jeudi 18 mars 2021

LA MARSEILLAISE DU TRAVAIL (HYMNE DES MENDIANTS)

LA MARSEILLAISE DU TRAVAIL 

(HYMNE DES MENDIANTS)


Version française – LA MARSEILLAISE DU TRAVAIL (HYMNE DES MENDIANTS) – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – La marsigliese del lavoro (Inno dei pezzenti) – Carlo Monticelli1881



LA SOUPE DES PAUVRES

Jules Adler – 1906





En fait, cette chanson dérive d’un poème de Carlo Monticelli (journaliste, poète, militant anarchiste et socialiste : Monselice – 1857 – Rome – 1913), publié pour la première fois en 1881, et mis en musique vers 1895 par Guglielmo Vecchi, maestro de la fanfare de Gualtieri, Reggio Emilia.



Dialogue maïeutique


Comme on le sait, Lucien l’âne mon ami, la Marseillaise fut la mère de l’Internationale ; elle fut aussi le chant du cœur de la Commune de Paris et elle engendra foule de chansons ; c’était à la fin du dix-neuvième siècle. Depuis, elle s’est embourgeoisée dans les défilés de la République, moins portée sur le chant révolutionnaire ; abandonnée sous les Empereurs et les rois, complètement occultée par l’État national sous l’égide du Maréchal et interdite par les occupants nazis. Sa récupération sous forme d’hymne officiel n’enlève rien à son sens de chant populaire. Elle était née dans la résistance à l’étranger, à l’envahisseur et aux forces coalisées des riches et des puissants.


Ainsi, dit Lucien l’âne, la Marseillaise se fit une descendance multiple.


En effet, répond Marco Valdo M.I., et c’est précisément le cas de cette chanson de Carlo Monticelli. Mais avant de débattre de cette dernière, je veux donner un court exemple d’une autre chanson qu’elle inspira à Louise Michel en août 1870 dans l’ambiance qui, dans Paris, préludait à la Commune. C’est deux strophes tirées de des mémoires visent directement l’empereur Napoléon III (« l’aigle en pourriture », « cette charogne impure ») et se terminent par « Aux armes, citoyens ! Formez vos bataillons. Marchons ; qu’un sang impur abreuve nos sillons. » Quelques mois plus tard, en effet, la Commune appelait le peuple de Paris aux armes pour se défendre contre les Prussiens et les Versaillais. Maintenant, venons-en à La marsigliese del lavoro (Inno dei pezzenti) – Carlo Monticelli – 1881. Qu’en dire de plus qu’elle n’en dit elle-même ? Car elle est très claire, quasiment pédagogique. Elle explique à sa manière (et avec d’autres mots) la Guerre de Cent Mille Ans que les riches et les puissants font aux pauvres pour accroître leurs privilèges, étendre leur domination, multiplier leurs richesses et assurer par l’exploitation la production de leurs profits.


Soit, dit Lucien l’âne, maintenant, si la marsigliese est « pédagogique », ne peux-tu en détailler certains éléments ?


Je vais essayer, dit Marco Valdo M.I. ; donc, la marsigliese commence par définir son camp en indiquant qui la chante. Elle est chorale, c’est un personnage collectif qui l’interprète, même si la voix est solitaire. C’est en quelque sorte le chœur antique des pauvres, des mendiants, la plèbe crasseuse de ce temps, la foule innombrable des souffrants.


Bien, dit Lucien l’âne, mais ensuite ?


Ensuite ?, répond Marco Valdo M.I., elle précise le champ de la confrontation et ce déséquilibre fondamental qui fait marcher de guingois l’humanité : « Le soleil brille pour les riches et les puissants, Eux se réjouissent ; nous, nous avons faim. » Au fond de son refrain, elle martèle deux choses : le « droit naturel » des humains à l’égalité dont la transgression continuelle par les dominants (riches, puissants et leurs affidés) empêche l’avènement de la paix universelle : « Il n’y aura pas de paix entre les hommes tant que l’homme dominera l’homme. »


Jusque-là, dit Lucien l’âne, je suis fort bien le raisonnement.


Oh, Lucien l’âne mon ami, tu mets ainsi au clair le moteur de la chanson, le principe qui la construit et la guide : c’est la raison. Tout comme le fait également l’Internationale :

« Debout, les damnés de la terre
Debout, les forçats de la faim
 !
La raison tonne en son cratère
C’est l’éruption de la fin. 
»


Oui, dit Lucien l’âne, mais il me paraît que cette éruption fut – jusqu’à présent – plus celle de la faim sans que jamais pour autant le monde ait réellement changé de base et pour tout dire, de n’être peut-être (pour certains) plus rien, on n’en est quand même pas tout.


