jeudi 9 avril 2015

PASSEPORT DES ARISTOCRATES

PASSEPORT DES ARISTOCRATES

Version française – PASSEPORT DES ARISTOCRATES – Marco Valdo M.I. – 2015
Chanson italienne – Passapòrt dj'aristocratEdoardo Ignazio Calvo1798-99



Tant que coulera ce sang pollué
Dans le royaume de l'égalité,
Vous n'aurez rien à espérer,
Vous ne pourrez jamais vivre en sécurité.







Vu le souvenir de Gian Piero Testa suscité par une récente intervention de Riccardo Venturi, je voudrais ici donner sa dignité autonome à une chanson, jusqu'à présent reléguée en commentaire au chant révolutionnaire français Ah ça ira! , et à un auteur qui plaisait beaucoup à notre GPT.

Edoardo Ignazio Calvo (1773-1804) fut médecin et poète et fut un ardent républicain, de l'époque jacobine, un libertaire et un anticlérical. Il vécut la Révolution française en direct et par la suite, il risqua plusieurs fois l'arrestation et la mort pour avoir embrassé et défendu ses idéaux. Mais il se rendit aussi compte que sur les baïonnettes françaises passées au-delà des Alpes ne brillaient pas toujours les flammes de la fraternité et de la liberté. Et lorsque il manifesta sa déception dans sa « Fàule moraj » fut contraint de disparaître de la circulation pour quelque temps pour échapper à la rétorsion de la part du Gouvernement Provisoire de la Nation Piémontaise installé par les occupants français.
Il mourut très jeune du typhus, en 1804, contracté pendant qu'il assistait les malades à l'hôpital San Giovanni Bosco à Turin.


Regarde, Lucien l'âne mon ami, je n'ai pu m'empêcher d'ajouter une fois encore un petit commentaire… Mais comme bien tu penses, je l'ai ajouté car l'idée m'en est venue en établissant la version française de cette chanson de Calvo au moment où j'ai rencontré le mot « plébéien ».



Étrange idée, dit Lucien l'âne. Pourquoi donc à ce moment et quelle conclusion étrange en as-tu tirée ?



D'abord, l'apparition du mot, de l'image, du souvenir et ensuite, tu verras comment les choses se sont enchaînées. Pour moi, je dois bien l'avouer, le mot « plébéien » me renvoie systématiquement à une pièce de théâtre d'un auteur que je connais et que j'aime bien à savoir Günter Grass et à une pièce d'un autre auteur que Günter Grass et moi, comme tant de gens, aimons aussi beaucoup, le dénommé William Shakespeare et à une pièce de théâtre qui renvoie à l'époque romaine, où en effet, on divisait la société de Rome entre patriciens et plébéiens. Cette pièce célébrissime est Coriolan.


Voilà pour les plébéiens, mais que vient faire ici cette histoire de pièces de théâtre, de deux auteurs de nationalités, d'époques et de langues différentes. De surcroît, si je ne me trompe, Günter Grass a plutôt écrit des romans…



Tout ça que tu avances est exact. Mais il me faut encore ajouter quelque chose qui cette fois concerne les événements que raconte la chanson. Car , je vais t'en faire une courte présentation, la pièce de Günter Grass semble raconter elle aussi ce qui se passe en Piémont au temps d'Edoardo Calvo.



Donc, nous sommes le 17 juin 1953, à Berlin-Est. Alors qu'éclate dans la ville comme dans le reste du pays, l'insurrection ouvrière, Brecht fait répéter au Berliner Ensemble la première scène du Coriolan de Shakespeare : la révolte des plébéiens. Des grévistes insurgés viennent sur le plateau demander à Brecht de prendre fait et cause pour eux. Une situation qu'invente Günter Grass afin de confronter l'insurrection ouvrière en Allemagne démocratique face aux dirigeants du pays à celle qui prévalait à Rome entre Coriolan et les patriciens face aux plébéiens. Dans les deux cas, l'insurrection échouera. À Rome, conclut Günter Grass, la dictature l'emporta… Il suffit de décoder pour comprendre ce qui se passa à Berlin. L'insurrection de 1953 fut écrasée dans le sang par les troupes soviétiques. On instaura la dictature du prolétariat sur le prolétariat.
Quant à Bertolt Brecht, qui assista réellement à la journée du 17 juin 1953, il écrivit (mais ne put publier) un poème sur l'événement, intitulé La Solution. Je te le lis :



