samedi 4 juin 2022

Le Manuscrit

 


Le Manuscrit


Chanson française – Le Manuscrit Marco Valdo M.I. – 2022




LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.




LA ZINOVIE

Épisode 1 : Actualisation nationale ; Épisode 2 : Cause toujours ! ; Épisode 3 : L’Erreur fondamentale ; Épisode 4 : Le Paradis sur Terre ; Épisode 5 : Les Héros de l’Histoire ; Épisode 6 : L’Endémie ; Épisode 7 : La Réalité ; Épisode 8 : La Carrière du Directeur ; Épisode 9 : Vivre en Zinovie ; Épisode 10 : Le But final ; Épisode 11 : Les nouveaux Hommes ; Épisode 12 : La Rédaction ; Épisode 13 : Glorieuse et grandiose Doussia ; Épisode 14 : Le Bataillon des Suicidés ; Épisode 15 : Les Gens ; Épisode 16 : Jours tranquilles au Pays ; Épisode 17 : La Région ; Épisode 18 : Mémoires d’un Rat militaire ; Épisode 19 : L’inaccessible Rêve ; Épisode 20 : La Gastronomie des Étoiles ; Épisode 21 : Le Progrès ; Épisode 22 : Faire ou ne pas faire ; Épisode 23 : Le Bonheur des Gens ; Épisode 24 : La Sagesse des Dirigeants ; Épisode 25 : Les Valeurs d’Antan ; Épisode 26 : L’Affaire K. ; Épisode 27 : L’Atmosphère ; Épisode 28 : La Nénie de Zinovie ; Épisode 29 : L’Exposition colossale ; Épisode 30 : La Chasse aux Pingouins ; Épisode 31 : Le Rêve et le Réel ; Épisode 32 : La Vérité de l’État ; Épisode 33 : La Briqueterie ; Épisode 34 : L’Armée des Chefs ; Épisode 35 : C’est pas gagné ; Épisode 36 : Les Trois’z’arts ; Épisode 37 : La Porte fermée ; Épisode 38 : Les Puces ; Épisode 39 : L’Ordinaire de la Guerre ; Épisode 40 : La Ville violée ; Épisode 41 : La Vie paysanne ; Épisode 42 : La Charrette ; Épisode 43 : Le Pantalon ; Épisode 44 : La Secrète et la Poésie ; Épisode 45 : L’Édification de l’Utopie ; Épisode 46 : L’Ambition cosmologique


Épisode 47





L’HOMME QUI MARCHE

Eric Lapszinski – 2020





Dialogue Maïeutique


Dans l’histoire récente de la Zinovie, Lucien l’âne mon ami, je veux parler de l’histoire qui couvre environ un peu plus du siècle dernier, il a été presque constamment mal vu et dangereux d’émettre des opinions, de défendre des idées ou de faire des récits qui n’étaient pas conformes à la légende officielle qui clamait avec la régularité d’un métronome que tout était pour le mieux, que la Zinovie était le meilleur des modes et qu’on progressait furieusement vers l’avenir radieux dans lequel, du reste, on vivait déjà. Et peu importe si tout ce salmigondis était incohérent, c’était la vérité, un point c’est tout.


J’avais ouï dire pareille chose, dit Lucien l’âne, et par de fort nombreuses voix, venant de multiples endroits. J’ai même croisé des gens qui croyaient ça.


Moi aussi, Lucien l’âne mon ami, même si, sans autres informations que ce brouet officiel, je n’y aurais jamais cru, tellement c’est invraisemblable. Cependant, en Zinovie, bon gré, mal gré, ces racontars avaient la cote. C’était la vérité, c’était le dogme, c’était l’évangile, c’était la doxa ; quiconque en doutait, quiconque la mettait en question était forcément un hérétique et on connaît le destin que l’orthodoxie réserve aux hérétiques.


Oui, dit Lucien l’âne, je l’ai souvent vue, à de nombreuses reprises dans le temps et dans de nombreux pays, mise en œuvre par des religions, par des idéologies, par des empires établis, par des révolutions aux ambitions généreuses et par des dictatures victorieuses.


Donc, la Zinovie d’aujourd’hui connaît bien ça, dit Marco Valdo M.I., et ce genre de régime pose aux écrivains un terrible dilemme auquel ils ne peuvent se résoudre : soit écrire en suivant la doxa et magnifier le réel dans lequel s’embourbe la Zinovie, soit ne pas écrire. C’est une situation impossible pour certains d’autant qu’ils entendent montrer la réalité quotidienne telle qu’elle se déroule sous leurs yeux.


