lundi 20 janvier 2020

Impossible


Impossible

Chanson française – Impossible – Marco Valdo M.I. – 2020

ARLEQUIN AMOUREUX – 36

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.



LA VEILLÉE
Adriaen van Ostade – circa 1680





Dialogue Maïeutique

Bon d’accord, Lucien l’âne mon ami, encore un titre impossible. Et je t’entends déjà le dire et me demander illico des éclaircissements, que d’ailleurs, je n’ai pas la moindre intention de te refuser.

De fait, de fait, Marco Valdo M.I., tu commences à me connaître et à anticiper mes petites manies. Mais enfin, il te faut l’avouer cet « Impossible » est vraiment impossible comme titre. Je suis même assez persuadé que tu les choisis ainsi ces titres dans le but d’attirer l’attention ou de troubler un peu l’apathie du lecteur. De ce point de vue tu as parfaitement raison ; il faut troubler l’apathie ; il faut susciter la curiosité, qui à mes yeux, est plutôt une indispensable qualité bien plutôt qu’un considérable défaut. Maintenant, explique-moi un peu cet impossible « Impossible ».

Impossible est en fait, Lucien l’âne mon ami, « le » mot de la chanson et il se justifie de la sorte pleinement. Il raconte une belle histoire, que je vais te narrer d’une autre façon, manière de la resituer dans cette longue sage de l’Arlequin déserteur. Sans être proprement tragique, la vie de ce déserteur-ci est marquée à l’aune d’une terrible désolation. Déjà comme déserteur, il est pourchassé et toujours sur le qui-vive ; il ne peut rien établir – ni lui, ni une situation quelconque (à part bien sûr, celle de déserteur). Il n’a aucune perspective que l’amère misère du lendemain et la pluie. Il a perdu ses amies : l’Arlecchina par jalousie et Barbora que la mort emporta. Il ne lui reste que sa propre carcasse et sa petite troupe en bois. Mais enfin, c’est quand même tout un monde.

Oh oui, dit Lucien l’âne, le monde de l’imaginaire – même en bois – est un monde en soi et c’est même toute une compagnie.

Cette chanson est, reprend Marco Valdo M.I. un instant interrompu, cette chanson est en langage cinématographique un « retour en arrière », un « flash back » sur l’enterrement de cet Ondřej Serenus, alias Andrea Sereno dont Arlequin entend bien usurper dorénavant l’identité et user du passeport. Après l’enterrement, les invités se réunissent pour un repas et une veille en l’honneur du disparu, à laquelle se mêle Matthias en abandonnant sur la place du village, sous le tilleul, pas loin de l’étang, toute sa troupe. Cette fois, c’en est trop pour ces petits hommes de bois et la révolte gronde. Certains proposent une sorte de coup d’État avec comme objectif de partir ensemble à la conquête du monde pour leur propre compte en s’étant débarrassé de leur chef, Matthias. Mais Faust en tête, le reste de la troupe s’indigne et crie : « Impossible ! Impossible ! » :

« Impossible de nous conduire en salauds,
Impossible d’abandonner un homme,
Impossible de laisser Matthias seul comme
Dans un pot de marmelade, un noyau. »

Au petit matin, Matthias sort de l’auberge et s’en vient rechercher son monde. Tout rentre dans l’ordre et la longue cavale reprend son cours.

Ainsi, dit Lucien l’âne, comme au théâtre « All’s Well That Ends Well », tout est bien qui finit bien. Dès lors, tissons le linceul de ce vieux monde impossible, humide, apathique, tragique et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Le groupe a la faim aux tripes ;
Il marmonne : « Marre de l’errance !
Sous ces pluies, on gagne la grippe
Et d’autres humides souffrances. »

Pierrot se tient debout au bord de la mare :
« Que faire ? S’en remettre au trou d’eau,
Dire dans la vase le dernier mot ? »
Dans l’eau jaune nagent les canards.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

La faim, la pluie délayent insensiblement
La troupe de comédiens ambulants.
Le Docteur Faust crie : « Impossible ! »
Polichinelle hurle : « Pantalone, impossible !

