dimanche 2 mai 2021

PETER NORMAN, LE TROISIÈME HOMME

PETER NORMAN, LE TROISIÈME HOMME


Version française – PETER NORMAN, LE TROISIÈME HOMME – Marco Valdo M.I. – 2021
Chanson italienne – Peter NormanWu Ming Contingent – 2014






Peter George Norman (Melbourne, 15 juin 1942 – Williamstown, 3 octobre 2006) était un athlète australien, spécialisé dans la vitesse, qui a remporté la médaille d’argent du 200 mètres plat aux Jeux olympiques de Mexico en 1968. Pour l’histoire de Peter Norman, voir M. John Carlos et aussi, Peter Norman (Alberto Cantone).


L’homme blanc sur cette photocopie


Par Riccardo Gazzaniga, écrivain. (Quelque chose à gauche dans Mot d’Auteur, Histoire le 3 septembre 2015 – tiré de L’uomo bianco in quella foto – Pubblicato da Qualcosa di Sinistra in Parola d’Autore, Storia 3 settembre 2015)





Les photographies trompent parfois. Prenez cette image, par exemple. Elle raconte le geste de rébellion de Tommie Smith et John Carlos le jour de la cérémonie de remise des prix du 200 mètres aux Jeux olympiques de Mexico, et elle m’a trompé plusieurs fois.
Je l’ai toujours regardé en me concentrant sur les deux hommes noirs aux pieds nus, la tête baissée et le poing ganté de noir vers le ciel, tandis que retentit l’hymne américain. Un geste symbolique très fort, pour revendiquer la protection des droits des Afro-Américains dans une année de tragédies telles que la mort de Martin Luther King et de Bob Kennedy.

Il s’agit d’une photo du geste historique de deux hommes noirs. C’est pourquoi je n’ai jamais regardé de trop près cet homme, blanc comme moi, qui se tenait immobile sur la deuxième marche.

Je le considérais comme une présence occasionnelle, un figurant, une sorte d’intrus. En fait, j’ai même cru que ce type – ce devait être un Anglais faisant la grimace – représentait, dans son immobilité glaciale, la volonté de résister au changement que Smith et Carlos appelaient de leur cri silencieux.

Au contraire, je m’étais trompé.

Grâce à un vieil article de Gianni Mura, j’ai découvert aujourd’hui la vérité : l’homme blanc sur la photo est, peut-être, le plus grand héros à émerger de cette nuit de 1968.

Il s’appelait Peter Norman, était australien et arriva en finale du 200 mètres après avoir couru un fantastique 20.22 en demi-finale. Seuls les deux Américains Tommie « The Jet » Smith et John Carlos avaient fait mieux : 20.14 pour le premier et 20.12 pour le second.

La victoire se jouera entre eux deux, Norman était un inconnu qui se débrouillait bien. John Carlos, des années plus tard, a dit qu’il se demandait d’où venait ce petit homme blanc. Un homme d’un mètre septante-huit qui courait aussi vite que lui et Smith, qui dépassaient tous deux plus le mètre nonante.

La finale arriva et l’outsider Peter Norman fait la course de sa vie, s’améliorant encore. Il termine en 20.06, sa meilleure performance de toujours et un record australien aujourd’hui encore invaincu, à 47 ans de distance.

Mais ce record ne suffit pas, car Tommie Smith était vraiment « The Jet » et répond avec le record du monde. Il abattit le mur des vingt secondes, premier homme de l’histoire, terminant en 19.82 et remportant l’or.

John Carlos est arrivé troisième d’un souffle, derrière la surprise Norman, le seul homme blanc parmi les champions noirs. Ce fut une belle course. Pourtant, cette course ne sera jamais rappelée autant que de sa remise de prix.