Oh, dit Lucien l’âne, ce fut le cas de Michael Boulgakov et d’Eugène Zamiatine et bien évidemment, Alexandre Zinoviev.


Et de bien d’autres, dit Marco Valdo M.I., mais il faut quand même dire que certains ont cédé et ont joué les encenseurs ; d’autres se sont tus ; d’autres, n’y tenant plus, ont écrit selon leur conscience et sachant le risque, ont choisi de concevoir leur œuvre clandestinement, comme on fait tout acte de résistance à une oppression. Mais, au bout du bout, il leur fallait quand même faire publier leurs textes et comme cela était impossible dans le pays, il restait à expatrier le manuscrit. C’est ce que raconte la chanson.


Soit, dit Lucien l’âne, le manuscrit s’en va à l’étranger, échappe ainsi à la confiscation et à la destruction et a des chances accrues d’être publié. Mais l’auteur ?


Pour l’auteur, même s’il reste anonyme ou dissimulé derrière un pseudonyme, c’est tout autre chose. Pour celui de la chanson, après avoir élaboré son livre clandestinement, avec mille ruses, se sentant de plus en plus surveillé et sentant son arrestation prochaine, il a pris le pas de confier son manuscrit en urgence au hasard. Il se rend seul, à pied, à l’aéroport et remet son paquet de feuilles à des mains inconnues – deux femmes étrangères sur le départ.


Et comme on dit, interrompt Lucien l’âne, vogue la galère.


Ensuite, reprend Marco Valdo M.I., dénoncé, il est emmené devant la Commission médicale qui va juger de son état de santé « sociale » ; la chanson décrit l’engrenage qui s’enclenche à partir de là. Elle énonce aussi le fait, banal en Zinovie, de signer les papiers qui avouent ce qui lui est reproché, peuvent lui éviter le pire : être interné et soigné et par la suite, de simplement, disparaître.


Oh, dit Lucien l’âne, il est dangereux d’être écrivain en Zinovie et même, d’avoir seulement explicité un avis contraire ou une innocente constatation dérangeante. Restons-en là, on en a déjà assez dit et tissons le linceul de ce vieux monde oppressif, oppressant, opprimant, opprimé, dévasté, dévastateur et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Sur le boulevard, il marche ;

La voiture le suit, tout proche.

Où aller quand on en sort ?

Chez personne, c’est le sort.

Il faut payer le prix,

Être inapprécié, incompris.

Être seul dans le nulle part,

Il n’y a plus que le hasard.

Que reste-t-il, en fin de compte ?

Rien, de l’écume, un conte,

Une histoire inachevée,

Un curieux pari pour la soirée.


L’homme avance sur le bas-côté.

Kilomètre après kilomètre, il va.

Un homme mortellement usé ; fatigué,

Il rumine. Faire tout ça,

Pour qui ? Pourquoi ?

Il porte un sac au bout du bras droit.

Il progresse, tête baissée, têtument,

Il ne peut en être autrement.

À l’aéroport, il confie le manuscrit,

Tout ce que de sa vie, il a écrit,

À des étrangères, au hasard.

Puis, seul, dans le noir, il repart.


On emmène le dénoncé

Devant la Commission

Pour définir son état de santé.

À son interrogation,

On pose cent questions.

Les questions se suivent en série.

Une question : un, deux trois :

Retentit la sonnerie.

Autre question : un, deux, trois, et cœtera.

Réponse bonne à temps : un point.

Réponse tardive, erreur : zéro point.

Sans réponse ou refus : moins un point.


Le record - refus complet : moins cent points.

Normal : cinquante points au moins.

En dessous de trente : troisième catégorie.

De un à vingt-cinq : deuxième catégorie.

Zéro et moins : première catégorie.

La catégorie définit la maladie

Et la maladie détermine le traitement forcé.

On emmènera le condamné sans discussion.

Alors, on l’enfermera pour le soigner

Et on lui fera les injections.

S’il signe les papiers de collaboration,

Il pourra s’en tirer.

vendredi 3 juin 2022

RAMBLERS BLUES

 

RAMBLERS BLUES



Version française – RAMBLERS BLUES – Marco Valdo M.I. – 2022

Chanson italienne – Ramblers bluesModena City Ramblers – 2004


Album : « Viva la Vida, Muera la Muerte !"


