dimanche 25 novembre 2018

BOUCHE DE ROSE

BOUCHE DE ROSE

Version française – BOUCHE DE ROSE – Marco Valdo M.I. – 2008 (2018)

Chanson italienne – Bocca di RosaFabrizio De André – 1967




Une remarque d’abord avant d’aller plus loin. Donc, une remarque préliminaire. Je n’ai jamais compris pourquoi les CCG n’ont pas mis Bocca di Rosa parmi les Chansons contre la Guerre, alors qu’il existe par exemple, un « parcours » de la « guerre contre les femmes ». Je dis cela, car j’avais envoyé une traduction de Bocca di Rosa – Bouche de Rose, il y a bien longtemps. Je pense même que c’était la première ou une des premières que j’avais faites. Était-elle si mauvaise ? Je ne sais. D’ailleurs, je la représente aujourd’hui « telle quelle ». J’ai tout juste un peu plus nourri notre conversation.
Je le fais car notre bon Ventu vient d’insérer tout un texte de sa main à propos de Bocca di Rosa, dans les commentaires à une chanson de Brassens.

Cela dit, je tiens personnellement Bocca di Rosa pour une des plus belles chansons de Fabrizio De André et aussi, comme l’illustration de sa complicité avec Georges Brassens. Tout comme la Chanson de Marinelle – Canzone di Marinella.
Et je ne comprends pas pourquoi elles sont ainsi ostracisées, renvoyées dans les commentaires à une chanson de tonton Georges qui est tout aussi indirectement qu’elles, une chanson contre la guerre. Il me paraît de toute justice et de toute équité de les replacer comme chansons – canzoni à part entière dans cette formidable chantothèque.

Et puis, ce portrait d’une femme libre et légère, libertine (Ah ! Voltaire, Ah ! Diderot !) est un fameux pied de nez à toutes les bien-pensantes, à toutes les mégères, Mysogynie à part à toutes les emmerdeuses et aux emmerderesses itou. Cela dit, je ne leur fais pas la guerre à celles-là, je me contente de les écarter, de les ignorer et tout comme toi, de poursuivre mon chemin. Sauf bien évidemment, si comme pour Margoton, elles s’en prennent à mon chat – là, je leur enverrai mon fantôme pour les persécuter dans toute l’éternité.

J’insère donc ici la traduction du texte de Riccardo Venturi : BOCCA DI ROSA
di Riccardo Venturi(2001)

BOUCHE DE ROSE
Riccardo Venturi (2001)
(traduit de l’italien : Bocca di Rosa – Riccardo Venturi 2001)

Peut-être, peut-être celle-ci serait la « bonne page» pour mettre cette vieille histoire, écrite en son temps pour une mailing list. Une « Bocca di Rosa » légèrement adaptée aux « temps nouveaux », mais il y a quand même un peu de « Marinella », surtout à la fin. Je me rappelle qu’à l’époque, quelqu’un l’avait prise pour une vraie nouvelle ; on voit qu’elle était entièrement plausible. Mala tempora currunt. La « Gazette du Levant » et plus exactement, La Gazette du Levant n’existe pas ; ou mieux, elle existe partout. (rv)

Ils l’appelaient Bouche de Rose, qui était – ainsi dit la « La Gazette du Levant » la traduction exacte de son nom en langue yoruba ; Okôbwa Gblé. Débarquée clandestinement sur quelque improbable côte italienne, sortie de quelque camion roumain ou ukrainien, arrivée en avion du Nigeria avec quatre autres filles de même pas vingt ans, avec les billets payés par l’habituel « on ne sait pas qui ».

Que leurs avaient-ils dit ? Il suffit de dire peu à une fille qui vit dans une baraque de la périphérie de Lagos ; il suffit une promesse vague, un travail, quelque chose à gagner pour une mère et six frères et sœurs, dont quatre malades du SIDA. Une très belle fille, de celles qui font tourner la tête ; violée à onze ans et demi par un oncle petit « ras » (chef) du bidonville. Il n’y a pas de quoi s’étonner ; ça se passe aussi chez nous.