Oh, dit Marco Valdo M.I., la marsigliese ne s’y trompe pas qui conclut en saluant « l’étoile lointaine », où « le règne odieux de la tyrannie et du privilège devra finir. » Il faut quand même être objectif : la réalité souvent enterre la fiction. Pour le reste, il suffit de lire la chanson dans son intégralité en se rappelant le temps et l’ambiance sociale dans lesquels elle a vu le jour – qui expliquent son caractère un peu suranné (le monde a changé de mode vestimentaire, mais n’a pas abandonné ses ressorts fondamentaux),


Oui, dit Lucien l’âne, c’est souvent déroutant les chansons d’un autre temps, d’un autre lieu ou d’une autre civilisation ou culture, même si au fond, les mondes sont fondés sur les mêmes bases. Au fond, de ce point de vue, tous ces vieux mondes n’en font qu’un seul et nous, nous tissons le linceul du vieux monde inique, inéquitable, injuste, implacable, infernal et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane







Nous sommes les pauvres, les mendiants,

La plèbe crasseuse de ce temps,

La foule innombrable des souffrants

Pour qui la vie n’est qu’un tourment.

Au cœur de l’hiver, nos enfants

Dépérissent d’une famine sans fin.

Le soleil brille pour les riches et les puissants,

Eux se réjouissent ; nous, nous avons faim.

Pour tous, pourtant, la nature demeure

Et donne des droits égaux sur la terre.

Mais les voleurs et les oppresseurs

Nous font une implacable guerre.

Il n’y aura pas de paix entre les hommes

Tant que l’homme dominera l’homme ;

Nos plus terribles persécuteurs

Sont nos exploiteurs.


Encore impubères, leurs jupes détachées,

Triste spectacle, nos femmes, forcées

De se donner au seigneur sans amour.

N’ont plus pour nous les prémices d’amour ;

Et nos filles prostituées

Dans les hôpitaux, meurent désespérées ;

Les malheureuses s’en vont crever

Pour un repas, pour un tablier.

Pour tous, pourtant, la nature demeure

Et donne des droits égaux sur la terre.

Mais les voleurs et les oppresseurs

Nous font une implacable guerre.

Il n’y aura pas de paix entre les hommes

Tant que l’homme dominera l’homme ;

Nos plus terribles persécuteurs

Sont nos exploiteurs.


Au nom de la patrie chaque fois poussés

Contre d’autres peuples, on s’est battu,

Mais vainqueurs ou vaincus,

Notre destin n’a jamais changé.
S’il y a un patron, italien ou allemand,

Il lui faut sucer notre sang.

La patrie libre est une dérision,

S’il nous faut toujours subir le bâton.

Pour tous, pourtant, la nature demeure

Et donne des droits égaux sur la terre.

Mais les voleurs et les oppresseurs

Nous font une implacable guerre.
Il n’y aura pas de paix entre les hommes

Tant qu’un homme dominera un autre ;

Nos plus terribles persécuteurs

Sont nos exploiteurs.

Dans les plaines et sur les monts,

Dans les usines et les mines, nous suons

Mais de nos efforts infinis,

Nous ne récoltons pas tout le fruit.

Puis, devenus vieux, on est enfermé

Dans des refuges de charité

Et sur notre tenue d’assisté,

Les riches vantent leur pitié.

Pour tous, pourtant, la nature demeure

Et donne des droits égaux sur la terre.

Mais les voleurs et les oppresseurs

Nous font une implacable guerre.
Il n’y aura pas de paix entre les hommes

Tant que l’homme dominera l’homme ;

Nos plus terribles persécuteurs

Sont nos exploiteurs.


Ah, si en la justice de l’avenir,

L’espérance n’est pas folie,

Le règne odieux de la tyrannie

Et du privilège devra finir.
Notre honte, nos larmes, nos peines,

Nos pesantes angoisses devront

S’effacer et déjà, nous levons le front

Pour saluer l’étoile lointaine.

Pour tous, pourtant, la nature demeure

Et donne des droits égaux sur la terre.