 

 

 

 


 

HISTOIRE DE NOTRE CIVILISATION

Yerka – 2019




 

 

Dialogue maïeutique




Ce RAMBLERS BLUES est une chanson à la fois récente et fort ancienne, dit Marco Valdo M.I., à laquelle j’ai laissé son titre d’origine, même si j’avais en tête de l’intituler : La Nostalgie des Baladins.


Encore un de tes paradoxes, dit Lucien l’âne un peu perplexe, et comme toujours, comme aurait dit François Béranger dans ses Tranches de Vie :


« J’en suis encore à me demander
Après tant et tant d’années,
À quoi ça sert de vivre et tout,
À quoi ça sert en bref d’être né. »


Bref, j’en suis encore à me demander ce que peut cacher cette amphibologique affirmation.


Et tu fais bien, Lucien l’âne mon ami, car il y a de quoi satisfaire ta curiosité ou à défaut, l’exacerber. Donc, considère la date de publication – 2004 et celle d’à présent – 2022. Ça fait dix-huit ans.


Oui, dit Lucien l’âne, c’est court et c’est long et de nos jours, où la production commerciale tend à noyer l’univers entier de produits nouveaux afin de multiplier les ventes et les profits, avec somme conséquence inévitable et irrémédiable la mise au rebut de ce qui est passé, même récemment – la durée de vie d’une chanson est de quelques mois (sauf rarissime exception) dans le meilleur des cas : c’est ça une chanson récente. Au-delà, elle vieillit, elle s’obsolète, elle se désuète et finit (la plupart du temps) dans l’oubli commun, comme en une fosse commune. Seuls certains, parfois, s’en souviennent. Alors, une chanson d’il y a des années, c’est une relique, un vestige, une trace, un sédiment enfouis sous des couches et des couches d’autres chansons ignorées.


Et pour aggraver encore le paradoxe, reprend Marco Valdo M.I., j’ajouterai que c’est en plus une chanson d’un autre temps et une chanson contemporaine.


Comme c’est le cas pour bien des chansons, dit Lucien l’âne, et ce fait donne à ta réflexion une dimension générale et montre, a contrario du système, qu’une chanson n’est jamais morte.


Maintenant, Lucien l’âne mon ami, je pense que tout a été dit et que pour les détails et la dimension poétique, si on veut lui laisser tous ses charmes, il ne reste plus qu’à lire la chanson.


C’est ce que je vais faire, répond et conclut Lucien l’âne, et puis, nous tisserons le linceul de ce vieux monde perclus, obsolète, toujours recommencé comme la mer du Cimetière, désuet et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Il faudrait aiguiser sa vue

Pour comprendre quels sont nos amis ;

Il faudrait rester éveillés

Pour découvrir tous nos ennemis.


On aurait besoin de chaussures neuves

Pour fuir loin, pour partir

Et puis, suivre une trace sinueuse

Pour mieux se perdre, ne jamais revenir.


Il n’est pas besoin d’un photomaton

Pour voir notre évolution ;

Non, pas besoin, non !


Il faudrait s’arrêter à temps,

Ralentir, pas se presser,

On devrait juste écouter,

Changer de chaîne un moment.


On a besoin de repères

Pour explorer notre histoire,

Regarder en arrière et puis, comprendre

Qu’il y a besoin de plus de mémoire ;

Oui, c’est obligatoire.


Il faudrait faire des songes grandioses

Au-delà de l’ennui et des névroses,

Prendre soin, avoir de la patience.

Cela suppose

Qu’enfin, on dispose

De toute cette intelligence.


Il faudrait,

Oui, il faudrait,

Il faudrait un jeu de nouvelles cordes

Pour jouer toujours en désaccord ;

Il faudrait de nouvelles chansons encore,

Avec des mots pour rêver toujours plus fort.


mercredi 1 juin 2022

LE VOL ALPIN

 


LE VOL ALPIN


Version française – LE VOL ALPIN – Marco Valdo M.I. – 2022

d’après la traduction italienne de Riccardo Venturi

d’une chanson alémanique (bernoise – Bärndüüdsch) – Dr Alpeflug – Mani Matter – 1970
Paroles et musique : Hans Peter Matter (Mani Matter)
Album :
Berner Troubadours, 1971








