lundi 19 septembre 2022

L’Eau qui dort

 


L’Eau qui dort




Chanson française — L’Eau qui dort Marco Valdo M.I. — 2022



LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.




LA ZINOVIE

Épisode 1 : Actualisation nationale ; Épisode 2 : Cause toujours ! ; Épisode 3 : L’Erreur fondamentale ; Épisode 4 : Le Paradis sur Terre ; Épisode 5 : Les Héros de l’Histoire ; Épisode 6 : L’Endémie ; Épisode 7 : La Réalité ; Épisode 8 : La Carrière du Directeur ; Épisode 9 : Vivre en Zinovie ; Épisode 10 : Le But final ; Épisode 11 : Les nouveaux Hommes ; Épisode 12 : La Rédaction ; Épisode 13 : Glorieuse et grandiose Doussia ; Épisode 14 : Le Bataillon des Suicidés ; Épisode 15 : Les Gens ; Épisode 16 : Jours tranquilles au Pays ; Épisode 17 : La Région ; Épisode 18 : Mémoires d’un Rat militaire ; Épisode 19 : L’inaccessible Rêve ; Épisode 20 : La Gastronomie des Étoiles ; Épisode 21 : Le Progrès ; Épisode 22 : Faire ou ne pas faire ; Épisode 23 : Le Bonheur des Gens ; Épisode 24 : La Sagesse des Dirigeants ; Épisode 25 : Les Valeurs d’Antan ; Épisode 26 : L’Affaire K. ; Épisode 27 : L’Atmosphère ; Épisode 28 : La Nénie de Zinovie ; Épisode 29 : L’Exposition colossale ; Épisode 30 : La Chasse aux Pingouins ; Épisode 31 : Le Rêve et le Réel ; Épisode 32 : La Vérité de l’État ; Épisode 33 : La Briqueterie ; Épisode 34 : L’Armée des Chefs ; Épisode 35 : C’est pas gagné ; Épisode 36 : Les Trois’z’arts ; Épisode 37 : La Porte fermée ; Épisode 38 : Les Puces ; Épisode 39 : L’Ordinaire de la Guerre ; Épisode 40 : La Ville violée ; Épisode 41 : La Vie paysanne ; Épisode 42 : La Charrette ; Épisode 43 : Le Pantalon ; Épisode 44 : La Secrète et la Poésie ; Épisode 45 : L’Édification de l’Utopie ; Épisode 46 : L’Ambition cosmologique ; Épisode 47 : Le Manuscrit ; Épisode 48 : Le Baiser de Paix ; Épisode 49 : Guerre et Paix ; Épisode 50 : La Queue ; Épisode 51 : Les Nullités ; Épisode 52 : La Valse des Pronoms ; Épisode 53 : La Philosophie spéciale ; Épisode 54 : Le Pays du Bonheur ; Épisode 55 : Les Pigeons ; Épisode 56 : Les Temps dépassés ; Épisode 57 : La Faute à la Contingence ; Épisode 58 : Guerre et Sexe ; Épisode 59 : Une Rencontre en Zinovie ; Épisode 60 : La Grande Zinovie ; Épisode 61 : La Convocation ; Épisode 62 : Tatiana ; Épisode 63 : L’Immolation ; Épisode 64. Que faire ?; Épisode 65 : Ni chaud, ni froid ; Épisode 66 : Le Congé éternel ; Épisode 67 : À perdre la Raison ; Épisode 68 : Les Sauveurs de l’Humanité ;




Épisode 69







VERS L’AVENIR RADIEUX — 1917







Dialogue Maïeutique



Ah, Lucien l’âne mon ami, quelle bonne surprise de te rencontrer. Je viens de terminer une nouvelle chanson française de mon cru, une de celles de notre voyage en Zinovie.