Mais les voleurs et les oppresseurs

Nous font une implacable guerre.
Il n’y aura pas de paix entre les hommes

Tant que l’homme dominera l’homme ;

Nos plus terribles persécuteurs

Sont nos exploiteurs.



mardi 16 mars 2021

LA VACHE AU BOIS

LA VACHE AU BOIS


Version française – LA VACHE AU BOIS (peinture) – Marco Valdo M.I. – 2021

d’après la version italienne Vacca al bordo della foresta – Riccardo Venturi – 2021

d’une chanson suisse alémanique en Bärndüüdsch (bernois) – Chue am WaldrandMani Matter [1972]






On parlait des fameux mythes suisses que la version nocturne de l’avocat Hans Peter Matter détruisait scientifiquement d’une main surréellement et méchamment douce. Et voilà donc, impossible de faire sans, les vaches. Cette chanson parle de la révolte d’une vache suisse qui ne veut se laisser peindre par un peintre de tableaux idylliques ; peins-toi, sacrebleu, tes petites montagnes, la belle prairie, la forêt et les petites fleurs, mais moi non. Au moins, si tu avais eu la courtoisie de me le demander, vu que je suis un être vivant et animé : Madame la vache, s’il vous plaît, puis-je vous peindre ? Rien.

Un élément du paysage, rien d’autre, sans autre dignité que celle d’en faire partie avant d’être traite ou abattue. Et donc, la vache joue un vilain tour au peintre du dimanche : elle s’en va. Disparaît. Le peintre est assis là, à attendre qu’elle revienne pour finir le tableau, qu’une vache revienne, mais rien. Les autres vaches du pré ont relevé le défi de leur compagne, et s’en sont allées elles aussi, dans un acte exquis de solidarité prolétarienne – on pourrait presque dire. Ils ont affirmé leur dignité d’êtres vivants et sensibles : exploitées pour le lait, exploitées pour la viande, et exploitées même pour les tableaux. Ça suffit, cochonne de vache !

En Suisse, comme on le sait peut-être, tout est immatriculé. Les bicyclettes sont immatriculées : et sont aussi immatriculées les vaches. Dans les oreilles, avec deux petites plaques cantonales réglementaires. Les chansons de Mani Matter sont souvent ainsi : elles visent, avec un surréalisme bien éduqué, les petites choses de son petit pays (souvent plus surréel que ses chansons) avec une adaptation admirable et irréprochable de l’esprit «  brassensien » dont elles sont généralement pénétrées. Définir l’« esprit brassensien » n’est cependant pas facile ; mais, si je devais le synthétiser en quelques mots, je dirais : une chanson est “brassensienne” lorsque, partant d’un petit détail, d’une petite histoire insignifiante, vraie ou inventée, d’une broutille, d’une imagette apparemment innocente, elle ouvre à la fin sur des considérations qui touchent à l’immensité infinie du monde, de ses mécanismes et de ses injustices.

Comme le dit Mani Matter dans le dernier couplet de cette chanson :

« le monde est perfide, rarement il se plie

Voire jamais, aux sublimes représentations

Qu’on fait de lui » ;

des images et des tableaux, des extérieurs, des beautés limitées à la surface et jamais à la profondeur de la réalité. Certes, Mani Matter précise que les vaches sont “ignares” de tout cela, réservant une part de hasard ; mais sommes-nous vraiment si sûrs que tout cela est entièrement dû au hasard ?

Peut-être que je vais un peu trop loin ? Après tout, ce n’est rien de plus qu’une chansonnette de cabaret comique, écoutez comment les gens rient sur l’enregistrement pendant que Mani Matter la chante dans son dialecte bernois. La vache est partie, le peintre est resté là avec sa tache blanche sur la toile, l’art suisse a perdu un chef-d’œuvre figuratif… mais il a acquis une chanson, l’une des nombreuses de cet homme de loi très sérieux qui a subverti les lois en écrivant des chansons et en les chantant dans une langue restreinte, ancienne, mystérieuse qui, entre ses mains, est devenue la voix du monde entier. Les lois, après tout, ressemblent beaucoup à des tableaux idylliques avec des prairies, des bois et des vaches suisses : elles ne sont que des représentations superficielles du monde perfide, qui imposent son image. Et il faut croire que Mani Matter le savait si bien qu’il s’est senti presque obligé de les renverser.

La chanson date de 1972 ; c’est l’une de ses dernières. Elle est sortie, la même année, sur un album intitulé Ir Ysebahn, c’est-à-dire : « À la gare ». Le 24 novembre 1972, Mani Matter prit un train sans retour. [RV]






Un dimanche, un peintre s’en allait avec son chevalet

Par la campagne à la recherche d’un sujet

Quand son œil d’artiste repéra à l’orée du bois,

Une vache, il pensa, voilà un chef-d’œuvre pour moi.