Et le travail, elle l’a trouvé, Bouche de Rose; accueillie un métis de ses compatriotes et d’« italiens », elle a été affectée à sa zone. Elle lui plaisait même relativement bien : un quartier de l’extrême périphérie du levant génois, de Sant’Ilario, qui un temps était un village et maintenant se confond avec les autres quartiers peuplés d’autoroutes au cinquième étage des maisons, de viaducs et d’anciens clochers coloriés qui paraissent vraiment des diamants dans le fumier.

Sur la nouvelle allée d’accès au quartier, obtenu après tant d’années grâce à la bataille de l’habituel comité civique (présidé par le notaire, chevalier. Tiberio Deogratias, et du principal du collège localje ne se rappelle pas de son nom, mais qui était connu, assez curieusement, comme « Moustache de Suif »), la fille nigériane Okôbwa Gblé – les accents ne sont pas mis là par hasard ; ils indiquent des « tons » précis de sa langue compliquéesemble avoir obtenu immédiatement un grand « succès ». Ensemble à d’autres compagnes de routesalbanaises, roumaines, sénégalaises – elle arrivait lorsque, d’été, il faisait encore jour. Un travail comme un autre, se disait-elle. Mieux que mourir de faim à la maison. Mieux que mourir du SIDA. Ici, tout au moins, tous sont bien propres et mettent le préservatif. Le « Mal d’Afrique », les blancs l’ont inventé, non ?

La « Gazette du Levant», comme tous les journaux locaux de ce monde, accorde beaucoup d’importance aux « faits divers »; on ne sait peut-être pas ceux qui sont authentiques et ceux inventés de toutes pièces, mais il faut faire bouillir la soupe, et il faut aussi survivre à la concurrence impitoyable de GQC (Grand Quotidien Citadin, de tendances philogouvernementales indépendamment du Gouvernement). Il semble donc que, pour passer une demi-heure avec Bouche de Rose, ils arrivaient même du centre et même de l’extrême ponant. De Voltri et d’Arenzano, en somme ; et, si vous connaissez Gênes, ça fait une belle trotte. Inutile de dire, ensuite, que la population masculine de Sant’Ilario formait souvent, entre onze heures et minuit, un petit engorgement sur le boulevard. Parfois, il y avait la régulière descente de la Police ou des Carabiniers, et puisque la fille était en attente d’un permis de séjour, un commissaire maigre, qui était connu pour séquestrer des valises de pendentifs, avait émises un permis provisoire. Mais Bouche de Rose, ensuite, devait retourner à son boulevard ; ceux de la bande pas étaient tendres avec celle qui traînait.

Cette histoire a une allure singulière ; quelqu’un, qui sait, pourrait un jour nous écrire une chanson dessus (même si, franchement, on ne voit pas actuellement qui pourrait). Sant’Ilario, comme nous avons dit (et comme, d’autre part, particulièrement la « Gazette du Levant ») est un village pas fort urbanisé ; le résultat est qu’il vit les problèmes de la grande ville et des périphéries dégradées sans avoir perdu les caractères et les défauts du village. Vu que maris, fiancés et amants de vingt à soixante ans démontraient aimer s’entretenir un peu trop avec cette « sale nègre » (ils e faisaient même depuis longtemps avec d’autres, mais on sent bien que Bouche de Rose devait être légèrement plus belle que la moyenne), les commères étaient compréhensiblement et visiblement préoccupées. « Et s’il me revient à la maison avec le SIDA, ce porc ? » « On devrait les rejeter toutes à la mer ! » « Maudites, qu’elles restent chez elles ! » « Mon mari, je ne le touche même plus avec un doigt ! Il est infecté ! » « Mais comment c’est possible que l’État et la Police ne fassent rien ? »