Après le soulèvement du 17 juin
Le secrétaire de l’Union des écrivains
Fit distribuer des tracts dans la Stalinallee
On y lisait que le peuple
Avait tourné en dérision la confiance du gouvernement
Et ne pourrait reconquérir cette confiance
Que par un travail redoublé. Ne serait-il
Pas plus simple que le gouvernement dissolve le peuple
Et en élise un autre ?


Brecht 1953 (voir http://www.lesauterhin.eu/bertolt-brecht-heiner-muller-et-le-17-juin-1953-en-rda-esquisse/)


Ça me rappelle une histoire qui court depuis très longtemps du président démocratique ou d'un roi s'exclamant : « Et si le peuple n'est pas d'accord, qu'on élise un autre peuple ».



C'est en effet ce qu'ils doivent tous penser. Pour le reste, comme je te l'ai dit, il suffit de faire comme William Shakespeare et Günter Grass, il suffit de transposer… d'imaginer que Rome, Turin et Berlin sont interchangeables dans le face à face entre l'insurrection et le pouvoir. Bref, un scénario qui se répète dans la Guerre de Cent Mille Ans  que les riches et les puissants font aux pauvres pour assurer leur domination, renforcer leur pouvoir, garder leurs privilèges...


Comme on dit, chez nous autres les ânes, c'est chou vert et vert chou : quel que soit le régime, le pouvoir est et reste le pouvoir. En somme, il suffit de lire ta chanson Les Lanternes libérales  :
« Réussissez et consommez !
Gagnez et profitez !
Travaillez et crevez !
Soyez performants, intériorisez
La carotte ; sinon,
Nous sortirons le bâton. »



Saluons, car il faut conclure, saluons Eduardo Calvo que tu as mis en si bonne compagnie avec Shakespeare, Brecht, Grass…, reprenons notre tâche et comme tous ceux-là, tissons le linceul de ce vieux monde riche, trop riche, prometteur de beaux jours, brutal et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Patriotes républicains,
Que faites-vous de tant de nobles ?
Voulez-vous encore conserver les meubles
Les plus précieux de vos tyrans ?


Voulez vous encore conserver
Les assassins qui vous ont occis ?
Ceux qui vous ont poursuivis
Pour vous exterminer ?


Ceux-là mêmes qui ont écrasé
Tant de pauvres gens
Sous les roues de leurs coupés
Par les routes de tout le pays galopant.


Ceux qui dans leurs prisons, ont enfermé
Tourmenté, enchaîné,
Affamé, torturé jusqu’au sang,
Et souvent tué vos enfants ?


Ceux qui ont pillé vos moissons,
Votre sueur, les fruits de votre terre,
Qui vous envoient à la guerre,
Par caprice et par ambition ?


Ceux qui considèrent les bons paysans
Comme des canailles et des forbans ;
Ceux qui traitent les plébéiens
Comme si c'étaient des chiens ?


Patriote, l'heure a sonné
Au grand jour, l'heure exacte
Où les droits de l'homme et de la nature
Doivent être vengés !


Rappelez-vous que ces moments
Sont précieux pour votre liberté,
Pour être des hommes, pour vous assurer
Un destin indépendant.


Tant que coulera ce sang pollué
Dans le royaume de l'égalité,
Vous n'aurez rien à espérer,
Vous ne pourrez jamais vivre en sécurité.


Pendez-les tous à une poutre
Ou coupez-leur au moins la tête.
Il suffit d'un, d'un seul qui reste
Tôt ou tard, il vous fera esclaves.

mercredi 8 avril 2015

Déclaration universelle des droits de l'âne

Déclaration universelle des droits de 

l'âne

Chanson française – Déclaration universelle des droits de l'âne Marco Valdo M.I. – 8 avril 2015




L'âne naît libre, égal et fraternel ;
Il rêve debout et ne croit pas au ciel.