Ah, fort bien, Marco Valdo M.I. mon ami, je l’attendais impatiemment ; non pas que cette comédie humaine, cette zinovienne comédie, soit une série quelconque où l’auteur ménage des surprises renversantes et des intrigues alambiquées et des situations excitantes et des événements surprenants pour appâter le lecteur, mais simplement, je suis intrigué et intéressé plus encore à ces voix plus encore que s’il s’agissait d’une pièce montée savamment dosée des ingrédients palpitants utilisés pour sidérer le public.


C’est mon avis, dit Marco Valdo M.I., et même en en étant l’auteur, en écrivant tout ça de ma main, j’en suis toujours à me demander, comme chantait François Béranger dans ses Tranches de vie :


« J’en suis encore à me demander

Après tant et tant d’années

À quoi ça sert de vivre et tout

À quoi ça sert en bref d’être né. »,


mais aussi, où le train de ce voyage va encore m’emmener et ce que vont dire les voix de Zinovie.


Alors, dit Lucien l’âne, si tu sais cela, il est temps de me dire le titre de ce soixante-neuvième épisode de notre voyage et quelles choses il raconte.


Nous y arrivons, Lucien l’âne mon ami, comme le train qui est entré en gare et se range le long d’un quai anonyme quelque part en Zinovie. Donc, la chanson est intitulée « L’Eau qui dort » ; on verra que ce titre n’est pas venu comme ça de nulle part, mais bien du passage majeur de la chanson :


« Malgré les dénonciations, malgré les sanctions,

Dans les diverses couches de la population,

En Zinovie, le mécontentement se répand.

Toujours se méfier de l’eau qui dort, dit le dicton. »


Cependant, reprenons : les voix j’en ai dénombré quatre — se répondent sans s’adresser directement l’une à l’autre comme dans une discussion qui regroupe au hasard des gens de rencontre, mettons, au coin d’une rue, sur une place, au marché, à la gare, dans un train, quelque part.

— La première, celle qu’on vient d’entendre, celle qui a connu la révolution dit :


« Au commencement était la révolution :

En Zinovie ! Quelle école, quel tournant !

On l’a fréquentée par millions :

Délateurs, bourreaux et victimes des camps. »


— La deuxième lui réplique :


« Imagine, en Zinovie, l’invraisemblable ;

Imagine, en Zinovie, l’inimaginable ;

Imaginons, en Zinovie, l’impensable ;

En Zinovie, oser se dire l’indicible.… »


Oh, dit Lucien l’âne, « Imagine », on dirait une allusion à une voix étrangère et même peut-être une référence, un renvoi, un rappel, une sorte de message codé qui va se chercher un répondant de l’autre côté du monde.


Certainement, Lucien l’âne, qu’on peut l’interpréter ainsi.

— La troisième, car il me semble que c’en est une autre encore, est assez réaliste et établit un diagnostic de l’état d’âme des gens de Zinovie :


« Il est une insondable léthargie

Au fond du cœur des gens.

En Zinovie, on a cru à l’avenir radieux,

Une fois, mais pas deux. »


et enfin,

— la quatrième est celle que nous connaissons comme l’incarnation de la « vox populi » zinovienne, la dénommée Mariamarie.


Ah et que dit-elle ?, demande Lucien l’âne.


La voix de Mariamarie est en fait une caisse de résonance de la pensée populaire, de celle qui est gavée de propagande télévisuelle et qui est prête à tout pour se donner de l’importance et se rassurer sur sa propre grandeur précisément en s’incarnant dans la grandiose Zinovie entièrement imaginaire qui hante les nuits du Guide.


« Nous, on a la force et la puissance,

Une histoire glorieuse et des valeurs.

Nous, ça nous met en confiance

Et ça effraye les gens d’ailleurs. »


Eh bien, dit Lucien l’âne, nous allons voir ça. En attendant, tissons le linceul de ce vieux monde déclamatoire, fanfaron, prétentieux, stupide, stupéfiant et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane





Au commencement était la révolution :

En Zinovie ! Quelle école, quel tournant !