Il peint le bois, à gauche, au fond de la prairie,

Il peint une colline à droite, en haut, il peint le ciel.

Il peint l’herbe à l’avant, très fleurie,

Enfin, il arrive à la vache, à l’essentiel.


Avec soin, il mêle les bruns sur la palette.

De son pinceau, il étale les couleurs sur la toile.

Alors, quand un dernier regard, il jette,

Sangdieu ! La vache a mis les voiles.



Elle est sortie de son cadre, la belle vache ;

On ne sait qui l’a chassée, il ne la retrouve pas.

Il crie comme un fou, mais elle ne revient pas

Et sur la toile, il n’y a qu’une blanche tache.



Ce dimanche-là, il reste longtemps,

Assis devant son tableau, il attend

Une vache pour meubler la pâture,

N’importe quelle vache pour finir sa peinture.


Mais le monde est
perfide, rarement il se plie

Voire jamais, aux sublimes représentations

Qu’on fait de lui ; et ainsi, sur la prairie,

Ces vaches ignares avortent une œuvre d’exception.



lundi 15 mars 2021

Les Yeux rouges

Les Yeux rouges


Chanson française – Les Yeux rouges (Il ne nous reste que ça pour pleurer.) – Marco Valdo M.I. – 2021



RUINES D'ASCALON EN SYRIE

Auguste de Forbin - 1817





Un long article dans les journaux du jour relate les dix années de guerre que Bachar El Assad a fait à son peuple. Étrange anniversaire, mais peut-être vraiment on ne peut rien y faire. Franco a bien dévoré l’Espagne et son ombre vampire traîne encore dans les rues ; jusque en Barcelone, ses fantômes jettent des ombres saugrenues. Je sais, je sais, Lucien l’âne mon ami, écrire n’est plus de mise, les mots rares n’ont plus cours, ce sont des mots trop chers et il en va de même dans la Guerre de Cent Mille Ans que les riches et les puissants font aux bonnes gens où les morts rares n’ont plus cours, ce sont des morts trop chers, ce sont des morts trop beaux ; il vaut mieux les produire en masse, ça baisse le coût à l’unité.

 

Oui, mais encore ?, dit Lucien l’âne un peu éberlué par cet exorde exalté.


Mais encore ?, je m’en vais te le dire, répond Marco Valdo M.I. Il m’est venu l’idée d’une chanson anniversaire pour célébrer comme il se doit le tueur de Damas Oh, elle ne m’est pas venue toute seule, comme ça, tombée du ciel comme les fusées russes sur les Kurdes. Elle m’est venue en lisant un livre tout récemment paru – enfin, reparu, car à la vérité il date d’avant Mil neuf cent. Monsieur Gallimard, paix à son âme, vient de republier – en folio, livre pas trop coûteux pour ma bourse – les Mémoires de Louise Michel. C’était une bonne femme, au plein sens du mot et qu’on me pardonne, un écrivain de grande taille. Pour le reste, on la sait révolutionnaire et il est vrai qu’elle si employa vivement. N’eût-été l’écart de plus d’un siècle, j’aurais été lui faire une déclaration d’amour.


Pas sûr, dit Lucien l’âne, que tu eus été bien reçu.


Bien reçu, sans aucun doute, mais accepté, ce serait une autre affaire, reprend Marco Valdo M.I, mais tel n’est pas le sujet. Donc, dans ces Mémoires, elle restitue in extenso un de ses poèmes de l’ année soixante-dix, un Buonaparte regnans (mais plus pour longtemps, comme il est apparu). Il s’intitulait (le poème) : Souvenir. Ils fustigeaient et l’Empire, et l’Empereur et la guerre. La référence est là, ira voir qui voudra. Moi, j’en ai fait cette chanson qui s’en va racontant le crime ininterrompu et des complices nombreux viennent prêter main forte au boucher.


Cela dit, il me semble, dit Lucien l’âne, derrière ce rouge sur les yeux entendre l’air obsédant d’yeux noirs


En effet, Lucien l’âne mon ami, ces yeux rouges de pleurs en d’autres moments sont des yeux noirs. Ils dansent affolés au travers de la Syrie en cherchant la sortie de l’enfer et tentent tant et tant d’éviter de prendre place silhouette sur fond de flammes dans la danse macabre nationale.


