vendredi 6 août 2021

LE CHANT DES DEUX BŒUFS

 


LE CHANT DES DEUX BŒUFS


Version française – LE CHANT DES DEUX BŒUFS – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson allemande – Das Lied von den zwei Ochsen – Manfred Greiffenhagen – 1944


Texte de Manfred Greiffenhagen (1896-1945), juif allemand, berlinois, auteur de cabaret.

Musique de Martin Roman (1913-1996), également juif allemand, pianiste de jazz.

Récemment (2007) réintroduit au grand public par le baryton-basse allemand Christian Gerhaher et la mezzo-soprano suédoise Anne Sofie von Otter dans le recueil intitulé « Terezín/Theresienstadt », publié en 2008 par Deutsche Grammophon.

Texte trouvé sur « Und Die Musik Spielt Dazu ! Kabarett in Theresienstadt », titre d’un concert organisé en 2009 à la synagogue de Vöhl, en Hesse.



 


 LES DEUX BŒUFS

Rosa Bonheur – 1849

 

 





Interné à Theresienstadt, Manfred Greiffenhagen a écrit de nombreux textes pour les pièces de théâtre et de musique mises en scène dans le camp-ghetto. Comme de nombreux artistes juifs internés là – parmi lesquels le célèbre acteur Kurt Gerron – il a été forcé par ses tortionnaires à apparaître dans le documentaire de propagande « Der Führer schenkt den Juden eine Stadt », que les nazis ont inventé pour faire croire à la Croix-Rouge que Theresienstadt était une colonie modèle pour la population juive, alors qu’il ne s’agissait que d’un camp de transit vers Auschwitz. Il suffit de dire que « Le Führer donne une ville aux Juifs » (dont le titre officiel est “Theresienstadt”, Un documentaire sur le territoire de peuplement juif.) a été produit en septembre 1944 et, à la fin du mois d’octobre, le ghetto avait déjà été liquidé. Le réalisateur Kurt Gerron et presque tous ceux qui ont joué dans le film ont été exécutés à Auschwitz et Dachau quelques semaines plus tard.


Martin Roman faisait partie d
e l’orchestre du violoniste Marek Weber. Dès 1932, les nazis ont empêché le groupe de se produire en public. Presque tous les membres fuient à l’étranger, à commencer par le leader (qui mourut à Chicago en 1964). Roman s’est enfui en Hollande, mais y a été capturé après l’occupation du pays. Emprisonné à Theresienstadt, lui aussi – comme Greiffenhagen, Gerron et bien d’autres – est contraint de participer à la farce de propagande « Le Führer donne une ville aux Juifs ».


Parmi ceux qui sont apparus dans le documentaire de propagande tourné à Theresienstadt, les seuls à avoir survécu sont Martin Roman lui-même et un autre musicien de jazz, le guitariste Heinz Jakob “Coco” Schumann.


Jusqu’à 50 000 Juifs étaient entassés à Theresienstadt en même temps. Pour chacun, seulement quelques mètres carrés. Environ 150 000 Juifs sont passés par Theresienstadt. Environ 90 000 d’entre eux ont ensuite été transférés dans des camps d’extermination, dont très peu sont revenus. 35 000 autres Juifs du camp/ghetto de Theresienstadt y sont morts de faim et de maladie. Environ 15 000 enfants ont également été emprisonnés à Theresienstadt : moins de 1 800 ont survécu. (voir camp de concentration de Theresienstadt)


Une chanson dans laquelle les deux bœufs qui traînaient chaque jour le chariot dans les rues étroites du camp/ghetto, souvent pour ramasser les corps des personnes mortes de faim ou de maladie, racontent la lutte quotidienne pour la survie des internés, dont le corps, mais souvent aussi le cœur et la dignité, étaient réduits à moins que des animaux…







Dialogue maïeutique


Voici une chanson, Lucien l’âne mon ami, où les bœufs sont des acteurs à part entière, des protagonistes et qui plus est, des philosophes avec lesquels à l’occasion, si elle s’était présentée, on aurait pu dialoguer.


