LES
ENFANTS DE BULLENHUSER DAMM
Version
française – LES ENFANTS DE BULLENHUSER DAMM – Marco Valdo M.I. –
2014
d'après
la traduction italienne de Riccardo Venturi d'une
Chanson
allemande - Die Kinder vom Bullenhuser Damm – Hannes
Wader – 1989
 |
| La Mort du prisonnier ( Camp de Neuengamme) |
Il
s'agit en réalité d'un récit dit par la voix prenante de Wader,
accompagné simplement du son d'une boîte à musique.
Wader nous
parle d'un ogre méchant et d'un groupe d'enfants qui finirent sous
ses griffes, mais il ne s'agit malheureusement pas d'une fable…
L'ogre
répondait au nom de Kurt Heissmeyer (1905-1967), un médecin
médiocre, de modeste intelligence, qui avait cependant l'ambition
d'obtenir un poste universitaire prestigieux. Objectif difficile à
atteindre, vu que le jeune médecin n'avait même pas à son actif
une seule publication scientifique. Heissmeyer cependant pressentit
qu'en devenant un fervent nazi et en se rapprochant des milieux les
plus fanatiques du régime, ceux de la SS, il pourrait obtenir de
belles avancées dans sa carrière. Il se rendit ainsi vite compte
que, avec tout ce matériel humain à perdre disponible dans les
centaines de camps de concentration existants, en se faisant assigner
au laboratoire médical de l'un quelconque de ceux-ci, peut-être
même pas trop loin de chez lui, il pourrait mener librement des
expérimentations nécessaires pour revigorer son maigre C.V.
En
se faisant recommander par de hauts gradés de la SS, Kurt Heissmeyer
se vanta d'être un spécialiste d'immunologie et bactériologie et
d'avoir développé un vaccin contre la tuberculose pulmonaire qui
cependant devait être expérimenté sur des cobayes humains avant de
pouvoir être mis sur le marché. Leonardo Conti, président de la
chambre des médecins allemands, haut officier de la SS (qui s'est
suicidé ensuite en cellule à Nuremberg en 1945), fut enthousiasmé
par l'idée et assigna Heissmeyer au camp de Neuengamme, près de
Hambourg. Dans sa baraque laboratoire, Heissmeyer commenca à se
procurer une trentaine de prisonniers russes et à leur injecter sous
la peau les bacilles tuberculeux, convaincu que la réaction à
l'infection aurait spontanément engendré des défenses
immunitaires. Les protocoles employés par Heissmeyer avaient déjà
été démentis des années avant par la médecine, mais il les
appliqua quand même sans avoir le moins conscience de ce qu'il
faisait. Lorsque les cobayes commencèrent à mourir, il ne se donna
pas pour vaincu et demanda à son ami et collègue Josef Mengele,
lui-même très engagé au camp de Birkenau, de lui expédier une
vingtaine d'enfant juifs pour continuer l'expérimentation.
« Qui
veut voir sa maman ? », dema nda Mengele aux enfants à sa
disposition…
Les
20 petits « volontaires », entre les 5 et 12 ans, en
majorité polonais (mais aussi français, yougoslaves, hollandais et
même, un italien, Sergio De Simone, 7 ans, de Naples) arrivèrent à
Neuengamme à la fin novembre 1944. Le Reich s'écroulait, mais pas
l'enthousiasme de Kurt Heissmeyer, qui injecta à ces enfants les
habituels bacilles et ensuite, après quelques jours, il leur extrait
les ganglions lymphatiques axillaires où il pensait que s'étaient
concentré les anticorps mûrs. Mais les glandes lymphatiques ne
révélèrent aucune réaction positive.
Avec
l'armée alliée aux portes de Hambourg, Heissmeyer se dégonfla, son
programme d'étude fut annulé et se posa le problème de faire
disparaître ces pauvres petits cobayes infectés…
Le camion
avec les enfants à bord roula une dizaine de minutes ; à 22h30
environ, il s'arrêtait dans la Spaldingstrasse devant l'école de
Bullenhuser Damm.