Impossible de nous conduire en salauds,
Impossible d’abandonner un homme,
Impossible de laisser Matthias seul comme
Dans un pot de marmelade, un noyau. »

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Matthias était resté pour la veille
De l’enterrement de Serenus,
À manger, à boire jusqu’à l’éveil,
À se gaver comme sur un chien une puce.

Ça gronde sous le tilleul, la compagnie attend.
Matthias revient à l’aube de l’enterrement ;
Sans un mot, la troupe enterre sa révolution
Et se remet en route sans discussion.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

PLAT DE PLASTIQUE


 

PLAT DE PLASTIQUE



Version française – PLAT DE PLASTIQUE – Marco Valdo M.I. – 2020

Chanson italienne – Filastrocca di un piatto di plasticaMimmo Mòllica – 2020




Plage
Léon Splilliaert - 1923



Les déchets marins constituent un problème grave en augmentation constante. Alors que le plastique est une ressource importante pour la société moderne, son « élimination » en mer est une véritable malédiction, une guerre.
« Filastrocche Plastic Free » de Mimmo Mòllica, pour développer une mémoire de fer et rappeler que les « assiettes en papier » sont en plastique et développer la sempiternelle présence de déchets plastiques dans le milieu marin : plus de 11 mille tonnes par an sont récupérées le long des côtes et sur les plages.
« Les graves catastrophes naturelles exigent un changement de mentalité qui nous oblige à abandonner la logique du consumérisme pur et à promouvoir le respect de la création ». (Albert Einstein)



Dialogue Maïeutique

Ce n’est pas pour dire, Lucien l’âne mon ami, mais cette chanson, comme tout un chacun pourra s’en assurer, m’a tout l’air d’être une fable et pas au sens figuré de « récit mensonger », comme on a tendance à le comprendre actuellement par une déviation médiatique d’importation. De fait, elle est construite comme telle – comme une fable telle qu’en élaborait le bon Jean de La Fontaine et s’achève par une morale : la morale de l’histoire, précisément. Cependant, ce n’est pas une histoire animalière comme chez Ésope et la plupart des autres fabulistes qui ont conté à travers les âges. Le sujet et l’objet de la fable est ici un plat de plastique et le but moral recherche est en quelque sorte la promotion du recyclage écologico-artistique du plastique, lequel – comme on sait – pollue et contribue largement à la destruction du biotope humain, animal, aquatique et végétal.

Dans le fond, dit Lucien l’âne, ce n’est pas une mauvaise idée. Je dirais même que c’est une démarche pleine de bonnes intentions.

En effet, Lucien l’âne mon ami, et chacun pourra en faire son miel à la lecture. Cependant, je voudrais surtout commenter la version française – de je suis par ailleurs l’auteur et la commenter sur un point particulier. Tout en travaillant à cette version, il m’était venu en tête l’image d’une plage d’avant le temps du plastique ; une plage comme en avait peinte – par exemple, Gustave Courbet, James Ensor, Louis Artan ou Léon Spilliaert et tant d’autres dans tant de pays ; il y a là avec les marines, un genre pictural en soi. Mais ce n’est pas le propos ici de faire une histoire de l’art, même si la chose est fascinante.

J’imagine qu’elles étaient plutôt désertes ces étendues de sable au bord de mer ou à peine fréquentées, suggère Lucien l’âne. Enfin, elles devaient ignorer jusqu’à l’existence potentielle du plat, de la bouteille, du gobelet, du sac, de la seringue, de la sandalette et du caleçon de bain en plastique.