Voilà, dit Lucien l’âne, qui st assez inhabituel et qui m’intéresse au plus haut point. Des bœufs philosophes ! J’avais entendu causer et même, j’avais vu des tortues philosophiques qui allaient toujours plus loin plus loin que le héros qui les poursuivait, mais des bœufs philosophes ? Et à quel propos, de quoi causent-ils ?


Eh bien, reprend Marco Valdo M.I., ils donnent leur avis sur les hommes qui les entourent, sur la ville où ils vivent et sur les événements qui s’y produisent. Ce ne sont évidemment pas n’importe quels bœufs et leur aventure est terrible et particulièrement angoissante, car ces deux bœufs, civilisés et citadins, officient au ramassage des morts dans la ville-camp de concentration-ghetto de Thérésine, dont nous avons déjà eu l’occasion de parler.


Oui, dit Lucien l’âne, Thérésine, je m’en souviens. Singulièrement des chansons d’Ilse Weber, dont tu avais, avec beaucoup de tendresse, composé les versions françaises, dont par exemple : ADIEU, MON AMI (Ade, Kamerad !) – LETTRE À MON ENFANT (Brief an mein Kind) – ALORS TOUT IRA BIEN (CHANT DES ÉMIGRANTS) (Denn alles wird gut (Emigrantenlied)‎ – MONOLOGUE DE LA VALISE (Ein Koffer spricht). Mais revenons à nos deux bœufs et à ce qu’ils disent.


Oui, Répond Marco Valdo M.I., il faut faire place à ce que disent les deux bœufs, car ils ont une vision particulière de Thérésine, une vision de l’intérieur, mais aussi en raison de leur rôle et de leur mobilité à l’intérieur du ghetto, une vision multipliée, qui leur donne un certain recul et une proximité. Ils voient de tout près comme des observateurs neutres, en quelque sorte, de passage. Ils regardent les hommes et leurs actes un peu comme peuvent le faire des ethnologues ou des anthropologues. Par ailleurs, ils connaissent le sujet, car ils ont le nez dessus depuis un certain temps et chaque jour, inlassablement. Voilà pour les bœufs, mais en réalité, on le sait, c’est Manfred Greiffenhagen, l’auteur de la chanson, comme les bœufs prisonnier lui aussi du camp, qui interpelle les gens du ghetto de Thérésine et leur renvoie un portrait d’eux-mêmes assez caustique. Cependant, je n’entrerai pas dans le détail de leur discours, car je veux laisser la chanson dire ce qu’elle entend dire.


Et tu as raison, Marco Valdo M.I. mon ami, car il faut laisser les bœufs philosopher et quant à nous, tissons le linceul de ce vieux monde ignare, inculte, barbare et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane





Vous vous approchez à nouveau, vacillantes masses,

Sans qu’on vous voie, aucun jour ne passe.

Quand dans les rues, mes bons vieux,

Vous tirez le chariot de vos pas précautionneux.

Je vois comme vous nous regardez, nous les hommes,

Notre mesquinerie, notre haine, nos disputes, comme

Je sais bien que vous nous méprisez, pourtant,

Heureux dans votre cœur d’être deux bœufs.

Vous restez calmes, rassasiés et contents

Quand les gens se disputent et se battent bêtement.

Vous êtes pour moi, vous les deux bœufs,

De Theresienstadt, les êtres les plus intelligents.


On sait chacun de nous les bruits,

Rien n’est trop stupide pour les gens d’ici,

Chacun raconte à l’autre l’histoire,

Bientôt, dans toute la ville, c’est notoire.

J’entends d’excellentes choses, ces jours-ci

Quand dans la caserne, je vous ai rencontrés,

Sur la question, j’ai demandé votre avis,

Vieux philosophes, vous m’avez dit :

« Vous humains voyez et entendez tout à demi.

Le bovin, lui a le sens du paradoxe, ce pourquoi

Le plus grand des bœufs n’y croit pas,

Et le plus petit veau rit de tout ça. »


L’homme doit manger, son estomac l’exige,

Mais l’alimentation est un problème ici,

Et quand il entend sonner l’heure de midi,

Même si le chemin de la cuisine n’est pas facile.

Irrésistiblement attiré par le ménage

Les gens le font souvent sans avantage,

Et, ils se mettent en rage très souvent

S’ils doivent attendre trop longtemps.