On l’a fréquentée par millions :

Délateurs, bourreaux et victimes des camps.

Ce n’est pas là des on dit,

J’ai tout vu de mes yeux d’enfant,

C’était un monde de jeux interdits,

Où la misère a prospéré depuis ce temps.

Malgré les dénonciations, malgré les sanctions,

Dans les diverses couches de la population,

En Zinovie, le mécontentement se répand.

Toujours se méfier de l’eau qui dort, dit le dicton.


Imagine, en Zinovie, l’invraisemblable ;

Imagine, en Zinovie, l’inimaginable ;

Imaginons, en Zinovie, l’impensable ;

En Zinovie, oser se dire l’indicible.

Imaginez, le Guide et les autres décident

De divulguer la vérité sur les répressions

Et sans restriction, accordent

La liberté aux libres déclarations,

Des groupes, des journaux, des opposants

Et ouvrent franchement, tout grand,

Les portes, les fenêtres et les grilles du régime

Par la loi et la constitution sur cela, unanimes.



Si on laisse les mêmes aux commandes

Du pays, du gouvernement et de son train ;

En Zinovie, ça ne changera rien,

Ils continueront leurs sarabandes,

À maintenir le mode de vie existant,

À n’importe quel prix, n’importe comment.

Parlez-en un peu aux gens de Zinovie,

Écoutez leurs propos indifférents.

Il est une insondable léthargie

Au fond du cœur des gens.

En Zinovie, on a cru à l’avenir radieux,

Une fois, mais pas deux.



Nous, on a la force et la puissance,

Une histoire glorieuse et des valeurs.

Nous, ça nous met en confiance

Et ça effraye les gens d’ailleurs.

Les autres ont peur, dit Mariamarie

Le monde a peur de la Zinovie.

La Zinovie est le plus grand pays

La Zinovie a beaucoup d’amis,

Et d’invincibles armées immenses.

Les autres ont la force et la patience,

Mais les autres ont tellement, tellement à perdre.

Nous, grâce au Guide, on a quasiment rien à perdre.

jeudi 15 septembre 2022

UN TEMPS VIENDRA

 


UN TEMPS VIENDRA



Version française — UN TEMPS VIENDRA — Marco Valdo M.I. — 2022

d’après la version italienne — VERRÀ UN TEMPO — Ottavia Mira — 2013

d’une chanson grecque — Θα 'ρθεί καιρόςKaterina Gogou / Κατερίνα Γώγου — 1981



Texte : Katerina Gogou
(Du receuil Τρία Κλικ Αριστερά, 1978)
Musique : Kyriakos Sfetsas
Album : Στο Δρόμο (« Sur la route »)






MARIA, UN TEMPS VIENDRA









Dialogue maïeutique


La création poétique reste, malgré tout, Lucien l’âne mon ami, une chose étrange et captivante — Pour celle ou celui ou ceux qui la font (faire est le mot exact pour dire faire de la poésie, pour « poéter » en français ; le poète est un homo faber) ; par ailleurs, la poésie est une compagne pleine de séduction et d’intelligence, au sens où cette dernière est compréhension profonde, capacité d’englober la conscience de tout et le monde dans la conscience et la conscience elle-même, bref, de prendre conscience et de la laisser et la regarder filtrer, sourdre, sourcer. Le texte poétique est son, couleur, mouvement, temps, rythme, syncope, musique, mélodie. En deux mots, la poésie fascine qui elle regarde. Si on peut faire une poésie pour soi, s’offrir de laisser couler sa conscience dehors, il est bon également de se baigner de l’ambiance d’une poésie autre ; elle aussi fascine. C’est le cas dans cette recréation qu’est la version ; en ce sens, la version se distingue de la traduction ; celle-ci aussi fascinée par l’image lointaine de la poétesse grecque — Katerina Gogou, en retaille une à sa manière. C’est un peu ce qui s’est passé — par exemple — entre Jean-François Millet (La Sieste) et Vincent Van Gogh (La Méridienne). C’est le cas pour celle-ci qui interpelle quant au destin des choses, du monde, des gens, de Maria et du moi poétique. Elle interpelle quant au temps à venir pour chacun pour soi.


