dimanche 7 juillet 2013

LE JOURNALISTE

LE JOURNALISTE

Version française – LE JOURNALISTE – Marco Valdo M.I. – 2013
Chanson italienne - Il giornalista – Margot – 1961

Texte de Gianni Rodari
Musique de Fausto Amodei


« Toujours dans le sillage des Cantacronache, en 1961, Margot Galante Garrone grave un disque de chansons pour enfants sur des textes de Gianni Rodari, parmi lesquelles celle-ci, mise en musique par Fausto Amodei, un message délibérément mais provocateurement naïf. »


(Enrico de Angelis, da Mille papaveri rossi - La pace nella canzone italiana)

Regarde, écoute, Lucien l'âne mon ami, voici une chanson délicieuse... Elle est – en principe et en apparence – destinée aux enfants... Chantée par une dame de bonne souche, née dans une famille et un environnement antifascistes et que nous avons déjà croisée avec les Cantacronache, dont elle fit partie.


Margot, la dame de la photo


En somme, c'était la dame des Cantacronache... Rien à voir avec la Margot de Tonton Georges, qui à ma grande consternation ne figure pas dans les CCG, mais on va y remédier... et moins encore, avec la Margot chômeuse, dont tu contas l'histoire ici-même [[36862]].

C'est bien elle en effet... Celle qu'on voit sur la photo... C'est Margot... Et ce qui me chiffonne, vois-tu, c'est que nous sommes en 2013 et que la chanson date d'un demi-siècle, même si elle est toujours d'actualité. D'ailleurs, pour en quelque sorte l'actualiser, je me suis fait le plaisir d'ajouter deux vers qui font une allusion à certain personnage actuel... Tu le reconnaîtras aisément à son titre; je l'appelle le "bunga-bunga"; parfois aussi, le nain maléfique. [[37399]]


je vois très bien de qui il s'agit... Un triste personnage, en effet. Cependant, encore une fois, j'ai cette impression que la chanson italienne (celle qui vaut vraiment la peine) a été longtemps ignorée en langue française...

Elle l'est d'ailleurs encore... et tout comme toi, je trouve que c'est d'autant plus idiot que l'inverse n'est pas vrai...



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Oh journaliste, envoyé spécial,
Quelles nouvelles rapportes-tu au journal ?

J'ai été en Amérique, en Chine,
En Écosse, en Suède et en Argentine,
Chez les Soviets et chez les Polonais
Les Slovaques et les Slovènes
Les Allemands et les Français.

J'ai parlé avec les Esquimaux,
Avec les Siamois, avec les Hottentots
Je reviens du Chili, de l'Inde et du Congo,
De la tribu des Bongo-Bongos…
(À ne pas confondre toutefois
Avec les soirées chez le bunga-bunga )

Et sais-tu ce que je rapporte ?
Une seule nouvelle !
Je serai licencié pour paresse.
Cependant elle est sensationnelle,
Elle mérite la une de toute la presse :
Tous les peuples de la terre
Ont déclaré la guerre à la guerre.


mercredi 3 juillet 2013

AVEC FANON

AVEC FANON


Chanson française – Maurice Fanon – 1963

Paroles et musique: Maurice Fanon, 1963




Oh, Marco Valdo M.I., mon ami, te voilà de retour avec Maurice Fanon...


Salut à toi, Lucien l'âne mon ami. Ne t'étonne pas que je revienne, comme tu dis, avec Maurice Fanon, car souviens-toi, je l'avais promis l'autre jour en devisant avec toi de la chanson-manifeste des Cantacronache Canzone dei fiori e del silenzio [[38817]]. J'avais promis de mettre dans les Chansons contre la Guerre cette chanson de Fanon, curieusement intitulée « Avec Fanon ». Car – et dès lors, son titre bizarre s'explique de lui-même, c'est en quelque sorte la chanson-manifeste de maurice fanon, lequel, à la manière d'un artisan honnête faisait ses chansons « à la main », des chansons bâties, construites, tissées sur la poésie et sur les idées généreuses, sur la révolte face aux injustices et sur le refus de la bêtise. Cette manière de faire est certainement la meilleure – surtout, quand on est marqué au sceau d'un bon génie comme l'est Maurice Fanon, mais elle ne plaît ni au pouvoir, ni aux marchands de soupe musicale, lesquels ont intérêt à ne s'aliéner ni le pouvoir, ni la bêtise, ni l'idiotie qui régentent le « public ». Car, Lucien l'âne mon ami, car du point de vue des marchands de soupe musicale, ce qui compte c'est ce qu'ils comptent, c'est-à-dire les profits qu'ils peuvent tirer d'une chanson, d'un chanteur... Or... et suis bien mon raisonnement, or donc, pour atteindre et satisfaire le plus grand public possible, ce qu'on appelle d'ailleurs le « grand public », il s'agit de faire des textes qu'il a l'impression de comprendre et qui ne créent aucune réaction négative... en clair, le texte le plus consensuel possible... En fait, il s'agit d'appliquer la règle du plus petit commun dénominateur...