Marco Valdo M.I. mon ami, tu devrais quand même expliquer comment on en est venu à cette « Déclaration universelle des droits de l'âne » ; ce n'est pas, dit Lucien l'âne en souriant, que je l'ignore, mais il me paraît important de l'expliquer à ceux qui la liront. D'autant que c'est la première fois qu'on la publie et qu'elle résulte – la chose est importante – de notre collaboration : celle d'un homme et d'un âne, chacun se portant garant pour son espèce.


Tout a commencé par une réflexion de Bernart Bartleby publiée ce 8 avril 2015 au matin dans les Chansons contre la Guerre. Réflexion qui disait très exactement ceci :

Per Marco Valdo M.I.: a quando la "Déclaration des droits de l'âne"?.


Ah, dit Lucien l'âne, il faudra donc y associer l'auteur de cette insidieuse et finalement, très heureuse question.


Cela est certain. Maintenant, Lucien l'âne mon ami, la suite de l'histoire de cette chanson. Dès que j'ai lu l'incitation de B.B., je me suis enquis de toi afin d'établir de commun accord cette déclaration en chanson, ne doutant pas un instant d'y parvenir aujourd'hui encore. De ce fait, j'ai envoyé un petit mot à Bartleby pour lui annoncer la chose et en quelque sorte relever son gentil défi. J'ai donc consulté l'autre déclaration universelle sur son site officiel, à savoir la publication par les Nations Unies de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme de 1948. J'aurais évidemment pu repartir de La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 (DDHC) est un texte fondamental de la Révolution française, ou de celle la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne qu'Olympe de Gouges a écrite en 1791 ou de celle de 1793. Ou m'appuyer sur la Convention européenne des droits , encore que cette dernière me paraisse un peu trop lourde dans son appareil. Je préfère m'en tenir aux principes. Cela dit, cela fait, en discutant avec toi presque mot à mot chaque vers afin de m'assurer de n'être pas trop anthropomorphe, car tel était le danger, l'écueil qu'il me fallait contourner, j'en suis venu à ce texte, dont je me plais à penser qu'il a de l'allure.


Et j'ai fait ce que j'ai pu pour t'aider, dit Lucien l'âne en opinant du bonnet. Mais, je t'en prie, poursuis ton explication.


D'abord, il me faut (et c'est bien le moins de le faire ici et maintenant) t'adresser mes plus vifs remerciements pour ton aide précieuse et ta vigilance. Quant au reste de mon explication… Oh, il n'y a plus grand-chose à en dire, si ce n'est qu'elle est faite – comme promis – dès ce soir et que nous avons – toi, moi, Bernart Bartleby, les Chansons contre la Guerre – l'honneur et le plaisir de l'éditer.


Voilà qui est dit, voilà qui est fait. Cependant, Marco Valdo M.I. mon ami, je voudrais éclairer un aspect de ce travail commun, à savoir que non seulement, cette Déclaration Universelle des droits de l'âne me concerne moi et tous les ânes, mais bien évidemment, c'est là le point important, toutes les espèces animales, y compris évidemment, je te l'accorde, l'espèce humaine. Comme il est dit dans son dernier couplet :

Les droits de l'âne sont universels.
Chacun, à quelque espèce qu'il appartient
Peut s'en prévaloir, peut y faire appel.
Ora e sempre : Resistenza ! L'âne y tient.


Remarque, Lucien l'âne mon ami, que si d'aventure, on appliquait cette Déclaration, non seulement, elle serait bénéfique pour toutes les espèces, l'humaine y compris, pour tous les êtres vivants de la Terre, mais aussi elle permettrait de maintenir – sans doute un peu plus longtemps – la vie organique, telle que nous la connaissons.