Il ne fallut pas longtemps après la fin de la course pour qu’on comprenne que quelque chose de fort, d’inédit, allait se produire au moment de monter sur le podium. Smith et Carlos avaient décidé de porter face au monde entier leur combat pour les droits de l’homme et la nouvelle circulait parmi les athlètes. Norman était un blanc et venait d’Australie, un pays qui avait des lois d’apartheid presque aussi dures que celles de l’Afrique du Sud. En Australie aussi, il y avait des tensions et des manifestations de rue à la suite des restrictions pesantes imposées à l’immigration non blanche et des lois discriminatoires à l’encontre des Aborigènes, parmi lesquelles les horribles adoptions forcées d’enfants autochtones dans des familles blanches.

Les deux Américains demandèrent à Norman s’il croyait aux droits humains. Norman répondit que oui. Ils lui demandèrent s’il croyait en Dieu et lui, qui avait un passé dans l’Armée du Salut, répondit encore oui. « Nous savions que nous allions faire quelque chose qui dépassait de loin toute compétition sportive et il a dit 'Je serai avec vous'", se souvient John Carlos, « Je m’attendais à voir de la peur dans les yeux de Norman, au contraire j’y vis de l’amour ». Smith et Carlos avaient décidé de monter sur le podium en portant un emblème du Projet olympique pour les droits humains, un mouvement d’athlètes solidaires des batailles pour l’égalité. Ils allaient aller chercher leurs médailles pieds nus, pour représenter la pauvreté des hommes noirs. Et ils porteraient les fameux gants de cuir noir, symbole des luttes des Panthères noires.

Mais avant de monter sur le podium, ils ont réalisé qu’ils n’avaient qu’une seule paire de gants noirs. « Prenez-en un chacun », a suggéré le coureur blanc, et ils ont suivi son conseil. Mais ensuite Norman a fait quelque chose d’autre. « Je crois en ce que vous croyez. Vous en avez un pour moi aussi ? » demanda-t-il en montrant l’emblème du Human Rights Project sur la poitrine des deux autres. « Ainsi je peux montrer ma solidarité avec votre cause. » Smith a admis qu’il était resté stupéfait et avait pensé : « Que veut cet Australien blanc ? Il a gagné sa médaille d’argent, qu’il la prenne et basta ! ».

Il lui répondit non, notamment parce qu’il ne voulait pas se priver de son blason. Mais avec eux se trouvait un rameur américain blanc, Paul Hoffman, un militant du Projet olympique pour les droits de l’homme. Il avait tout entendu et pensait que « si un Australien blanc voulait un de ces badges, par Dieu, il devait l’avoir ! ». Hoffman n’a pas hésité : « Je lui ai donné le seul que j’avais : le mien. »

Les trois sortirent sur le terrain et montèrent sur le podium : le reste est passé à l’histoire, avec la puissance de cette photo.

« Je n’ai pas vu ce qui se passait derrière moi », raconta Norman, « mais j’ai su que tout se passait comme ils l’avaient prévu lorsqu’une voix dans la foule commença à chanter l’hymne américain, puis elle s’arrêta. Le stade devint silencieux. Le chef de la délégation américaine jura que ses athlètes paieraient toute leur vie entière qui n’avait rien à voir avec le sport. Immédiatement, Smith et Carlos furent exclus de l’équipe américaine et chassés du village olympique, tandis que le rameur Hoffman était lui accusé de conspiration. Rentrés chez eux, les deux coureurs ont subi de très lourdes répercussions et des menaces de mort.

Mais le temps, à la fin, leur a donné raison et ils sont devenus des paladins de la lutte pour les droits humains. Ils ont été réhabilités, en collaboration avec l’équipe d’athlétisme américaine, et une statue leur a été érigée à l’université de San José. Dans cette statue, il n’y a pas Peter Norman. Cette place vide ressemble à l’épitaphe d’un héros que personne n’a jamais remarqué. Un athlète oublié, même, effacé, et avant tout par son pays, l’Australie.

Quatre ans plus tard Mexico 1968, à l’occasion des Olympiades de Munich, Norman ne fut pas appelé dans l’équipe australienne de coureurs, bien qu’il ait couru 13 fois sous le temps de qualification des 200 mètres et 5 fois sous celui des 100 mètres. En raison de cette déception, il abandonna l’athlétisme de compétition, continuant à courir en amateur.

