dimanche 21 mars 2021

La Guerre bien tempérée

 

La Guerre bien tempérée


Chanson française – La Guerre bien tempérée – Marco Valdo M.I. – 2021




LA GUERRE

Henri Rousseau – 1893

 

 

Dialogue maïeutique

 


Lucien l’âne mon ami, je te convie à un jeu auquel, cette chanson écrite, je me suis surpris à jouer moi-même.


Un jeu ?, Marco Valdo M.I. ; un jeu ?, mais à quel genre de jeu, tu veux jouer à partir de cette chanson ?


Eh bien, répond Marco Valdo M.I., il s’agit du jeu des réminiscences. Il est né ce jeu de ce que – me relisant – j’avais soudain des remembrances. Je dois avouer que ce sont des sensations qui m’arrivent souvent, comme des tourbillons dans un lieu venteux. Et ce jeu, on peut le jouer avec les mots, les textes, mais aussi, avec des musiques, des peintures et que sais-je encore… Un jeu qui consiste – en gros – à repérer des similarités, des origines, des choses comme ça.


Soit, dit Lucien l’âne, commençons par le titre. Quel est-il ?


Le titre, Lucien l’âne mon ami, fait déjà référence à un autre titre, à toute une œuvre si je ne me trompe pas. C’est « La Guerre bien tempérée ».

J’imagine, dit Lucien l’âne, que l’œuvre en question doit être le clavecin bien tempéré de ce vieil athée de Jean Sébastien Bach.


Ma foi, dit Marco Valdo M.I., tu as touché juste. Passons maintenant aux premiers vers qui sont :

« La guerre, celle de l’an de Quarante,

Avait beaucoup détruit ».

Qu’en penses-tu ?


Moi, Marco Valdo M.I. mon ami, ils m’évoquent plutôt La Guerre de Quatorze – Dix-huit ; enfin, je veux parler de la chanson de Georges Brassens :


« Bien sûr, celle de l’An quarante
Ne m’a pas tout à fait déçu ;
Elle fut longue et massacrante
Et je ne crache pas dessus… »


Pile poil, dit Marco Valdo M.I. ; j’avais la même sensation de déjà entendu. Plus subtile, car presque imperceptible, à première vue ; mais à première audition, la sensation est plus nette pour ceci :

« Entre la Russie et l’Amérique,

Sur les tas de tas de morts »

et je ne t’en voudrai pas si tu donnes ta langue au chat.

Oh, dit Lucien l’âne en riant, vu qu’il s’agit de guerre et connaissant ton répertoire mental, je dirais que ce qui me semble s’en rapprocher, c’est un vers d’Aragon, qu’on trouve dans Est-ce ainsi que les Hommes vivent ? :


« Entre la Sarre et les casernes
Comme les fleurs de la luzerne »


Là, c’est fortiche, Lucien l’âne mon ami, c’était aussi mon impression. Maintenant, Hiroshima, Nagasaki ? Qu’est-ce que ça te dit, quelle chanson te vient à l’esprit ?


Dit comme ça, répond Lucien l’âne, là, c’est très facile, c’est sûrement la chanson de Sttellla – Nagasaki ne profite jamais ; un titre qui était déjà une réminiscence du proverbe, dont rebat les oreilles aux enfants : « Bien mal acquis ne profite jamais ». Et comme disait le cousin Michel, celui qui au temps chaud, avait le cul au frigo et la tête au bistro, qui n’en manquait pas une et qui n’avait qu’un seul rein (comme l’Allemagne) : « Un foie, un rein ; deux raisons de boire une Stella ! ».


Bien, bien, interroge Marco Valdo M.I., « La Guerre, la Guerre, la Guerre,

Toujours recommencée », à qui, à quoi te fait-elle penser ?


Marco Valdo M.I. mon ami, tu ne m’auras pas encore cette fois. Pour moi, il s’agit de Brassens, Valéry et du Cimetière marin où on trouve « La mer, la mer, toujours recommencée ». Évidemment, comme au billard, il y a des réminiscences indirectes ; c’est le cas ici où il faut aller chercher dans la « Supplique pour être enterré à la plage de Sète », le « Déférence gardée envers Paul Valéry ».


