est-il ? Et pourquoi des corneilles ? Que viennent-elles faire là ?

En premier lieu, Lucien l’âne mon ami, je répondrai à ta dernière question tout simplement que je n’en sais rien, si ce n’est que des grenouilles ou des crapauds auraient sans doute fait également de très mélodiques crôas, crôas tout aussi ecclésiastiques, mais ces batraciens n’auraient jamais pu gagner les confins de l’Arctique à tire d’ailes. Or, l’affaire commence en Allemagne et se termine au Groenland, ce qui correspond bien à l’aire de diffusion des corneilles noires. Ainsi donc, on assiste à une conversation de trois corneilles, un peu comme trois bigotes cancanant à la sortie d’une messe, à ceci près que les corneilles corbinent et criaillent.

Mais, dit Lucien l’âne en riant, les bigotes aussi criaillent ; je t’accorde cependant qu’elles ne corbinent pas et d’ailleurs, qui d’autre qu’une corneille aurait l’idée de corbiner. De plus, je me demande bien où tu as été pêcher de joli mot de corbiner.

Tout simplement dans le dictionnaire du moyen français ; c’est ainsi que l’on disait avant 1600 ; depuis la trace s’en était perdue ou presque ; seuls quelques lettrés, amateurs de mots, s’en souvenaient encore. Cependant, le revoici ; saluons-le. Donc, nos corneilles corbinaient à qui mieux mieux et de quoi ? De la prochaine guerre qui se déroulera – selon elles en Allemagne ; faut dire qu’elles en débattaient en 1982, époque où l’Allemagne (et les pays voisins) voyaient pousser un peu partout des nids à fusées à tête(s) nucléaire(s) ; de jeunes personnes assez promptes à s’envoler. Il fallait des foules entières pour les retenir.

J’ai moi-même assisté – du bord du chemin – à ces immenses manifestations ; courages, hardies tant les forces de l’ordre étaient répressives, déclare solennellement Lucien l’âne.

Cependant, reprend Marco Valdo M.I., l’idée d’une prochaine guerre sur le territoire allemand – constitué de deux pays antagonistes, venait même aux corneilles, c’est tout dire.

L’ennui dit, Lucien l’âne, c’est qu’il n’y a plus trop de gens pour voir que la situation n’a pas vraiment évolué et je serais curieux de rencontrer quelques corneilles pour corbiner avec elles du sujet. Mon avis personnel est que la situation si elle n’est pas pire qu’à l’époque, est assez semblable. On a le cul sur un volcan. Une flammèche de trop en Ukraine, un petit dérapage aérien en Syrie ou que sais-je et hop là, c’est reparti comme en quarante. Et on ne parle que du sujet de la chanson ; la guerre en Allemagne. Ailleurs, elle n’a pas arrêté ; jamais.

Ce que dit la chanson, ce sur quoi elle insiste – et cette antienne revient plusieurs fois, elle scande cette poésie, c’est une sorte de vœu comme on en fait à Noël ou au Nouvel An (en fait, Noël et Nouvel An, c’est la même chose : l’un et l’autre marquant l’année nouvelle ; le basculement vers le futur été, mais comme les gens aiment les fêtes, on a gardé les deux ; c’est en fait la période de l’hibernation).


De quoi donc tu parles, Marco Valdo M.I. mon ami ?

Mais tout simplement de ce souhait répété de :

« Joyeuse Entre-deux-guerres ! »
Qui est le message des corneilles et dont il me paraît que si on l’applique au monde entier et pas seulement à l’Allemagne, est d’une parfaite permanence. On pourrait se le dire tous, tous les jours, car tel est le destin de l’humaine nation tant qu’elle n’aura pas mis fin à la Guerre de Cent Mille Ans et comme on le sait, mettre fin à la Guerre de Cent Mille Ans impose préalablement de mettre fin à l’appétit de richesse, au goût du pouvoir, à la pratique odieuse de l’exploitation, à la désastreuse ambition des hommes. Ce ne sera pas simple d’y arriver ; cela demande de la conviction et une volonté obstinée et profonde. Cependant, comme tu le sais, ce mouvement d’humanisation de l’homme est la seule voie possible vers une humanité juste et libre.