Consensuel me paraît un terme approprié, une sorte de mot-valise..., dit Lucien l'âne en riant de toutes ses dents.


Ainsi, pour dire deux mots de la chanson, Fanon sort sa poésie à dérision et tire sur tout ce qu'il déteste et fait par la même occasion, une sorte de portrait en creux de ce Fanon que nous aimons.


Oh oui, dit Lucien l'âne, on l'aime bien nous autres ce Fanon-là ; on est toujours content de l'écouter. Pour le reste, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde brutal, prostitué, vantard, courtisan et cacochyme.



Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




C'est peut-être à coups de châtaignes qu'on devient marron
C'est peut-être à coups de bombe N qu'on devient neutron
C'est peut-être à coups de canon qu'on se fait un bâton de maréchal
Une veuve joyeuse, une gueule cassée ou deux étoiles
C'est peut-être en débitant du saucisson
Qu'on fait fortune dans la chanson
Faudra que j'essaye avec Fanon...

C'est peut-être à petits coups de blancs qu'on devient poivrot
C'est peut-être à petits coups de dents qu'on devient salaud
C'est peut-être à coups de métro qu'on se fait une gueule de Parigot
Qui ne pense plus qu'à sa voiture, à son frigo
C'est peut-être en montrant le fond de son pantalon
Qu'on fait son trou dans la chanson
Faudra que j'essaye avec Fanon...

C'est peut-être par la calotte qu'on devient païen
C'est peut-être par la culotte qu'on devient putain
C'est peut-être par le calot qu'on devient crétin
Par le culot qu'on devient quelqu'un
Qui ne fait rien de ses deux mains
C'est peut-être en chantant mon cul sur la commode
Qu'on se fait une chanson à la mode
Faudra que j'essaye avec Fanon...

C'est peut-être au chapeau qu'on voit l'homme d'affaires
C'est peut-être aux affaires qu'on voit le gangster
C'est peut-être à coups d'oseille qu'on se fait sa place au soleil
À coups de baise-main qu'on se fait un lit à baldaquin
C'est peut-être en marchant sur les mains des copains
Qu'on se fait un nom dans la chanson
Faudra que j'essaye avec Fanon...

C'est peut-être en forgeant qu'on devient forgeron
C'est peut-être en ahanant qu'on devient bûcheron
C'est peut-être en bourlinguant qu'on devient matelot
À coups de faucille qu'on devient marteau,
À coups de marteau qu'on fait le gros dos

C'est peut-être à coups de chansons sans concession
Qu'on fait sa petite révolution
Chez les rois Louis de la chanson
C'est peut-être à cause d'une chanson
Qu'en une nuit comme des champignons
Poussent les amis qui font la rime à mes chansons. 

mardi 2 juillet 2013

LES BÉATITUDES

LES BÉATITUDES

Version française – LES BÉATITUDES – Marco Valdo M.I. – 2013
Chanson italienne - Le beatitudini – Rino Gaetano - 1980

Texte et musique de Rino Gaetano.







« Les Béatitudes » sont considérées un peu comme une sorte de « testament » de Rino Gaetano. Évidemment ce fut dit a posteriori, puisqu'on ne peut certes imaginer que Rino prévoyait de mourir dans un accident de la route à 31 ans, ballotté entre des hôpitaux d'un service de santé déficient qui n'avaient pas de place. C'est une chanson dans laquelle tous les thèmes des chansons de Rino se retrouvent à la perfection, énumérés avec sa grâce incomparable, désinvolte, intelligente et surréelle. C'est une chanson qui parle de tant de choses ; parmi celles-ci, il y a même la guerre, à laquelle est dédiée une strophe qui pourrait être mise en exergue à ce site. C' est une chanson très belle. Comment ai-je fait pour ne pas penser l'insérer plus tôt, mea culpa. [RV]





LES BÉATS



Béats sont les saints,
Les cavaliers et les fantassins

Béats les vivants et les trépassés
Mais plus encore les ressuscités.