Que rapporta la « Gazette du Levant » ; voici un échantillon des phrases plus fréquentes qui s’entendirent à une assemblée publique enflammée convoquée au cinéma « Odéon » (ou « Métropolitan » ? « Gambrinus » ? Bof.). Il fallait faire quelque chose ; en dehors du cinéma, stationnait une petite foule, convoquée par la section de la Ligue d’Action Populaire (un mouvement qui commençait à avoir quelque succès même à niveau national). Il y avait des écriteaux jaunes avec lettres noires (le jaune et noir sont les « couleurs officielles » du mouvement) ; quelqu’un disait « Dehors Bouche de Rose », ou bien « Bocca de Rosa go home » ; quelqu’un plus audacieux que les autres, mais certain d’interpréter correctement les sentiments de la masse, s’était hasardé à écrire « Dehors la sale nègre de Sant’Ilario ».

(Bien entendu, diverses personnes qui manifestaient étaient habituellement vues – entre onze heures et minuit sur le boulevard ; mais sur ce détail, la « Gazette du Levant » glisse légèrement). Comme dans toutes les assemblées du genre, on n’arrivait cependant pas à une conclusion claire. Elle semblait être l’habituelle manifestation de muscles qui se termine en queue de poisson, lorsque, tout à coup, une vieille du quartier prit la parole. Jamais mariée, sans enfant et – de l’avis unanime, laide comme la faim [laide comme un pou, dit-on usuellement en français], elle parla peu. Il y en avait qui continuaient à invoquer la Police et l’État ; elle, par contre, dit simplement que « nous devons y penser tout seuls, et d’une manière définitive ». On la laissa partir avec des ovations, comme disait Brassens dans le Mécréant.

La nuit d’après – et ici la « Gazette du Levant» se fait vague, parce qu’il y a une enquête en cours et le procureur n’admet pas de fuites – il semble qu’une auto avec à bord trois hommes se soit rendue à l’endroit où Bouche de Rose avait coutume stationner en attente des clients. Enlevée avec la promesse d’une substantielle compensation, la fille nigériane Okôbwa Gblé de 19 ans, une clandestine en attente de régulariser son permis de séjour, est emmenée sur un viaduc de l’autre côté de la ville. Peut-être pressentit-elle quelque chose, peut-être non ; à un certain moment, elle sortit un couteau de cuisine. Il y eut, comme on lit toujours dans la gazette, un « bref corps-à-corps » ; et il était forcé qu’il soit bref. Une fille seule contre trois énergumènes. Elle en a même reconnu un ; c’était celui qui demandait toujours un « pissing ».
Ils la prennent de force. Elle est déjà assommée. Il est quatre heures du matin, il n’y a pas une âme alentour. Quatre-vingt
s mètres de vol ; et personne ne l’a vue voler.

L’a trouvée, à sept heures et demi du matin, un garçon qui allait à école ; il a tout raconté la police ; mais à la « Gazette du Levant», il ne voulut rien dire. Vous le comprendrez. Avez-vous jamais vu quelqu’un qui est balancé de la moitié ou du tiers de ces (80) mètres ? Moi oui, au moins une dizaine ; et je vous assure que c’est un spectacle auquel on ne s’habitue jamais. Plus on voit la mort, et moins on s’y habitue.

Donc, adieu Bouche de Rose. Quelqu’un t’a fait un enterrement de troisième catégorie, sans vierges aux premiers rangs. Tu as fini dans un cimetière quelconque, avec ton nom et ton âge. Pas de photo. La célèbre « pitié anonyme » de temps en temps dépose une fleur sur ta tombe, qui d’ailleurs se fane rapidement. Tu penses quelle affaire : un chanteur d’ici, tant d’années avant, sur un fait du genre, nous avait vraiment écrit une chanson. À propos d’une qui « s’était envolée au ciel sur une étoile ». Malheureusement, ce chanteur est mort, il y a quelques années ; pour toi aucune chanson, aucune étoile. Tu ne t’es pas envolée au ciel, mais seulement d’un viaduc dans une nuit sans lune.