Ah, dit Lucien l’âne, si on en restait là, sinon tu vas nous faire un traité d’esthétique.

Cependant, que tout ça ne nous empêche pas de tisser le linceul de ce vieux monde autopoétique, autocréateur, autonome, définitivement athée et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien l’âne



Un temps viendra où le monde changera.

Souviens-toi de ça, Maria.

Souviens-toi, Maria, à la récréation,

Quand on courait en tenant le bâton.

Ne me regarde pas. Ne pleure pas.

Tu es l’espoir. Écoute, un temps viendra

Où les enfants choieront leurs parents

Et ne s’envoleront pas à tous vents,

Où on ne claquera plus les portes,

Où on ne traitera plus les vieux de la sorte.

Et le travail, Maria,

On le choisira ;

On ne sera plus des chevaux

À la foire aux bestiaux.

Imagine, les gens parleront en couleurs

Et d’autres avec des notes et des fleurs.

On gardera certains mots

Dans une grande bouteille d’eau,

Des mots, des significations

Tels : défaut — oppression — solitude — prix — gain — humiliation

Pour les leçons d’histoire.

Ce sont, je ne veux pas décevoir,

Des temps difficiles, Maria,

Et d’autres viendront. Je ne sais pas -

N’attends pas trop de moi…

J’ai vécu, j’ai appris, j’ai dit tant de choses

Et j’ai tant lu, je n’ai retenu qu’une chose :

« Il convient de rester humain. »

Nous allons changer la vie !

En dépit de tout, Marie.

Demain, après-demain…

mardi 13 septembre 2022

MA PLUS GRANDE CRAINTE

 



MA PLUS GRANDE CRAINTE


Version française — MA PLUS GRANDE CRAINTE — Marco Valdo M.I. — 2022

d’après la traduction italienne de Riccardo Venturi — Quello di cui ho più paura — 2022

d’une chanson grecque — Εκείνο που φοβάμαι πιο πολύ — Katerina Gogou / Κατερίνα Γώγου — 1978


Texte : Κατερίνα Γώγου / Katerina Gogou
“Τρία κλικ αριστερά”, 1978

Lecture : Fanny Polémi



PEUR

à Athènes


De quoi Katerina Gogou avait-elle le plus peur ? Elle nous le dit ici, avec la brutalité parfaite et sincère qui lui était coutumière. Elle avait terriblement peur de devenir une “poétesse”, et donc, d’une certaine manière, d’être engloutie par l’establishment. Elle avait peur, elle qui écrivait ses dissonances littéralement avec la matière de sa vie, d’être réduite à « contempler la mer » enfermée dans une chambre, en essayant d’oublier. Katerina Gogou voulait tout sauf contempler et oublier. Elle avait peur de devenir un pourvoyeur d'“opinions” vers lequel on se tourne pour obtenir une opinion plus ou moins élevée et éclairée. Elle craignait d’être enfermée dans des schémas métriques et techniques conçus spécialement pour le chant, ce qui est une chose spécifiquement hellénique.


Quiconque a suivi au fil du temps les événements et les aventures de la Section grecque, de l’ostensible 'Ελληνικό Τμήμα' de ce site, sait très bien que pratiquement tous les poètes grecs, même et surtout les plus classiques et les plus importants (Palamas, Solomos, Seferis, Kavafis, Ritsos, Elytis…) ont été mis en musique et chantés. Personnellement, je trouve que c’est une chose merveilleuse, qui fait de la chanson en grec quelque chose de beaucoup plus que de la simple chanson d’auteur, et qui ne trouve une certaine correspondance qu’en France et dans les pays francophones ; mais ce n’était pas le souhait de Katerina Gogou.