Et nous, nous, Marco Valdo M.I. mon ami, face aux malheurs de ceux-là, face aux yeux rouges, on ne peut que dire et à notre tour, rougir nos yeux – de tristesse et de honte pour ce vieux monde ; alors, nous lui tissons avec une ardeur et une patience renouvelées le linceul à ce vieux monde madré, roublard, méchant, stupide, avec sa fin qui approche et cacochyme.


Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Les nuits, on s’assemble dans l’ombre

Pour écarter le rêve sinistre et noir

De l’homme de Damas et sombres,

On soupire en cet immense abattoir.


Le régime tue à son aise,

Tout ici a l’odeur du sang.

Illuminé par ses braises,

Rouge est le soleil couchant.


Caricature, il n’a rien de comique ;

Il étrangle tout, sauf le malheur.

Il n’y a rien d’héroïque

D’assassiner les fleurs.


Poussières, fumées nous exterminent

Et nous font les yeux rouges et nos cœurs

À tant pleurer dans les ruines

Éclatent en rouges fleurs.

dimanche 14 mars 2021

J’AI INVENTÉ UNE MONTRE

J’AI INVENTÉ UNE MONTRE


Version française – J’AI INVENTÉ UNE MONTRE – Marco Valdo M.I. – 2021

D’après la version italienne de Riccardo Venturi, Ho inventato un orologio – 2021

d’une chanson suisse alémanique en Bärndüüdsch (bernois) – I han en Uhr erfundeMani Matter – 1966



HOMME – HORLOGE – LIT

Edvard Munch – 1940





Les célèbres caractères de la Suisse, en ordre dispersé : les banques suisses, les vaches suisses, le chocolat suisse, la neutralité suisse, les fromages suisses et, naturellement, les montres suisses. Ces dernières sont même passées en proverbe, ou une façon de dire, pratiquement dans le monde entier : on dit, oui, « précis (ou ponctuel) comme une montre », mais si l’on veut renforcer le concept, on dit « précis comme une montre suisse ». En bref, pour les Suisses, marquer le temps aussi précisément que possible est une question d’orgueil national (justifié).


C’est ici qu’intervient le Suisse Mani Matter avec cette chanson qui pourrait paraître, comme du reste beaucoup de ses autres, surréaliste ; mais comme, depuis sa naissance, le surréalisme est hautement révolutionnaire, il faut dire que cette petite chanson touche aussi à un sujet aussi réel et controversé que dans tous les sens du terme, insaisissable : le temps. Occupé comme il était à démonter les mythes suisses de l’intérieur, Mani Matter ne pouvait manquer de s’occuper des horloges ; et, décidément, au temps.


Peut-être, qui sait, se souvenait-il aussi que justement, dans sa ville, Berne, avait vécu un homme, un dénommé Albert Einstein, qui, avec certaines de ses théories, avait mis cul par- dessus tête – entre autres choses – le concept même de « temps » ; l’avocat Mani Matter, certainement, n’avait pas et ne pouvait pas avoir une si grande prétention. Mais, à sa manière, sa chansonnette est tout aussi révolutionnaire. Nonobstant Einstein, les Suisses (et pas seulement les Suisses) ont continué à fabriquer des horloges et à marquer le temps et sa dictature : le temps fuit, le temps c’est de l’argent, les horaires et les temps de travail, la ponctualité, le temps est un tyran, l’aliénation du temps, le réveil-matin, les bombes à retardement, le temps de la vie et de la mort. Combien d’entre nous ont vu leur vie changer, et parfois prendre fin, pour une avance ou un retard ? Être au mauvais endroit au mauvais moment…


L’avocat suisse Mani Matter, par contre, sembla avoir trouvé la solution. Il avait inventé une horloge qui s’arrêtait toutes les deux heures, et il en était très fier, à tel point que cette invention lui rappelait souvent qu’il n’était pas, après tout, un parfait idiot et, en fait, le faisait parfois se sentir assez intelligent. Toutes les deux heures, sa montre s’arrêtait ; dès lors, ça va de soi, le temps s’arrêtait. Au bout d’un moment, il la remontait, et le temps repartait ; et au bout de deux heures, paff, nouvel arrêt. On comprend le sentiment de confiance en soi, voire de majesté orgueilleuse, que cela lui donnait : arrêter le temps. Un rêve qui, j’ose le dire, n’était pas et n’est pas seulement celui de M. Mani Matter, mais celui de toute l’humanité. Dans ces intervalles de temps suspendu et arrêté, éliminer la pire tyrannie qui puisse peser sur nos têtes.