Dialogue Maïeutique


Ah, Lucien l’âne mon ami toujours très porté sur les choses de l’amour, tu vas aimer cette chanson. C’est une chanson d’amour, c’est évident, mais une chanson qui relate un épisode de guerre, tout aussi clair. Elle s’intitule Bouche de Rose.

Oh, oh !, dit Lucien l’âne en rougissant du bout des lèvres, voilà qui me paraît passionnant et tout à fait dans mes préoccupations, moi qui, comme tu le sais, suis ensorcelé et je ne pourrai retrouver mon apparence originelle que si j’arrive à manger certaine rose. Peut-être, vais-je enfin la rencontrer ? Mais que raconte au juste cette chanson et de qui est-elle ?

Dans l’ordre : c’est une chanson de Fabrizio De André, grand auteur-compositeur-interprète italien. On lui connaît plus d’une centaine de chansons. Il est aussi connu comme celui qui a fait connaître Georges Brassens au public italien. Cette chanson-ci, Bouche de Rose est d’ailleurs à mon sens une chanson qui irait très bien dans l’univers de Tonton Georges. Une sorte de variante de Margoton, mais en plus explicite cependant. Je suis même à peu près sûr de la filiation : on y retrouve les gendarmes, tous les hommes de la commune, les femmes coalisées, jalouses et rancunières contre la jeune et jolie bergère, qui plaît tant aux hommes. C’est quasiment un archétype. D’ailleurs, va lire À l’Est d’Eden du bon Steinbeck. Dans un certain sens, c’est une critique féroce du groupisme, du panurgisme et du « Il faut être comme tout le monde », qui est le fondement de tout fascisme. Car à quoi crois-tu que sert la mode ? Bien sûr, à développer le chiffre d’affaires de commerçants, mais aussi et je pense même surtout à tenir le troupeau.

Nous les ânes, on n’est pas trop portés sur le troupeau et moi qui te parle, Marco Valdo M.I. mon ami, moi qui te parle, je serais plutôt partisan de la mauvaise herbe.

Je sais, je sais, je te connais assez, Lucien l’âne mon ami, pour savoir que tu as – comme moi d’ailleurs et tonton Georges et Fabrizio et Riccardo et Bouche de Rose et des millions d’autres (heureusement !) « mauvaise réputation ».

Comme aurait dit Michel Simon à propos de sa gueule et il en avait une fameuse et laide avec ça : « Mieux vaut avoir mauvaise réputation que pas de réputation du tout ».

Donc, je te disais une histoire de guerre, une dénonciation d’une forme de guerre sournoise que les femmes de bien mènent contre les femmes qui répandent le bien. Une guerre féroce, parfois même carrément atroce dans laquelle on retrouve les pires coups tordus, jusque et y compris le meurtre. La femme libre – tout comme l’homme libre, d’ailleurs – est souvent mise au ban, reléguée en quarantaine, écartée, puis, poursuivie, chassée – c’est le cas de Bouche de Rose ou franchement poussée à la mort, c’est le cas de Clara la pazza, celle qui ne pouvait dire que Houhou !.

Alors, dit Lucien l’âne, il n’y a pas que les hommes à être d’aussi exécrables tueurs.


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



On l’appelait Bouche de Rose,

Elle mettait l’amour au-dessus de tout.
On l’appelait Bouche de rose,
Elle mettait l’amour par-dessus tout.

Dès son arrivée à la gare
Du village de Saint Hilaire,
Tous s’aperçurent d’un regard
Qu’elle n’avait rien d’un missionnaire.

Y en a qui font l’amour par ennui,
Y en a qui en font une profession,
Bouche de Rose ni l’un ni l’autre :
Elle le faisait par passion.