Donc, chemin faisant, reprend Marco Valdo M.I., en transposant cette comptine, je suis d’abord passé par le Petit Bonheur de Félix Leclerc (1951), une autre histoire d’abandonné :

« C’est un petit bonheur
Que j’avais ramassé
Il était tout en pleurs
Sur le bord d’un fossé
Quand il m’a vu passer
Il s’est mis à crier:
« Monsieur, ramassez-moi
Chez vous emmenez-moi. »,

Ensuite, j’ai croisé un « Monsieur le Président » et puis, arrivé à la septième strophe, il m’est venu – mais qui dira les torts ou les bienfaits de la rime ? Un enfant sourd, un nègre fou ? – un « tomber, terrassé », enfant adultérin de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais et de Giovacchino Antonio Rossini, par l’entremise de Cesare Sterbini, écrivain italien et à la ville, fonctionnaire pontifical. Pour ne pas piper les dés, j’ai entièrement avoué cet emprunt à l’aide d’une strophe supplémentaire, où je reprends le texte des derniers vers de la version française du « Barbier de Séville ».

Une excellente idée au demeurant, réplique Lucien l’âne.

Surtout, Lucien l’âne mon ami, que j’ai comme l’impression qu’il y a dans cette chanson, une sorte d’hyperbole – tout à la fin et en constitue l’argument principal – qui ferait du moindre bricolage une œuvre d’art ; ce qui est aussi une de ces faussetés plastiques diffusées par les médias. Pour satisfaire le public, le peuple et l’infantilisme ambiant, on fait ainsi passer au bleu tout le travail qui mène à ce qu’on a tant de mal à faire comprendre et à faire advenir : l’œuvre d’art et dans la foulée, l’art lui-même. Dans le même temps, on banalise et on réduit au néant l’art et l’artiste lui-même en ce qu’ils ont de singulier. La question est : qu’est-ce que ça cache ?

Je suis ravi, Marco Valdo M.I., que tu abordes cette question de l’art, car elle n’est pas innocente et derrière elle, il y a toute une vision du monde, toute une humanisation du monde, une élaboration de l’humanité qu’on ne peut ramener à un geste hasardeux ou négligent. De façon simple, l’œuvre d’art, si elle n’implique pas nécessairement la connaissance de l’art antérieur, même si souvent elle s’y réfère et s’en enrichit, suppose une volonté de faire œuvre et la mise en œuvre de moyens appropriés ; elle suppose aussi la conscience de le faire. Mais ne nous égarons pas dans la philosophie et l’esthétique et tissons le linceul de ce vieux monde pollué, calomniateur, infantile et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane





Un plat en plastique
Fut pris sur le fait,
Couché sur le sable,
Par quatre gendarmes
Qui l’ont mis aux arrêts.


Pour ce délit,
Par le plat commis,
On invoqua la loi,
On alerta l’État.


Avant d’être incarcéré
Le plat a déclaré :
« Ce n’est pas moi
Qui ai fait ça. »


Alors, le juge sévère
Et fort en colère,
D’un ton sec, lui demanda
« Alors, qui a fait ça ? »


Et le plat apeuré,
D’un ton pondéré,
Répondit : « Monsieur le président,
Ils m’ont laissé là en partant. »


« Mais qui vous a laissé là ?
Allons, dites-moi qui a fait ça ? »
« Des hommes en balade,
Ils ont ri et mangé des salades.


Et quand ils ont eu consommé,
Ils m’ont laissé tomber
Sur le sable immaculé
De la plage, « tomber terrassé. »


Comme de Rossini, le pauvre calomnié,
« Menacé comme un coupable,
Sous cette arme redoutable
Tomber, tomber terrassé. »


Au terme de leur voyage,
Comme je n’avais plus d’usage,
Comme une feuille fanée à l’hiver,
Ils m’ont laissé choir là par terre. »


Et ainsi le magistrat
Aux gendarmes ordonna
Que le plat incriminé
Soit immédiatement libéré,
En stipulant au dossier par écrit :
« N’a pas commis le délit. »