Chez lui, dans l’Australie blanche qui voulait résister au changement, il fut traité comme un paria, sa famille discréditée, le travail presque impossible à trouver. Il devient professeur de gymnastique, poursuit ses luttes en tant que syndicaliste et travaille occasionnellement dans une boucherie. Une blessure lui a causé une grave gangrène et il a souffert de dépression et d’alcoolisme.

Comme l’a dit John Carlos : « Si nous deux, nous nous sommes fait botter le cul à tour de rôle, Peter affronta un pays entier et souffrit seul ».

Pendant des années, Norman eut une seule chance de se sauver : il fut invité à condamner les actions de ses collègues Tommie Smith et John Carlos, en échange du pardon du système qui l’avait ostracisé. Un pardon qui lui aurait permis de trouver un emploi stable au sein du Comité olympique australien et de participer à l’organisation des Jeux olympiques de Sydney 2000.

Mais il ne faiblit pas et ne condamna jamais le choix des deux Américains.

Il était le plus grand sprinter australien jamais vu et le détenteur du record du 200 m, et pourtant, il n’eut même pas une invitation aux Olympiades de Sydney. C’est le Comité olympique américain, une fois connue la nouvelle, qui lui demanda de se joindre son groupe et l’a invité à la fête d’anniversaire du champion Michael Johnson pour qui Peter Norman était un modèle et un héros.

Norman est mort subitement d’une crise cardiaque en 2006, sans que son pays l’ait jamais réhabilité.

Lors des funérailles, Tommie Smith et John Carlos, les amis de Norman depuis ce lointain 1968, portèrent son cercueil sur leurs épaules, le saluant comme un héros. « Peter a été un soldat solitaire. Il a consciemment choisi d’être un agneau sacrificiel au nom des droits humains. Il n’y a personne plus que lui que l’Australie devrait honorer, reconnaître et apprécier », a déclaré John Carlos.

« Il a payé le prix de son choix », a expliqué Tommie Smith, « Ce ne fut pas simplement un geste pour nous aider nous deux, ce fut SON combat. C’était un homme blanc, un Australien blanc entre deux hommes de couleur, debout au moment de la victoire, tous au nom de la même chose. »

Seulement en 2012, le Parlement australien a adopté une déclaration tardive présentant des excuses à Peter Norman et le réhabiliter dans l’histoire avec ces mots :

« Ce Parlement reconnaît le résultat athlétique extraordinaire de Peter Norman, qui remporta la médaille d’argent du 200 mètres à Mexico, en un temps de 20.06, encore valable aujourd’hui record australien. Il reconnaît le courage de Peter Norman d’avoir endossé le symbole de l’Olympic Human Rights Project sur le podium en solidarité avec Tommie Smith et John Carlos, qui ont fait le salut du « black power ». Il s’excuse tardivement vis-à-vis de Peter Norman pour l’erreur commise en ne l’envoyant pas aux Olympiades de Munich en 1972, alors qu’il s’était qualifié à plusieurs reprises, et il reconnaît le rôle très puissant que Peter Norman a joué dans la poursuite de l’égalité raciale. »

Mais, peut-être, les mots qui rappellent le mieux Peter Norman sont ceux, simples mais définitifs, avec lesquels il a expliqué les raisons de ses actions, à l’occasion du film documentaire tourné par son petit-fils Matt. « Je ne voyais pas pourquoi un homme noir ne pouvait pas boire la même eau à la fontaine, prendre le même bus ou aller à la même école qu’un homme blanc. C’était une injustice sociale à laquelle je ne pouvais rien faire de là où j’étais, mais certainement je la détestais. Il a été dit que le fait de partager mon argent avec tout ce qui s’est passé ce soir-là lors de la remise des prix a éclipsé ma performance. Au lieu de cela, c’est le contraire. Je dois avouer que j’étais plutôt fier d’en faire partie. »






Dans ce monde album, il y avait les photos

Que nous pensions bien connaître :

La première empreinte de l’homme sur la lune,,

Le char sous Arbeit Macht Frei,

Les cheveux d’Ernesto Che Guevara,

La fuite nue d’une petite fille devant le napalm,

Les poings olympiques de Mexico.