Car la passion souvent conduit
À satisfaire ses propres envies
Sans chercher si le bien-aimé
A le cœur libre ou est marié.

Il fallut que cela un jour advienne
Bouche de Rose s’attira
La colère funeste des chiennes
Auxquelles elle avait piqué leur plat.

Mais les commères du village
Ne brillaient pas par l’initiative ;
Leurs répliques à cet outrage
Se limitèrent à l’invective.

On sait que les gens donnent de bons conseils
Discourant comme Jésus au Temple ;
On sait que les gens donnent de bons conseils
Quand ils ne peuvent donner le mauvais exemple.

Ainsi une vieille jamais mariée
Sans enfant et sans désir,
S’efforça avec plaisir,
De donner à toutes le conseil approprié.

S’adressant à ces cornues, elle dit
Sur un ton sans réplique :
« Le vol d’amour doit être puni
par les autorités publiques ».
Elles s’en allèrent trouver le commandant
Et lui dirent sans barguigner :
« Cette salope a déjà plus de clients
Que tout un supermarché »

On envoya quatre gendarmes
Avec leur plumet, avec leur plumet,
On envoya quatre gendarmes
Avec leurs armes et leur plumet.

Le cœur tendre n’est pas du métier
Que pratiquent les carabiniers,
Mais cette fois au train
Ils l’emmenèrent sans trop d’entrain

Cette nouvelle originale
N’eut besoin d’aucun journal.
Comme une flèche décochée,
Partout, elle s’est envolée.

A la gare, tous étaient là
Du commandant au sacristain
À la gare, tous étaient là
Les yeux rouges, le chapeau à la main.

Pour saluer celle qui
Sans aucune prétention,
Pour saluer celle qui
Importa l’amour dans le canton.

Sur le quai, on voyait une pancarte jaune
Avec un écrit au mitant
Qui disait : « Adieu Bouche de Rose
Avec toi, s’en va le printemps ».
Et à l’arrêt suivant, dans la gare
L’attendaient plus de gens qu’à son départ
Celui-ci lançait un baiser, celui-là une fleur
Ce dernier la réservait pour deux heures.

Jusqu’au curé qui ne déteste pas
Entre un miserere et un Ave-maria
La beauté sans concession
Qui la voulut dans sa procession.

On promena l’un menant l’autre, dans tout le pays,
Les deux amours : le sacré et le mécréant.
Bouche de Rose en surplis
Et la Vierge au premier rang.


vendredi 23 novembre 2018

Toutes voiles dehors (Chant de l’équipage)


Toutes voiles dehors (Chant de

 l’équipage)


Chanson française – Toutes voiles dehors – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux –
111
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel –
IV, XIV)



Dialogue Maïeutique

Voici, Lucien l’âne mon ami, une chanson hautement démocratique, tout à fait dans le prolongement de celle du « Maître de Cuisine », où le plébiscite des matelots avait porté Lamme au rang de Grand Chef-Coq et d’Illustrissime Maître-Queux de la Brielle, vaisseau amiral, avec l’assentiment de Trèslong, capitaine de son état. Dans la foulée, les marins avaient accordé pour le dimanche à Lamme (et à lui seul) une double portion.

Évidemment à Lamme la bedaine, dit Lucien l’âne en riant, et c’est un minimum. Ainsi, cette mesure se justifie d’elle-même, car Lamme n’est pas une demi-portion.

Justement, Lucien l’âne mon ami, l’affaire ne s’arrête pas là et l’équipage, de plus en plus enthousiaste, va dans son élan, tiré par la reconnaissance du ventre, attribuer à Lamme-la-panse une triple portion, mais dans la limite du dimanche.