« J’ai parfaitement compris
Que vous étiez sincère
Et pour cela je suis marri
Que celui qui a pu vous jeter à terre
Après vous avoir utilisé,
Ne soit pas mieux identifié. »


« Qui vous a si vilainement délaissé,
Sait-il qu’une œuvre d’art
Peut naître par hasard
D’un objet réutilisé ?
Si on recycle même un plat,
On peut en faire un joli chat,
Ou une belle hirondelle
Avec des aquarelles »…


« On peut faire un oiseau,
Un panier, un chapeau,
Une marionnette de couleur,
Un beau bouquet de fleurs,
Un château enchanté,
Avec un plat jeté, rejeté, déjeté. »


Ainsi, même en plastique, un plat
Qui aux déchets échappa
Et fut mis ensuite à part,
Put devenir une œuvre d’art.

vendredi 17 janvier 2020

SMYRNE



SMYRNE


Version française – SMYRNE – Marco Valdo M.I. - 2020
d’après la version italienne de Gian Piero Testa SMIRNE (insertion 2020)

ParolesPythagoras / Πυθαγόρας
Musique
Apostolos Kaldaras / Απόστολος Καλδάρας
Interprète – Giorgos Dalaras / Γιώργος Νταλάρας





SMYRNE II
Jean Lurçat – 1924



Dès l’indépendance grecque, fleurit le projet d’étendre la souveraineté grecque sur une partie de l’ancien empire byzantin, l’Anatolie occidentale et Chypre, et d’élire Constantinople comme capitale de l’État élargi, la Megali Hellas / Μεγάλη Ἑλλάς, une Grande-Grèce du 20e siècle qui s’étend vers l’est.
De 1830 à 1914, la Grèce progresse vers le nord avec la conquête de la Thessalie, de la Macédoine, de la Thrace, de la Crète, des îles égéennes, grâce entre autres aux guerres balkaniques de 1912-13. La Grèce entra tardivement dans la Guerre Mondiale ; ensuite, les conflits se poursuivent jusqu’à la « Grande Catastrophe » (1923) : la disparition de l’hellénisme en Asie Mineure après plusieurs millénaires.
1922 marque la défaite de la Grèce après trois ans de guerre contre la République turque nouvellement formée. Cet épisode est entré dans l’histoire sous le nom de Mikrasiatikí katastrofí / Μικρασιατική καταστροφή : « la catastrophe d’Asie mineure ». C’est la conséquence d’un nationalisme fou qui a produit les fumées de la Grande Idée/ Μεγάλη Ιδέα .
Des atrocités ont été perpétrées des deux côtés. Les Grecs en retraite ont massacré des civils turcs, ont commis des dévastations et des incendies dans la région de Smyrne. Plus terribles encore furent les massacres perpétrés par les Turcs contre les populations grecques du Pont et les Arméniens (en plus des massacres des années précédentes). Pour les Grecs des districts de la mer Noire, il existe des documents faisant état d’environ 16 000 meurtres.
Le déplacement des réfugiés a été une catastrophe dans la catastrophe : 800 000 musulmans ont quitté la Grèce, principalement le nord de la Grèce, pour la Turquie, tandis que 1 500 000 Grecs ont été évacués d’Anatolie vers la Grèce. La Grèce comptait 4,5 millions d’habitants en 1922 : on peut imaginer ce que la poussée démographique de 33 % et l’intégration dans un pays pauvre ont signifié pendant de nombreuses années, d’autant que la plupart des réfugiés ne parlaient même pas le grec.
Les événements de la Grèce, les événements politiques, sociaux et culturels des vingt années suivantes, ne peuvent être compris sans faire strictement référence à ces faits.
En 1972, à l’occasion du cinquantième anniversaire de ces événements de la « Grande Catastrophe », le compositeur Apostolos Kaldaras et le parolier Pythagore Papastamatiou ont gravé l’album Μικρά Ασία – Asie Mineure .
[Riccardo Gullotta]




