lundi 8 mars 2021

LE PROPHÈTE

 

LE PROPHÈTE



Version française – LE PROPHÈTE – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – Il profetaLe Pecore Nere – 1967




UN PROPHÈTE

Pieter Brueghel - 1566




Dialogue maïeutique


As-tu déjà, Lucien l’âne mon ami, au cours de tes longues pérégrinations, croisé un prophète ?


Oh, dit Lucien l’âne, depuis le temps que je pèlerine, j’en ai croisé, vu, connu des centaines, j’ai entendu des milliers de leurs prophéties et du fait que je suis très curieux, il m’est souvent arrivé de m’arrêter pour écouter leurs discours.


Oui, et alors ?, demande Marco Valdo M.I.


Alors, répond Lucien l’âne, j’y ai appris beaucoup de choses comme j’en avais appris avec les discours, les interpellations, les chansons que l’on pouvait entendre le long des routes et sur les places des villages et des villes et jusque dans les petits hameaux, les cours des fermes et même au pied des calvaires, aux carrefours qui sont les lieux de tous les croisements, où de bouche à oreille se répandait la parole du monde. Tant et tant de choses, de narrations, d’histoires, de racontars, de récits, de dits, d’anecdotes, d’inventions, d’affabulations, de confabulations, de fables, de fabliaux, d’apologues, d’allégories, de légendes, de sagas, de fantaisies, de fictions, d’odyssées, de paraboles, de phantasmes, de chimères, de toquades, de billevesées, de songes, de songeries, de rêves, de rêveries, de rêvasseries, de berlues, d’extravagances, de folies, de loufoqueries, de visions, d’utopies, que sais-je ? Mais avant d’aller plus avant, j’aimerais quand même établir la différence essentielle entre les narrateurs, les diseurs, les poètes, les aèdes, les ménestrels, les trouvères, les troubadours, les chanteurs et les prophètes, qui sont un autre genre d’oiseaux.


Et pourquoi donc, demande Marco Valdo M.I. ?


Tout simplement, dit Lucien l’âne, car à la différence de tous les autres causeurs, les prophètes – toutes croyances confondues – sont des gens dangereux, toujours à créer la discorde, toujours à attiser la haine de l’autre sous le prétexte d’enseigner l’amour du prochain. De mes longues et fiables oreilles d’âne, je les ai entendu prêcher la guerre le massacre – Dieu reconnaîtra les siens !, qu’ils disaient, je les ai vu pousser les hommes aux pires folies, je les entends encore dire que l’homme domine la femme, appeler à l’élimination de tous ceux qui n’étaient pas dans la ligne, justifier l’esclavage et toujours promettre un avenir radieux Et que dire de leurs délires où il est promis tant de satisfaction ultérieure à ceux qui se conforment à leurs prédications. Délires, délires, délires de prophète !


En effet, Lucien l’âne mon ami, telle est bien la fonction sociale du prophète, mais celui de cette chanson est paradoxal. C’est un prophète d’une autre trempe et son discours a une autre ambition : il dénonce la guerre – « La guerre, la guerre nous détruira » et il appelle à cesser les confrontations armées.


C’est évidemment une bonne idée, remarque Lucien l’âne, mais qui m’étonne beaucoup, car elle n’est pas du tout dans la ligne des prophètes. Elle va même franchement à l’encontre de la tradition des plus anciennes. Je pense que ce prophète-là ne fera pas long feu. Je lui vois un destin contrarié.


Et tu as raison, Lucien l’âne mon ami, regarde la fin de la chanson. On lui règle son compte sans autre façon :


« Deux hommes en blouse blanche, ce matin-là,

L’ont emmené le traînant par les bras ».


C’est toujours ainsi, dit Lucien l’âne, dans ce monde rongé par la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres pour maintenir encore et toujours leur domination, sauvegarder leurs intérêts, protéger leurs privilèges, accroître leurs richesses – sempiternellement et on comprend aisément qu’un tel monde ne peut mettre un terme à cette guerre interminable, car pour lui, pour ceux qui le mènent, ce serait la fin de leur pouvoir, de leur main-mise sur les hommes et de leurs richesses. Ce brave homme avait tort de dire la vérité. Quant à nous, tissons le linceul de ce vieux monde menteur, mensonger, faux, glapissant et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Un matin, dans le jardin public

Un homme sympathique

Prêchait la foule apathique.