Oui, dit Lucien l’âne, c’est une limitation sage qui s’inscrit dans les usages. D’autre part, c’est nécessaire pour le bien de Lamme, qui ,sans elle, aurait fini par peser trop lourd. Note aussi que le dimanche – et peu importe où on le situe dans la semaine – est un jour de repos et de loisir, une petite fête hebdomadaire. C’est d’ailleurs une pratique qui – comme j’ai pu personnellement le constater – remonte à la plus haute antiquité ; ce fut une des premières grandes conquêtes sociales que les petites gens ont réussi à imposer aux riches et aux puissants. Par la suite, elle fut récupérée par les religieux qui en ont odieusement profité pour imposer leurs cérémonies. En tout cas, les petites gens y tiennent et chaque fois qu’un pouvoir ou un patron essaye d’y contrevenir, la résistance s’installe farouche. Et c’est vrai partout dans ce monde où règne la guerre de cent mille ans. À propos de ce monde, je doute fort qu’il en existe d’autres, ce qui explique mon obstination à dénoncer les travers de ce vieux monde et à en tisser quotidiennement le linceul, comme si je poussais aveuglé une meule.

Et, reprend Marco Valdo M.I., du fait que tout fait farine au moulin, il se pourrait bien que ta dénonciation finalement soit elle aussi profitable à ce vieux monde qui te débecte tant. Ce sont les paradoxes de nos temps incohérents. Cependant, Lucien l’âne mon ami, je te rappelle que ce n’est pas ici le lieu de se lancer dans des conférences à caractère historico-critique et qu’il s’agit seulement de quelques mots d’introduction à une chanson. Lors donc, je termine en te précisant en évitant toute considération oiseuse que principalement, cette chanson exalte la vie des Gueux de mer sur la mer et leur amoureux attachement à la liberté, raison pour laquelle leur dieu de référence, leur grande icône est Éros, le dieu de l’amour libre et c’est là toute leur religion.

Pour moi aussi, conclut Lucien l’âne, la seule religion tolérable est celle de la liberté et s’il me fallait saluer un dieu, ce serait Éros, à qui, chaque matin, nous les ânes, on érige un fraternel salut. Comme tu le devines, cette coutume matutinale est à l’origine de notre réputation, laquelle, soit dit en passant, n’est pas usurpée. Maintenant, tissons avec vigueur le linceul de ce vieux monde décrépit, mollasson, pernicieux, pervers et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Vive le maître-queux, le roi de cuisine
Grâce à lui, chaque jour, on dîne
Vive l’empereur des fricassées et du bouillon
Pour lui, le dimanche, triple portion !

Toutes voiles dehors comme des ailes,
Sur l’Océan, sur la mer, sur les fleuves, sur les canaux
Sous la pluie, sous la neige, sous le grésil, sous la grêle,
De l’hiver à l’hiver voguent les vaisseaux.

Toutes voiles dehors, toutes voiles dehors,
Ils passent, ils courent, ils volent
Comme font les nues au vent du nord,
Comme en ville volent les paroles.

Ils enlacent les vagues en amoureux.
Toutes voiles dehors comme des ailes,
Dans la brume, dans le soleil, sous la grêle.
Éros est libre, nom de Dieu !

Comme le vent porte la tempête,
Comme le nuage porte la foudre,
Les Gueux de mer lèvent haut la tête,
Les Gueux font parler la poudre.

Toutes voiles dehors, toutes voiles dehors,
Comme fait l’écume au vent du nord,
Les Gueux déferlent de plus en plus fort,
Les eaux s’en souviennent encore.

Comme les cygnes en liberté,
Ils font face au vent mauvais
Qui emporte les feuilles de l’été
Et sur l’eau signent un trait parfait.

Ils enlacent les vagues en amoureux.
Toutes voiles dehors comme des ailes,
Dans la brume, dans le soleil, sous la grêle.
Éros est libre, nom de Dieu !

De nuit, de jour, ils rêvent toujours
D’amour, de liberté, des Pays.
Le soleil les guide le jour,
L’étoile les mène de nuit.