Mais il y a une vie au-delà du cadre

Et une voix qui est silencieuse hors écran.


Olympiades, octobre 68.

Le podium du deux cents mètres

Tommie Smith est celui qui est au centre.

John Carlos est le bronze,

Tête basse, poing en l’air,

La bannière étoilée flotte…


L
e troisième intrus s’appelle Peter Norman,

Un Australien blanc, les bras le long du corps :

Pose raide, on dirait contre son gré

Emblème, icône, antonomase,

Qui n’en a rien à faire et qui voudrait couler,

Qui n’en a rien à faire et est forcé à jouer.


Mais il y a une vie, au-delà du cadre

Et une voix qui se tait hors écran.


Agrandissez votre
vision

Glissez sur la salopette hors saison

Au-dessus du kangourou australien.

Peter porte un macaron rond

Le même que Tommie et John

Portent par-dessus le badge

Projet olympique pour les droits humains.

Un mouvement d’athlètes américains

Pour rendre son titre à Mohamed Ali.

Pour exiger plus d’entraîneurs noirs

Pour exclure les nations de l’apartheid

Pour chasser le patron nazi du comité olympique.


Mais ils vous parlent d’un
geste isolé

Et leur voix se tait hors du terrain.


Quatre ans plus tard, Munich 72,

L’Australie n’envoie pas de coureurs ;

Le seul à s’être qualifié

Est Peter Norman, mais ils le retiennent au pays.

Il n’a même pas été invité à Sydney 2000.

Mais son temps d’octobre 1968

Est toujours le record national.


Dans le monde
album, nous gardons ces photos

Que nous pensions connaître si bien

De nombreuses vies en images, mais

Pour nous, il n’y a pas de tableau complet,

Il n’y a que les pièces d’une mosaïque

Et la voix qui se tait hors écran :


Peter Norman, Peter Norman,

Peter Norman…





samedi 1 mai 2021

PETER NORMAN

 

PETER NORMAN


Version française – PETER NORMAN – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – Peter NormanAlberto Cantone – 2018




Je savais juste que juste, ce n’était pas.

Alors, quand ils ont levé leur bras.

Seul blanc parmi les trois,

J’ai retenu mes bras.





Jeux olympiques de Mexico, 1968. Finale de la course de 200 mètres. Cette photo en noir et blanc de deux athlètes sur le podium, pieds nus et le poing levé vers le ciel, Tommie Smith et John Carlos, revendiquant la dignité et les droits du peuple afro-américain après la « course de leur vie », reste certainement une icône du 20e siècle.

Mais il y a un troisième homme, souvent oublié, sur cette photo : le deuxième dauphin, un Australien à la peau blanche, Peter Norman. Il assiste à la cérémonie de remise des prix avec un air qui semble perdu, au point de percevoir parfois dans cette expression une dissociation ou du moins un détachement de cet événement historique, d’une histoire qui n’est pas la sienne. Mais Peter Norman est probablement le véritable héros tragique de cette soirée, destiné à payer le prix le plus élevé. Dans un geste d’amour, ou de simple humanité, il décide de se joindre symboliquement à cette manifestation. Il demande à ses deux coéquipiers noirs, qui lui demandent s’il est sensible aux droits civiques, s’il peut lui aussi avoir un autocollant comme le leur, emblème des « athlètes contre le racisme », et le porte en silence sur le podium qui deviendra sa croix. Bien qu’il ait lui aussi couru la « course de sa vie », une médaille d’argent et un record australien toujours invaincu, Peter Norman a trouvé la méfiance et un ostracisme ouvert à son retour chez lui. Il ne participera plus jamais à une course officielle. Il ne sera pas appelé pour les Jeux olympiques suivants, en 1972, bien que ses temps soient encore excellents. Abandonné et en disgrâce, il est mort assez précocement. Ses deux coéquipiers Tommie Smith et John Carlos, dont l’image avait entre-temps fait le tour du monde, purent seulement porter son cercueil sur leurs épaules, visiblement émus.