Béats sont les riches
Car ils tiennent le monde
Béats les rois et les puissants,
Béat est le président.




Béats les caïds des environs
Car ils ne savent pas ce qu'ils font
Et les parlementaires escrocs
Qui en savent sûrement trop




Béate est la guerre,
Qui la fait et qui la célèbre
Mais plus béate encor
La guerre sainte et ses morts.




Béats les enfants
Qui sourient à maman,
Béats les étrangers
Et les chocolats fourrés.




Béats les frères,
Béates aussi les mères
Béats les décorés
Avec leurs insignes dorés.




Béats les professeurs,
Béats les arrivistes,
Les propriétaires et les gouverneurs
Surtout quand ils sont communistes.




Béate la frontière,
Béate la Finance
Béate la foire
Et chaque circonstance.




Béate la première femme
Qui m'a pris encore vierge
Béat le sexe libre,
(Avec une certaine allure).





[Béats les ministres et les patrons]
Béats les cornichons
Qui préparent au réveillon,
Béats les critiques et leur glorification
De ma chanson. 

samedi 29 juin 2013

LA GUERRE

ou À la guerre comme à la guerre...


Chanson française – Maurice Fanon – 1968
Paroles : Maurice Fanon. Musique : Gérard Jouannest (1968)



Ah Lucien l'âne mon ami, tu me vois tout réjoui et je vois que tu te demandes bien pourquoi je fais cette tête-là.


En effet, en effet... Tu as l'air d'un enfant qui vient de trouver une bille... ou d'un entomologiste qui trouve une araignée inconnue...


C'est un peu ça, d'ailleurs. Moi qui croyais connaître les chansons de Maurice Fanon... et de fait, je le connais depuis longtemps, trop sans doute... je viens de découvrir une petite merveille et en plus, une chanson contre la guerre... Imagine. Donc, je trouve une vidéo où Fanon chanterait une chanson intitulée La Guerre. Je connais mon Fanon et même si je n'ai jamais entendu cette chanson, je sais d'avance qu'elle sera antiguerrière et antimilitaire. Je l'écoute et bien sûr, tout cela se confirme. Reste alors à trouver le texte... Et là... Impossible. Je viens donc de la transcrire et c'est cette transcription que tu pourras lire, si le cœur t'en dit.


Bien sûr que je vais l'écouter et la lire...


Mais je te préviens tout de suite, ce n'est pas là une chanson à ne pas mettre entre toutes les oreilles, bien au contraire... Bien au contraire, c'est le genre de chanson qu'il convient de faire connaître en la double raison de son contenu et de sa qualité. Mais je te préviens, comme on dit par ci, « c'est du fort toubac » (tabac). C'est une chanson de haute lignée, faite d'une poésie précise et acide, mais d'une extraordinaire beauté. Comme d'autres chansons de Fanon, elle parle de la Guerre de 40, mais ce qu'elle raconte s'appliquait aussi bien à celle de 1870 ou de 1914. Comme d'ailleurs, elle s'applique à toutes les guerres : on part toujours vainqueur, sauf rarissimes exceptions, et – là il n'y a pas d'exception, on revient assez abîmé...


Oui, il faut bien se dire que c'est comme ça... j'ai d'ailleurs comme l'impression qu'elle raconte un peu la même histoire que les « Souvenirs napoléoniens », chanson que tu avais écrite... [[9210]] ou il y a ce couplet :
« Il n’y avait pas beaucoup de différence
Entre les Français victorieux qui allaient vers l’est
Et les mêmes qui revenaient vaincus vers l'ouest.
Sous peu, les mêmes passeraient
Pour la troisième fois le Rhin en vainqueurs
Et puis des années après, repasseraient
Pour la quatrième fois perdants... ».