Vous êtes bien servi, en boîtes

Votre nourriture est servie franco maison,

Et dehors, nous les bœufs attendons des heures.

Qui de nous a la meilleure position ?


On entend les gens d’ici parler différemment,

En dialecte, mais aussi dans l’entendement.

Il est choquant de voir leurs oppositions,

Comme ils se divisent encore par nations,

Hollandais, Danois et Tchèques

Et Allemands de Berlin, de Vienne et de Prague

Et plus encore, ils ne s’épargnent pas.

Dans une ville qui se nomme un ghetto.

Il n’y a pas pourtant et surtout dans ce cas,

De différence entre les hommes et les bestiaux ;

Car des Juifs, et seulement des Juifs, nous sommes tous ;

Tout comme les bœufs sont tous des bœufs, tous !



mardi 3 août 2021

DERRIÈRE LA GRANDE GRILLE

 

DERRIÈRE LA GRANDE GRILLE


Version française – DERRIÈRE LA GRANDE GRILLE – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne (Lombardo mantovano) – Dietro il portone – Sine Frontera – 2013

 

 

LE TRIOMPHE DE LA MORT

Félix Nussbaum – Bruxelles – 1944


 

 

Il s’agit d’une ballade douce-amère à consonance irlandaise, l’histoire d’un déporté au camp de la mort d’Auschwitz ; « Et si c’est un homme, un parmi cent mille, je ne me souviens pas qui je suis, je ne me souviens pas de mon nom, dans le camp derrière la porte » et cite le tristement célèbre livre « Si c’est un homme » de Primo Levi au début du couplet, le reste des strophes sont chantées en dialecte mantouan. Un hommage à toutes les victimes de l’holocauste.


Dialogue maïeutique


Réglons tout de suite, Lucien l’âne mon ami, une petite question de mot, car elle apparaît dès le titre. Comme tu peux le voir, le titre en italien est « Dietro il portone », ce qui devrait se traduire par un titre comme « Derrière la grande porte » ou « Derrière le portail », mais comme tu peux le voir également, j’ai intitulé la version française « Derrière la grande grille » et ça, pour la simple raison que l’entrée du camp d’Auschwitz se ferme par une grille, une grande grille. C’est juste une question de précision, même si c’est vraiment un détail sans grande importance. Quoique !


Fort bien, dit Lucien Lane, mais qu’en est-il du reste de la chanson ?


C’est, répond Marco Valdo M.I., un écho au livre qu’un homme qui avait été – à 24 ans – interné au camp de Fossoli, où l’État italien de l’époque parquait les Juifs, puis déporté en février 1944 à Auschwitz, dont il sortit vivant un an plus tard fin janvier 1945. C’est donc un rescapé de ce camp de la mort qui raconte ce qu’il a vu et vécu dans son livre, maintenant célèbre, intitulé « Se questo è un uomo » (« Si c’est un homme »), publié à Turin en 1947, par la petite maison d’édition Francesco De Silva, fondée et dirigée par Franco Antonicelli. Maintenant, il me faut avouer que donner une version française de cette chanson de Sine Frontera juste après celle de Ist das alles schon wieder vergessen ? – TOUT ÇA EST-IL DÉJÀ À NOUVEAU OUBLIÉ ? n’est absolument pas un hasard. Car Primo Levi lui aussi s’est heurté et s’est attaqué au même mur indifférence et au même oubli volontaire ; toute sa vie, il luttera contre cette occultation.


Donc, dit Lucien l’âne, un tel écho est juste un devoir de mémoire et à mon sens, il n’est en rien superfétatoire, car dans le monde d’aujourd’hui, bien des gens voudraient faire disparaître jusqu’au souvenir de ces temps troubles et ils le font pour de très mauvaises raisons. Que dit la chanson elle-même ? Quel est cet écho ?