L’ultimatum expire à une heure donnée, et une seconde avant, les deux heures expirent et l’horloge s’arrête en même temps que votre ultimatum de papier. Le 1er septembre 1939 à 5 heures du matin, Hitler a décidé d’envahir la Pologne, à 4h59 l’horloge s’arrête et adieu la Seconde Guerre mondiale. À six heures du matin, vous devez vous rendre à l’usine, à l’atelier de peinture, et à ce moment-là, l’horloge s’arrête et vous allez dormir, faire l’amour, lire ou vous promener au dam de l’atelier de peinture, car le monde pourrait aussi bien être dépouillé de sa peinture. La loi ou l’ordonnance entre en vigueur le 14 mars à minuit, et à 23h59, l’horloge s’arrête et la loi ou l’ordonnance valsent au diable (peut-être en même temps que les législateurs). Je suis convaincu que l’invention de l’avocat Mani Matter aurait non seulement été très bénéfique pour l’ensemble de l’humanité, mais aurait certainement donné à la Suisse un lustre infiniment plus grand que ses horloges très précises et si précieuses qui ne s’arrêtent jamais. Il est dommage que cette invention n’ait pas été universellement acceptée, mais c’est ainsi. Il ne nous reste plus que cette chansonnette de 1966, que je vais vous présenter ici avec sa traduction du dialecte néandertalien dans lequel elle est écrite et chantée.


Mais, pour finir, je dois peut-être une petite explication relative à l’image que j’ai choisie pour l’illustrer. Il s’agit, photographié sur la table de ma cuisine (que j’ai récemment libérée des piles de livres et de journaux qui y reposaient depuis des années), du réveil conjugal de mes parents, de marque “Cyma”. Je l’ai trouvé parmi les affaires de ma mère en vidant sa maison après sa mort ; un objet dont je me souvenais depuis mon enfance, et je pensais qu’il avait été englouti précisément par le temps. Au contraire non ; il est sorti du fond du fond d’un tiroir ; et je l’ai ramené chez moi. C’était l’un des cadeaux de mariage que mes parents avaient échangés en 1953 ; à cette époque, il était de coutume pour les jeunes mariés non seulement de recevoir des cadeaux, mais aussi de s’en échanger. Sur la photo, vous ne pouvez pas le voir, et vous ne le voyez pas ; mais, au dos, sur le boîtier contenant les leviers et les engrenages, il y a une petite inscription : « Swiss Made – 1940 ». L’horloge avait déjà treize ans lorsqu’elle a été achetée, et elle a maintenant quatre-vingt-un ans. Elle était immobile, tandis que je la retournais dans mes mains et, en même temps, que je retournais de nombreuses pensées dans le fond de mon esprit ; et je pensais qu’elle resterait arrêtée. Puis, juste pour le plaisir, et plutôt sceptique, j’ai commencé à la remonter à la main, en entendant le “cric-cric” qu’elle faisait et qui me rappelait mon enfance. Et elle a redémarré immédiatement, sans broncher une seconde. Tic-tic-tic-tic-tic-tic…… [RV]



J’ai inventé une montre

Qui s’arrête comme ça

Après deux heures

Recta.


Peut-être ne voyez-vous pas

Ce qu’il y a

De pratique à ça.


Je vous dis le pourquoi.

C’est parce que voilà :

Ma montre me rappelle à chaque arrêt

Que c’est moi, juste moi,

Moi tout seul, qui l’inventa

Et alors, il me paraît que, c’est vrai,

Je ne suis pas l’imbécile parfait.

Donc, j’ai inventé une montre

Qui s’arrête comme ça

Après deux heures

Recta.


Ma montre me rappelle à chaque fois

Que c’est moi, juste moi,

Moi tout seul, qui l’inventa

Du coup, il me paraît évident

Que je suis plutôt intelligent.


Alors, tout heureux, je la remonte,

Je la ramène à la vie pour une paire d’heures,

Et, pendant cette paire d’heures,

Elle me donne, vous comprenez bien,

Confiance en moi et de l’entrain.


Alors, j’ai inventé une montre

Qui s’arrête comme ça

Après deux heures

Recta.


Elle n’est pas très précise, pourtant

Et m’occupe de midi à minuit passé,

Elle ne me cause aucun tourment

Et, à l’inverse, me donne le sentiment

D’une fière majesté.


