dimanche 6 mars 2016

MER DES ÉMIGRÉS

MER DES ÉMIGRÉS



Version française – MER DES ÉMIGRÉS – Marco Valdo M.I. – 2016

Chanson italienneMar dei migrantiSine Frontera – 2015



Mère d'émigrés

Un morceau, explication du titre, qui affronte une thématique aujourd’hui plus que jamais tristement actuelle et voisine : le drame vécu par des milliers de personnes forcées de guerres et la misère à abandonner leur pays natal, en défiant la mer, pour rejoindre les côtes européennes. Le texte raconte à la première personne, le malheureux voyage d’un réfugié, à bord d’un canot pneumatique bourré de personnes, à la recherche d’une vie qu’on espère meilleure. Comme toujours sensibles aux thèmes sociaux, les Sine Frontera décident de leur dédier ce premier morceau, anticipation du nouveau disque « Restiamo umani – Restons humains », à cette tragédie collective, évoquée dans ce voyage, qui malgré son apparente brièveté kilométrique, semble ne jamais finir, tout autant que dangereux, et qui comporte le douloureux éloignement des affections et des lieux aimés, à la recherche d’un monde nouveau.



Dialogue Maïeutique


Entre le réfugié, l’émigré, le migrant, le fuyard, le rescapé de la guerre et la terre d’exil, il y a souvent une mer ou mieux encore, un océan. Même si c’est difficile à traverser et risqué et dangereux, même quand la mer est faite de rocailles, l’océan de sable, car pour bien des exilés, c’est le cas. Certains, presque tous, cumulent : plaines interminables, villes dangereuses, montagnes désertes, fleuves infranchissables, déserts mortifères, mers, frontières… Et à tout cela, il faut ajouter le soleil, la pluie, le gel, la neige, la chaleur, le froid, le vent, la faim, la soif, la maladie, la brutalité, la violence et mille autres inconvénients. Et du côté du paradis d’accueil, il y a la bêtise des hommes ou leur méchanceté, que sais-je, qui en ajoutent encore : ils entendent juger de la cause du départ, de l’origine de l’exil. Soyons net : la cause principale, celle qui vient en premier lieu, c’est la misère. Mais la misère n’est pas une bonne raison pour s’exiler, ni la faim, ni la maladie… Ces émigrés-là, ces migrants, certaines bonnes gens (les assis sur leurs sièges, les culs dans le beurre, comme on dit chez nous) veulent les rejeter. Pourtant la faim, la bête, la terrible faim est bien plus assassine que les bombardements et elle pousse à l’exil bien plus de gens. Mais voyez-vous, ma chère, ce sont des réfugiés « économiques ».

Seraient-ils moins chers ?, qu’on les qualifie ainsi d’économiques, demande Lucien l’âne.


Ce n’est certainement pas pour cette raison. Tout simplement, ils fuient la misère économique ; cette banale misère qui tue. Mais la mort et la terreur économiques ne peuvent être dévoilées sans mette en cause la richesse des maîtres du monde. Les réfugiés qui fuient un régime adverse et reconnu comme tel par les « nations civilisées » ont droit à plus d’égards. Ils ont droit au titre de réfugié disons « officiel », « estampillé » et tout se passe relativement bien pour eux tant qu’ils sont peu nombreux. Ensuite, plus leur nombre s’accroît, plus leur accueil devient problématique. C’est mathématique. Ce sont les émigrés de la chanson : ils peuvent payer leur fuite.


Mais pourquoi donc cette différence, pourquoi cette ségrégation…, demande Lucien l’âne en assombrissant le regard. Et que fait-on des autres de ceux qui fuient sans ce « label », les opposants politiques, les libres penseurs, les porteurs de liberté ? On sait et si on ne sait pas, c’est qu’on ne veut pas savoir, on sait que le sort des incroyants est des plus terribles dans les pays où fleurit la religion – peut importe laquelle, peu importe son idole.