En vérité, je vous le dis :

C’est l’heure d’en finir ici.

En vérité, ne comprenez-vous pas ?

La guerre nous détruira.


Au début, on comptait les morts à l’unité ;

Maintenant, on les compte par milliers.

Depuis l’âge du grès,

On n’a pas fait de progrès :


Et vous, si vous continuez ainsi

À discuter à coups de fusils ;

Il ne restera plus ici

Que celui qui n’a pas de fusil.


Depuis l’âge du grès,

On n’a pas fait de progrès :

Au début, on comptait les morts à l’unité ;

Maintenant, on les compte par milliers.


Et vous, si vous continuez ainsi

À discuter à coups de fusils ;

Il ne restera plus ici

Que celui qui n’a pas de fusil.


Deux hommes en blouse blanche, ce matin-là,

L’ont emmené le traînant par les bras

Tandis qu’il criait : « La guerre, la guerre nous détruira. »


mercredi 3 mars 2021

ON NE PEUT PAS CONTINUER AINSI

 

ON NE PEUT PAS CONTINUER AINSI


Version française – ON NE PEUT PAS CONTINUER AINSI Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – Non posso continuareLe Mosche da Bar – 2009


EN RUE

Rudolph Schlichter 1926




Dialogue maïeutique



Toujours, Lucien l’âne mon ami, ces histoires de différences entre la chanson originelle – ici, Non posso continuare et sa version française ; du moins, la mienne. Non, ce n’est pas une traduction, elle n’en a ni la qualité ni la rigueur ; non, ce n’est pas non plus, une adaptation, elle ne cherche pas à adapter quoi que ce soit à quoi que ce soit.


Alors, dit Lucien l’âne, cette tienne version, que veut-elle être ?


Quel italianisme, Lucien l’âne mon ami. Cela dit, elle ne veut pas grand-chose. Elle veut être une version française ; celle que je fais pour mon plaisir. Vian disait : « Si j’écris des vers, c’est que ça m’amuse », et c’est aussi ma façon de faire pour comprendre. Même si je sais l’écart qui se creuse à chaque fois de lui-même et celui que j’ajoute. L’essentiel, c’est que j’en sois satisfait.


Et accessoirement, dit Lucien l’âne, en faire cadeau aux autres ; si toutefois, ils veulent s’y intéresser. Soit, mais pour cette fois, j’aimerais savoir ce que raconte cette chanson et en quoi la version française s’écarte principalement de la version italienne originelle.

D’abord, Lucien l’âne mon ami, il faut savoir que dans sa version italienne, elle se présente à la première personne. Il y a donc un personnage – le « je », qui interpelle quelqu’un (« tu »).


En somme, dit Lucien l’âne, c’est un colloque singulier.


En quelque sorte oui, reprend Marco Valdo M.I., et le personnage fait part à ce quelqu’un de sa réflexion et de son désarroi face à la société où ils vivent. En l’occurrence, il s’agit de l’Italie du temps où la chanson a été conçue, une Italie où se trouvait au pouvoir un certain premier ministre adepte de nuits chaudes. Mais le temps passe et il est d’autres lieux où la chanson pourrait avoir sa pertinence. C’est pourquoi, à la différence, ma version française se veut plus générale.


C’est une bonne idée, Marco Valdo M.I. mon ami, car le monde est vaste.


Donc, Lucien l’âne mon ami, il y a toujours le personnage qui interpelle (c’est l’interprète), mais cette fois, il s’adresse au public, aux gens qui entendent la chanson et au lieu d’un « tu » et d’un « nous », il use du « on », à la fois, beaucoup plus général et en même temps, plus vague.


En effet, dit Lucien l’âne, on ne sait pas avec précision qui est on. Ça permet de s’adresser à tous, sans pour autant incriminer tout le monde.


C’est ça, dit Marco Valdo M.I. ; du coup, libérée des détails de son actualité évanescente, la chanson atteint une portée plus universelle. Elle peut s’appliquer à bien des lieux et des moments – hier, aujourd’hui ou demain. C’est le but recherché. Elle désigne toute société où règne la brutalité et l’incivilité à tous les étages ; toute société au garde-à-vous devant un « chef » (capo, duce, leader, führer, rais…).