Vive le maître-queux, le roi de cuisine
Grâce à lui, chaque jour, on dîne
Vive l’empereur des fricassées et du bouillon
Pour lui, le dimanche, triple portion !

jeudi 22 novembre 2018

Le Maître de Cuisine


Le Maître de Cuisine


Chanson française – Le Maître de Cuisine – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux –
110
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel –
IV, XIII)




Dialogue Maïeutique

C’est une situation terrible, Lucien l’âne mon ami, quand sur un bateau, on perd le maître-queux.

Mais, dis-moi, Marco Valdo M.I., le maître-queux, c’est bien un cuisinier.

Exactement, Lucien l’âne mon ami, c’est même le cuisinier, c’est le chef-coq. C’est le grand responsable du ravitaillement, des vivres et des repas et crois-moi, c’est une responsabilité considérable, car ce n’est pas chose de peu d’assurer cette intendance. Une intendance qui elle-même est d’une importance capitale. Considère ceci que sur un navire chacun a ses tâches, mais tous mangent et boivent. Voilà pour la logistique, mais outre que d’être servies à temps et en quantité suffisante, les nourritures comme les boissons doivent être diversifiées et correctement préparées. À cela, il faut ajouter que manger est aussi matière de goût.

Je sais tout ça, dit Lucien l’âne. Ainsi, pour nous les ânes, c’est pareil. Il faut à boire à suffisance et d’une eau pure ; il faut une nourriture en quantité, fort diversifiée et de qualité. Ce sont les conditions indispensables, sans quoi, on devient moroses et on perd tout entrain.

C’est pareil pour les équipages, reprend Marco Valdo M.I., pour lesquels il faut ajouter la qualité des préparations, des accompagnements, des sauces et des épices. Un équipage bien nourri est un équipage heureux et un équipage heureux est gage d’ardeur à la tâche et au combat. De sorte que l’art culinaire devient un art fondamental de la guerre ; un fait qui est la plupart du temps négligé par les armées et souvent ignoré des grands théoriciens militaires.

Mais au fond, Marco Valdo M.I. mon ami, pourquoi racontes-tu tout ça ?

Et bien, Lucien l’âne mon ami, parce que c’est le thème de la chanson. Je te le résume. Lors de la bataille navale relatée dans la chanson « Sus au Trésor de Guerre ! », il y eut de nombreux morts de part et d’autre et dans cette hécatombe a péri le cuisinier du vaisseau La Brielle, commandé par Trèslong et sur lequel Nelle, Till et Lamme se trouvent engagés. Évidemment, on ne peut attendre pur remplacer un pareil personnage et c’est Lamme qui est choisi et en quelque sorte, plébiscité par l’équipage. Je te laisse découvrir la suite avec la chanson.

Tu as bien raison, Marco Valdo M.I. mon ami, de ne pas tout me dire. J’aurai encore le plaisir de la surprise. Et maintenant, tissons le linceul de ce vieux monde glouton, goûteux, goûteur, gourmet, gourmand, goulafre, goulaffe et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


La bataille finie, on dénombre
Un à un, les cadavres des uns ;
Un par un, les cadavres des autres :
Espagnols : mille ; Gueux : trois cent un.

Et parmi tous ceux-là anonymes
On retrouve de la Brielle, le maître-queux.
Pour le navire, c’est un problème :
Comment nourrir le capitaine et les Gueux ?

Alors, Till demande la parole
Et l’ayant obtenue, à l’équipage, il dit :
« Je ne dirai pas de fariboles.
Notre queux est mort, tué par l’ennemi.

Messire capitaine et vous compères,
Un cuisinier doit avoir belle bedaine
Et le goût et l’art de manger de nos pères.
Nommons, chef-coq, Lamme la bedaine.