Ah, Lucien l’âne mon ami, tu le sais bien toi, que les idoles sont des enfants débiles qui veulent qu’on les considère, qu’on les respecte et qu’on en passe par tous leurs caprices. Et des caprices, elles ont en ont de tous les genres : alimentaires (mangez ceci, ne mangez pas cela – du porc, par exemple) ; vestimentaires : habillez-vous comme-ci, ne montrez pas cela (le cheveu, le bras, la jambe, le nombril et finalement, tout le corps) ; totalitaires : ne vous coupez-pas ceci (barbe, cheveu), coupez-vous cela (prépuce, lèvres vaginales). Le Bochiman avait raison : Les dieux sont tombés sur la tête. Mais comme ils n’existent pas, on délèguera la responsabilité de ces imbécillités aux prophètes ces inventeurs vindicatifs et farfelus.


À propos d’injonctions divines vestimentaires, dit Lucien l’âne en jetant un regard malicieusement noir, il me revient en mémoire, à l’instant, un excellent livre de Pierre Louÿs – Les Aventures du Roi Pausole, où les jeunes filles et les femmes doivent impérativement porter un fichu sur la tête. On y voit donc les demoiselles et les dames se promener (le Royaume de Pausole est un pays où heureusement il fait chaud), à commencer par la fille du Roi, nues avec un fichu sur la tête. Malheur à celle qui le perd ! Ce foutu fichu.


Lucien l’âne mon ami, tu dérives. Revenons à cette histoire d’émigration marine. Établissons une solide vérité : le sort de ces réfugiés est détestable et c’est une honte qui retombe en poussières vénéneuses sur ceux qui les rejettent. Mais le pire, c’est le destin des pauvres de là-bas qui n’ont même pas la ressource de fuir et qui doivent subir et la misère et la guerre et les envahisseurs assassins et les bombes des libérateurs du ciel. Il faut à tout moment réfléchir le propos dans le cadre de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches, les puissants et les candidats à la richesse et à la puissance font aux pauvres pour assurer leur domination et démultiplier leurs richesses. L’humaine nation ne connaîtra la paix véritable et définitive qu’avec la disparition du goût de la richesse, de l’arrogance du pouvoir, de l’ambition de dominer et de l’habitude d’imposer ses lubies.


Alors, reprenons vite notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde capricieux, religieux, absurde, assassin et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



J’ai abandonné ma maison un jour de fin septembre
Tous disaient « Partons, qu’avons-nous à perdre ? »
J’ai laissé mon peu de choses
Et un bouquet de roses
À ma mère.

Sur la plage, tous veulent partir. Le ciel est beau.
L’Europe est proche ; un filet de mer nous sépare.
J’ai donné toute ma fortune
Pour une place assise sur le radeau.
De la main, je peux effleurer l’eau.

40 milles au Nord, le ciel commença à crier
Aux… lucides et aux fatigués,
Bienvenus sur la Mer des Émigrés.

On naviguait dans la nuit,
Moi, j’imaginais une vie
Sans guerre dans un lointain pays civilisé.
Et je vis
Dans les yeux médusés,
Peur et terreur
Quand s’éteignit
Le moteur.

40 milles au Nord, le ciel commença à crier
Aux… lucides et aux fatigués,
Bienvenus sur la Mer des Émigrés.


Hommes, femmes, enfants, serrés l’un contre l’autre,
Tremblent, pleurent ; la mer monte.
Nous nous abandonnons à notre destin,
Nous nous abandonnons à notre sort :
À la vie ou à la mort.

40 milles au Nord, le ciel commença à crier
Aux… lucides et aux fatigués,
Bienvenus sur la Mer des Émigrés.
Sur la Mer des Émigrés.
Sur la Mer des Émigrés.

vendredi 4 mars 2016

MAUDIT SOIT COPERNIC

MAUDIT SOIT COPERNIC

Version française – MAUDIT SOIT COPERNIC – Marco Valdo M.I. – 2016
Chanson italienne – Maledetto sia CopernicoMichele Mari2007





Nicolas Copernic face au ciel







Dialogue maïeutique 




Tiens, dit Lucien l’âne en riant, voilà Copernic qui revient. Si je me rappelle bien, c’était lui qui fermait le bal de ta dernière version française.


Eh oui !, Lucien l’âne mon ami. C’était bien lui et sa révolution copernicienne qui concluait L’INQUISITION . Mais cette fois, au lieu d’éloges, il reçoit une volée de bois vert, il est maudit.

« Maudit soit Copernic,
Maudit soit Copernic ! »


On ne peut être plus clair, dit Lucien l’âne en riant aux éclats. Pauvre Copernic !