Peter Norman, vu par son neveu.


Peter Norman ? C’était un héros. On lui a fait une statue. Cinquante ans plus tard. Trop tard, il était mort.

« Finalement, tout ce qu’ils font aujourd’hui ne rachètera jamais totalement ce qu’ils auraient dû faire hier, quand il était encore en vie », disait Matt Norman, le neveu de Peter. « Juste après la course, Tommie et John se sont précipités dans les couloirs du stade pour préparer leur geste, en attendant la cérémonie. Mais très vite, Tommie s’est rendu compte qu’il avait oublié sa paire de gants. Ils se sont mis à paniquer, à se demander s’ils pouvaient toujours le faire. C’est là que Peter s’est permis d’intervenir : il leur a proposé de partager la même paire de gants, celle amenée par John. Que l’un prenne le côté gauche, et l’autre le côté droit. » Voilà pourquoi les deux hommes n’ont qu’un poing ganté. Mais le soutien de Peter Norman ne s’arrête pas là : « Peter a tout de suite compris ce qui se jouait. Il savait déjà que sa course, que sa médaille d’argent, que le sport était secondaire. Et il a rapidement compris la portée du geste de Tommie et de John. Il savait qu’il participait à un moment d’histoire, et, c’est ce dont il a été le plus fier jusqu’à la fin de sa vie. »

Sa solidarité pour le mouvement civique des Noirs américains lui a valu des menaces de mort, mais surtout, son écartement, son effacement par les milieux sportifs de son propre pays, l’Australie. Ça l’a détruit et il a plongé dans une dépression sévère, puis dans l’alcoolisme. Il a divorcé, s’est éloigné de ses enfants, a développé une addiction aux anti-douleurs. Sa vie est devenue infernale jusqu’à sa mort d’une crise cardiaque en 2006. Il avait 64 ans.





Je savais que ce n’était pas le vent

Qui me défiait ce soir-

Quand Tommie me passa

Comme une fusée en riant


Je savais que ce n’était pas le vent

Mais un cyclone ce soir-là,

Ces poings serrés s’élevant

Au-dessus du podium, tout droit.


Je savais que ce n’était pas le moment,

Mais peut-être cet été

Était un nouveau temps,

Un temps de liberté.


Je savais que ce n’était pas le moment,

Mais l’amour ou le goût du bien ;

Alors, j’ai épousé leur engagement

Comme si c’était le mien.


Un badge sur mon cœur, très voyant

Et mon regard absent,

Ce cliché toujours présent

De trois hommes en noir et blanc.


J’y suis moi aussi, presque un intrus,

Comme une note marginale

Dans une histoire générale,

Comme un détail indu.


Je savais que ce n’était pas le moment,

Mais que jamais il ne reviendrait,

L’histoire déjà à demain s’en allait,

Alors, moi, je décidais.


Je savais que ce n’était pas un temps

Qu’on pouvait mettre en pause,

Alors, j’ai épousé leur cause

Par instinct et par amour, consciemment.


Je savais peu de leur histoire

À ces gars à la peau noire

Massacrés par la police.

Au fond, ce n’était pas ma cause.


Je savais juste que juste, ce n’était pas.

Alors, quand ils ont levé leur bras.

Seul blanc parmi les trois,

J’ai retenu mes bras.


Je savais que ce n’était pas mon moment,

Ni ma course, ni le bon temps.

Tommie l’a emporté.

Moi, je n’ai plus jamais pu participer.


Je savais que je n’avais pas le temps,

Le temps fuit à chaque instant.

J’y gagnai ma médaille

Et ma vie qui déraille.


Je savais que ce n’était pas le vent

Qui me défiait ce soir-là,

Quand Tommie me passa

Comme une fusée en riant.


