MADAME X
Chanson
allemande – Frau
X – Erika
Mann – 1933
Texte :
Erika et Klaus Mann
Musique :
Magnus Henning (1904-1995), compositeur et pianiste bavarois
 |
Scène de rue à Berlin
Ernst Ludwig Kirchner 1913
|
Une
autre chanson au
vitriol,
où
Erika et Klaus Mann,
par la bouche de Therese Giehse, pointaient
du
doigt la
riche, grasse
et contente
bourgeoisie commerçante
allemande
qui, avec l’aristocratie militaire, fut
le noyau dur du consensus nazi : « Un
gaz toxique suinte
dans nos chambres – ».
Dialogue
Maïeutique
Mon
ami Lucien l’âne, je vois bien ton sourire en coin. Sans doute,
est-ce à l’idée que tu te fais en lisant le titre de la chanson
dont je viens de faire une version française. À ce sujet, j’ajoute
tout de suite qu’on pourrait en faire d’autres et
des meilleures. Ton sourire en coin, que peut-il signifier ?
Serait-ce que tu imagines je ne sais quelle dame tenancière de je ne
sais quel boui-boui, quelle maison particulière, une émule de
Madame
Claude,
mère
maquerelle de haut vol ou
alors, Madame
Irma,
une voyante rigoureusement extralucide ?
Que
voyait-elle ?, demande Lucien l’âne.
L’avenir,
répond Marco Valdo M.I., du moins, un certain avenir. C’était
hallucinant de précision et de
justesse. La seule chose, mais ça gâchait tout, c’est qu’elle
voyait un avenir autre que celui qui se déroulait ensuite.
Cependant, sur le moment, quand en tremblant, en se trémoussant, en
transpirant abondamment, elle décrivait le futur, c’était
convaincant. L’avenir paraissait vrai ;
de hauts personnages, des chefs d’État même la consultaient. Tout
comme au demeurant, les mêmes recouraient aux services de Madame
Claude. Pour ce qui est de Madame X, ce n’est pas du tout pareil.
Madame X est une bonne dame de la société allemande, une bourgeoise
qui avec son mari, tient un commerce honorable ; quelque chose
dans l’épicerie ou le vêtement, on ne sait trop. Ça n’est pas
dit.
Bien,
dit Lucien l’âne, admettons, un commerce qu’on dira respectable.
Mais encore ?
Peut-être,
Lucien l’âne mon ami, si tu y tiens vraiment, pourrais-tu trouver
réponse à cette question chez
Erika Mann, dans
son livre « The
lights go down », Farrar & Rinehart, aux
États-Unis en 1940
(publié depuis en français sous le titre « Quand
les lumières s’éteignent »), mais
là n’est pas l’essentiel de la chanson ; disons que c’en
est l’anecdote.
Oh,
dit Lucien l’âne, je comprends ça ; c’est très utile
l’anecdote pour la mise en scène. Mais
qu’y a-t-il derrière cette anecdote ?
Derrière
l’anecdote, derrière cette scène de vaudeville, dit Marco Valdo
M.I., il y a la situation dans le pays, sa militarisation qu’on
approuve et qu’on trouve utile, il y a la guerre à venir,
inéluctable. Mais comme le répète le refrain :
« Le
coq, ni personne ne s’en soucie,
Le
coq, ni personne ne s’en soucie »
Ce
pays, tu le devines, c’est l’Allemagne et l’Allemagne gangrenée
par le nazisme. Dans une lettre de 1922,
Alexandre Vialatte remarquait déjà pour
la mise en scène : « Sachez que
le Rhin est vert, la cathédrale rouge et la « tour de la
vieille porte » en briques sombres. » On l’a republiée
dans l’hallucinant « Les Bananes de Koenigsberg ». Et
comme en réponse aux inquiétudes de
Madame X, il disait – c’était en 1935 : « L’Allemagne
veut-elle la paix ? C’est possible, c’est vraisemblable ;
c’est même probable si on satisfait ses désirs. Mais si elle
rencontre un obstacle ? Que diront tous ces gens armés quand on
leur expliquera que l’honneur de l’Allemagne exige qu’ils
versent leur sang ? » Que tout cela est lointain.
