lundi 6 octobre 2014

ADRESSE AUX MILLIONNAIRES


ADRESSE AUX MILLIONNAIRES

Version française - ADRESSE AUX MILLIONNAIRES – Marco Valdo M.I. – 2014
Chanson allemande - Ansprache an Millionäre – Erich Kästner – 1930


Ah, il suffirait d'une douzaine d'intelligents
Avec vraiment beaucoup d'argent…
           













Tu vois, Lucien l'âne mon ami, toi, tu le vois combien il m'est difficile de traduire l'allemand, car à la vérité, je l'ai déjà dit souvent, je ne connais pas cette langue. Alors, comme tu peux t'en rendre compte, je dois arracher mot par mot, phrase par phrase, ce que finalement, je propose comme version en langue française… et je l'ai déjà expliqué aussi, c'est seulement alors que je comprends ce que j'ai pu ainsi faire venir au jour.






C'est bien ainsi que je te vois faire et vraiment, je ne comprends pas, moi, je ne comprends pas comment tu y arrives. Mais aussi, je dois reconnaître que souvent, c'est fort intéressant… Par ailleurs, je me demande bien comment tu peux savoir qu'un texte que tu ne comprends pas sera un bon texte, sera intéressant.






Là, mon ami Lucien l'âne, c'est relativement simple. Prenons le cas d'Erich Kästner. Je l'ai connu au travers des romans pour enfants qu'il avait écrits il y a bien longtemps et dont il existe des traductions en langue française. Je l'ai donc lu et connu en français. Il a été traduit dans beaucoup d'autres langues aussi, d'ailleurs. Et il n'y a pas dans la littérature enfantine tant d'auteurs de ce calibre, tant d'auteurs qui racontent des histoires de cette manière et avec tant de considération pour le lecteur, pour sa sensibilité, pour son imagination et pour son intelligence – ce lecteur étant censément une ou un enfant ;mais il est de grands enfants et même, me concernant, de vieux enfants. Enfin, vieux pour être considérés comme des enfants.



Et moi alors, dit Lucien l'âne tout guilleret. Moi à qui une sorcellerie a arrêté le décompte du temps quand je sortais à peine de l'enfance… Souviens-toi, lors même que je découvrais les joies de la jeunesse… Moi qui suis depuis tant de temps aux portes de l'enfance, sur le seuil d'un autre âge, je peux te garantir qu'on vit du mieux qu'il soit quand on garde en soi les territoires de l'enfance…



Lucien l'âne mon ami, je te dis foin de ces considérations sur l'enfance ; je reprends mon récit. Et donc un jour, au hasard de mes pérégrinations dans les chansons, j'ai rencontré un chanteur qui chantait un texte d'Erich Kästner... S'il en existait un, il devait en exister d'autres et je me suis mis à chercher les textes "poétiques" de Kästner... Forcément en allemand et puis, je les ai trouvés... J'ai aussi un peu cherché qui était Kästner, sa vie et tout ça. À la suite de quoi pour moi, il était devenu certain que lire et traduire (même mal comme je le fais) Kästner était une bonne idée. Pour le vérifier, il ne me restait plus qu'à traduire… Là, au premier abord, c'est boiteux et souvent pire encore. C'est franchement désastreux… mais cent fois sur le métier, remettez votre ouvrage… C'est lent, c'est tortueux, mais enfin, il y a un résultat et je trouve qu'il n'est pas si mal. Enfin, à moi, il me convient.



À moi aussi. Je dirais même qu'il me plaît. Et citons ici sans crainte un Maréchal de France, président de la République (en quoi tu vois qu'il ne peut s'agir de l'ignoble Pétain), massacreur des Algériens (déjà) et boucher de la Commune, mieux connu pour un mot presque aussi célèbre que le mot de Cambronne, dont j'ai déjà parlé. Il s'agit d'un descendant d'Irlandais, le célèbre Mac Mahon – célèbre grâce à cette phrase consternante : « C'est vous le nègre ; très bien, continuez ! ». On en a retenu une autre, tout aussi consternante : devant les inondations catastrophiques de la Garonne, on entendit tomber de la bouche du Président de la République, censé réconforter les sinistrés, cette constatation triviale : « Que d'eau ! Que d'eau ! ».