Halte !, Lucien l’âne mon ami. C’est de l’humour, c’est pour rire. En fait, de toute façon, Copernic s’en fout, vu qu’il est mort il y a près d’un demi-millénaire. C’est l’humour d’un de nos contemporains qui dit regretter la grandeur passée de l’humanité, quand l’homme se croyait encore cet être merveilleux créé par un Dieu qu’il avait inventé tout exprès pour ça. Alors, comme c’est bien cette fameuse révolution copernicienne, cette remise à plat de la platitude de la Terre et de sa centralité dans l’Univers, qui a fait chuter et l’homme et son Dieu de leur piédestal, l’auteur de la chanson maudit Copernic. Ce « Lost Paradise » est le résultat le plus désolant, aux yeux de notre auteur, de cette découverte copernicienne. Mais cette déception est baignée d’acide comique…


Il ne me reste qu’à conclure, à proposer de reprendre illico notre tâche et à nous remettre à tisser le linceul de ce vieux monde déboussolé, déchu, triste et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane





Un temps, il y avait des points fixes
Tout tournait autour de nous
L’espace n’avait pas d’abysses
Immobile, au centre, notre monde à nous.
Nous étions le principe,
Tout le reste conséquence.
Nous étions le prince et les maîtres,
Mais ensuite, damnée connaissance !

Maudit soit Copernic,
Maudit soit Copernic !

Nous savions où se trouvait le paradis
Et l’espace était seulement une réplique.
Nous nous tenions fermes en un point précis
Et pas sur cette espèce de manège.
Nous ne nous attendions pas à ce que finît
Le règne de Dieu parmi les étoiles fixes.
Nous ne savons jamais où nous sommes
Depuis que avons découvert notre sarabande.

Maudit soit Copernic,
Maudit soit Copernic !

Un temps, nous avions une immense
Terre à conquérir,
Un univers où montrer notre puissance
Et des géants à estourbir.
Maintenant, nous sommes réduits à des fourmis,
Sous mille drapeaux tous ennemis,
À nous tuer pour une aire à répartir,
Une demi-heure avant de mourir.

Maudit soit Copernic,
Maudit soit Copernic !

Maintenant que nous sommes minuscules et mobiles,
À quoi riment nos prétentions,
Nos amours et nos sentiments nobles,
Notre rage et nos contestations ?
Au vu de la poussière que nous sommes,
Je ne sais pourquoi nous continuons.
Je ne sais même pas si c’est bêtise,
Orgueil ou désespérance.

Maudit soit Copernic,
Maudit soit Copernic !

INQUISITION

INQUISITION


Version française – INQUISITION- Marco Valdo M.I.
Chanson italienne – InquisizioneElio e le Storie Tese – 2016
"Figgatta De Blanc" (2016)




Il y a la sainte Inquisition qui

Fait rôtir les gens oh, non !
Damnée Inquisition !



Depuis que le monde est monde, l’Inquisition brûle les gens ; plus au Moyen Âge qu’à d’autres époques, mais de toute façon, on les brûle. Les gens brûlés se comptent par milliers, si pas davantage. Cela dépendait de ceux auxquels il plaît d’enquêter, le phénomène serait toujours très répandu. Il n’est heureusement pas le cas chez nous actuellement, car un fort mouvement d’opinion s’y oppose.



Dialogue maïeutique


Nous qui pensions, Lucien l’âne mon ami, que notre opéra-récit Till le Gueux qui s’élève tout entier contre l’Inquisition était une sorte de sujet hors du temps présent et peu répandu dans la chanson contemporaine, voici qu’une chanson italienne récente (ô combien, elle vient de sortir) aborde de face ce sujet de la confrontation entre la libre pensée et la religion, entre les athées et les tenants de Dieu ou des Dieux, vu que les divinités pullulent comme champignons après la pluie. Cette chanson s’intitule fort à propos : Inquisizione – INQUISITION. En somme, pour résumer la chose, l’Inquisition est à la religion, ce que la police politique et les tribunaux d’exception sont aux dictatures. Il y a là aussi des murs à faire tomber. Quant à son fonctionnement, on trouve dans Till le Gueux, une série d’exemples Coupez les pieds !Katheline suppliciée Tuez les hérétiques, leurs femmes et leurs enfants! , Procès et condamnationLa Mort de Claes, le charbonnier Telle est la Question Trois cents ans de torture et L’Araignée de l’Escurial. Malgré les terribles soubresauts de la bête dans certains coins du monde, comme on le sait de plus en plus, dans tous les pays, les religions sont en recul. Et de plus, c’est un processus lent, mais irréversible.