Avec un tel cuistot, chaque jour en nos écuelles,
Ce sera céleste bénédiction : jambons
Potages, ragoûts, bières et vins bons,
Nous aurons sans dégarnir nos escarcelles. »

Lamme en pleurs, de joie, répond :
« J’accepte d’être cuistot de marine,
Si je peux être maître en ma cuisine. »
Et les Gueux crient : « Nous le voulons ! »

« Je suis gros, gras et grand garçon
Et mon estomac est fort profond.
Je demande double portion
Et les Gueux crient : « Nous le voulons ! »

Till dit : « Lamme, maintenant,
Pour être coq, il te faut prêter serment
Sur la louche et le chaudron,
Objets sacrés de ta religion. »

Lamme dit : « Je jure fidélité
Au Taiseux, prince de liberté,
Je jure de vous nourrir du meilleur et du mieux
Selon les recettes des grands maîtres-queux.

Et si le rôt est trop saignant,
Si la volaille est une vergogne,
Si je ne vous fais pas de belles trognes,
Je laisserai mon trône de chef au suivant. »

GÉRARD DUVAL, TYPOGRAPHE


GÉRARD DUVAL, TYPOGRAPHE

Version française – GÉRARD DUVAL, TYPOGRAPHE – Marco Valdo M.I. – 2010
Chanson italienne – Gerard Duval, tipografo – Bededeum – 2008






j’ouvre le livret et je lis lentement : Gérard Duval, typographe.




Ce morceau est inspiré d’un épisode du livre d’Erich Maria Remarque À l’Ouest rien de nouveau (Im Westen nichts Neues, 1929), dans lequel le protagoniste, le soldat allemand Paul Börner, durant la première guerre mondiale, sur la lancée d’un assaut, affronte et tue, dans un combat en corps à corps, un soldat français, sauté à l’improviste dans la tranchée où il cherchait lui aussi un abri. Il le tue comme ennemi, mais ensuite se retrouve à affronter la mort d’un de ses semblables, un gars comme lui, qui a une identité, des amours. Un prénom et un nom.

Il fouille le cadavre à la recherche d’un indice qui lui permette de découvrir son identité. Il ressent le poids de sa faute et le besoin d’expier. Il trouve un livret avec certains documents. » Je fais le vœu, aveuglément, que je vivrai dorénavant seulement pour lui et pour sa famille, et je continue à lui parler les lèvres humides, et dans mon cœur, il y a l’espoir que je me rachète de cette manière et que je puisse sortir sauf d’ici, et, plus profondément encore, la petite réserve mentale qu’après viendra du temps et on verra. Pour cela, j’ouvre le livret et je lis lentement : Gérard Duval, typographe. Avec le crayon du mort, j’écris l’adresse sur une enveloppe et je replace en vitesse tout le reste dans sa tunique.
J’ai donc tué le typographe Gérard Duval. Je dois devenir typographe, je pense tout désorienté, je dois devenir typographe, typographe »
Nous avons imaginé que dans ce livret pouvait se trouver la dernière lettre que Duval a écrit à sa femme peu avant l’assaut.



La Lune suit la dernière étoile,
Dissout la nuit dans le ciel;
L’ombre se resserre sur moi
Comme si elle avait peur
Dans le silence de la nuit.
Le hurlement du soleil se rapproche
Derrière chaque rayon, un espoir,
Mais seul le froid longe mon dos.

La dernière nuit, la dernière étoile,
Comme si elles avaient peur.
J’écris pour te dire des choses déjà dites,
Dans le fleuve d’encre versée,
Les mots suivent un sens.
Mais que peut te dire une voix de papier,
Dans le vide de la chair ,
Quand le moindre rêve est violé ?

Ils m’ont emmené en terre,
Dans le ventre de boue d’une tranchée.
Je n’ai plus d’encre sur les mains,
Mais du plomb et du sang et ce qui reste.
La dernière nuit, la dernière étoile,
Comme si elles avaient peur.
Dans dix minutes, on part à l’assaut.
Je t’écrirai bientôt. Tu me manques.