Je savais que ce n’était pas le vent

Ce soir-, mais la colère,

Quand le ciel se fit noir entièrement,

Comme une Panthère.

jeudi 29 avril 2021

LE RÉALISATEUR ET LE MÉDIAN

 


LE RÉALISATEUR ET LE MÉDIAN

 

Version française – LE RÉALISATEUR ET LE MÉDIAN – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – Il regista ed il medianoAlberto Cantone – 2018



CADAVRE

Félix Vallotton – 1910



Luciano Re Cecconi est un joueur de fouteballe italien, en 1948 à Nerviano et décédé en janvier 1977 à Rome ; il tenait la place de médian. Le 18 janvier 1977, il voulut faire une farce à un ami bijoutier à Rome et mima un braquage ; la blague tourna mal et il fut abattu à bout portant d’une balle dans la poitrine.

Pier Paolo Pasolini est un écrivain, poète, journaliste, scénariste et réalisateur italien, né en 1922 à Bologne, et fut assassiné dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, sur la plage d’Ostie, près de Rome. Ces deux assassinats ne sont aujourd’hui pas élucidés et sans doute, ne le seront-ils jamais.



Dialogue maïeutique


L’autre jour, Lucien l’âne mon ami, on avait promis que je ferais une version française (comprendre : une version en langue française. Française est ma langue maternelle et même paternelle, mais telle n’est pas notre nationalité ; nous pensons et nous écrivons en français sans frontière) d’une chanson en langue italienne d’Alberto Cantone. Eh bien, nous y voilà.


Tu veux sans doute me dire, Marco Valdo M.I. mon ami, que cette version française est terminée. C’est fort bien, mais quelle est donc cette chanson ?


Elle s’intitule assez énigmatiquement, répond Marco Valdo M.I., « Il regista ed il mediano » ; ce qui en français suggère une aussi impénétrable énigme : « Le réalisateur et le médian ».


Oui, en effet, dit Lucien l’âne. Ça laisse perplexe, mais on peut décrypter ces deux mots et les replacer dans leur contexte : le premier – le réalisateur – est un professionnel du cinéma et d’autres médias et le second – le médian – à ne pas confondre avec le média ou le médium – est un joueur de fouteballe, appelé aussi le milieu de terrain – sous-entendu, le joueur qui, quand on considère la disposition théorique de l’équipe à l’arrêt, occupe stratégiquement la place au milieu de la partie de terrain de son équipe ; on l’appelle aussi, si j’ai bien saisi la subtilité, l’arrière-centre ou le centre arrière.


C’est exactement de ces gens-là : du réalisateur et du fouteballiste, reprend Marco Valdo M.I., que parle la chanson. Pas des gens de ces professions-là en général, mais d’un réalisateur et d’un médian particuliers. En l’occurrence, ce ne sont pas des inconnus puisqu’il s’agit dans le cas du réalisateur de Pier Paolo Pasolini et dans celui du médian, de Luciano Re Cecconi. Cependant, ils ne sont pas là « ès qualités ».


Soit, dit Lucien l’âne, mais alors pourquoi ?


Eh bien, figure-toi Lucien l’âne mon ami, qu’ils sont là en raison de leur façon de mourir, d’être passés de l’état d’être vivant à celui de cadavre. On ne saurait dire les choses plus précisément et plus justement.


Oh, dit Lucien l’âne, ça m’a l’air fort trivial, fort plat, fort terre à terre et d’une certain manière, assez irrespectueux.


C’est effectivement le cas, dit Marco Valdo M.I. : ils ont été assassinés et il est évident qu’un assassinat (a fortiori plusieurs) est un acte trivial, plat, terre à terre et assez irrespectueux. Cela dit, la chanson va plus avant dans sa réflexion et dépasse cette obscénité de fait divers. Elle bâtit sur cette coïncidence de destins une fable moderne, un apologue contemporain, une sorte de conte moral, une manière de tombeau comme il était d’usage d’en faire naguère ainsi que le fit Maurice Ravel à la mémoire de ses amis morts au front de la Grande Guerre, celle qui était la préférée de Georges Brassens et qu’il chanta avec sa chanson « La Guerre de 14-18 », dont il fit un très fin commentaire dans une entrevue à la télévision française en 1978 – voir à ce sujet le document de l’INA : https://www.ina.fr/video/I04076281. Ravel l’entendait de la même oreille, donc, dans Le Tombeau de Couperin, où chaque partie est dédiée à un de ces malheureux amis du compositeur.