N’était-ce
pas Histoires
d’Allemagne,
le titre de ta longue chanson, tirée des bananes de Vialatte ?,
demande Lucien l’âne.
À
propos, reprend Marco Valdo M.I., Alexandre
Vialatte terminait ses chroniques par une antienne qui serait très
mal vue actuellement en nos temps de
« politiquement correct ». C’était en quelque sorte sa
signature, une sorte de rite final, comme le nôtre qui en est la
réminiscence. Il concluait – quel que soit le sujet par cette
phrase sibylline : « Et c’est ainsi qu’Allah est
grand. »
Cela
dit, conclut à son tour Lucien l’âne,
tissons le linceul de ce vieux monde
gangrené par l’ambition, virusé par l’arrogance, esquinté par
l’avidité et cacochyme.
Heureusement !
Ainsi
Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
Je
m’appelle X et j’ai un commerce,
On
y trouve diverses choses à acheter.
En
général, je ne veux blesser personne, -
Mon
mari et moi, on
est très
appréciés.
On
se ment et
on triche toute
la semaine,
Alors,
on a du vin et du
poulet le
dimanche.
Avec
l’honnêteté
et le caractère,
Notre
époque n’a
plus rien à faire.
Le
coq, ni personne ne s’en soucie,
Le
coq, ni personne ne s’en soucie ;
Les
poulets doucement rient,
Quand
il n’y a pas de chat.
Car
chacun sait bien
déjà :
Qui
a la poisse, l’aura.
Mon
mari me trompe souvent, je le sais toujours,
Et
quand il est parti la nuit, je
le trompe aussi.
Il
doit louer
une chambre pour ses amours,
Mon
amant et moi,
souvent on en
rit.
Et
mon amant me trompe avec ma
cadette,
Qui
me ment, cette enfant
sans foi.
Oui,
oui, je le sais,
c’est à
la Pentecôte,
Qu’elle
est allée le voir pour la première fois.
Le
coq, ni personne ne s’en soucie,
Le
coq, ni personne ne s’en soucie,
Les
poulets doucement rient.
Quand
il n’y a pas de chat.
Car
chacun sait bien
déjà :
Qui
a la poisse, l’aura.
Et
il faut une
guerre, il faut préparer
ce conflit,
Pourquoi
aurait-on des militaires
dans le pays ?
Il
faut une industrie
prospère pour la nation.
Mon
mari et moi, on a
trouvé une solution.
Chez
nous, à la
radio, on apprend
Comme
s’agite et gronde notre
pays.
Et
que les
autres restent
indifférents -
Seule
l’Autriche un
peu transit.
Le
coq, ni personne ne s’en soucie,
Le
coq, ni personne ne s’en soucie,
Les
poulets doucement rient.
Quand
il n’y a pas de chat.
Car
chacun sait bien
déjà :
Qui
a la poisse, l’aura.
Si
on n’empêche
pas la guerre,
vite, on s’y
perd.
L’autruche
fait une
politique sans pareille :
La
tête dans le sable jusqu’aux deux oreilles,
Elle
chante en
sourdine :
« Je ne
suis pas pour la guerre ».
À
la fin, en ruines se
réduit,
Notre
monde si habilement construit.
Un
gaz toxique suinte
dans nos chambres –
Mon
mari et moi, on ne fait pas de bruit.
Le
coq, ni personne ne s’en soucie,
Le
coq, ni personne ne s’en soucie,
Les
poulets doucement rient.
Quand
il n’y a pas de chat.
Car
chacun sait bien
déjà :
Qui
a la poisse, l’aura.