D'accord, c'est drôle, dit Marco Valdo M.I. en riant, mais au fait, peux-tu me dire pourquoi tu parles de ce Mac Mahon si disert.






Certes. Tu as l'air de croire que j'ai perdu un peu le fil de ce que je voulais dire. Rassure-toi, il n'en est rien. En l'occurrence, le nègre, c'est toi et c'est à toi que je disais : « Très bien, continuez ! ». Mais dis-moi quand même deux mots de la chanson…



Oui, bien sûr et elle le mérite, car elle montre un Kästner d'une effrayante lucidité, un homme qui voit venir le pire et qui le dit et qui tente malgré tout de sauver le monde, tout en sachant que c'est peine perdue. Dans l'absolu, la solution qu'il propose de quelques riches intelligents pour contrer la montée au pouvoir des nazis est une belle esquisse, mais – et Kästner le premier le sait – elle ne tient pas… C'est une démonstration par l'absurde, en quelque sorte. Si… Mais on est au cœur de cette Guerre de Cent Mille Ans que les riches mènent contre les pauvres pour asseoir leur domination… Et même si quelques riches « intelligents », c'est-à-dire qui comprennent ce qui va se produire et perçoivent l’innommable, les autres vont faire le serment ignoble… Mais laissons courir la pensée poétique de Kästner, elle s'exprime mieux que nous…






Et reprenons notre tâche, à nous autres somari et tâcherons, qui consiste à tisser le linceul de ce vieux monde riche, trop riche, perclus de richesse et cacochyme.






Heureusement !






Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane







Pourquoi attendez-vous si longtemps,
Voulez-vous vraiment
Qu'on s'en prenne à vos femmes fardées,
À vous-mêmes et dans le jardin au marbre des poupées ?
Pourquoi alors ne voulez-vous pas vous améliorer ?
Bientôt ils s'imposeront sur les planchers
Et vous poignarderont avec des couteaux de cuisine
Et ils vous pendront aux fenêtres.

Ils vous pousseront dans les fleuves.
Cris et prières n'auront plus de sens, alors.
Ils couperont vos têtes.
Il sera trop retard, alors.

Alors, le jet des fontaines se colorera de rouge.
Alors, ils vous colleront au mur du jardin.
Ils viendront et se tairont et tueront.
Personne ne portera votre deuil.

Combien de temps encore allez-vous vous enrichir ?
Combien de temps encore allez-vous stocker de l'or et des papiers
En rouleaux, en paquets en lingots ?
Vous allez tout perdre.

Vous êtes les hommes des machines et des États.
Vous avez pris l'argent et le pouvoir.
Pourquoi ne voulez-vous pas changer le monde,
Avant qu'ils n'arrivent ?

Vous n'agissez pas du tout pour le bien !
Vous n'êtes pas bons. Et eux aussi ne le sont pas !
Il ne s'agit pas de vous, mais du monde à transformer,
C'est votre devoir !

L'homme est mauvais. Il le restera demain.
Vous ne devez pas vous lier les mains
Vous ne devez pas être bon, mais raisonnable.
Nous parlons affaires.

On n'aide personne, si ce n'est qui vous aide.
On ne peut avoir de cadeau, seulement si on donne.
Améliorer le monde et quand même gagner -
Ça vaut la peine d'y penser.

Faites un pas. Ordonnez. Montrez la voie.
Organisez la transformation du monde !
Ah, il suffirait d'une douzaine d'intelligents
Avec vraiment beaucoup d'argent…


Vous n'êtes pas intelligents. Vous voulez encore patienter.
Ça nous fait de la peine. Vous allez souffrir.
Envoyez quelques cartes postales du ciel !
Cela nous fera plaisir.


dimanche 5 octobre 2014

Décret

Décret

Canzone française – Décret – Marco Valdo M.I. – 2014

Le Livre Blanc 11

Opéra-récit contemporain en multiples épisodes, tiré du roman de Pavel KOHOUT « WEISSBUCH » publié en langue allemande – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1970 et particulièrement de l'édition française de « L'HOMME QUI MARCHAIT AU PLAFOND », traduction de Dagmar et Georges Daillant, publiée chez Juillard à Paris en 1972.