Voilà qui fait plaisir et qui montre que l’humaine nation progresse en sagesse et conscience de soi. Ainsi, tu n’es pas – comme tu pouvais l’imaginer – une vox clamans in deserto. Il y a de l’écho. Et même en Italie et en italien, de surcroît. Il te fallait donc de toute évidence faire une version française de cette canzone d’Elio sans attendre.


Et je n’ai pas attendu, comme tu le vois. Même si, appelé à d’autres tâches, j’avais un peu ralenti dans la confection des chansons de Till, j’ai dégagé quelques heures pour cette version d’INQUISITION, car – à nos yeux – c’est un sujet prioritaire en raison du climat d’affrontements aux relents religieux dans lequel nous baignons depuis quelques temps. Il est temps de rappeler ce qui se cache derrière le discours vantant les « racines chrétiennes » de l’Europe. Ça sent l’encens, ce symbolique parfum aux odeurs de bûchers et de grandes persécutions.


Surtout, dit Lucien l’âne, que ce sont là des choses contagieuses et passionnelles. On meurt aisément quand on meurt pour le ciel. Et dire qu’on prétendait que Voltaire était périmé… Mais finalement, que raconte cette chanson ? J’aimerais bien que tu m’éclaires, car je ne distingue pas tous les personnages dont il est question.


En fait, quatre quatrains se réfèrent à des personnages réels qui ont eu à souffrir de l’Inquisition de diverses manières. Le quidam du premier est Galilée, qui se sauva du bûcher en abjurant. Le Giordano Bruno est lui-même, celui qui a été rôti sur le Campo dei Fiori de Rome. L’Anglais est Charles Darwin toujours en butte aux persécutions des créationnistes et dans ma version, j'ai remplacé le babouin des religieux par le Singe nu de Desmond Morris et la révolution copernicienne renvoie à Copernicqui fit de la Terre une planète du Soleil et du Soleil une étoile perdue dans l'univers. Tous font l’objet d’une vindicte cléricale. Même si ces exemples renvoient au passé, il n’en reste pas moins qu’il faut les rappeler, tout comme il convient de rappeler les horreurs des croisades – y compris celles contre les Albigeois, contre les Cathares, contre les membres de la Fraternité des Pauvres de Pierre Valdo. D’ailleurs, des appels à la croisade courent dans l’air. On ne sait trop quand elle viendra, mais quand ce genre de longue marche se met en route, elle s’étend comme la peste porcine, la grippe aviaire ou la maladie de la vache folle. Il me paraît impératif de faire face et de refuser de choisir entre la peste et le choléra. On ne dira jamais assez que l’humaine nation ne peut se construire qu’en se débarrassant des oripeaux et des fantasmes célestes. On ne peut éluder cette question au nom du « vivre ensemble » ou de je ne sais quel « arrangement raisonnable » quand il s’agit de prendre le parti de l’humaine nation contre les ingérences divines et leurs séides.


Pour nous les ânes, comme pour toutes les espèces vivantes, le choix est simple : entre le pantin divin et notre mère nature, nous choisissons le monde réel, naturel et forcément, sans Dieu(x). Nous choisissons d’être des « sans Dieu(x) », nous sommes athées. Nous voulons un monde sans prophètes et sans dieux. Reprenons dès lors notre combat contre les Dieux, les religions (même athées) et leurs Inquisitions et tissons le linceul de ce vieux monde croyant, crédule, inquisitorial et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Un quidam, il y cinq cents ans 
Observait le ciel au télescope
Et ce qu’il y vit ne plut pas un instant
Aux tenants des vieilles écritures

Un Giordano contemporain, très érudit,
Un certain Bruno, a été questionné,
Et par la justice condamné au bûcher.
De science et de connaissance, 
il vaut toujours mieux ne pas parler.

Il y a la Sainte Inquisition
Qui fait rôtir les gens oh, non !
Il y a cette damnée Inquisition.
Il suffit de dire deux blagues sur la place
Et Torquemada se déplace.