Oh, Lucien l’âne mon ami, comme le livre « Si c’est un homme », comme la parole de Primo Levi, la chanson est assez factuelle ; il en va de même pour l’écho. Elle tient en partie du style et par les images juxtaposées, successives, elle s’efforce de rendre compte, de faire surgir un portrait, une sensation, un reflet de cette réalité à jamais évanouie, c’est un bouquet de myosotis. Et puis, dernier commentaire, le but n’est pas d’entretenir la mémoire pour la mémoire, pas seulement de se souvenir, il est surtout question de rappeler comme tout ça était, comme tout ça a pu être, a pu exister et se gonfler au point de mettre en péril le sort de l’humanité, d’éteindre sa dignité et il est tout autant question de raviver la mémoire pour empêcher que pareille pandémie ne vienne à nouveau tenter de dominer les gens et les choses. Et le pire, c’est que le pire est encore possible, qu’on le voit souvent – trop souvent – rire ici ou là dans le monde et que nombreux sont ceux qui s’emploient à le faire à nouveau advenir.


La Guerre de Cent Mille Ans continue, d’où, conclut Lucien l’âne, l’utilité de rappeler notre devise : Ora e sempre Resistenza ! Et la chanson lapidaire de Piero Calamandrei : « Lo avrai camerata Kesselring », dont tu fis la version française sous le titre « Ode à Kesselring ». Dans le fond, c’est un peu de ce qui nous a amenés à dialoguer ici. Alors, tissons sans relâche le linceul de e vieux monde oublieux, amnésique, distrait, amoral et cacochyme.

Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Quand j’ai vu là au fond ce mur,

Les baraques et la clôture

Et dans les os et dans les mains,

Le froid mord comme un chien

Et les gens venaient de loin,

Parlaient une autre langue,

Parlaient doucement.

On nous a pris nos chaussures et nos valises,

Nos documents, notre or et notre argent.

Et la nuit au milieu de la boue,

La ronde avec les chiens tire à vue.

Il n’y a rien autour du camp,

Seule la neige tombe lentement

Et empilés comme des bêtes,

On meurt de faim, on a froid

Habillés de quelques nippes

Et d’un numéro sur le bras.


Et si c’est un homme, un entre cent mille,

Je ne me rappelle pas qui je suis, non,

Je ne me souviens pas de mon nom,

Dans le camp derrière la grande grille.


L’hiver est devenu l’été,

Presque deux ans ont désormais passé

Et le train toujours amène encore

Plein de gens qui ignorent

Et les prisonniers comme moi, qui

Arrivés ne sont jamais repartis

Et le vent continue à souffler,

Il amène la poussière au travers des clôtures.


Et si c’est un homme, un entre cent mille,

Je ne me rappelle pas qui je suis, non,

Je ne me souviens pas de mon nom,

Dans le camp derrière la grande grille.

lundi 2 août 2021

TOUT ÇA EST-IL DÉJÀ À NOUVEAU OUBLIÉ ?

 

TOUT ÇA EST-IL DÉJÀ À NOUVEAU OUBLIÉ ?


Version française – TOUT ÇA EST-IL DÉJÀ À NOUVEAU OUBLIÉ ? – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson allemande – Ist das alles schon wieder vergessen ? – Lin Jaldati – 1946



Poème de Walter Dehmel (1903-1960), poète allemand.

Dans son recueil posthume intitulé “Großstadtperipherie”, publié en 1963.

Musique de Siegfried Matthus (1934-), compositeur allemand

Interprété par Lin Jaldati, pseudonyme de Rebekka Rebling-Brilleslijper, dite Lientje (1912-1988), chanteuse néerlandaise naturalisée allemande, dans son album de 1966 intitulé simplement « Lin Jaldati singt ».




Lin Jaldati est née à Amsterdam en 1912 dans une famille juive. Pendant la deuxième guerre, elle et sa sœur Janny œuvrèrent dans la Résistance et cachèrent des Juifs. Durant l’été 1944, elles ont été arrêtées et déportées d’abord au camp de transit de Westerbork, puis à Auschwitz-Birkenau et enfin à Bergen-Belsen. Elles y ont rencontré Anne Frank et sa sœur Margot et ont été parmi les dernières personnes à les voir vues en vie. Sur Wikipedia – d’où je tire cette courte biographie de Jaldati – il est dit que c’est elle qui a enterré les sœurs Frank…

Après la guerre, Lin Jaldati est devenue une interprète de chansons yiddish et a vécu à Berlin-Est jusqu’à sa mort en 1988.