Il s'agissait d'un immeuble qui était resté
indemne au milieu d'une mer de ruines provoquées par les
bombardements alliés sur Hambourg. Les SS avaient affecté
l'ex-école au camp de concentration satellite de Neuengamme et ils y
avaient concentré des prisonniers provenant du Danemark et de la
Norvège.
La
vieille école était vide : tous les prisonniers avaient été
évacués sur les camions de la Croix Rouge suédoise.
Attendant
le camion à la Bullenhuser Damm, il y a l'Obersturmführer Strippel
: c'est le commandant du camp.
Selon le témoignage de
Trzebinski, Ss-Hauptsturmführer et médecin du camp de Neuengamme,
entre les deux SS se déroula une discussion :
« Je
demandai à Strippel [Ss-Obersturmführer à Neuengamme, mort dans
son lit en 1994] de lui parler en privé, je lui parlai très
clairement, je lui dis qu'il fallait des instructions : le
Département Heissmeyer avait été dissous et Max Pauly [commandant
des camps de Stutthof et de Neuengamme, poursuivi en justice et de
pendu des alliés en 1946] m'avait confié la désagréable tâche
d'empoisonner les enfants.
Je lui dis que je n'avais pas
intention de le faire et que je n'avais pas de poison. Strippel me
répondit que si Pauly avait donné un ordre, il fallait l'exécuter.
Je lui dis alors que je n'avais pas apporté avec moi le poison
intentionnellement. Strippel s'énerva et il me dit que si les choses
étaient ainsi il pourrait me coller au mur et que ce serait le cas,
si je le défiais.
Je répondis qu'il fallait un ordre de Berlin
et que s'il était arrivé, nous l'aurions exécuté. Nous
continuâmes à discuter à propos du poison que je n'avais pas avec
moi. À la fin, il dit que vu que j'étais un couard, il prendrait en
main l'affaire. »
On
fit descendre du camion les Russes, les médecins, les infirmiers et
on les fit entrer dans l'école. Les deux médecins français et les
infirmiers hollandais furent placés dans une chambre, les enfants
dans une autre et les Russes dans la chaufferie.
Dans l'école
avec Trzebinski , il y avait Strippel, Jauch, Frahm et Dreimann.
Il
était environ 23 heures du 20 avril 1945. Les premiers à mourir
furent les médecins français et les infirmiers hollandais.
Au
procès Jauch se rappela : « Dreimann avait attaché quatre
cordes à des crochets et mit la corde autour du cou des prisonniers
ensuite les souleva du sol et il les tint ainsi pour trois ou quatre
minutes jusqu'à qu'ils moururent. Je constatai que contrairement à
quel avait été dit personne n'opposa de résistance. J'aurais été
content de sauver le médecin français [Quenouille] mais je n'étais
pas en mesure de le faire. »
Quenouille, Florence, Deutekom
et Holzel pendaient aux crochets, étranglés par la corde. Dans
l'autre pièce, furent pendus les six Russes. Maintenant, c'était le
tour des enfants.
Aux enfants,on fit des injections de
morphine et ensuite, ils furent pendus comme les autres, « comme
des cadres aux murs », dit au procès un des exécuteurs, le SS
Johann Frahm. Le massacre se termina à l'aube avec l'élimination de
huit autres prisonniers russes.
Les cadavres des enfants furent
rapportés au camp de Neuengamme et incinérés.
Max Pauly,
Alfred Trzebinski, Wilhelm Dreimann, Johann Frahm Ewald Jauch furent
condamnés à mort par les Anglais en 1946.
L'ogre Kurt Heissmeyer
par contre s'en retourna dans son Magdebourg, continuant à exercer
la profession de médecin et vivant confortablement. C'est seulement
en 1963 qu'il fut arrêté, poursuivi en justice et condamné à la
prison à vie. Il mourut en prison quatre ans plus tard.
Ce
20 avril 1945, dans l'école Bullenhuser Damm, en même temps que les
20 petits cobayes humains furent massacrés beaucoup d'autres
personnes.