J’ai inventé une montre

Qui s’arrête comme ça

Après deux heures

Recta.

vendredi 12 mars 2021

ALLEMANDE BAVAROISE

ALLEMANDE BAVAROISE


Version française – ALLEMANDE BAVAROISE – Marco Valdo M.I. – 2021

d’près la version italienne – TEDESCA BAVARESE de Stanislava – 2021

d’une chanson tchèque (Chodské) – Baborcká Němkyně – anonyme – s.d.



ENSEMBLE

Václav Brožík – ca 1900



Je me souviens avoir voulu raconter l’histoire de cette chanson il y a quelques années, puis je l’ai laissée de côté. Après tout, pensais-je, ce n’est pas une chanson contre la guerre. À l’écouter, il s’agit d’une simple chanson populaire sur le thème de l’amour, comme on en trouve bézef dans tous les coins du monde, dans toutes les langues et tous les dialectes. Alors comment elle m’est revenue à l’esprit maintenant ?

Les chansons, parfois, font peur. Même de nos jours, nous avons entendu des choses que nous voudrions ne plus jamais entendre. Et au contraire, elles reviennent toujours. En somme, les chansons ont toujours fait peur. Quiconque, dans l’histoire, a tenté de subjuguer ses semblables a eu tôt ou tard affaire, parmi d’autres formes de protestation ou de lutte, à la poésie, à la musique, à l’art. Et c’est dur, de lutter contre les chansons. Raisonnons un moment : quelqu’un qui détient le pouvoir – qu’il s’agisse d’un dictateur, d’un parti politique ou de toute autre entité – et veut imposer sa propre image de force et d’invincibilité, se voit soudain contraint d’admettre, d’abord à lui-même, puis aux autres, qu’il a peur d’une chanson… C’est là que surgit la fureur particulière que les dictatures et les régimes de toutes les couleurs ont réservée aux poètes et aux artistes incommodes : ils n’étaient pas seulement coupables d’avoir osé s’exprimer contre le pouvoir, mais aussi – et c’était le pire – de l’avoir humilié dans son essence la plus profonde.

J’imagine l’embarras du censeur de service qui s’est trouvé à devoir prendre la décision d’interdire cette chansonnette. Oui, même cette chanson, qui n’est guère plus qu’une comptine transmise de génération en génération et qui aurait tout au plus pu égayer une fête de village ou un événement folklorique, a été occultée pendant de nombreuses années et retirée du répertoire des orchestres à vent et cornemuses.

Examinons-la de plus près. Sa composition se perd dans la nuit des temps ; on y parle des champs de la seigneurie, nous sommes donc à une époque où l’Europe était encore sous le joug du système féodal. Le dialecte dans lequel il est écrit nous transporte dans la charmante région montagneuse de la Šumava, un coin du monde entre la Bohême, la Bavière et la Haute-Autriche où depuis des temps immémoriaux, Tchèques et Allemands cohabitent dans une situation parfois de bilinguisme, avec ses plus et ses moins qui toujours caractérisent n’importe quelle coexistence humaine. Il nous emmène parmi les montagnards qui, pendant des siècles, s’en foutaient de savoir où les puissants avaient fixé les frontières de leurs royaumes, et continuaient à mélanger les traditions, à tisser des liens familiaux et à partager la vie quotidienne. La région connue en allemand sous le nom de Böhmerwald (forêt de Bohème), dont l’histoire nous a été racontée par la plume habile de Jindřich Šimon Baar (en tchèque) et qui a été le lieu de naissance d’Adalbert Stifter, qui a rassemblé dans Horní Planá les premiers stimuli pour exprimer sa conception du monde Biedermeier (en allemand).

Quelque part dans ce cadre se déroule le mini-dialogue de la chanson que nous examinons. Deux amants, vraisemblablement un Tchèque et une Allemande de Bavière (qui donne son titre à la chanson) : l’un demande à l’autre jusqu’où elle peut l’accompagner, à quoi elle répond qu’elle traversera avec lui les terres des seigneurs, mais ne pourra pas aller plus loin. Nous ne savons pas quelles restrictions empêchaient la fille bavaroise de s’éloigner des champs de la seigneurie : s’agit-il des lois féodales qui confinaient les paysans aux territoires de leur seigneur et limitaient également la possibilité de contracter des mariages en dehors de leurs districts respectifs, ou si les deux étaient une sorte de Roméo et Juliette qui se heurtaient à l’ostracisme de leurs propres familles. Il se peut aussi que le refus partiel de la jeune fille soit une manière cachée de faire comprendre au fiancé qu’elle était prête à se donner jusqu’à une certaine limite, au-delà de laquelle une jeune fille respectable, en accord avec les mœurs de l’époque, ne pouvait vraiment pas aller.