Bernart Bartleby




Et quels cercles les ont financés

George Grosz - circa 1930



Dialogue maïeutique

 

Tout ça est-il déjà à nouveau oublié ?, dit Lucien l’âne. Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire ? En voilà un titre. Qu’est-ce qu’on a encore une fois oublié ? Le monde est rempli de gens distraits, quand même ! À moins, évidemment, que ce soit de la distraction, mais une distraction qui serait comme le résultat d’un oubli volontaire ignoré, une omission distraite pour ne plus y penser, pour ne plus y revenir, mais aussi pour ne plus devoir en rendre compte, une sorte de nettoyage de façade ; ce qu’on appelle aussi parfois un refoulement, comme quand lors d’une nausée remontante, on ravale. Cet à nouveau m’intrigue assez aussi. J’aimerais bien que tu éclaircisses ce point avant d’aller plus loin.


Oh ben, Lucien l’âne mon ami, cet à nouveau tient à l’histoire, on verra à laquelle, mais la catastrophe s’était déjà produite une fois et elle avait été engloutie dans un oubli féroce. Quant à éclaircir le reste, c’était mon intention. Lors donc, le ça, pour rester dans le même registre que toi, est ce refoulé auquel tu fais allusion. Reste à préciser le contenu et à le situer. Commençons par la fin : pour la chanson, c’est simple, le lieu, c’est l’Allemagne d’après-guerre, d’après la deuxième guerre mondiale ; celle d’après 1945. Pour nous, à présent, ce ça a un champ plus vaste ; il est le lot de tous ceux qui ont quelque chose à se reprocher ; j’entends ici quelque chose de grave et d’énormément pesant à l’échelle sociétale. Par rapport à cette guerre à laquelle se réfère la chanson, mais par extension, à toutes les autres, à la fois civiles et militaires. Ceux qui le pratiquent croient faire œuvre de salubrité, en quoi ils se trompent. Donc, il s’agit du ça de tous ceux qui ont trempé leurs mains dans le cambouis nazi ou apparenté et qui s’efforcent de faire belle figure et de se refaire une réputation – immaculée. C’est évidemment impossible et finalement toujours, malsain, car dans le placard de leur histoire, les souvenirs pourrissent et l’odeur en est doucement délétère. Elle passe par tous les trous, elle se glisse par tous les interstices.


Ah, dit Lucien l’âne, je commence à comprendre ce dont il s’agit, mais poursuis.


En fait, reprend Marco Valdo M.I., comme la chanson est allemande et s’adresse aux Allemands – du moins à une partie d’entre eux, les oublieux, elle rappelle la longue déchéance qui a mené des populations censément civilisées à la plus industrielle des barbaries. Je le dis ainsi, car, à mon sens, il s’agit de ne pas sous-estimer cette dimension industrielle de l’aventure nazie ; elle inventait – c’était , bien sûr, dans l’air du temps – la société réduite à l’État considéré comme industrie.


Oui, dit Lucien l’âne, l’industrie est un moteur puissant et quand il s’emballe, il peut mener très loin et provoquer de terribles développements.


C’est à peu près ce qui s’est passé, dit Marco Valdo M.I. Ainsi, après s’être remise en route, dans la prolongation de ce mouvement, par une sorte d’auto-conviction et d’auto-alimentation de sa croissance (et de celle de ses bénéfices et de ses ambitions), l’industrie phagocytant ou infectant du virus industriel toute la société s’est lancée dans une course au développement – il fallait nourrir la bête. C’est là que l’hybris s’est emparé d’elle. Ce fut une démarche forcément totalitaire et qui conséquemment, écrasa tout ce qui se trouvait sur son passage, qui pouvait entraver sa course, qui pouvait nuire à sa réalisation. Toute civilité, toute moralité étaient à bannir et elle les bannit d’un ban méticuleux. Il y avait dans cette aventure un parfum d’auto-combustion qui la menait à sa perte. Le Reich de Mille Ans capota dans un tournant.


Marco Valdo M.I. mon ami, arrête là. Je vois fort bien de quoi il retourne ; c’est un épisode tellement typique de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches, les puissants, les ambitieux font aux pauvres afin d’assurer leur domination, leurs privilèges, leurs profits.