« Deux amis, il y a une cinquantaine d’années et des poussières, partent faire un joli vol au-dessus des Alpes dans un petit avion de tourisme, peut-être loué ou peut-être possédé par l’un d’eux. Il faut imaginer leur émotion : voler à haute altitude au-dessus des sommets enneigés, au-dessus des silences éternels, là où les aigles se hasardent, au-dessus de l’immensité silencieuse qui invite à la réflexion et à l’introspection, immergé dans la beauté. Seulement, il y a un petit problème : la machine volante infernale a un moteur qui fait un chahut terrifiant, bien autre chose que le silence et l’immensité. À l’intérieur du petit avion, on a l’impression d’être au milieu d’un chantier routier avec les pelles et les marteaux-piqueurs ; aussi, lorsque le passager à l’arrière se rend compte avec terreur que le réservoir de carburant est presque à sec, il essaie de dire à celui qui est à l’avant, qui pilote et qui ne s’en est pas aperçu (un beau pilote de rien, pourrait-on dire). En vain. Dans le fracas du moteur, les deux hommes ne s’entendent pas et se renvoient des hurlements et des bruits indistincts, tandis que l’essence s’épuise et que l’affaire tourne à la catastrophe. Tel est le résumé de cette chanson glaçante de Hans Peter Matter, qui – comme d’habitude – fait rire et frémir la peau en même temps. Il s’agit, bien sûr, d’une chanson typiquement matterienne : la perte de vitesse (d’autant plus à bord d’un avion…), la suspension du temps, l’absurdité qui pousse à l’abîme. À tout cela s’ajoutent deux autres composantes : l’incompréhension qui règne en maître entre deux personnes très proches (mais empêchées par un élément perturbateur, en l’occurrence un moteur qui fait un boucan du diable) et l’imbécillité qui – comme toujours – sert parfaitement l’incommunicabilité la plus tragique.

Quelques mots sur la discographie qui, comme c’est toujours le cas avec Mani Matter, est plutôt complexe. Le premier enregistrement semble toutefois se trouver sur un album collectif de 1971 intitulé Berner Troubadours, une sorte d’anthologie des chansonniers bernois de l’époque (Jacob Sticklberger, Markus Traber, Fritz Widmer, Ruedi Krebs et, bien sûr, Mani Matter, qui est présent avec quatre chansons (dont Si hei dr Wilhälm Täll ufgfüertOn a joué Guillaume Tell). [RV, 30-5-2022].






Deux amis dans un avion de tourisme

S’en vont faire un vol au-dessus des Alpes,

Ils volent par-dessus les sommets,

Et planent au-dessus des glaciers.


Derrière, est assis le passager,

Devant, le pilote tient la direction ;

Le moteur de l’avion

Tonitruant fait tout vibrer.


Soudain, celui derrière, se met à hurler :

« Le carburant manque, il faut se poser ! »

« Quoi ? Tu dis ? », le pilote dit,

« Quoi ? Je n’ai rien compris ! »


Celui derrière crie : « Qu’as-tu dit ?

Pourquoi on n’atterrit pas maintenant ? »

« Parle plus fort ! », crie celui devant,

« Je n’entends pas un mot avec ce bruit ! »


« Je ne comprends pas ! » crie celui derrière,

« Pourquoi ne pas atterrir ? Tu es contre ? »

« Je ne comprends pas ! » crie celui devant,

« Tu dois parler plus fortement ! »


« Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ? », hurle l’autre,

« Le réservoir est vide, on n’ira pas loin ! » ;

« Putain, avec ce fracas de tonnerre »,

Crie celui devant, « Je n’entends rien ! »


Mais atterris donc, crie celui derrière,

« Mordieu, il n’y a plus rien d’autre à faire ! »

« Ne t’énerve pas », crie celui devant,

« Parle plus fort, par le Saint Sang ! »


« Putain », dit l’autre, « Si on n’atterrit pas,

On va s’écraser tout en bas ! »

« Je n’entends absolument rien », crie l’autre,

« Quand tu vas comprendre ? !? »


Dans le fracas du moteur, ainsi,

Le pilote n’a pas compris

Que bientôt, il n’aurait plus de carburant

Et qu’il devait atterrir rapidement.


Et, soudain, ce fut le silence,

Du fait qu’il n’y avait plus d’essence.

Quand maintenant enfin, ils ont compris,

Ils ne se sont plus rien dit.