J’admets volontiers que c’est un peu compliqué, dit Marco Valdo M.I. ; pour la suivante, c’est plus facile. Voici :

« S’en va clopin-clopant,

Tuant les vieux et les enfants

Et nul ne sait sûrement si elle

N’est pas vraiment éternelle. »


Clopin-clopant, s’écrie Lucien l’âne, je connais ça. C’est une chanson de Pierre Dudan, que chantaient dans le temps Jean Sablon, Yves Montand, Juliette Gréco et d’autres. Il faudrait reprendre presque toute la chanson, mais par exemple ceci :

« Et je m’en vais clopin-clopant

En promenant mon cœur d’enfant
Comme s’envole une hirondelle
La vie s’enfuit à tire-d’aile »


Peux-tu, Lucien l’âne mon ami, démêler ce nœud ? :

« le soleil

Par-dessus les toits du monde

Continue sa ronde ronde ronde ronde. »


J’ai le plaisir de t’avouer, Marco Valdo M.I. mon ami, que j’ai reconnu ton méli-mélo de Verlaine et de Vian. Verlaine : « Le ciel est, par-dessus le toit, si bleu, si calme » et Vian pour le soleil… ronde, ronde, il faut aller voir la Valse Jaune, où il est dit :

« Et le soleil
De l’autre côté du monde
Danse une valse blonde
Avec la terre ronde, ronde, ronde, ronde »


Je termine, dit Marco Valdo M.I, en signalant le « vivre sa vie » qui vient d’Ostende, chanson de Jean-Roger Caussimon :

« Comme à Ostende
Et comm
e partout,
Quand sur la ville
Tombe la pluie
Et qu’on s
e demande
Si c’est utile
Et puis surtout,
Si ça vaut l
e coup,
Si ça vaut l
e coup
D
e vivre sa vie ! »


C’est à l’évidence une bonne question, dit Lucien l’âne. Une question essentielle et même existentielle.


On ne peut vraiment en finir, dit Marco Valdo M.I., sans saluer le bon vieux Willemetz et son « Dans la vie faut pas s’en faire ».


Quel micmac, dit Lucien l’âne. On dirait le bain du chaos primitif de la chanson, un foutu bordel, un magnifique capharnaüm. On prend, on agence, on modifie, on mêle, on grappille, on recompose et puis, voilà, la chanson est là. Maintenant, tissons le linceul de ce vieux monde complexe, sans cesse recommencé, saoul de lui-même et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane







La guerre, celle de l’an de Quarante,

Avait beaucoup détruit,

Le monde entier en avait le tournis,

On glissait sur une mauvaise pente.

Les vainqueurs jouaient au plus fort

Entre la Russie et l’Amérique,

Sur les tas de tas de morts,

On allait tout faire sauter,

Finir tous ensemble irradiés,

Grâce aux bombes atomiques.


Hiroshima, Nagasaki, dévastées,

Et depuis, tout partout sur la Terre,

On continue continuellement la guerre,

Mais la guerre bien tempérée.

La Guerre, la Guerre, la Guerre,

Toujours recommencée,

S’en va clopin-clopant,

Tuant les vieux et les enfants

Et nul ne sait sûrement si elle

N’est pas vraiment éternelle.


Et malgré tout, on s’émerveille !

Les jours s’en viennent et le soleil

Par-dessus les toits du monde

Continue sa ronde ronde ronde ronde.

Entre les ennuis et la pluie,

On mange, on rit, on se promène

On se dispute, on se démène,

On dort, on veille, on fait sa vie.

Finalement, faut pas trop s’en faire,

Si on veut vivre sa vie sur cette terre.


Car :


« Dans la vie, faut pas s’en faire,

Moi, je ne m’en fais pas,

Toutes ces petites misères

Sont bien passagères,

Tout ça s’arrangera.

Je n’ai pas un caractère

À me faire du tracas,

Croyez-moi sur terre

Faut jamais s’en faire,

Moi, je ne m’en fais pas. »


(Dans la vie, faut pas s’en faire – paroles : A. Willemetz ; Musique : H. Christiné – 1934)

samedi 20 mars 2021

HIROSHIMA

HIROSHIMA

 

Version française – HIROSHIMA – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – HiroshimaLuca Bonaffini – 1999

 

 

 


 

 

Dialogue maïeutique

 

Hiroshima, c’était il y a trois quarts de siècle déjà, dit Marco Valdo M.I.

 

Oh, dit Lucien l’âne, c’était hier pour moi. D’ailleurs, pour ce que j’en ai entendu récemment, de ce massacre atomique, il y a encore des survivants.