À la guerre comme à la guerre, reprenons notre tâche et tissons très pacifiquement le linceul de ce vieux monde guerrier, armé, militaire, inconscient, délirant et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Je les ai vus dans leur gloire
Le cœur lourd et le regard las
Les soldats de la victoire
















Je les ai vus sur nos routes
Le casque lourd et le fusil bas
Les soldats que la déroute
Avait mis deux fois au pas
Une fois pour faire la route
Dans le sens où l'on vaincra
Et la refaire goutte à goutte
Comme le sang qui s'en va

Ça commence toujours comme ça la guerre
Quand on part, on a toujours vingt ans
Ça finit toujours comme ça la guerre
Quand on revient, on a tous cent ans


J'en ai vu de haute souche
En casoar de gants blancs
Se faire tuer comme des mouches
Pour une croix de bois blanc
J'en ai vu d'autres sans cartouches
Ouvriers et paysans
Se mettre un doigt dans la bouche
Et pleurer comme des enfants

Ça commence toujours comme ça la guerre
Avec une rose entre les dents
Ça finit toujours comme ça la guerre
Avec un fusil et rien dedans

Je les ai vus dans leur gloire
Le cœur lourd et le regard las
Les soldats de la victoire
Abîmés de haut en bas
Je les ai vus et je doute
Si vous n'avez pas vu ça
Si vous savez ce que coûte
À la guerre un seul combat.

Ça commence toujours comme ça la guerre
Soldats de plomb et fusils de bois blanc
Ça finit souvent comme ça la guerre
Jambe de bois avec du plomb dedans
Ah, la guerre, la guerre comme à la guerre
C'est peut-être ça l'art militaire
Ah, la guerre, la guerre comme à la guerre

Sûrement pas celui d'être grand-père.

vendredi 28 juin 2013

CHANSON DES FLEURS ET DU SILENCE



Version française - CHANSON DES FLEURS ET DU SILENCE – Marco Valdo M.I. – 2013
Chanson italienne - Canzone dei fiori e del silenzio – Cantacronache - 1958
Paroles d'
Emilio Jona
Musique de
Sergio Liberovici




Ah, Lucien l'âne mon ami, je pense bien que tu connais les Cantacronache et que tu aimes comme moi leurs chansons aux Cantacronache. Eh bien, voici leur chanson manifeste, la chanson qui en quelque sorte définit leurs idées sur le monde et sur la chanson elle-même. Une sorte de manifeste artistique. C'est la chanson des fleurs et du silence. Du moins, c'est son titre, car pour ce qui est du contenu, elle n'est pas silencieuse, rassure-toi. Bien au contraire, elle affirme nettement leur refus de la chanson vide et de la chanson remplie d'insignifiances. Le genre chanson d'amour : il part, je reviens, je m'en vais, il reviendra... Les yeux bleus, noirs, verts, roses... Je l'aime, il m'aime, on s'aime... J'aime ses yeux, ses bras si chauds, ses jambes si belles, ses cheveux si courts ou si longs, son menton, ses dents, son nombril et sa belle... auto, voix, prestance, carrure... biffer les mentions inutiles.


Ah, dit Lucien l'âne en découvrant toutes ses dents de rire... Cette sorte de chanson qui passe le mur du çon (merci pour la cédille!)... et qui dégouline de toutes les radios et les télévisions. Les chansons à tubes. Pourquoi un « tube », disait Boris Vian... Parce que c'est creux !.. Bien, mais que dit-elle leur chanson-manifeste aux Cantacronache ?


D'une part, elle dénonce la chanson sirupeuse, la chanson putain qui se vend à qui la paye, qui racole à tous les coins de radios et montre ses charmes, la chanson qui fait l'impudique dans l'impudence... Et en contre-chant, en quelque sorte,la chanson des Contacronache laisse entendre qu'elle ne se soumettra ni elle, ni les Cantacronache aux exigences des maquereaux du marché du disque et du spectacle. En somme, c'est une chanson de combat qui résonne déjà comme raisonnera Jean Ferrat, dans sa fabuleuse et bouleversante chanson « Nuit et Brouillard » Nuit et brouillard, où lui aussi fait état des pressions qu'encourt le chanteur à qui l'on dit (toujours les maquereaux) :

« Qu'il vaut mieux ne chanter que des chansons d'amour,
Que le sang sèche vite en entrant dans l'histoire,
Et qu'il ne sert à rien de prendre une guitare. »

ou celle de Léo ferré sur la mafia (toujours les maquereaux du buzzenesse) :

« Mais si la mafia se ramène.
T'es ni José ni Carmen,
Quand tu chantes, c'est la bohème,
Et la mafia, elle n'aime pas ça !
Tu vas traînant tes rengaines
Le long de la longue Seine
En crachant sur ceux qui te gênent
Et la mafia, elle aime pas ça! »

ou celle de Maurice fanon, « Avec Fanon », qu'il faudra bien mettre dans les CCG, où il dit, entre autres :

« C'est peut-être en chantant mon cul sur la commode
Qu'on se fait une chanson à la mode
Faudra que j'essaye avec Fanon... ».