En effet, typique, Lucien l’âne mon ami, et même, caricatural, même si ce n’est pas le seul. On peut en découvrir d’autres de ces monstres à l’œuvre de nos jours, qui n’optent pas nécessairement pour la même couleur, ni pour le même type de tenue, ni pour la même doxa, certains invoquent un dieu, certains proclament une foi, mais tous sont aussi porteurs de nuages lourds que leurs prédécesseurs que dénonce la chanson. Et pour aggraver encore l’affaire, il y en a partout dans le monde.


Partout dans le monde, dit Lucien l’âne, et comme beaucoup font fond sur une identité nationale, il me plaît d’indiquer que le nationalisme, qui par parenthèse, peut être religieux autant que territorial, n’est – en fait – pas vraiment un produit national, ni une émanation propre à une nation – fût-elle religieuse, mais bien un procédé d’usage global, interchangeable ; le nationalisme est un comportement terriblement mondial, il n’institue aucune originalité, il est seulement la preuve de l’existence des bornes. Mais suffit, tissons le linceul de ce vieux monde national, reclus, renfermé, fermé, concurrentiel, compétitif et cacochyme.



Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Comme ils ont abattu sauvagement

Ceux qui pensaient différemment ;

Comme ils ont formé les associations brunes

Et quels cercles les ont financés ;

Comme ils s’exhibèrent avec médailles et insignes :

Tout ça est-il déjà à nouveau oublié ?


Tout ça est-il déjà à nouveau oublié ?

Comme à mort, ils ont chassé

Les Juifs et de sang, trempé la terre ;

Comme ils ont délibérément attisé la guerre.

Et sur le champ de bataille, conduit la jeunesse

À opprimer les autres peuples :

Tout ça est-il déjà à nouveau oublié ?


Tout ça est-il déjà à nouveau oublié ?

Comme ils n’ont écouté aucun cri

De détresse et détruit leur propre pays ?

Comme après ces millions de morts, ils appelèrent

Les femmes et les enfants à se battre ;

Comme pendant ce temps, ils se planquèrent :

Tout ça est-il déjà à nouveau oublié ?


Tout ça est-il déjà à nouveau oublié ?

Comme quand tout s’est effondré,

Ils se sont évanouis, sans honneur, lâchement,

Comme à nouveau, ils se pavanent maintenant

Et d’une voix forte, parlent ouvertement,

De leur innocence, cyniques et arrogants :

Tout ça est-il déjà à nouveau oublié ?


Tout ça est-il vraiment déjà à nouveau oublié ?

mercredi 28 juillet 2021

UNE CHANSON POUR MA FILLE

 

UNE CHANSON POUR MA FILLE

 

Version française – UNE CHANSON POUR MA FILLE – Marco Valdo M.I. – 2021

d’après la version anglaise
de la

Chanson polonaise – Piosenka dla córki – Maciej Pietrzyk – 1980




LA FILLE EN ROBE ROUGE

Józef Pankiewicz - 1897



« Piosenka dla córki » est une chanson écrite par Krzysztof Kasprzyk sur une musique de Maciej Pietrzyk pendant la grève du chantier naval de Gdansk en août 1980. C’était l’hymne non officiel du mouvement Solidarité naissant. M. Pietrzyk l’a interprété contre les objections de la censure officielle de l’État lors du Festival national de la chanson polonaise à Opole en 1981. Il l’a également chantée dans le film d’Andrzej Wajda « L’homme de fer ».




Je n’ai pas de temps pour toi maintenant.

Ta mère ne t’a pas vue depuis longtemps.

Attends, grandis encore un petit moment.

Nous te parlerons de ces événements.


De ces jours pleins d’espoir,

Pleins de querelles passionnées et de bavardages,

De nuits d’insomnie dans le noir.

Nos cœurs parlent du courage


De ces gens, qui ont senti

Qu’ils étaient seuls et qui

Ensemble se battent aujourd’hui

Et demain, pour toi aussi.


Alors, patiente et ne te désole pas,

Nous te tiendrons dans nos bras,

Dans notre maison, qui n’existait pas

Car le vrai bonheur n’y était pas.