Il y a deux cents ans, un Anglais
Observa avec son microscope
Et ce qu’il découvrit, ennuyait
Les Églises et les ministres du culte.

Il n’est pas facile d’admettre que nos aïeux
Étaient des singes nus
Surtout quand on est convaincu
Que nos ancêtres avaient été créés par Dieu
La libre pensée a du mal à s’affirmer si

Il y a la sainte Inquisition qui
Fait rôtir les gens oh, non !
Ennuyeuse Inquisition !
Il y a la sainte Inquisition qui
Fait rôtir les gens oh, non !
Damnée Inquisition !
Si on veut éviter la torture oh, oui !
Il faut abjurer ses convictions.

Il y a la sainte Inquisition
Qui vient d’Espagne oh non !
Mais qui donc jamais s’attendit
À ce qu’un savant soutienne
Que nous tournons autour du soleil oh, oui !
C’est la révolution, c’est la révolution
Copernicienne.

mercredi 2 mars 2016

TROIS MINUTES D’ATTENTION

TROIS MINUTES D’ATTENTION

Version française – TROIS MINUTES D’ATTENTION – Marco Valdo M.I. – 2016
Chanson allemande – Drei Minuten Gehör ! – Kurt Tucholsky – 1922
Publié sous le nom de Theobald Tiger in Republikanische Presse, 29.07.1922, Nr. 6







Connais-tu Lucien l’âne mon ami, la ville où l’art de Tucholsky fleurit ?



Oh, oh, dit Lucien l’âne, je connais de Tucholsky sa réputation de polémiste contre la guerre et le militarisme. Nous connaissons aussi son penchant pour les jolies dames et notamment Mademoiselle Ilse. Je sais aussi qu’il vit très tôt la montée des périls, la venue du Péril. Il s’y opposa tant qu’il put, puis il se suicida, épuisé, à l’étranger.


Aurait-il patienté quelques années… Parfois, j’ai l’impression qu’on se suicide trop vite, dit Marco Valdo M.I., pensif.


Donc, avant ça, il fit très tôt (1920) de très nombreux textes pour alerter les Allemands contre l’esprit de revanche, contre les détracteurs de la République de Weimar qui, malgré tous ses défauts et ses côtés de guerre civile larvée, avait permis à Berlin (où avant ses exils, vivait et écrivait Tucholsky) de connaître un temps une atmosphère de liberté et de création absolument extraordinaire. Que le pouvoir s’efforça bien vite de liquider. Voilà ce que je connais de Tucholsky, alias Theobald Tiger, Kaspar Hauser, Peter Panter et Ignaz Wrobel.


C’est déjà beaucoup et cela me paraît une excellente introduction à la chanson dont je viens de faire une version française. Si la version française est d’aujourd’hui, la chanson de Tucholsky date de 1922. Elle fait référence directe à la guerre qui vient de se terminer quelques années auparavant, avec cette antienne récurrente : « Vous en souvenez-vous ? ».
Son titre d’abord, car l’explication par le titre t’intéresse toujours. C’est « Drei Minuten Gehör ! » ou « Trois minutes d’attention ! » En fait, Tucholsky, alias Tiger, s’adresse à trois parties, trois tranches, trois groupes de la population allemande : un : les hommes ; 2 : les femmes et 3 : les jeunes. À chaque groupe, il demande une minute d’attention. 3 groupes, 3 minutes, d'où le titre. Il précise dès le début qu’il s’adresse à une partie bien spécifique de la population ; il dit qu’il parle à ceux qui travaillent. Pour situer cet appel, il est intéressant de le voir dans le cadre de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches et les puissants font aux pauvres afin d’assurer leur domination, de renforcer leur pouvoir, d’accroître leurs richesses, d’étendre le champ de l’exploitation… En clair, Tucholsky s’adresse aux pauvres ; il décrit, il rappelle aux hommes comment on les traita entre 1914 et 1918 et ce qui s’ensuivit pour eux ; il rappelle aux femmes comment leur jeunesse fut perdue, leurs familles détruites, leur misère subséquente, leurs morts et leurs hommes invalides ; aux jeunes, il livre un bréviaire de l’insoumission pacifique. Mais là aussi, la loi de Cassandre a joué à plein. La catastrophe que Tucholsky annonçait et qu’il tentait de parer a eu lieu. Son « – Nie wieder Krieg –! » : « Plus jamais la guerre ! » est resté une volonté. Volonté que nous partageons encore toujours.