Oh, dit Lucien l’âne, il n’en manque pas. D’ailleurs, pour ce que j’en sais, il n’en a jamais manqué. Cependant, même dans de telles sociétés, tout le monde n’est pas soumis aux ambitions du chef, etc., ni acquis aux manières grossières, brutales et inciviles.


En effet, répond Marco Valdo M.I., et c’est à dissidents que la chanson principalement s’adresse, mais pas seulement, elle parle aussi à ceux qui subissent sans pour autant se rallier et qui pourraient bien se convaincre de faire quelque chose pour que le monde autour d’eux change, se civilise :


« On ne peut pas continuer ainsi,

On n’arrive pas à respirer. »


Enfin, dit Lucien l’âne, j’éviterai aussi de nommer les pays où règne une telle ambiance ; il y en a trop et de toute façon, chacun pourra se faire une idée. Quant à nous, tissons le linceul de ce vieux monde cru, grossier, oppressé, enferré, asphyxié et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.







On pensait voir un film d’horreur ;

Au contraire, c’est la crue réalité :

En rue, on meurt

Et on passe, indifférents, sans pitié,

On crie, on insulte, on fait n’importe quoi

Pour un moment de gloire.

On tue le voisin, car hier soir

Il n’aurait pas dû laisser son auto là.


On ne peut pas continuer ainsi,

On n’arrive pas à respirer.

On ne peut pas continuer ainsi,

On n’arrive pas à respirer.


On dit qu’à présent, la vie est meilleure

Et on doit croire cette histoire.

Ne pas faire de bruit, ne pas déranger !

Le chef pourrait s’énerver.

On se plaint de quoi ? Il est là

Avec courtisans, putes et coups d’État

Et on peut se régaler des ragots.

Devinez qui devra payer l’écot ?


On ne peut pas continuer ainsi,

On n’arrive pas à respirer.

On ne peut pas continuer ainsi,

On n’arrive pas à respirer.


On pensait voir un film d’horreur ;

Au contraire, c’est la crue réalité :

En rue, on meurt

Et on passe, indifférents, sans pitié,

On crie, on insulte, on fait n’importe quoi

Pour un moment de gloire.

On tue le voisin, car hier soir

Il n’aurait pas dû laisser son auto là.


On ne peut pas continuer ainsi,

On n’arrive pas à respirer.

On ne peut pas continuer ainsi,

On n’arrive pas à respirer.


Le maître donne l’os,

On l’adore.

Le maître donne l’os,

On l’adore.

Le maître donne l’os,

On l’adore.

Le maître donne l’os,

On l’adore.


Petits soldats, garde-à-vous !

En silence et marche !

Petits soldats, garde-à-vous !

En silence et marche !

On ne peut pas continuer ainsi,

On n’arrive pas à respirer.

On ne peut pas continuer ainsi,

On n’arrive pas à respirer.

lundi 1 mars 2021

IL Y AVAIT

 

IL Y AVAIT


Version française – IL Y AVAIT – Marco Valdo M.I. – 2020

Chanson italienne – C’eraUgo Mazzei – 2012







Dialogue maïeutique


« Il y avait », dit Marco Valdo M.I., raconte le rêve ou le cauchemar ou plutôt, le songe épouvanté d’un marin qui se souvient dans ses nuits, qui par intermittences se répètent, du dernier voyage d’un pétrolier sur lequel il avait embarqué à New York et qui filait vers le grand Nord. Le marin et l’équipage faillirent y rester ; le pétrolier y resta, au fond. Je dis tout de suite qu’on ne saura jamais qui était le marin, qui était le capitaine, ni le nom du pétrolier. Peut-être, ce pétrolier (ce marin, ce capitaine également) est-il la mémoire de tant de navires (de marins, de capitaines) qui se sont perdus dans les eaux lointaines ? Qui sait et combien furent-ils ? Victor Hugo (OceanoNox) se posait la même question :


« Oh ! combien de marins, combien de capitaines
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines,
Dans ce morne horizon se sont évanouis !
Combien ont disparu, dure et triste fortune !
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune,
Sous l’aveugle océan à jamais enfouis ! »