 

Des survivants, sans doute, dit Marco Valdo M.I., mais mal en point, eux et leurs descendants. Cancers aux anciennes gens, cancers aux enfants et je me demande, jusqu’où s’étendra cette plaie. Après celle-ci qui martyrisa Hiroshima, tout de suite après, il y a eu celle qui écrasa Nagasaki et depuis, c’est heureux, on n’en a plus utilisé dans la Guerre de Cent Mille Ans qui se poursuit, qui réplique, qui se duplique obstinément en changeant de formes constamment.

 

C’est heureux, dit Lucien l’âne. Il est aussi heureux qu’elles (les deux bombes) aient tant fait peur aux hommes qu’ils n’ont plus osé les utiliser au combat. Pour combien de temps ?, je ne le sais pas.

Certes, Lucien l’âne mon ami, mais ils ont continué à les perfectionner et aussi, ceux qui n’en avaient pas se sont décarcassés pour en détenir au moins quelques-unes – à n’importe quel prix.

 

Et le résultat ?, demande Lucien l’âne.

 

Le résultat, répond Marco Valdo M.I., c’est que le monde des humains – peut-être insouciant à présent de la chose – est sous le coup d’une autodestruction potentielle permanente. Avec ces machins plus nombreux, plus gros, plus forts, plus efficaces, plus mobiles aussi, quasiment inarrêtables, avec ces apprentis sorciers aux égos surdéveloppés, un dérapage est vite arrivé.

 

Mais que veux-tu, dit Lucien l’âne, il faut vivre avec son temps. Il y aurait de quoi finir neurasthénique ou paranoïaque d’y penser tout le temps - et au reste ; alors, il est de bonne manière de vivre sans trop s’en faire. D’ailleurs, la nature pourrait bien réserver des surprises pires encore. Pour ce qui nous concerne, tissons le linceul de ce vieux monde fragile, volcanique, atomique, quantique et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.

 

 

Peut-être la lune était dans le Cancer

Ou son destin faisait un cancer,

Le six août mil neuf cent quarante-cinq,

Au-dessus de la ville, le ciel a explosé.

Peut-être quelque chose devait changer

Et une guerre pour le faire ne suffisait pas.

Le six août mil neuf cent quarante-cinq,

Le ciel a explosé au-dessus d’Hiroshima.

 

Hiroshima, Hiroshima

Hiroshi, Hiroshima

Hiroshima, Hiroshima

Hiroshi, Hiroshi, Hiroshima

 

De la mer de feu sur les embryons,

Les jaunes d’homme coulent encore.

Sans pluie, en un tourbillon,

Pleuvent les visages de la nouvelle mort

 

Hiroshima, Hiroshima

Hiroshi, Hiroshima

Hiroshima, Hiroshima

Hiroshi, Hiroshi, Hiroshima.

 

La terre absorbe le suc amer

Des consciences scientifiques

Bien dressées par les militaires

Et les esprits politiques.

L’histoire vend ses putes,

Mais sa douleur rebute

Toujours toute logique

 Sur les trottoirs d’Hiroshima.

 

Hiroshima, Hiroshima

Hiroshi, Hiroshi, Hiroshima

Hiroshima, Hiroshima

Hiroshi, Hiroshi, Hiroshima

Hiroshima, Hiroshima

Hiroshi, Hiroshi, Hiroshima

Hiroshima, Hiroshima

Hiroshi, Hiroshi, Hiroshima.

jeudi 18 mars 2021

LA MARSEILLAISE DU TRAVAIL (HYMNE DES MENDIANTS)

LA MARSEILLAISE DU TRAVAIL 

(HYMNE DES MENDIANTS)


Version française – LA MARSEILLAISE DU TRAVAIL (HYMNE DES MENDIANTS) – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – La marsigliese del lavoro (Inno dei pezzenti) – Carlo Monticelli1881



LA SOUPE DES PAUVRES

Jules Adler – 1906





En fait, cette chanson dérive d’un poème de Carlo Monticelli (journaliste, poète, militant anarchiste et socialiste : Monselice – 1857 – Rome – 1913), publié pour la première fois en 1881, et mis en musique vers 1895 par Guglielmo Vecchi, maestro de la fanfare de Gualtieri, Reggio Emilia.



Dialogue maïeutique


Comme on le sait, Lucien l’âne mon ami, la Marseillaise fut la mère de l’Internationale ; elle fut aussi le chant du cœur de la Commune de Paris et elle engendra foule de chansons ; c’était à la fin du dix-neuvième siècle. Depuis, elle s’est embourgeoisée dans les défilés de la République, moins portée sur le chant révolutionnaire ; abandonnée sous les Empereurs et les rois, complètement occultée par l’État national sous l’égide du Maréchal et interdite par les occupants nazis. Sa récupération sous forme d’hymne officiel n’enlève rien à son sens de chant populaire. Elle était née dans la résistance à l’étranger, à l’envahisseur et aux forces coalisées des riches et des puissants.