Le Prélude est dédié à Jacques Charlot, qui avait transcrit pour le piano des œuvres de Ravel. La Fugue est dédiée quant à Jean Cruppi, alors que la Forlane et le Rigaudon sont dédiés respectivement au lieutenant Gabriel Deluc, et à Pierre et Pascal Gaudin, deux frères tués le même jour. Le Menuet est à la mémoire de Jean Dreyfus ; la Toccata finale à Joseph de Marliave.


Oui, j’entends fort bien de quoi il est question, dit Lucien l’âne. Mes oreilles d’âne en ont gardé un souvenir agréablement ému. Pourtant, c’est quand même bizarre, oui, bizarre ou étrange, je ne sais, ce genre – musical ou littéraire – du tombeau et cette déclinaison pour ainsi dire contemporaine. Mais je t’en prie continue.


Donc, quelques mots, dit Marco Valdo M.I., à propos de cette tombe un peu particulière, destinée à deux cadavres, qui, s’agissant d’un réalisateur de cinéma et d’un joueur de fouteballe, fait un montage de leurs existences et de leurs fins croisées. Ce qui est, à l’évidence, une technique de réalisation et un reportage artistique. J’arrête ici et je renvoie pour tout le reste à la chanson elle-même, qui donne en effet à méditer.

Par ailleurs, pour la méditation poétique, regarde les premières strophes et compare-les à ces deux premières strophes d’« Il pleure en mon cœur » de Paul Verlaine, un petit poème d’il y a cent cinquante ans :


« Il pleure dans mon cœur

Comme il pleut sur la ville ;

Quelle est cette langueur

Qui pénètre mon cœur ?


Ô bruit doux de la pluie

Par terre et sur les toits !

Pour un cœur qui s’ennuie,

Ô le chant de la pluie ! »


Méditons, méditons alors, dit Lucien l’âne. Il convient de laisser place à la réflexion, mais en cela, on demande beaucoup à des gens peu habitués à méditer, car la chanson est rarement interprétée comme source de méditation. Quant à nous, reprenons notre route (de la soie) et tissons le linceul de ce vieux monde plein de vanités, de cadavres, de tombeaux et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.





Le matin, il
pleuvait un peu à Rome

Depuis la première aube déjà.

Il faisait un froid étrange, comme il n’en fait pas à Rome ;

Mais l’hiver, là, c’est comme ça.


Il pleuvait sur la chaise du réalisateur,

Il pleuvait sur le banc de l’entraîneur.

Aucun ne savait qu’il se trouvait

Face à son dernier arrêt.


Comme du reste on ne sait

Ou on ne peut saisir

Qu’au troisième coup de sifflet,

Est advenue l’heure de finir.


Puis, les ans et la moviola

Nous diront si cette fois-là,

Ce fut un but stupide ou un assassinat

À les éliminer du championnat.


Ou tuer tous deux en ces ans,

Menteurs et meurtriers,

Ans de bordel et de jeunes gens

De Pasolini tant prisés.


Voici le dernier passage,

L’ultime accrochage

Au milieu du terrain,

On rate le destin.


Et le fout, le fout n’est pas la vie :

Le fout est une passion

Et La Religion

De notre époque impie.


Au fout, on ne gagne ni ne perd.

Pas de bombardiers, pas d’arrières

On joue, Pa’, tu le sais certainement,

Pour rester un enfant.


La vie est une autre chose, la vie.

La vie emmène au loin

Une avenue, un centre et puis, ce rien

Qu’est la périphérie.


Et tout seul s’en va le néant

Hors de la mémoire

Sans un réalisateur un peu médian

Racontant une autre histoire.


Cependant, à la prochaine partie,

Ils seront tous deux absents.

L’équipe sera démunie

De ces deux éléments.


Et on ne peut plus les acheter

Au marché des transferts de janvier,

Votre génération devra jouer son temps,

Sans le réalisateur et sans le médian.