Ah, dit Lucien l’âne, « – Nie wieder Krieg –! » : « Plus jamais la guerre ! », comme volonté, c’est toujours d’actualité à présent, mais cela restera comme alors tant qu’on n’aura pas mis fin à la cause fondamentale de la Guerre de Cent Mille Ans, à savoir le mélange détonnant que constituent la richesse et le pouvoir, avec leurs corollaires que sont l’ambition, l’avidité, l’exploitation. En attendant, prenons notre part dans l’élaboration de cette fin, nous qui ne sommes que grains de sable et tissons le linceul de ce vieux monde avide, ambitieux, guerrier et cacochyme.



Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.



Vous devez m’accorder
Votre attention trois minutes,
Vous qui travaillez !
Vous qui tapez du marteau,
Vous qui clopinez sur des béquilles,
Vous qui tenez le plumeau,
Vous qui chargez les poêles,
Vous qui, de vos mains fidèles,
Donnez votre amour à l’homme –
Vous, vieux et jeunes – :
Vous devez m’accorder trois minutes.
Nous ne sommes pas entre vainqueurs de la guerre.
Gardons bien ça en tête.

La première minute appartient à l’homme.
Qui a marché en gris-vert pendant des années ?
À la maison, les enfants – à la maison, la mère pleure.
Vous : chair à canon gris-verte – !
Vous avez creusé les tranchées dans les champs argileux.
Là vous n’avez vu aucun fils de famille prétentieux:
Ils se saoulaient à l’arrière.
Ils allaient au claque avec les dames.
On vous a formés. On vous a entraînés.
Étiez-vous encore à l’image de Dieu ?
Dans la caserne – dans la guérite,
On vous tenait pour le pou le plus sale.
L’officier était une perle,
Mais vous seulement des « types » !
Des automates juste bons à tirer et à saluer.
« Bandes de porcs ! Doigt sur la couture du pantalon – ! »
Les blessés pouvaient souffrir mille morts ;
Quand un prince venait, il fallait saluer réglementairement.
Et dans le charnier encore, vous étiez les porcs :
Les officiers avaient un vrai enterrement !
Vous ne valiez pas cher pour la mort.
Cette sanglante comédie a duré quatre ans.
Vous en souvenez-vous – ?

La deuxième minute appartient à la femme.
De qui à la maison, les cheveux sont-ils devenus gris ?
Qui, la journée finie, s’effraye
Et s’éveille en criant dans la nuit
Qui tout au long de quatre années,
A connu l’embarras des longues files,
Quand les princesses et leurs époux
Avaient tout, tout, tout – – ?
À qui a-t-on écrit dans une courte lettre,
Qu’un de plus dormait dans les Flandres ?
Et joint, un formulaire avec deux attestations.
Qui devait mendier ici pour les pensions ?
Larmes, douleurs et cris sauvages.
Il reposait. Vous étiez seule.
Ou bien, ils l’ont renvoyé boitant sur sa canne,
Revenu dans vos bras comme infirme.
Ainsi est passée la merveilleuse
Grande époque – quatre longues années.
Vous en souvenez-vous – ?


La troisième minute appartient aux jeunes !
Ils ne vous ont pas forcés à l’uniforme !
Vous étiez libres ! Vous êtes toujours libres aujourd’hui !
Veillez à ce qu’il en soit toujours ainsi !
L’espoir repose sur vous. À vous la confiance
De millions d’Allemands : femmes et hommes.
Ne vous mettez pas au garde-à-vous. Ne servez pas !
Il faut leur montrer ! Vous êtes libres !
Et s’ils viennent à vous et avec des pistolets menacent – :
Ils devront venir vous chercher ! N’y allez pas !
Pas de soldats ! Pas d’obligation militaire !
Pas d’actes de diktats au monocle !
Pas d’alignement! Pas d’ordre !
Pas d’officiers de réserve !
C’est votre avenir qui se joue !
C’est votre pays que l’on floue !
Jetez vos chaînes d’esclaves !
Quand vous le voudrez, vous serez tous libres !
Ne collaborez plus ! Que votre volonté se fasse !
Quand vous le voudrez, vous aurez la victoire !
– Plus jamais la guerre – !