Ainsi, dit Lucien l’âne, la Marseillaise se fit une descendance multiple.


En effet, répond Marco Valdo M.I., et c’est précisément le cas de cette chanson de Carlo Monticelli. Mais avant de débattre de cette dernière, je veux donner un court exemple d’une autre chanson qu’elle inspira à Louise Michel en août 1870 dans l’ambiance qui, dans Paris, préludait à la Commune. C’est deux strophes tirées de des mémoires visent directement l’empereur Napoléon III (« l’aigle en pourriture », « cette charogne impure ») et se terminent par « Aux armes, citoyens ! Formez vos bataillons. Marchons ; qu’un sang impur abreuve nos sillons. » Quelques mois plus tard, en effet, la Commune appelait le peuple de Paris aux armes pour se défendre contre les Prussiens et les Versaillais. Maintenant, venons-en à La marsigliese del lavoro (Inno dei pezzenti) – Carlo Monticelli – 1881. Qu’en dire de plus qu’elle n’en dit elle-même ? Car elle est très claire, quasiment pédagogique. Elle explique à sa manière (et avec d’autres mots) la Guerre de Cent Mille Ans que les riches et les puissants font aux pauvres pour accroître leurs privilèges, étendre leur domination, multiplier leurs richesses et assurer par l’exploitation la production de leurs profits.


Soit, dit Lucien l’âne, maintenant, si la marsigliese est « pédagogique », ne peux-tu en détailler certains éléments ?


Je vais essayer, dit Marco Valdo M.I. ; donc, la marsigliese commence par définir son camp en indiquant qui la chante. Elle est chorale, c’est un personnage collectif qui l’interprète, même si la voix est solitaire. C’est en quelque sorte le chœur antique des pauvres, des mendiants, la plèbe crasseuse de ce temps, la foule innombrable des souffrants.


Bien, dit Lucien l’âne, mais ensuite ?


Ensuite ?, répond Marco Valdo M.I., elle précise le champ de la confrontation et ce déséquilibre fondamental qui fait marcher de guingois l’humanité : « Le soleil brille pour les riches et les puissants, Eux se réjouissent ; nous, nous avons faim. » Au fond de son refrain, elle martèle deux choses : le « droit naturel » des humains à l’égalité dont la transgression continuelle par les dominants (riches, puissants et leurs affidés) empêche l’avènement de la paix universelle : « Il n’y aura pas de paix entre les hommes tant que l’homme dominera l’homme. »


Jusque-là, dit Lucien l’âne, je suis fort bien le raisonnement.


Oh, Lucien l’âne mon ami, tu mets ainsi au clair le moteur de la chanson, le principe qui la construit et la guide : c’est la raison. Tout comme le fait également l’Internationale :

« Debout, les damnés de la terre
Debout, les forçats de la faim
 !
La raison tonne en son cratère
C’est l’éruption de la fin. 
»


Oui, dit Lucien l’âne, mais il me paraît que cette éruption fut – jusqu’à présent – plus celle de la faim sans que jamais pour autant le monde ait réellement changé de base et pour tout dire, de n’être peut-être (pour certains) plus rien, on n’en est quand même pas tout.


Oh, dit Marco Valdo M.I., la marsigliese ne s’y trompe pas qui conclut en saluant « l’étoile lointaine », où « le règne odieux de la tyrannie et du privilège devra finir. » Il faut quand même être objectif : la réalité souvent enterre la fiction. Pour le reste, il suffit de lire la chanson dans son intégralité en se rappelant le temps et l’ambiance sociale dans lesquels elle a vu le jour – qui expliquent son caractère un peu suranné (le monde a changé de mode vestimentaire, mais n’a pas abandonné ses ressorts fondamentaux),


Oui, dit Lucien l’âne, c’est souvent déroutant les chansons d’un autre temps, d’un autre lieu ou d’une autre civilisation ou culture, même si au fond, les mondes sont fondés sur les mêmes bases. Au fond, de ce point de vue, tous ces vieux mondes n’en font qu’un seul et nous, nous tissons le linceul du vieux monde inique, inéquitable, injuste, implacable, infernal et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane







Nous sommes les pauvres, les mendiants,

La plèbe crasseuse de ce temps,

La foule innombrable des souffrants

Pour qui la vie n’est qu’un tourment.