En vue d'assurer l'ordre et la sécurité de l'État
Le Gouvernement décrète
L'État d'urgence


Comme je connais ta mémoire à éclipses, ta distraction proverbiale et ta curiosité insatiable, je te remémore rapidement les épisodes antérieurs de cette saga du Livre Blanc. Tout a commencé, il t'en souviendra…


Je veux bien, Marco Valdo M.I. mon ami, que tu me taquines et que fasses des circonlocutions tarabiscotées pour épater le lecteur ou l'auditeur, c'est selon, mais quand même, je te rappelle qu'en matière de mémoire et de souvenance, je ne suis pas en reste vis-à-vis de beaucoup… Dois-je te rappeler le nombre de fois où je t'ai démontré péremptoirement une faculté de souvenir largement au-delà de tout ce que tu pourrais trouver chez d'autres, excepté peut-être et encore, chez des historiens de profession.

Ho, Lucien l'âne mon ami, ne t'emballe pas ainsi. Je le sais bien tout ça et j'ai souvent apprécié tes souvenirs. Néanmoins, si ce n'est pour toi, il me faut faire ce récapitulatif afin de recadrer l'histoire et de préciser le sens de l'intervention du Gouvernement en cette affaire. Ça ne sera pas long et ce l'aurait été encore moins si tu ne m'avais malencontreusement interrompu. Jusqu'ici, nous avons eu dix épisodes : au premier, Adam s'élève au plafond – dans sa propre chambre et effraye sa maman ; elle le prend pour un génie. À partir de là, tout s'enchaîne : au deux, son collègue, professeur de physique, le dénonce à la police ; au trois : le directeur de l'école tente d'étouffer l'affaire ; au quatre, l'oncle Hopner dévoile le ressort secret de l'histoire : une loi transgressée n'est plus une loi ; au cinq : la presse s'en mêle : c'est l’interview ; au six : la genèse d'Adam, petit détour biographique une nuit de Noël ; au sept : la diabolisation d'Adam par l'Église ; au huit : tirs d'artillerie médiatiques ; au neuf : sommé de se rétracter, Adam se marre ; au dix : les partisans d'Adam se réveillent… Nous en sommes au onze…


Bien. Au onze. Et que se passe-t-il ?, dit Lucien l'âne en tapant le sol d'un coup de sabot.


Le onze… C'est le moment où intervient le Gouvernement. Franchement, il ne pouvait plus attendre. Enfin, je veux dire, pour un gouvernement ; et il va s'en occuper sérieusement (d'Adam et des remous qu'il déclenche) en décrétant rien moins que l'état d'urgence et en définissant une série de missions et d'interventions des plus hautes autorités, car à ses yeux, l'affaire a pris une trop grande dimension et il s'agit de reprendre les choses en mains avant que le désordre ne s'empare de la nation et que le pays ne devienne ingérable et peut-être même, qui sait, se lance dans une révolution…


C'est un processus classique bien connu. Une réaction typique du pouvoir face à un mouvement d'opinion qui le dérange ; c'est en quelque sorte, « la réaction ».


Bien évidemment, tu as raison. C'est typique, c'est classique et c'est quasiment automatique. Mais ici, il faut y insister, on est dans la satire, comme c'était le cas dans Clochemerle, roman vigneron du Beaujolais. Et comme pour Clochemerle, ça n'en est que plus savoureux. Pour le reste, je te laisse découvrir la chanson.


Oui, oui, je suis tout ouïe. Juste un mot cependant en ce qui concerne Clochemerle, j'y étais et ce fut une immense partie de plaisir. Et pas seulement lors du concours du premier biberon… Cela dit, revenons à notre tache et tissons le linceul de ce vieux monde sécuritaire, recroquevillé, policier, gouvernemental et cacochyme.


Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.




Attendu que… et cetera, et cetera
En vertu de la loi… et cetera, et cetera
En vue d'assurer l'ordre et la sécurité de l'État
Le Gouvernement décrète
L'État d'urgence
En foi de quoi :
Il est interdit à toute la population
Sans aucune distinction
D'âge, de sexe, de couleur, de religion
De se promener au plafond
De procéder à toute forme d'ascension
De critiquer de n'importe quelle façon
L'intangible Loi de Newton.


Attendu que… et cetera, et cetera
En vertu de la loi… et cetera, et cetera
En vue d'assurer l'ordre et la sécurité de l'État
Le Gouvernement décrète
L'État d'urgence.
Sont chargés de l'application
Des présentes dispositions :
Le Ministre de l'Intérieur : sur terre
Le Ministre des Armées : sur mer et dans les airs
Le Ministre de l'Éducation a pour mission
De suspendre les cours de sciences sans distinction
Le Ministre de la Justice a pour mission
De poursuivre le responsable de la situation
Et tous autres trublions
En respectant toutefois les lois et la Constitution.


Attendu que… et cetera, et cetera
En vertu de la loi… et cetera, et cetera
En vue d'assurer l'ordre et la sécurité de l'État
Le Gouvernement charge le Ministre de la Communication
Par tous les moyens et sans délai
D'informer la nation qu'il est :
Interdit à toute la population
Sans aucune distinction
D'âge, de sexe, de couleur, de religion
De se promener au plafond
De procéder à toute forme d'ascension
De critiquer de n'importe quelle façon
L'intangible Loi de Newton.


Attendu que… et cetera, et cetera
En vertu de la loi… et cetera, et cetera
En vue d'assurer l'ordre et la sécurité de l'État…
Attendu que… et cetera, et cetera
En vertu de la loi… et cetera, et cetera

En vue d'assurer l'ordre et la sécurité de l'État…

LOIN LOIN…


LOIN LOIN…

Version française – LOIN LOIN… – Marco Valdo M.I. – 2014
Chanson italienne – Lontano lontano…Franco Fortini1990-91
Interprétation : Margot – 2011


Une des « Sette canzonette del Golfo – Sept chansonnettes du Golfe » du recueil « Composita solvantur », le dernier publié avant la mort du poète en 1994 et qui rassemble des poèmes écrites entre 1984 et 1993.
Musique de Margot Galante Garrone, de son album « Margot » d
e 2011.


Moi, je me suis blessé ce matin
À une tige de rosier, me piquant le doigt ;





Cynique chanson du vieux et désenchanté Fortini, désormais proche de son départ libérateur de ce monde cruel. Dédiée à la guerre par laquelle Bush Senior inaugura le Nouvel Ordre Mondial dans le sang des millions se noient/nous pataugeons encore aujourd'hui…


Admettons, dit Lucien l'âne en se penchant avec douceur et lançant un regard de derrière ses oreilles tombantes… Admettons que je ne puisse juger de cette canzone qu'au travers de ta version…


Admettons, dit Marco Valdo M.I. Admettons cela, Lucien l'âne mon ami , et il le faut bien puisque c'est là souvent – pour celui qui n'entend que le français, la seule façon de faire et qu'il lui faut alors s'y résigner. Admettons…


Cela admis, dit Lucien l'âne relevant le crâne, je trouve cette canzone, ce poème, d'une grande lucidité et en cela, terrible. Ainsi, Fortini avait raison. Et puis, elle a l'air de sortir tout droit des grands champs de poésie où cueillirent qui la rose, qui le coquelicot ; on y entend comme en écho, Odilon-Jean Périer ou peut-être, Verlaine. Sans doute, parlaient-ils d'autres choses, mais ils ne parlaient pas différemment.


Oh, je sais, je sais…, Lucien l'âne mon ami. La poésie, cette songerie… les grands tam-tams et les bruyantes boîtes la fracassent à chaque instant… Mais la poésie… tout de même.