J'arrête là... Sauf à évoquer quand même l'immense dérision de Jean Constantin dans son tube-scie-rengaine à deux balles, dont le texte intégral est aussi le titre, enfin presque. : « Où sont passées, mes pantoufles ? » [http://www.youtube.com/watch?v=MrhnnmQzjwA]


Oh oui, j'adore Jean Constantin. On avait d'ailleurs mis dans les Chansons contre la Guerre son Shah Shah Persan (un cha-cha, évidemment), tout aussi décapant.Shah Shah Persan. Quant à nous, à notre tour, tissons aussi le linceul de ce vieux monde empli de chansons guimauves, insipides, idiotes, ce vieux monde racoleur, putassier et cacochyme.



Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






On nous dit de chanter
Les bois et les prés
Les amours heureux
Les gens joyeux
Aux paupières
Cousues de fil de fer
Et d'ouate remplies
Les oreilles assourdies.

Et si la roue tourne, laissez-la tourner
Si l'homme s'endort, laissez-le dormir
Si la terre trépasse, laissez-la trépasser
Et si quelqu'un meurt, laissez-le mourir.

On nous dit de chanter
Mièvres et amoureux, soyez
Les rythmiques ménestrels
De l'ère industrielle
Soyez des marchands de mirages colorés
Et de cieux dorés
Répandez les illusions
Comme des bulles de savon.

Et si la roue tourne, laissez-la tourner
Si l'homme s'endort, laissez-le dormir
Si la terre trépasse, laissez-la trépasser
Et si quelqu'un meurt, laissez-le mourir.

On nous dit de nous taire
Car le silence est d'or
Taire le travail et la misère
Taire la vie encor
Ses moments gris et durs
Taire les amours
Tristes et obscurs
Les fleurs et même, les jours.


Et si la roue tourne, laissez-la tourner
Si l'homme s'endort, laissez-le dormir
Si la terre trépasse, laissez-la trépasser
Et si quelqu'un meurt, laissez-le mourir.
BALLADE DES PENDUS


Version française – La Ballade des Pendus – Marco Valdo M.I. – 2008.
Chanson italienne – Ballata dei impiccati – Fabrizio De André et Giuseppe Bentivoglio – 1968









Figline Valdarno (Firenze), 6 settembre 1944. Civili impiccati dai tedeschi e dai fascisti per rappresaglia.
Figline Valdarno (Florence), 6 septembre 1944. Civils pendus par les Allemands et les fascistes en représailles.




Un discours suspendu
par Riccardo Venturi






Ce site s'occupe, par définition, de la violence du pouvoir et de la confusion, de la dévastation qu'elle entraîne. Le même mot « guerre », « guerra » en italien, « war » en anglais, [« werra » (en francique)] nous reporte à ceci : elle est l'ancienne racine germanique, tant en italien qu'en anglais, de la confusion, en allemand « Verwirrung ». La confusion, donc, comme élément nécessaire pour que le pouvoir puisse exercer sa violence. Laquelle s'exprime, et il ne pourrait en être autrement, aussi au travers de la peine de mort. La peine capitale, c'est-à-dire primaire, sans retour. Les guerres ne sont rien d'autre que de gigantesques exécutions de masse, de soldats, de civils, de choses, de peuples et de paysages.



On a donc voulu, dans le cadre du nouveau parcours sur la peine de mort, insérer cette chanson de Fabrizio De André. Cette terrible chanson de ce terrible album qu'est Nous mourûmes tous à grand peine. Une chanson qui a des racines très anciennes, car le pendu a, de toujours, quasiment la fonction de condamné à mort « exemplaire », soit en raison de la honte particulière attachée à ce type d'exécution (à l'intérieur-même des condamnations à mort, il y a aussi l'extrême perversion des condamnation « nobles » et des « ignominieuses »), soit en raison des connotations rituelles et magiques qu'elle a assumées depuis les époques révolues. Ce n'est pas par hasard que le Pendu est une carte du tarot. L'afflux de sang soudain et forcé provoque chez l'homme pendu une érection et les femmes sous le gibet touchent le corps du mort pour assurer fécondité et virilité à leur compagnon. L'urine du pendu (une autre réaction physique usuelle) est recueillie et fait l'objet de rituels magiques. Et les pendus deviennent des figures symboliques, des personnages littéraires, des simulacres édifiants. L'arbre des pendus est une des images qui se transmet depuis la nuit des temps, une image en même temps symbolique et bien réelle (voir, par exemple, Strange Fruit).