Dialogue Maïeutique


Smyrne, dit Lucien l’âne, voilà le nom d’une ville qui fleure bon la Grèce orientale, cette Μικρασια, cette petite Asie, cette Asie mineure et qui me rappelle ma participation – légèrement forcée et pas trop enthousiaste à la grande retraite, cette Anabase que conta, il fut un temps, l’excellent Xénophon. Elle me met en mémoire aussi les délices des poésies de Sappho, poétesse d’une île voisine. Capitale de cette Ionie qui vit naître et prospérer la philosophie. Je garde ainsi Smyrne au fond de ma mémoire.


Oui, dit Marco Valdo M.I, c’est ainsi que Smyrne se tient à l’aube de la civilisation gréco-romaine, dont nous sommes les descendants. Ce serait à soi toute seule une raison de chanter sa gloire. Mais tel n’est pas l’argument de la chanson, même si on doit absolument garder en tête cette dimension historique, car tout se construit sur cet arrière-plan.


Certes, reprend Lucien l’âne, on a trop souvent tendance à ne pas percevoir les profondes traces qui marbrent l’histoire humaine. C’est sans doute un effet de la brièveté de la vie individuelle de l’humain quand elle est confrontée au temps historique ; plus encore évidemment, quand il s’agit d’affronter l’écart avec un temps préhistorique, transhistorique et on peut même y ajouter le temps géologique, astronomique, galactique, qui sont des temps de durées considérables, quasiment hors d’atteinte de la compréhension commune. Tous ces temps ont des tempos différents, des rythmes décalés et cependant, interagissent les uns dans les autres. En fait, toutes ces mécaniques s’entrecroisent et superposent leurs actions. Ce sont des moments, des moteurs, des mouvements, des formes de vie qui font ce qu’on résume sous le nom d’évolution. Ainsi en va-t-il aussi de la manière dont on ressent Smyrne.


Donc, Smyrne, en effet, l’Ionie, la philosophie, répond Marco Valdo M.I., mais le vrai sujet de la chanson, c’est la « Grande Catastrophe » (Μεγάλη καταστροφή), telle qu’elle est rappelée dans les livres d’histoire. Cependant, si j’ai pris la peine de donner une version française de ce texte, c’est aussi en mémoire de Gian Piero Testa, tant apprécié, qui nous a souvent conduit sur les traces de la « Grécité », de la « Romiosine » – « Ρωμιοσύνη » que chantait Yannis Ritzos. C’est d’ailleurs en référence à ce poème de Ritzos que j’ai introduit ce mot dans ma version en langue française. Au fait, pour éviter toute équivoque, je précise que « Romiosine » – « Ρωμιοσύνη » désigne l’ensemble grec, celui qui s’étend au-delà des limites nationales.


Au passage, conclut Lucien l’âne, il serait sans doute utile designaler aux touristes distraits et oublieux que Smyrne est une ville située dans un temps que les enfants d’à présent ne peuvent pas connaître et qu’ils en trouveront mention sur les tableaux d’aérogares sous le nom turc d’Izmir, une ville, un port de plusieurs millions d’habitants. Enfin, car il faut bien en finir – sans trop de mélancolie, tissons le linceul de ce vieux monde nationaliste, communautariste, bardé de frontières et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Smyrne brûle, mère, brûle et nos biens aussi.
Notre chagrin ne se dit, notre peine ne s’écrit.


Romiosine, Romiosine, jamais rassérénée,
Tu vécus un an dans la paix et trente dans les flammes…
Romiosine, Romiosine, jamais rassérénée,
Tu vécus un an dans la paix et trente dans les flammes…


Smyrne est perdue, Mère, nos rêves ont disparu…
Qui s’accrochait aux navires, même ses amis l’ont battu.