Sa terreur était celle de devoir se soumettre à la normalisation et donc, en défintive, à la neutralisation. Pour faire une comparaison nostalgique, la même chose est arrivée dans le temps à un Fabrizio De André ; ou, pour aller encore plus loin, aux « poètes maudits » français. Une neutralisation derrière laquelle on entrevoit toujours des universitaires, des prêtres et des policiers, trois catégories qui ont d’ailleurs beaucoup en commun, avec l’aide bienveillante et décisive des psychiatres qui contribuent à créer les mythes des « fous nationaux », des irréguliers régularisés, des anarchistes romantisés et des combattants anodisés. Rien de tout cela pour Katerina Gogou, qui court toujours de haut en bas en Patissìon. Et puis, bien sûr, parfois, il lui est arrivé d’être mise en musique et chantée ; on voit bien que c’est un prix à payer. [RV].




Ma plus grande crainte

Est de devenir un “poète”,

De m’enfermer dans ma chambre

Pour contempler la mer, sombre

Et m’y morfondre.


Mes veines, il ne faut surtout pas les suturer,

Car de souvenirs flous et des nouvelles de la télé,

Je colporte des opinions, je noircis du papier.

Ne laissez pas la race ratée me phagocyter

Pour m’utiliser.


Ne faites pas de mes cris des murmures

Pour endormir mon peuple ;

Ne me faites pas apprendre le mètre,

Ni m’y enfermer moi-même

Pour qu’on me chante.


Ne prenez pas de jumelles pour me mettre près

De ce sabotage auquel je ne participerai jamais.

Ne laissez pas ma fatigue me pousser

Sous la coupe des prêtres et des lettrés

Et m’atrophier.


Ils ont tous les moyens

Et la routine et l’habitude

Ont fait de nous des chiens

Honteux de nos petits bonheurs,

Honteux d’être chômeurs.


C’est comme ça.

Ils nous attendent au coin, là-bas,

Mauvais flics et bons psys,

Marx, et tout le fourbi.

Je crains tout ça,

Mon esprit se perd dans ce magma.

C’est la faute de ces cloches.

Putain, je ne peux plus écrire.

Quoi ?… Un autre jour… Peut-être…


lundi 12 septembre 2022

NOS VIES EN PÂTISSÌON

 

NOS VIES EN PÂTISSÌON

Version française — NOS VIES EN PÂTISSÌON — Marco Valdo M.I. — 2022

d’après la traduction italienne — La nostra vita è fare a coltellate — Riccardo Venturi — 2022

d’une chanson grecque — Η ζωή μας είναι σουγιαδιέςKaterina Gogou / Κατερίνα Γώγου — 1978


Paroles : Κατερίνα Γώγου / Katerina Gogou
“Τρία κλικ αριστερά”, 1978
Musique : Κυριακός Σφέτσας / Kyriakos Sfetsas
Album : Στο Δρόμο, 1981
(Sur la route)
L
ecture : Katerina Gogou

 

 

 