Je me disais bien, s’exclame Lucien l’âne, que ça me rappelait quelque chose, cette histoire de marins et de capitaines. De toute façon, « combien ? », on ne le saura jamais et puis, le compte augmente tous les jours. Mais, il y a quand même quand un pétrolier périt en mer que les pétroliers salissent les côtes de leur sang noir et de ce liquide gluant tuent pour un très long temps toute la vie du bord de mer. En plus, ces réservoirs flottants sont des cibles énormes, facilement repérables et des proies de choix dans les guerres, grandes ou petites soient-elles. Sans compter les pirates des mers qui s’en emparent pour les négocier auprès des pirates des terres contre d’incalculables rançons. Ces histoires de pétrole sont de perpétuelles extorsions de fonds.


De fait, dit Marco Valdo M.I., ce sont là des épisodes particulièrement polluants de la Guerre de Cent Mille Ans, vue dans un de ses aspects discret et récurrent. Ces barges gigantissimes que sont les pétroliers sont visées à plusieurs titres : comme transporteurs, comme masse de pétrole, comme maillon essentiel de l’approvisionnement de la civilisation carbonée. Essaye d’imaginer un instant qu’on arrête d’importer le pétrole…


Ce serait un fameux foutoir, dit Lucien l’âne, pire encore qu’une pandémie comme on en connaît une actuellement et puis, il y aurait une de ces guerres. Et si je me souviens bien, ça s’est déjà produit. De l’épouvante partout et puis, il faudrait d’urgence réduire la voilure ; enfin, je veux dire, changer de mode de vie, accéder à une certaine modestie, rationner tout et si ça dure, changer carrément de façon de vivre. À la longue, on s’y ferait à vivre autrement. Moi, par exemple, je m’y ferais sans grandes difficultés ; d’ailleurs, j’ai connu longtemps un monde sans pétrole ; ça ne marchait pas trop mal. Évidemment, il y avait moins de monde et aussi, beaucoup moins de choses. Cependant, y revenir brutalement serait quand même une fameuse épreuve. Cependant, tu as raison, on a connu des guerres pour moins que ça.


Finalement, reprend Marco Valdo M.I., à penser à tout ce grand chambardement (Le grand Chambardement), la catastrophe que raconte la chanson me paraît soudain être une parabole, dotée d’une fin des plus optimiste. Et pourquoi pas ? Personne ne peut présager de ce qui adviendra.


Oui, dit Lucien l’âne, ça laisse de la place au rêve au-delà du cauchemar. Allons, tissons le linceul de ce vieux monde carboné, pétrolisé, militarisé, éruptif, éructant et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane







Dans un pays étranger,

Au-dessus d’un pétrolier,

Il y avait,

Il y avait un nuage sombre,

Le vent soufflait

Et la mer poussait

Et le capitaine dormait encore.


Il y avait

Seulement la peur de se trouver

Sur le pont, intoxiqués

Par cet air obscur et secret,

Cet air qu’on respirait,

Et puis, l’équipage fuyait

Et puis, plongeait.


Souvenez-vous de New York, alors,

Le timonier prit la route vers le nord,

Avec nos rêves fiers.

Avec nos rêves à bord,

On pouvait naviguer sur les mers.


On avait,

On avait la fumée en escorte

Et l’espérance était morte

De retrouver le bon chemin, mais

Peut-être, que si on ouvrait la porte,

On aurait une vie tordue, à jamais.


Souvenez-vous au Cap Horn, on accosta

Et la dame de la pluie dit : « Nenni,

Je n’irai pas avec ces deux bandits »

Et dans la brume, s’envola.


Et on abandonna nos femmes, nos rêves, nos maisons,

Et en mer, pendant les deux ans de ce voyage,

On se fia aux étoiles, aux soupirs et aux horizons

Pour chercher dans nos cœurs leurs visages.

Puis, on sécha nos larmes dans le vent,

On s’empoisonna de pétrole et de plomb

Et on coula dans cet océan.


Il y avait

L’ombre d’un pétrolier

Qui sur la mer dérivait

Vers des fonds étrangers,

Et le vent soufflait,

Le soleil brillait,

Et autour, tout brûlait.


Souvenez-vous, un navire nous sauva,

La mer soudain s’apaisa,

Un rayon de soleil nous illumina.

Je n’oublierai jamais.

Il y avait…