Romiosine, Romiosine, jamais rassérénée,
Tu vécus un an dans la paix et trente dans les flammes…
Romiosine, Romiosine, jamais rassérénée,
Tu vécus un an dans la paix et trente dans les flammes…

lundi 13 janvier 2020

AU PAYS DES JOUETS

AU PAYS DES JOUETS



Version française – AU PAYS DES JOUETSMarco Valdo – 2020
d’après la traduction italienne de Riccardo Venturi
d’une chanson allemande – SpielzeuglandDie Toten Hosen – 1986





Dialogue Maïeutique

Spielzeugland – littéralement, en français : Pays des Jouets – désigne quelque chose de particulier en allemand, mais transposé en italien, il désigne tout autre chose, ce qui bien évidemment complique un peu le problème qui se pose au traducteur bénévole, comprenez au sens premier et paraît-il vieilli de « de bonne volonté » ; on y ajoute généralement, un zeste de bienveillance. En italien donc, Riccardo Venturi a tout naturellement traduit : « Paese dei balocchi », ce qui renvoie à Pinocchio et à Carlo Collodi, alias Carlo Lorenzini. Comme on le voit, rien n’est simple. D’autant que vu ainsi, le sens de Spielzeugland glisse encore un peu plus vers un autre sens, celui de Pays de Cocagne - Paese dei balocchi, luogo immaginario del Pinocchio di Collodi, nel quale i bambini non fanno altro che giocare e mangiare dolci; per estens., paese di cuccagna – autrement dit : « lieu imaginaire du Pinocchio de Collodi, dans lequel les enfants ne font pas autre chose que jouer et manger des bonbons ; par extension : pays de cocagne », dit l’encyclopédique dictionnaire Treccani. On verra que dans la chanson, ce n’est pas exactement de ce fameux Pays qu’il est question.


Ceci posé, dit Lucien l’âne, j’en déduis que ce pays des jouets est un concept polymorphe tout autant que polysémique. Ou l’inverse.

D’autant plus, reprend Marco Valdo M.I., si l’on veut bien prendre en compte le fait que Georges Mélies avait fait un film sur le même sujet en 1908, intitulé : « Conte de la grand mère et rêve de l'enfant »curieusement, ce Pays des jouets de la Belle Époque était surtout peuplé de nymphettes sautillantes. Toujours dans le domaine filmique, on ne peut passer sous silence le Pinocchio que Disney sortit en 1940 où le « Paese dei Ballochi » se transformait, en quelque sorte américanisé, en « Land of Toys ». Passons et revenons à un film bien plus récent (2009) et allemand qui donne une tout autre saveur à ce pays des jouets ; une couleur plus sombre et plus liée à l’histoire récente de ce même grand pays, dont parle la chanson : l’Allemagne ; il s’intitule justement lui aussi : « Spielzeugland », dénomination qui est cette fois traduite en anglais par le mot : Toyland.

Tous ces commentaires et ces films sont intéressants, répond Lucien l’âne, mais je ne sais toujours pas ce que raconte la chanson.

En effet, Lucien l’âne mon ami, je vais combler cette lacune à l’instant. D’abord, il faut concevoir ce « Spielzeugland » véritablement dans son sens contemporain et nettement commercial, lié aux fêtes de fin d’année où des jouets sont offerts en cadeaux aux enfants soit par Saint-Nicolas, soit par le Père Noël. Il s’agit essentiellement de jouets manufacturés et souvent, c’est le cas ici, ce sont des objets mimétiques du monde des « grands », du monde « adulte ». Et comme tu le sais, le monde des « adultes » est peuplé de guerres et de militaires que les enfants connaissent fort bien de les voir quasiment tous les soirs à la télévision – massacres et bombardements compris. Et aurait ajouté le Sar Rabindranath Duval, alias Pierre Dac : « Et c’est en couleurs ! »