Au cœur de l’hiver, nos enfants

Dépérissent d’une famine sans fin.

Le soleil brille pour les riches et les puissants,

Eux se réjouissent ; nous, nous avons faim.

Pour tous, pourtant, la nature demeure

Et donne des droits égaux sur la terre.

Mais les voleurs et les oppresseurs

Nous font une implacable guerre.

Il n’y aura pas de paix entre les hommes

Tant que l’homme dominera l’homme ;

Nos plus terribles persécuteurs

Sont nos exploiteurs.


Encore impubères, leurs jupes détachées,

Triste spectacle, nos femmes, forcées

De se donner au seigneur sans amour.

N’ont plus pour nous les prémices d’amour ;

Et nos filles prostituées

Dans les hôpitaux, meurent désespérées ;

Les malheureuses s’en vont crever

Pour un repas, pour un tablier.

Pour tous, pourtant, la nature demeure

Et donne des droits égaux sur la terre.

Mais les voleurs et les oppresseurs

Nous font une implacable guerre.

Il n’y aura pas de paix entre les hommes

Tant que l’homme dominera l’homme ;

Nos plus terribles persécuteurs

Sont nos exploiteurs.


Au nom de la patrie chaque fois poussés

Contre d’autres peuples, on s’est battu,

Mais vainqueurs ou vaincus,

Notre destin n’a jamais changé.
S’il y a un patron, italien ou allemand,

Il lui faut sucer notre sang.

La patrie libre est une dérision,

S’il nous faut toujours subir le bâton.

Pour tous, pourtant, la nature demeure

Et donne des droits égaux sur la terre.

Mais les voleurs et les oppresseurs

Nous font une implacable guerre.
Il n’y aura pas de paix entre les hommes

Tant qu’un homme dominera un autre ;

Nos plus terribles persécuteurs

Sont nos exploiteurs.

Dans les plaines et sur les monts,

Dans les usines et les mines, nous suons

Mais de nos efforts infinis,

Nous ne récoltons pas tout le fruit.

Puis, devenus vieux, on est enfermé

Dans des refuges de charité

Et sur notre tenue d’assisté,

Les riches vantent leur pitié.

Pour tous, pourtant, la nature demeure

Et donne des droits égaux sur la terre.

Mais les voleurs et les oppresseurs

Nous font une implacable guerre.
Il n’y aura pas de paix entre les hommes

Tant que l’homme dominera l’homme ;

Nos plus terribles persécuteurs

Sont nos exploiteurs.


Ah, si en la justice de l’avenir,

L’espérance n’est pas folie,

Le règne odieux de la tyrannie

Et du privilège devra finir.
Notre honte, nos larmes, nos peines,

Nos pesantes angoisses devront

S’effacer et déjà, nous levons le front

Pour saluer l’étoile lointaine.

Pour tous, pourtant, la nature demeure

Et donne des droits égaux sur la terre.

Mais les voleurs et les oppresseurs

Nous font une implacable guerre.
Il n’y aura pas de paix entre les hommes

Tant que l’homme dominera l’homme ;

Nos plus terribles persécuteurs

Sont nos exploiteurs.



mardi 16 mars 2021

LA VACHE AU BOIS

LA VACHE AU BOIS


Version française – LA VACHE AU BOIS (peinture) – Marco Valdo M.I. – 2021

d’après la version italienne Vacca al bordo della foresta – Riccardo Venturi – 2021

d’une chanson suisse alémanique en Bärndüüdsch (bernois) – Chue am WaldrandMani Matter [1972]






On parlait des fameux mythes suisses que la version nocturne de l’avocat Hans Peter Matter détruisait scientifiquement d’une main surréellement et méchamment douce. Et voilà donc, impossible de faire sans, les vaches. Cette chanson parle de la révolte d’une vache suisse qui ne veut se laisser peindre par un peintre de tableaux idylliques ; peins-toi, sacrebleu, tes petites montagnes, la belle prairie, la forêt et les petites fleurs, mais moi non. Au moins, si tu avais eu la courtoisie de me le demander, vu que je suis un être vivant et animé : Madame la vache, s’il vous plaît, puis-je vous peindre ? Rien.