Maintenant, Marco Valdo M.I. mon ami, reprenons notre tâche – que nous avons d’ailleurs exécutée avec beaucoup d'attention en rédigeant cette déclaration – qui consiste à tisser le linceul de ce vieux monde anthropomorphe, unispécié, nombriliste et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






L'âne naît libre, égal et fraternel ;
Il rêve debout et ne croit pas au ciel.
Par sa nature, l'âne est porteur
De raison, de conscience et de bonheur.

Habitant de la Terre hautement civilisé,
Être subtil et plein d’urbanité,
Joyeux, placide et de bonne volonté,
Il se doit d'être aimé et protégé.

Nul ne pourra le tenir en servitude ;
Nul ne pourra en faire commerce ou l'exploiter ;
Nul ne pourra lui infliger de torture ;
L'âne ne peut être arrêté, détenu ou exilé.

Doué d'intelligence, de courage et de ténacité,
L'âne ne peut être empêché de penser,
De parler et de répandre ses idées.
Il ne peut être évangélisé. L'âne est athée.

L'âne ne peut être tenu de voter ;
Nul ne peut lui imposer de collaborer.
L'âne ne peut être amené à déléguer sa liberté,
Ni à se soumettre à une autorité contre son gré.

Les droits de l'âne sont universels.
Chacun, à quelque espèce qu'il appartient
Peut s'en prévaloir, peut y faire appel.
Ora e sempre : Resistenza ! L'âne y tient.

mardi 7 avril 2015

MARCHE DU PRINCE THOMAS

MARCHE DU PRINCE THOMAS

Version française – MARCHE DU PRINCE THOMAS - Marco Valdo M.I. – 2015

Chanson piémontaise (italienne) – Marcia d’ prinse Tomà – anonyme – Vers 1639.

Chanson d'un auteur piémontais anonyme, recueillie par Costantino Nigra (1828-1907), philologue, poète, diplomate et homme politique, dans son recueil « Chansons populaires du Piémont » publié en 1888.




Le prince Thomas 

Vive la brigade du prince Thomas !



La marche sur Turin du prince Thomas rappelle une des plus tristes époques de l'histoire du Piémont, celle de la guerre civile qui s'est déchaînée entre 1639 et 1642, en marge et dans la dernière phase de la Guerre de Trente ans, entre la duchesse Christine de Bourbon (dite « Madama Reale » (Madame Royale), car sœur de Louis XIII de France et régente de Savoie à la mort de son mari Vittorio Amedeo I), pro-français, et ses deux beaux-frère Thomas François et Maurice de Savoie, pro-espagnols.
Il s'agit d'une guerre dynastique, comme beaucoup à l'époque, où les nobles, le clergé et la grande bourgeoisie se divisèrent entre les « principisti », partisans de Thomas, et les « madamisti », partisans de Christine et de la France… Après trois ans de massacres, les adversaires s'accordèrent sur le partage du pouvoir et, même, le prince Thomas fut nommé généralissime des armées françaises en Italie.Le peuple – qui dans cette chanson brocarde un des deux rivauxcomme à l'habitude hérita de la part de la chair à canon.



Le prince Thomas vient de Milan
Avec une brigade de brigands
Ils saccagent ici, ils saccagent là
Vive la brigade du prince Thomas !

Le prince Thomas vient de Vercelli
Avec une brigade de ramoneurs
Ils ramonent ici, ils ramonent là.
Vive la brigade du prince Thomas !

Le prince Thomas vient de Chivasso
Avec une brigade de casseurs de cailloux.
Ils cassent ici, ils cassent là.
Vive la brigade du prince Thomas !

Le prince Thomas vient de Brandizzo
Avec une brigade de balayeurs
Ils balayent ici, ils balayent là.
Vive la brigade du prince Thomas !