Nous ne savons pas ce quelle fut l’histoire des deux amoureux qui nous ont laissé cette trace. Nous connaissons par contre est le cours de l’histoire qui a balayé la région qui était leur monde. Au XXe siècle, elle a été le témoin de deux guerres mondiales, dont la seconde a été immédiatement suivie d’une véritable expulsion des civils de nationalité allemande de toute la région des Sudètes – les décrets dits de Beneš, qui constituent toujours une note douloureuse et non résolue dans la conscience collective.

Dans la seconde moitié du siècle, la Šumava était divisée par une frontière qui n’était pas n’importe quelle frontière. Passait là l’immanquable ligne de démarcation entre l’Ouest et l’Est, le rideau de fer fait de fils barbelés, la limite infranchissable avec laquelle la guerre froide divisait le monde en deux parties. Et ainsi ce vers innocent « au-delà je ne peux pas aller » est devenu une fois encore actuel, une dérision du destin qui se moquait des responsables du parti au pouvoir dans leurs efforts pour bloquer la mobilité et les échanges périlleux entre les deux mondes. Eh oui, en Bavière, on ne pouvait pas aller. Et d’autant plus le percevaient ceux qui l’avaient, comme on dit, à un jet de pierre.

Il n’y avait pas d’autre remède, cette chanson était incommode, il fallait qu’elle ne soit pas jouée en public. Mais il fallait le faire avec discrétion, après tout, qui se vanterait d’avoir interdit une chanson populaire… En leur faveur, il y avait le fait qu’il y avait littéralement des milliers de chansons dans lesquelles Anička aimait Pepíček et Mařenka trahissait Honzíček ou vice versa ; il y avait donc de bonnes chances que les tentatives de la faire oublier en silence puissent être couronnées de succès. À qui aurait manqué celle-là ? Ainsi, il a été décidé que les soirées dansantes du pays se dérouleraient bien sans.

En fait, j’ai su cette histoire probablement un peu par hasard, à travers le témoignage privé d’une personne qui se souvenait avoir entendu cette chanson dans sa jeunesse et, par ces coïncidences qui font qu’une mélodie entre en nous et y reste, ne l’a jamais oubliée. Elle espérait la réentendre à l’occasion, mais les années ont passé et cette chanson a comme disparu dans un trou noir. Ce n’était pas difficile de comprendre pourquoi. Pour qui vivait cette réalité au quotidien, c’était une sorte d’entraînement. On apprenait à interpréter les lacunes, à identifier les messages cachés, à écouter ces silences que hurlaient plus de mille voix en chœur.

Finalement, la chanson a eu de la chance. Une fois de plus, le système politique a changé et le nouveau n’a plus ressenti le besoin de l’interdire. Au moins, traverser la frontière n’était plus un délit. La récupération de l’enregistrement n’a pas été immédiate, mais après un certain temps, certaines initiatives locales, avec l’aide du studio de radio de Plzeň, se sont employés pour la récupérer de l’oubli, et sortie au grand jour une version du groupe de cornemuseux Konrádyho dudácká muzika a vu le jour, ainsi que de deux excellents interprètes de la musique traditionnelle de la région de Chodsko, Oldřich Heindl et Albert Švec. Dernièrement, elle a également abouti sur youtube et d’autres plateformes. On peut dire qu’elle a réussi. À sa manière, elle est là pour témoigner que les intrigues du pouvoir ne sont pas invincibles. C’est un fragment minuscule, mais bien poli et coloré, d’une énorme mosaïque de la résistance.

Et c’est pour cela que je demande qu’elle soit accueillie dans la mer magnum des GCC ; il me plairait de la dédier, de manière symbolique et pour ce que ça peut valoir, à ceux qui, aujourd’hui encore, subissent des répressions pour avoir parlé à travers la musique. (Stanislava)





Ô toi, Allemande bavaroise, au loin,

M’accompagneras-tu au loin ?

Jusqu’au bord du pré des seigneurs,

Mon très cher garçon,

Au-delà du pré des seigneurs,

Je ne peux aller plus long.



Ô toi, Allemande bavaroise, plus loin

M’accompagneras-tu plus loin ?

Jusqu’au bord du champ des seigneurs,

Mon très cher garçon,

Au-delà du champ des seigneurs,

Je ne peux aller plus long.