Dès lors, on n’est pas près de voir les humains cesser de se souhaiter « Joyeuse Entre-deux-guerres ! » ; il y a du chemin à faire pour y arriver. Quant à nous, ce sera notre contribution à l’humanisation de l’homme en tissant le linceul de ce vieux monde humain, trop humain, ambitieux, riche, trop riche, puissant, trop puissant, exploiteur, aliéné et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Entre deux guerres, corbinaient trois corneilles –
Une aveugle, une blanche, une sans plumes :
« La prochaine guerre en Allemagne
Sera encore plus grande ! »

La prochaine guerre en Allemagne
Avait déjà commencé bien avant, pendant la paix
Dès qu’on a fabriqué les premières bottes
Pour les nouveaux militaires !
On n’achète quand même pas les soldats tout faits
Avec un serment au drapeau et le casque sur la tête
Sauf ceux qui ne savaient pas tirer ! –
« Joyeuse Entre-deux-guerres ! »

Entre deux guerres, corbinaient trois corneilles, –
Une pauvre, une vieille, une famélique :
« La prochaine guerre en Allemagne
Sera inouïe et gigantesque ! »

La prochaine guerre en Allemagne
C’était il y a longtemps déjà
Dès que s’est tu « Le Plus jamais la Guerre ! »
À la fin du défilé du Premier mai
On n’a quand même pas eu honte de la paix
Dès l’après-guerre Déjà
Quand nul alors ne pensait à la guerre ! –
« Joyeuse Entre-deux-guerres ! »

Entre deux guerres, corbinaient trois corneilles , –
Une chauve, une bossue, une grisonne :
« La prochaine guerre en Allemagne
Arrivera comme un gaz toxique ! »

La prochaine guerre en Allemagne
Commence quand le chancelier déclare :
« Nous ne nous armons certes plus maintenant.
Toutefois, nous nous armerons plus tard ! »
On ne mobilise quand même pas tant d’argent
À chaque alerte ;
On le met de côté en attendant ! –
« Joyeuse Entre-deux-guerres ! »

Entre deux guerres, corbinaient trois corneilles, –
Une frêle, une noire, une invalide :
« La prochaine guerre en Allemagne
Nous entraînera encore tous ensemble ! 

Pour la prochaine guerre en Allemagne
Des fusées sont stationnées –
Elles sont pilotées de l’étranger
Mais en Allemagne, elles sont installées !
On ne va pourtant pas à distance déclencher
La mort et la mise à feu
Si on ne devait pas devenir un champ de bataille ! –
« Joyeuse Entre-deux-guerres ! 

Trois corneilles corbinantes se disputent
Au Groenland dans le vent froid –
Mais que font tous les autres
Qui sont restés là-bas ?






dimanche 11 décembre 2016

LE CANARI

LE CANARI
Version française – LE CANARI – Marco Valdo M.I. – 2016
Chanson italienne (piémontais) – Ël canarinPiero Novelli – 1965
Interprétée par Roberto Balocco – disque « Le canssôn dla piòla » (1965)
d’après « Il Canarino », la « tentative de traduction (en italien « standard ») » de Bernart Bartleby.
Avec l’aide tant du Grande dizionario piemontese su Piemuntèis que du mythique Gran dizionario piemontese-italiano di Vittorio Sant’Albino, 1859



Ici, Lucien l’âne mon ami, pour ces Chansons contre la Guerre, tôt ou tard, il te faut traduire ou écrire des chansons. C’est un site très volontaire et qui pousse à la création. On ne peut y échapper et parfois, on est même contraint à se surpasser, à faire des choses qu’on croyait ne pas pouvoir faire. Ainsi en va-t-il de Bernart Bartleby, poussé à traduire du piémontais en italien. Soit, il connaît le piémontais « à l’oreille », car c’est quand même la langue vernaculaire de sa région. Qu’il s’en réjouisse d’avoir dû faire cette traduction ; il a approfondi ses connaissances. Et nous aussi, par voie de conséquence.

Tout cela est fort bien, dit Lucien l’âne, mais que raconte cette chanson ornithologique ? Car il me semble qu’un canari est un petit oiseau jaune, connu et capturé et encagé pour ses trilles et son chant.

C’est effectivement ce petit oiseau, répond Marco Valdo M.I., mais dans la chanson, c’est un drôle d’oiseau qu’on a affublé de ce joli nom et c’est lui qui chante ; je dirais même qu’il en a fait sa profession.

Une profession de voix, en quelque sorte, dit Lucien l’âne.

En fait, El Canarin est un homme et cet homme, Lucien l’âne mon ami, a la manie de chanter ; d’où son surnom. Mais tout comme le canari n’est pas un oiseau, mais un homme et en l’espèce, un petit malfrat, le verbe chanter est utilisé dans le sens inhabituel et plus exactement argotique qui signifie « cafarder, rapporter, dénoncer, parler, dire des choses confidentielles ou secrètes », ici, à la police politique fasciste ( dans la chanson : « Ceux d’ici »). Ce que le « canari » se refusera à faire, alors qu’il le faisait dans son rôle d’indicateur (indic) pour les affaires de truanderie. Il raconte tout cela dans une lettre à sa mère et annonce son intention de se laisser fusiller plutôt que de jouer le « canari »en français des prisons, un mouton – et d’espionner et de dénoncer le « chef des subversifs » (le responsable des partisans) avec qui on l’a enfermé. En ce sens, cette chanson est un hommage rendu au « canari », un homme, petit malfrat, indic qui vit de vols et de dénonciations des malversations et qui est rétribué par la police, mais qui sollicité par les fascistes pour tirer les informations d’un résistant emprisonné, incité à jouer le mouton va se rebiffer et sera de ce fait condamné à la mort. Lors de sa dernière nuit, il écrit une lettre à sa mère.