LA VIE EN PATISSÌON



Certains poèmes de Katerina Gogou ont effectivement été " mis en musique ", c’est-à-dire chantés sur une mélodie spécialement composée ; d’autres, notamment ceux de τρία κλικ αριστερά, le recueil de poèmes publié en 1978 (comment traduire le titre ?), ont été récités par Katerina Gogou elle-même dans un album de 1981, Στο δρόμο (" Sur la route " ; mais la langue grecque autorise aussi le sens de " Voyage "), sur fond de musique dissonante, réminiscences du cool jazz, composée par Kyriakos Sfetsas. Ce n’est pas la première fois que nous rencontrons cet album, voir par exemple Καμιά φορά ; mais ce poème est celui où Katerina, en un vers, monte et descend Patissìon, πάνω κάτω η Πατησίων. Toute une vie passée à arpenter cette immense et très longue rue du centre d’Athènes, à propos de laquelle il est bon de saisir l’occasion, enfin, de raconter quelque chose. Les Athéniens, aujourd’hui encore, l’appellent Patissìon (proprement : Λεωφορείον Πατησίων « avenue de Patissia ») parce que, parmi les nombreux quartiers qu’elle traverse, il y a précisément celui de Patissia ; mais son nom officiel est « Avenue du 28 octobre », d’après la date à laquelle le dictateur Ioannis Metaxas a prononcé son fameux “OXI” (« Non !") à l’ultimatum de Benito Mussolini. Sur Patissìon, dont la construction a commencé en 1841, la vie et l’histoire de l’Athènes moderne et, peut-être, de toute la Grèce sont littéralement passées. La Résistance y est passée, comme le dimanche 20 septembre 1942, lorsqu’un petit groupe de partisans, les PEAN, a fait sauter le siège de l’ESPO, l’organisation nazie grecque qui recrutait les jeunes hommes pour la Wehrmacht, avec son siège au n° 8 de Patissìon. Le même sort a été réservé, le 10 décembre 1944, au siège de la « Sûreté générale », détruit par ELAS à l’angle des rues Patissìon et Stournari. Sur Patissìon se trouve également l’entrée principale de l’école polytechnique athénienne, par laquelle les chars de la Junte sont entrés pour écraser la révolte étudiante du 17 novembre 1973.



Quelques événements pour faire comprendre un peu mieux ce que signifie « monter et descendre Patissìon », un sens que Katerina Gogou connaissait bien, un sens entrecroisé avec sa vie difficile passée à « voyager comme des pauvres », à se battre, à s’affronter, à se poignarder de haut en bas de cette rue. Ce n’est pas un hasard si l’album hommage dédié à Katerina Gogou après sa mort porte précisément ce titre : Πάνω κάτω η Πατησίων. Comment vont les choses actuellement, Katerina ? Comme dans tout le reste de l’Europe et du monde. En Grèce, il y a l’habituel gouvernement de droite. À l’intérieur de Polytechnique, il y a quelque temps, ils ont réussi à réinstaller une garnison de soldats et de policiers, évidemment pour la “sécurité” ; il y a eu quelques protestations d’étudiants, mais pas beaucoup. Ces jours-ci, ils finissent d’éliminer Exarchia, qui était déjà devenu un « quartier à la mode », ou presque. Ici, chez nous, nous nous préparons à vivre quelques années de fascisme, le vrai, celui qui n’a pas de limites, celui qui est soutenu par le “peuple”. Ces jours-ci, d’ailleurs, ces “gens” pleurent le décès d’une vieille dame de 96 ans et tremblent, comme toujours, devant les événements du championnat de football. Quant à moi, je dois me contenter de monter et descendre la via dell'Argingrosso. Autre chose que Patissìon. [RV]









Nos vies sont des pâtisseries

Dans des culs-de-sac déprimés,

Faites de dents pourries,

De slogans éculés,

D’habits étiques,

Fleurant la pisse, l’antiseptique,

Le sperme gâché,

Et fardées d’affiches squelettiques.

De bas en haut, de haut en bas, Patissìon,

Notre vie est Patissìon.

 

(Le détergent qui ne pollue pas la mer

Et la voix sont entrés dans nos vies

Et le boui-boui nous a accueillies

Comme celles qui ont le cul à l'air.)


Nous
voici, une vie

À traîner nos envies

Sur le même itinéraire,

La solitude, le désespoir, le déni

Et nos retours en arrière.

Soit, on ne pleure pas, on a grandi.

Sous la pluie, la journée,

On suçote nos pouces jaunis

Et la fumée.



Nos vies, ce sont

Des gesticulations inutiles

À lutter dans les grèves habituelles

Et se retrouver dans les fourgons.

Alors je vous le dis, moi :

La prochaine fois qu’ils nous chargeront,

On ne s’enfuira pas,

On se battra,

On vendra très cher nos têtes.

Non. Il pleut. Donne-moi une cigarette.