Tout de même, la poésie pour tisser le linceul de ce vieux monde plein de bruits, de guerres, de tristesses, de morts et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Loin loin, on fait la guerre ;
Le sang des autres coule à terre.


Moi, je me suis blessé ce matin
À une tige de rosier, me piquant le doigt ;

En suçant ce doigt, je pensais à la guerre
Oh, pauvres gens, qu'elle est triste la terre.

Je ne puis parler, je ne peux maudire ;
Ni par le ciel, ni par la mer, je ne peux partir.

Et si même, ô gens sans défense, je le pouvais,
Mon arabe est nul ! Indigent mon anglais !


Puis-je sous la tête des corps à terre
Déposer mon fort volume de vers ?


Je ne le crois pas. Cessons cette ironie vaine.
Le soleil va tomber. Mettons une laine.


samedi 4 octobre 2014

CATHARSIS

CATHARSIS

Version française – CATHARSIS – Marco Valdo M.I. – 2014
Chanson italienne – SfogoMargot – 2013

Tirez-vous de mes pieds ou je vous assomme !



Poètes puants
Lecteurs hypocrites
Farceurs de merde
Valets de cœurs
Ministres fumiers
Prêtres casse-couilles
Dentistes assassins
Enfants pustuleux

Réalisateurs séducteurs
Banquiers menteurs
Doctes philologues
Architectes corrompus
Médecins-chefs fascistes
Et commerciaux
Reines de cœurs
Et vivisecteurs

Voisins cornus
Et arbitres vendus
Pédophiles cochons
Touristes radins
Vieux excités
Culturistes gonflés
Psychiatres arrogants
Et princes chanteurs

Adulateurs visqueux
Archivistes chiants
Parents serpents
Et superviseurs
Bonnes albanaises
Adolescents obèses
Acteurs envieux
Avocats suffisants

Performers faillis
Présentateurs invétérés
Barmans envahissants
Plaisanciers endurcis
Gardiens empotés
Stylistes oxygénés
Agents certificateurs
Roi de cœurs trompeurs

Aspirantes vélines
Et sœurs ursulines
Chasseurs de grives
Et critiques balourds
Binoclards académiques de mon cul
Tirez-vous de mes pieds ou je vous assomme !


vendredi 3 octobre 2014

AUX ARMES SOYONS FASCISTES !

AUX ARMES SOYONS FASCISTES !


Version française – AUX ARMES SOYONS FASCISTES ! – Marco Valdo M.I. – 2014
Chanson italienne – All’armi siam fascisti! - Franco Fortini - 1961

Sur les places des villes, dans les rues des vieux bourgs,Voici les importants, les dignitaires, les fiduciaires...









Texte de Franco Fortini, du film « All’armi siam fascisti!» réalisé de Lino Del Fra (1927-1997, Romain, réalisateur et scénariste), Cecilia Mangini (1927-, des Pouilles, réalisateur et photographie) et Lino Miccichè (1934-2004, Sicilien, historien et critique cinématographique).
Musique d'Egisto Macchi (1928-1992,
Toscan, compositeur).



Hier soir j'ai regardé ce splendide film dont Franco Fortini écrivit le texte, magistralement interprété en voix off par Gian Carlo Sbragia, Nando Gazzolo et Emilio Cigoli.


« All’armi siam fascisti! » révolutionna le cinéma documentaire en Italie et fut vite d'une épine dans le flanc d'un pays qui, encore solidement dans les mains de nombre des protagonistes et complices du Ventennio (20 ans de fascisme), abordait l'époque radieuse du boom économique, bien disposé à étendre un voile pieux sur le récent, interminable passé de dictature, de sang et de guerre. Les réalisateurs Del Fra, Mangini e Miccichè eurent beaucoup de peine à réaliser ce chef-d’œuvre : d'abord, l'Istituto Luce, détenteur des droits sur toutes les actualités et documentaires tournés pendant le Ventennio , de but en blanc révoquèrent l'autorisation d'accès à ses archives et à tirer des copies des séquences déterminées ; ensuite ce fut le Ministère du Spectacle à refuser permis et autorisations… Mais entre temps, le film était présenté à la Mostra de Venise de 1961 et il était évident que personne et rien n'aurait pu l'arrêter, car il n'y avait pas de photogramme qui n'était pas tiré de documents authentiques de l'époque et donc chaque image était sans équivoque vraie, il devenait difficile d'en défendre la libre et intégrale vision si ce n'est pour des raisons indicibles, inavouables.