Un élément du paysage, rien d’autre, sans autre dignité que celle d’en faire partie avant d’être traite ou abattue. Et donc, la vache joue un vilain tour au peintre du dimanche : elle s’en va. Disparaît. Le peintre est assis là, à attendre qu’elle revienne pour finir le tableau, qu’une vache revienne, mais rien. Les autres vaches du pré ont relevé le défi de leur compagne, et s’en sont allées elles aussi, dans un acte exquis de solidarité prolétarienne – on pourrait presque dire. Ils ont affirmé leur dignité d’êtres vivants et sensibles : exploitées pour le lait, exploitées pour la viande, et exploitées même pour les tableaux. Ça suffit, cochonne de vache !

En Suisse, comme on le sait peut-être, tout est immatriculé. Les bicyclettes sont immatriculées : et sont aussi immatriculées les vaches. Dans les oreilles, avec deux petites plaques cantonales réglementaires. Les chansons de Mani Matter sont souvent ainsi : elles visent, avec un surréalisme bien éduqué, les petites choses de son petit pays (souvent plus surréel que ses chansons) avec une adaptation admirable et irréprochable de l’esprit «  brassensien » dont elles sont généralement pénétrées. Définir l’« esprit brassensien » n’est cependant pas facile ; mais, si je devais le synthétiser en quelques mots, je dirais : une chanson est “brassensienne” lorsque, partant d’un petit détail, d’une petite histoire insignifiante, vraie ou inventée, d’une broutille, d’une imagette apparemment innocente, elle ouvre à la fin sur des considérations qui touchent à l’immensité infinie du monde, de ses mécanismes et de ses injustices.

Comme le dit Mani Matter dans le dernier couplet de cette chanson :

« le monde est perfide, rarement il se plie

Voire jamais, aux sublimes représentations

Qu’on fait de lui » ;

des images et des tableaux, des extérieurs, des beautés limitées à la surface et jamais à la profondeur de la réalité. Certes, Mani Matter précise que les vaches sont “ignares” de tout cela, réservant une part de hasard ; mais sommes-nous vraiment si sûrs que tout cela est entièrement dû au hasard ?

Peut-être que je vais un peu trop loin ? Après tout, ce n’est rien de plus qu’une chansonnette de cabaret comique, écoutez comment les gens rient sur l’enregistrement pendant que Mani Matter la chante dans son dialecte bernois. La vache est partie, le peintre est resté là avec sa tache blanche sur la toile, l’art suisse a perdu un chef-d’œuvre figuratif… mais il a acquis une chanson, l’une des nombreuses de cet homme de loi très sérieux qui a subverti les lois en écrivant des chansons et en les chantant dans une langue restreinte, ancienne, mystérieuse qui, entre ses mains, est devenue la voix du monde entier. Les lois, après tout, ressemblent beaucoup à des tableaux idylliques avec des prairies, des bois et des vaches suisses : elles ne sont que des représentations superficielles du monde perfide, qui imposent son image. Et il faut croire que Mani Matter le savait si bien qu’il s’est senti presque obligé de les renverser.

La chanson date de 1972 ; c’est l’une de ses dernières. Elle est sortie, la même année, sur un album intitulé Ir Ysebahn, c’est-à-dire : « À la gare ». Le 24 novembre 1972, Mani Matter prit un train sans retour. [RV]






Un dimanche, un peintre s’en allait avec son chevalet

Par la campagne à la recherche d’un sujet

Quand son œil d’artiste repéra à l’orée du bois,

Une vache, il pensa, voilà un chef-d’œuvre pour moi.



Il peint le bois, à gauche, au fond de la prairie,

Il peint une colline à droite, en haut, il peint le ciel.

Il peint l’herbe à l’avant, très fleurie,

Enfin, il arrive à la vache, à l’essentiel.


Avec soin, il mêle les bruns sur la palette.

De son pinceau, il étale les couleurs sur la toile.

Alors, quand un dernier regard, il jette,

Sangdieu ! La vache a mis les voiles.



Elle est sortie de son cadre, la belle vache ;

On ne sait qui l’a chassée, il ne la retrouve pas.

Il crie comme un fou, mais elle ne revient pas

Et sur la toile, il n’y a qu’une blanche tache.



Ce dimanche-là, il reste longtemps,

Assis devant son tableau, il attend

Une vache pour meubler la pâture,

N’importe quelle vache pour finir sa peinture.


Mais le monde est
perfide, rarement il se plie

Voire jamais, aux sublimes représentations

Qu’on fait de lui ; et ainsi, sur la prairie,

Ces vaches ignares avortent une œuvre d’exception.