Ainsi donc, dit Lucien l’âne, même pour un voleur, un menteur, un traître de profession, il y des limites morales, il y a des choses qui ne se font pas, il y a des gens avec qui on ne pactise pas. Je ne l’imaginais pas, mais cela me réchauffe le cœur et me rassure un peu quant à la nature humaine. Comme ni toi, ni moi, ne sommes des canaris chanteurs, nous ne chanterons pas, nous ne ferons pas de trilles, mais rien ne nous empêche de reprendre notre tâche et de tisser à notre tour le linceul de ce vieux monde plein de prisons, de malfrats, d’escrocs et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Chère maman cette lettre
Pour te dire que demain
les fascistes
vont me prendre
Et me fusiller comme un chien.
Oui, je le sais, c’est moche
Qu’un pauvre diable comme moi
Un truand doive mourir (1)
Sans raison (2)
A
ux Nuove, ils m’ont mis
en cellule (3) avec le chef des subversifs :
« F
ais le chanter – m’ont-ils dit -
Dis-nous tout et tu sortiras vivant ».
Chère maman, oh, maman
Mon métier est
D’être un mouchard
Et à la questure, de faire le cafard.
Tous le savent à Turin
Que je fais le « canari »,
Que je suis le meilleur espion
Qu’il y ait à Vanchiglia.(4)
À tendre les oreilles partout
Pour ensuite rapporter à Grattoni (5)
Les coups que fait le milieu
De Lucento et de Porta Palazzo

Mais
ceux d’ici, c’est différent.
Dès que je les vois, je me sens mal
Et il me vient l’envie de vomir.
Pour ceux d’ici, je ne sais rien,
Je ne parle pas, je ne souffle pas.
À ceux d’ici, dis-moi si tu veux que je suis fou,
si j’ouvre l
a bouche, ce sera pour leur cracher dessus.

Chère maman, à
ce bon à rien
Qui t’a donné tant de tracas
D’ici à peu, ils briseront les reins.
Mais surtout, ne pleure pas.

J’ai toujours été droit
Dans et hors de prison
De toute ma vie, pas même une semaine
Je n’ai été bon à la besogne.
Même les voleurs me disaient :
« Luigi,
casse-toi ! » (6)
Car ils le savaient
Que j’étais un grand lâche.

Mais maintenant je le jure, bourreau infâme, (7)
Je ne me ferai pas dessus.
Je vais mourir au Martinetto (8)
Oui, mais je mourrai pour quelque chose.

Car ceux d’ici, c’est différent
Dès que je les vois, j’entre en colère
Et il me vient l’envie de vomir
Pour ceux d’ici, je ne sais rien,
Je ne parle pas, je ne souffle pas.
Pour ceux d’ici, le canari
Se laissera déplumer, mais il ne parlera pas !



(1) ligera : le terme ligéra ou lingéra indiquait la petite criminalité milanaise. Le mot est identique en piémontais, mais il signifie plus vagabond, bon à rien, fugueur.
(2) Littéralement, « pour le visage d’on ne sait qui »
(3) les Nuove : prison turinoise (l’entrée principale est sur le cours Vittorio Emanuele II, aujourd’hui devant le nouveau Palais de Justice et au nouveau gratte-ciel San Paolo). Les Nuove beaucoup furent utilisées par les fascistes et par les nazis pour emprisonner, torturer et tuer des opposants politiques et des partisans.
(4) Borgo Vanchiglia, un des quartiers historiques de Turin, au confluent du Po et de la Dora Riparia. C’est le quartier où depuis de nombreuses années est actif le Centro Sociale Askatasuna, un de « repaire » du mouvement d’opposition turinois.
Borgo Vanchiglia. Peinture murale dédiée à Dante Di Nanni et Vittorio Arrigoni. L’oeuvre se trouve sur le mur de l’ancien siège du Balilla (mouvement de jeunesse fasciste).
(5) Via Grattoni, entre le cours Vinzaglio et le cours Bolzano, c’est encore aujourd’hui l’entrée latérale de la Questure, celle par où accèdent les patrouilles.
(6) Littéralement : « bouge tes fesses »
(7) Brichèt a beaucoup de significations, les plus communes sont allumette, briquet. En piémontais, les imprécations, même insensées, avec « bòja » suivi d’un substantif sont très diverses, mais la plus commune de toutes est sûrement « bòja fàuss ».
(8) Le Martinetto du cours Suisse était une aire destinée à polygone de tir. Entre 1943 et 1945, les nazifascistes y fusillèrent plus de 60 opposants et partisans, parmi lesquels 8 représentants du CLN (Comité de Libération Nationale) piémontais.