Pourtant pendant des mois, on retarda le visa de la censure. C'est seulement suite à la courageuse initiative personnelle du maire de Florence Giorgio La Pira, démocrate-chrétien mais éclairé, qui décida de le projeter de toute façon en public au Festival des Peuples, finalement en Mars 1962 « All’armi siam fascisti! » eut l'autorisation de distribution. Toutefois beaucoup de copies déjà dans les salles furent coupées (la séquence des prêtres qu'ils font le salut romain et celle des mariages et des accouchements de masse pour fournir des « fils à la patrie ») et à un festival en Tchécoslovaquie le film ne fut pas projeté à cause des séquences sur le culte de la personnalité de Staline et sur le pacte Molotov-Ribbentrop et en raison d'un passage dans lequel Fortini compare la guerre d'Espagne à la répression en Hongrie.

Et ensuite « All’armi siam fascisti!  » provoqua les réactions, disons, « désordonnées » des (fascistes du Mouvement Social Italien) . À Rome, après la projection au cinéma Quattro Fontane, les fascistes flanquèrent par des fenêtres des chaises et des tables sur le public à la sortie de la salle, en causant des dizaines de blessés. Et ce ne fut pas un épisode isolé… Comme il écrit Fortini : « Ce film ne veut persuader personne. Ce film veut dire seulement que nous sommes les fils des événements rapportés à l'écran, mais que nous sommes aussi responsables du présent. À tout instant, dans chaque choix, dans chaque silence comme dans chaque mot, chacun de nous décide du sens de sa vie et de celle d'autrui. »
(sources : le livret qui accompagne DVD du film, publié par Rarovideo ; recension sur le site
della Scuola di cinema documentario intitolata a Cesare Zavattini)
Quelle est la séquence qui m'a plu le plus ? Sans hésitation, celle d'une visite de Mussolini dans la Maremme bonifiée, où on a suspendu tout commentaire sonore et musical et où résonne seulement l'interminable mugissement des vaches posées en paradetout au long de la route du cortège : « Meuh! ! ! Meuh ! ! ! Vive le Duce ! ! ! Meuh ! ! ! Meuh ! ! ! »…
À environ une demi-heure du début, on trouve ce poème qui je crois est un peu le résumé du film, l'explication parfaitement synthétique de ce qui fut et du pourquoi du Fascisme, « l'organisation armée de la violence capitaliste » :


Sur les places des villes, dans les rues des vieux bourgs,Voici les importants, les dignitaires, les fiduciaires,Les puissants, les excellences, les éminents,Les influents, les députés, les notables,Les autorités, les protégés, les podestàs,Les hommes de l'autorisation, de l'intimidation,De l'onction et de la recommandation ;
Voici ceux qui font le prix du grain et des opinions,
Qui ont en main le marché du travail et celui des consciences,
Et puis, il y a ceux qui ouvrent les guichets,
Baisent la main à « votre excellence », et remercient toujours
Car ils ne connaissent jamais leurs droits.
Les voilà à dire oui
Dire oui
Car tous font ainsi;
Dire oui
Car l'a dit Monseigneur l'évêque
Et le commandeur qui a étudié
Dire oui
Car ils ont quatre enfants
Dire oui
Car il faut faire carrière
Dire oui
Car on ne veut plus crever de faim
Dire oui
Car on a un crédit
Dire oui
Car on a une dette
Dire oui
Car on y croit
Dire oui
Car on n'y croit pas.
Car enfin rien ne compte.
Car on ne compte pas…

Dire oui
Car on n'a plus de camarades...