Le prince Thomas arrive à Turin,
Avec une brigade de ramoneurs
Ils ramonent ici, ils ramonent là.
Vive la brigade du prince Thomas !


lundi 6 avril 2015

LE CACHET (OU CHANSON DES CHÔMEURS)

LE CACHET (OU CHANSON DES CHÔMEURS)



Version française – LE CACHET (OU CHANSON DES CHÔMEURS) – Marco Valdo M.I. – 2015
d'après la version en italien de Riccardo Venturi d'une
Chanson allemande – Stempellied (oder Lied der Arbeitslosen) – Robert Gilbert1929

Paroles de David Weber, pseudonyme de Robert Gilbert, nom d'artiste de Robert David Winterfeld (1899-1978), compositeur, auteur, chanteur et acteur allemand.
Musique de Hanns EislerInterprétation Ernst Busch



Tu irais pointer
Ta misère ne s'effacerait pas.





Une chanson très célèbre, « légère » à la manière de Gilbert, mais suprême description et synthèse des effets de la crise de 1929 en Allemagne, certainement pas moins dévastatrice qu'aux USA, alors comme aujourd'hui terre d'origine de la crise. (Mais, dit Lucien l'âne, est-ce vraiment une crise ou le cours normal de la Guerre de Cent Mille Ans ?)

Et alors comme aujourd'hui les causes identiques, détaillées et synthétisées en particulier par l'économiste américain John Kenneth Galbraith (1908-2006) : mauvaise distribution du revenu ; mauvaise structure et mauvaise gestion des entreprises industrielles et des financières ; mauvaise structure du système bancaire ; excès de prêts à caractère spéculatif ; poursuite compulsive de l'équilibre budgétaire et diabolisation des interventions d'État, vues comme des altérations du « marché libre ».

On en vient à se demander comment il est possible que soit répété aujourd'hui le même scénario d'il y a presque 100 ans… Je ne suis pas un économiste, au contraire, je n'y comprends presque rien à l'économie (Oh, dit Lucien l'âne, mais les économistes non plus n'y comprennent rien… À preuve les immenses et perpétuels cafouillages que les « judicieux conseils » d'experts entraînent depuis si longtemps dans le monde ; ils disent tout et n'importe quoi et passent leur temps à se contredire ; s'il y a bien quelque part une trahison des clercs, c'est celle des économistes...), mais je risque une hypothèse : que soit la Guerre des 10.000 ans que la minorité de riches et puissants a toujours faite, fait et continuera à faire au détriment de la multitude des pauvres et des appauvris ?



Désolé d'être ainsi intervenu dans le cours de ta traduction, mais je n'ai pas pu m'en empêcher… Et toi, Marco Valdo M.I. mon ami, comme il s'agit d'une « chanson des chômeurs », tu es particulièrement bien placé pour donner une version française de cette chanson allemande, d'il y a presque un siècle. Car… car, si j'ai bonne souvenance, tu as écrit quelques chansons sur le chômage, les chômeurs et la façon dont ils sont traités… Toutes présentes sur ce site et de mémoire, je peux même te les citer …



En effet, j'écrivais des chansons sur les chômeurs, le chômage… du temps où j'étais moi-même chômeur. Mais assez parlé de moi et j'ai deux-trois choses à te dire concernant cette chanson de Robert Gilbert. Je ne dirai rien sur le fond, car comme tu l'as rappelé, j'en ai assez dit. Je veux simplement parler de la chanson elle-même et spécialement, des difficultés de compréhension et de traduction qu'a rencontrées le vrai traducteur, qu'est notre ami Venturi. Comme souvent, j'avais regardé le texte de Gilbert quand il fut inséré dans les Chansons contre la Guerre et vu ma connaissance très relative de l'allemand, j'avais reporté à plus tard une version française. Et si je l'ai faite aujourd'hui, cette version, c'est précisément à cause de Riccardo Venturi et de sa note de traducteur, où il dit toute la difficulté de la chose en raison du fait que la chanson n'est pas en allemand, disons standard, mais en berlinois – langue pratiquée notamment par Robert Gilbert, mais aussi Kurt Tucholsky, par exemple.J'ajouterais du berlinois d'il y a presque cent ans. Et le berlinois, à ce que j'ai pu voir, serait à l'allemand « standard », ce que le bruxellois serait au français ou le ouest-flandrien ou le limbourgeois à l'Algemeen Beschaafd Nederlands, c'est-à-dire au néerlandais « standard ». On y trouve des mots pour le moins « déformés » (si on considère la forme « standard » comme la norme), on y découvre des tournures de phrase « inhabituelles », des références locales assez mystérieuses pour l'étranger, des « images » particulières… Bref, tous les attributs d'une langue pleine, entière et indépendante. On nage en pleine biologie… si d'aventure, on veut bien considérer les langues comme des êtres vivants, issues d'êtres vivants et les villes (régions, zones, etc) comme des îles ou des isolats… où peuvent naître et se développer des souches spécifiques. J'arrête là mon développement.