Pour commencer, au moins 24 prisonniers russes furent
tués, dont cependant les identités ne furent jamais
retrouvées…
Moururent pendus deux médecins et deux
aides-soignants qui s'occupaient des enfants. Il s'agissait de :
René
Quenouille, un médecin français, communiste, membre de la
Résistance, arrêté par la Gestapo en 1943. Déporté d'abord à
Mauthausen et ensuite à Neuengamme, il avait toujours soigné les
autres prisonniers.
Gabriel
Florence, alsacien, professeur de biochimie à l'Université de Lyon,
membre du comité français pour l'attribution du prix Nobel. Sous
l'occupation, il fut beaucoup engagé dans la tentative de protéger
et sauver les collègues de confession juive et entra vite dans le
comité médical de la Résistance. Arrêté en 1944, il fut vite
assigné au laboratoire de Heissmeyer à Neuengamme. Lorsque il
comprit ce que le monstre voulait faire, il chercha inutilement de
boycotter l'expérience tentant de faire bouillir les bacilles
tuberculeux avant qu'ils fussent injectés aux enfants.
Antonie
Hölzel, Hollandais, routier et barman, communiste, arrêté en 1941
en possession de presse censurée par l'occupant nazi. D'abord à
Buchenwald et ensuite à Neuengamme, où il fut chargé de s'occuper
des 20 enfants sélectionnés pour les expériences de l'ogre
Heissmeyer.
Dirk Deutekom, Hollandais, catholique pratiquant,
organisateur d'une cellule de la Résistance au moment de
l'occupation allemande. Arrêté en 1941, il fut pareil d'Antonie
Hölzel à Buchenwald et ensuite à Neuengamme et avec lui il fut
assigné au soin des enfants maltraités de l'ogre Heissmeyer.
In
memoriam :
Birnbaum,
Lelka,
12 ans, PolonaiseDe
Simone, Sergio,
7 ans, ItalienGoldinger,
Surcis,
11 ans, PolonaiseHerszberg,
Riwka,
7 ans, PolonaiseHornemann,
Alexander,
8 ans, HollandaisHornemann,
Eduard,
12 ans, HollandaisJames,
Marek,
6 ans, PolonaisJunglieb,
W. ,
12 ans, Yougoslave
Klygermann,
Lea,
8 ans, PolonaiseKohn,
Georges-André,
12 ans, FrançaisMania
Altmann,
5 ans, née dans le ghetto de RadomMekler,
Bluma,
11 ans, PolonaiseMorgenstern,
Jacqueline,
12 ans FrançaisReichenbaum,
Eduard,
10 ans, PolonaisSteinbaum,
Marek,
10 ans, PolonaisWassermann,
H. ,
8 ans, PolonaiseWitónska,
Eleonora,
5 ans, PolonaiseWitónski,
Roman,
7 ans, PolonaisZeller,
Roman,
12 ans, PolonaisZylberberg,
Ruchla,
9 ans, Polonaise
Les
jours précédant la fin de la guerre, les SS ont encore
Le temps
les pressait –
Maltraité,
frappé vingt enfants, d'abord.
Puis, ils les ont pendus dans la
cave sous l'école .
Les enfants pesaient peu – La faim les
aurait
Bientôt conduits à la mort, mais
Les nœuds ne
serraient pas leurs cols .
Trop légers, agrippés aux cordes,
Ils
se démenaient et ne mourraient pas.
Pour
les suffoquer, les tueurs durent
Se
pendre à eux de tout leur poids.
En
apparence complètement défaites,
Mais
jamais tout-à-fait destituées,
Vivent
encore trop de ces bêtes,
Par
trop de gens honorées et respectées
Par
ceux-là même qui semblent les meilleurs,
Qui
s'offusquent des victimes plus que des tueurs
Dans
cet État où la plupart de ces tueurs vivent tranquilles
Préservant
et entretenant ainsi une épouvantable semence
Avec
leurs pattes sanglantes, ils tripotent tendrement leurs
petits-enfants,
Supputant sur ce terrain fangeux leur
épanouissement
En binant, ils étouffent les
rudiments
D'humanité dans leurs rangs.
Il s'agit maintenant de
neutraliser les exhalaisons,
Qui montent de ce boueux poison,
Et
de les annihiler pour toujours, Messieurs, Mesdames,
En souvenance
des enfants du Bullenhuser Damm.