Oui, je sais cela aussi, dit Lucien l’âne. Cependant, je n’ai jamais vraiment bien compris pourquoi les jouets pour les petits garçons sont souvent des soldats et de l’armement. Mais pas seulement, comme le démontre l’exemple de Clara, la jeune héroïne du conte d’Hoffman et du ballet de Tchaïkovski, « Casse-Noisette », qui reçoit en cadeau un soldat (« Casse-Noisette ») et qui va d’ailleurs se muer elle-même en chef de guerre. Pour une vision plus proche du « Spielzeugland », il vaut mieux jeter un coup d’œil à l’épouvantable version venue des Zétazunis, revu par Disney encore une fois, un méconnaissable brouet intitulé « Casse-Noisette ».

Fort bien, reprend Marco Valdo M.I., j’en viens à la chanson des Toten Hosen qui a un autre fond politique : son pays des jouets est l’Allemagne de 1986, encore divisée, mais en grand danger de se laisser à nouveau séduire par la volonté de devenir une « Grande Puissance » :

« Les chambres des enfants d’Allemagne sont réarmées
Pour être la Grande-Puissance du Pays des Jouets. »

Et la chanson fait passer le mot aux futurs grands « Allemands », un fameux avertissement destiné aux enfants, tout à fait salutaire, si on se réfère aux deux grandes guerres récentes et à la gloriole dont on parfume le « Baron rouge » - héros aviateur de la Guerre de 14-18 :

« Le Baron rouge tire à volonté…
Les kamikazes sont à la mort destinés. »

Pour reprendre la question des jouets « belliqueux », on ne peut vraiment conclure, on ne peut savoir si en finale, ils auront un rôle d’incitant ou de catharsis. Jouer au petit soldat ou tirer avec des fusils de bois n’implique pas que l’on devienne des militaristes à tout crin. Si en effet, ces jeux initient les enfants à l’existence de la guerre et à la pratique du combat, ils n’en restent pas moins des jeux et on ne peut que renvoyer vers l’éducation pour donner une orientation à l’avenir. Plus prégnants et plus dangereux sont les mouvements de jeunesse (politiques ou religieux) et les formations en bande qu’ils organisent. Là, on passe de la phase ludique à la formation par la propagande, au viol de l’enfance et de la jeunesse. C’est la mise en œuvre d’un conditionnement, parallèle à celui qu’on fait subir à la société entière.Serge Tchakhotine parlait de « viol psychique »

C’est aussi ce que je pense, dit Lucien l’âne ; j’ai vu maintes fois la propagande convaincre les adultes de s’entremassacrer pour de « bonnes raisons ». À mon sens, seul un refus obstiné d’avaler la bouillie et une résistance de tous les jours a des chances de contenir l’effet délétère des chants maléfiques de la Guerre de Cent Mille Ans. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde infantile, propagandiste et cacochyme.
Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Sous l’arbre de Noël, comme chaque année,
Les renforts tant attendus sont arrivés ;
Les chambres des enfants d’Allemagne sont réarmées
Pour être la Grande-Puissance du Pays des Jouets.

Guerre au pays des jouets !
Le Baron rouge tire à volonté.
Chaque jour, on la refait ;
Les kamikazes sont à la mort destinés.

Des fusées larguent des bombes en plastique,
Des chars crachent le feu et la terreur,
Des millions de soldats s’entassent dans la boutique.
Tout ça, c’est censé venir du cœur.

Guerre au pays des jouets !
Le Baron rouge tire à volonté.
Chaque jour, on la refait ;
Les kamikazes sont à la mort destinés.

Quand sur le tapis, l’offensive est perdue,
Les larmes de déception sont éperdues.
Pépé est ravi que l’enfant a si vite compris
Que dans la vie, c’est souvent comme ça aussi.

Guerre au pays des jouets !
Le Baron rouge tire à volonté.
Chaque jour, on la refait ;
Les kamikazes sont à la mort destinés,
Les kamikazes sont à la mort destinés.