Il le faut bien, sinon tu vas encore me pondre tout un traité…


J'en reviens à cette version française, dont malgré sa filiation nettement revendiquée à la version italienne de Venturi, on peut voir qu'il y a des différences – disons d'interprétation – du texte de Gilbert. Et pourquoi ? Simplement parce que – mais c'est le cas dans toutes les langues que je connais, c'est-à-dire essentiellement le français – les mots ont la plupart du temps, plusieurs acceptions. D'autre part, un mot, comme tu le sais en entraîne un autre, un mot change le flux de mots qui le suit. Je m'explique : imaginons que la chanson soit une promenade. Un pas en entraîne un autre, au fil du cheminement, on rencontre un embranchement de deux ou plusieurs voies (chaque voie étant un sens du mot considéré) où il faut choisir le sens de la promenade. L'un dit par ici, l'autre par là et ensuite, la phrase s'en va d'un côté ou de l'autre… Bref, voilà ce que je voulais raconter. Par exemple, je le dis pour toi et Venturi (il n'y a pas de quoi ameuter le monde avec ça), qu'on sache un peu de quoi on parle, je songe à ces deux vers : « Keene Molle schmeißt der Olle,
wenn er dir so sieht. ».
Riccardo dit en italien : « Il vecchio non ti dà manco una birra se ti vede in questo stato. » et je dis en français : « Le vieux ne ressent aucune indulgence À te voir ainsi. ». Par ailleurs, je peux te garantir (pour ce que j'en sais...) la justesse des deux versions…


Merci bien, je ne comprends ni le berlinois, ni l'italien… Alors, je te fais confiance. Mais, trêve de discussions (je te rappelle que tu es attendu à souper), reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde de plus en plus anglicisé, étazunisé, rationalisé, enserré des réglementations, noyé de privilèges et cacochyme.


Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Pas un sou en poche
Seulement un timbre
À travers les trous de mes habits
On voit le soleil.
Alors, mon gars, tu es au milieu de nulle part
Sans rien du tout ;
Si soudain ton corps roule à terre,
Aucun œil ne coulera.
Le vieux ne ressent aucune indulgence
À te voir ainsi.
Oui ! La situation paraît bien compromise
Tu serais mieux à la morgue
Tu aurais encore du crédit.

Tu irais pointer
Ta misère ne s'effacerait pas.
Pauvre homme, qui t'a
De si haut rejeté ?
Sans travail, sans logement
Tu n'es rien, un néant.
Comme la mouche sur le carreau
On te chasse aussitôt.

Sans pognon le long de la Panke,
Pas d'accès à la banque
Et le bourgeois dit : merci !
Si tu t'approches de lui.

La société jette très vite
Les gens aux ordures…
Si tu as faim, arrête de manger
Prends un comprimé
Un qui pétille.Si tu le prends de haut,
On te marque d'un signe.
Alors, pauvre homme, on te
Balance d'en haut.
Et ainsi on voit tes os
Au travers de ta peau
Et tu es en quelques temps
Liquidé. Complètement.
Et tu t’achètes tes quatre planches
Avec le dernier Mark, qui te reste.
Car à une ombre légère
Convient une sobre bière.

Mais il ne faut pas que tu pousses
Aux anges
Tu iras à ton heure.
« Rationalisation charmante ! »
Chante la direction syndicale
Avec émotion aux funérailles.

Alors par précaution, mets-toi
Même là-haut, dans la file de pointage.
Car, même là-haut, voyageur sans bagage,

Tu seras repoussé en bas.