En particulier, cette chanson de De André provient directement, même s'il n'en reprend pas le texte, de la Ballade des Pendus de François Villon, le grand poète maudit du Moyen-Âge, qui avait vu mourir sur le gibet ses amis. Une poésie qui fut par la suite mise en musique par Louis Bessières et interprétée par Serge Reggiani ; mais les influences villoniennes sont décisives aussi sur Brassens, auteur à son tour de diverses chansons où sont présents les pendus, parmi toutes La messe au pendu.[on ajoutera le merveilleux Verger du Roi Louis]. Mais dans sa chanson, Fabrizio De André va bien au delà. La tradition des pendus veut que ceux-ci, comme du reste beaucoup d'autres condamnés à mort, racontent leur triste vie et les motifs qui les ont conduits au gibet, en cueillant cette dernière occasion de demander pardon à Dieu et aux hommes ("mais priez Dieu que tous nous vueylle absouldre"). De André nous présente des pendus qui ne demandent aucun pardon.



Il nous présente des pendus remplis de fureur et de rancœur. Il nous présente un blasphème, pas une prière. Il nous présente une phrase qui devrait être rappelée à tous les gens qui, dans le monde, encore aujourd'hui, prononcent une condamnation à mort :
Avant même qu'elle fût finie
nous rappelâmes à ceux qui vivent encor
que le prix payé fut notre vie
pour un mal fait en une heure.
On pourrait aller plus loin et rappeler à ceux qui vivent encor, que volontiers et souvent la vie est le prix à payer pour n'avoir rien fait de mal, ni même une heure, ni même une minute. C'est même le prix réservé à celui qui s'est refusé à faire le mal, vu que la pendaison est une des pratiques les plus répandues pour l'exécution des déserteurs. À celui qui donc se refuse à tuer, est réservée la peine ignominieuse. La même appliquée à celui qui combat pour la liberté contre un oppresseur; la photographie ci-dessus n'est qu'une des milliers de preuves à cet égard.

Les pendus de cette chanson sont des hommes jusqu'au bout. Ils ne se prêtent pas à la peur du « divin », même pas au dernier moment. Ils souhaitent unanimement que celui qui les a fait finir de cette façon ait à subir le même destin. [Comme disait Brassens : « Gare au Gorille !!!! »; De André aussi du reste, qui le traduisit... NDT]. Ils en viennent à souhaiter du mal aux croque-morts qui les a enterrés comme si de rien n'était, par profession. Rien n'est plus loin de Brassens et de son humaine compassion pour le « Fossoyeur ». Celle-ci est chanson de rancœur. La rancœur de celui qui se voit arracher la vie par un pouvoir qui a décidé sa mort, peut-être même le même pouvoir qui bredouille de quelque chaire d'église que seul Dieu a le pouvoir de donner et de retirer la vie, mais qui, ensuite, sur terre, agit tout autrement.

C'est un discours suspendu. La douleur ne génère pas ici de la résignation, mais de la rage. La Ballade des Pendus de De André est, dans ce sens, encore une chanson politique. De ces corps qui lancent des coups de pieds au vent, on promet que l'histoire ne se termine pas ici. Elle continue, et continuera pour toujours, en criant contre.




Nous mourûmes tous à grand peine
Engloutissant notre ultime cri.
Balançant des coups de pieds au vent,
Nous vîmes s'estomper la lumière.
Notre hurlement emporta le soleil
Notre air se raréfia.
Des cristaux de mots dirent
Notre ultime blasphème.

Avant même qu'elle fût finie
Nous rappelâmes à ceux qui vivent encor
Que le prix payé fut notre vie
Pour un mal fait en une heure.

Puis nous balançâmes dans le gel
D'une mort sans abandon
En récitant l'antique credo
De ceux qui meurent sans pardon.
Que celui qui se moqua de notre détresse
De notre honte extrême et de notre façon
de suffoquer, connaisse
Le nœud du même étranglement.

Que celui qui répandit la terre sur nos os
Et reprit tranquillement son chemin
Parvienne lui aussi bouleversé à la fosse
Dans le brouillard du petit matin.

Que la femme qui cacha par un sourire
Le désagrément de se souvenir de nous,
Découvre chaque nuit sur son visage
Une insulte du temps et une scorie.
Nous cultivons pour tous une rancœur
Qui a l'odeur du sang perdu.
Ce qu'alors, nous appelions douleur

Est seulement un discours suspendu.